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(2013-04) Bulletin de l'ISPAN, No 32 : Les maisons Gingerbread de Port-au-Prince, première partie : les origines de la forme et de la construction

(2013-04) Bulletin de l'ISPAN, No 32 : Les maisons Gingerbread de Port-au-Prince, première partie : les origines de la forme et de la construction

Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN) 2013 7 pages
Resume — Le Bulletin de l'ISPAN, No 32, du 1er avril 2013. Le numéro porte sur Les maisons Gingerbread de Port-au-Prince, première partie : les origines de la forme et de la construction. Le Bulletin est la publication de l'Institut de Sauvegarde du Patrimoine National, qui documente monument par monument le patrimoine bâti haïtien, son état de conservation et les interventions dont il fait l'objet. 7 pages.
Description Complete
Le Bulletin de l'ISPAN, No 32, du 1er avril 2013. Le numéro porte sur Les maisons Gingerbread de Port-au-Prince, première partie : les origines de la forme et de la construction. Le Bulletin est la publication de l'Institut de Sauvegarde du Patrimoine National, qui documente monument par monument le patrimoine bâti haïtien, son état de conservation et les interventions dont il fait l'objet. 7 pages.
Sujets
Protection socialeGouvernance
Geographie
National
Periode Couverte
2013 — 2013
Mots-cles
ISPAN, patrimoine bâti, monuments historiques, Bulletin de l'ISPAN No 32, series:ispan-bulletin
Entites
Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN)
Texte Integral du Document

Texte extrait du document original pour l'indexation.

numéro 32, 1er avril 2013 BULLETIN DE L’ISPAN Les maisons Gingerbread Première partie de Port-au-Prince • Le 118 de l’avenue de Jean-Paul-II (Photo : Daniel Elie, 2012) Entre la Révolution française de 1789 et la Révolution industrielle, l’architecture et la construction connaissent des mutations importantes en Europe. Pendant cette période transitoire vers l’Architecture moderne, le processus de la construction s’adapte et se transforme. Les artisans, tailleurs de pierre, maçons, charpentiers et autres tendent à perdre leur autonomie au profit de l’industrialisation. À la faveur de la redécouverte des sites archéologiques grecs et romains et des conquêtes coloniales, le langage architectural emprunte des éléments de divers styles de l’histoire de l’architecture européenne et également des « pays lointains » (particulièrement au MoyenOrient et en Extrême-Orient). De cet éclectisme naîtront des styles architecturaux néo-gothiques, néo-classiques, revivals, architecture en bois découpé, etc., qui caractériseront cette fin de siècle. Des usines anglaises, françaises et belges produisent des éléments d’architecture modulaires, tels que balustres, balcons, lambrequins, vérandas, escaliers, etc., ou même des édifices entiers tels que résidences, gares de chemins de fer, marchés, halles, églises, théâtres, ou encore kiosques à musique, tribunes, phares, miradors, réservoirs, etc., tous préfabriqués, démontables, transportables et proposés à la clientèle du monde entier sur catalogue. À cette époque, la bourgeoisie haïtienne confirme son pouvoir économique et politique et adopte les codes esthétiques européens, notamment en littérature, en musique et surtout en architecture. Nombre d’éléments d’architecture ou même des édifices entiers en fer, provenant de France et de Belgique, particulièrement, furent introduits dans le paysage urbain haïtien. C’est durant cette même époque, que les constructeurs haïtiens s’approprièrent, en l’adaptant, cette architecture éclectique venue d’Europe. En plus des résidences somptueuses ou modestes, ces architectes ont également adapté ce stype pour d’autres programmes architecturaux qu’ils soient publics, officiels ou institutionnels. C’est le cas, par exemple, du bureau de la Douane de Portau-Prince, du pensionnat du Sacré-Cœur au portail Saint-Joseph, du cinéma Parisiana ou de l’hôtel Bellevue au Champ-de-Mars. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, Portau-Prince connaît un début d’industrialisation. Des manufactures s’installent en périphérie de la ville ou sur le littoral, autour du port. Un essor économique • Le 4 de la rue Casséus à Pacot (Photo : Daniel Elie, 2012). BULLETIN DE L’ISPAN, No 32, 12 pages Sommaire • Les maisons Gingerbread de Port-au-Prince • Détails d’architecture des maisons Gingerbread • Chroniques des monuments et sites historiques d’Haïti. BULLETIN DE L’ISPAN est une publication mensuelle de l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National destinée à vulgariser la connaissance des biens immobiliers à valeur culturelle et historique de la République d’Haïti, à promouvoir leur protection et leur mise en valeur. Communiquez votre adresse électronique à info@bulletindelispan.ht pour recevoir régulièrement le BULLETIN DE L’ISPAN. Vos critiques et suggestions seront grandement appréciées. Merci. BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 • 1 • Les hauteurs de Turgeau vers 1919 (Livre Bleu d’Haïti, 1919) • Une vue du quartier de Bolosse, surplombant le centre-ville de Port-au-Prince (US Marines Corps, 1929) • Le quartier de Turgeau (Livre Bleu d’Haïti, 1919 s’amorce et la construction reprend. De grands projets d’architecture et d’urbanisme se dessinent. Le marché Vallière (marché Hyppolite), principal centre d’approvisionnement de la capitale, reçoit une magnifique structure en fer et fonte ; les halles de la douane sont construites. Une nouvelle cathédrale est bâtie à Port-au-Prince. Le Bord-de-Mer, quartier commerçant avoisinant le port, se transforme et se 1 • 1. Le Palais national construit par l’ingénieur Léon Laforestrie de 1880 à 1882 (Coll. particulière) • 2. La villa Fraenkel qui deviendra en 1929, l’hôtel Splendid, œuvre de l’architecte Georges Baussan (Le Livre Bleu d’Haïti, 1919) • 3. Villa à Peu-de-Chose de l’architecte Léon Mathon (Coll. particulière) • 4. La résidence Desvarieux (Architecte Georges Baussan). Voir page de couverture (Coll. particulière) met au goût du jour. Le quartier du Morne-à-Tuf se développe au Sud. Les premiers programmes de construction de chaussées et trottoirs, d’aménagement de réseaux d’évacuation des eaux pluviales, de captage et de canalisation moderne d’eau potable sont exécutés. Les anciens ponts en bois sont remplacés par de nouveaux en maçonnerie ou en fer. A la fin du XIXe siècle, la ville compte près de 70,000 2 habitants et 8 000 maisons, soit le triple de la ville coloniale. Pour la première fois depuis sa création, Port-auPrince sort de ses limites initiales de 1750. La ville se densifie et les grands incendies se multiplient. Certains sont restés longtemps gravés dans les mémoires : l’incendie dit Ti-Méline, au Bel-Air, le 30 novembre 1894, celui du 20 juillet 1896 qui ravagea 3 pendant trois jours le quartier du Bord-de-Mer. Le 28 décembre 1897, à 11 heures du soir le feu éclate dans une maison à la Grand-rue et se répand rapidement dans tout le secteur nord de la ville. Le 29 décembre, vers 6 heures du matin un tremblement de terre fait s’écrouler les ruines encore fumantes. Des centaines de maisons de commerce ainsi que les résidences situées en général au premier étage sont ainsi détruites. La répétition de ces désastres confirme une tendance qui s’était déjà amorcée quelques années plus tôt. Les classes aisées se séparent de leur commerce et construisent leurs demeures le long des chemins menant à la campagne : le chemin de Lalue, l’actuel avenue John Brown, le chemin du Bois-Verna (avenue Lamartinière,) le chemin des Dalles, l’avenue Christophe, ainsi que sur les contreforts du morne de l’Hôpital à Bolosse, Fontamara, etc.). Des quartiers résidentiels entiers s’établissent ainsi au sud et à l’est du centre-ville : Turgeau, Desprez, Pacot, Babiole, Peu-de-Chose, Bolosse, … Au tournant du XXe siècle, de grands édifices voient le jour, œuvres d’architectes haïtiens ayant étudié à l’étranger, et particulièrement en Europe, et qui sont revenus au pays avec une forte influence de l’Ecole des Beaux-arts de Paris : Georges Baussan, Léon Ma- 2 thon, Joseph-Eugène Maximilien, Louis Doret, Léonce Maignan, William McIntosh et bien d’autres. Ils se sont particulièrement démarqués en dessinant des plans de maisons, associant le goût des Haïtiens pour les motifs élaborés au vocabulaire de l’architecture des maisons de villégiature françaises, créant ainsi un style purement haïtien de maisons en treillis. Ils développèrent un mouvement qui a produit des dizaines de maisons élégantes dans les quartiers chics de Portau-Prince. Georges Baussan, le plus célèbre d’entre eux, a dessiné des immeubles marquants du paysage urbain de Port-au-Prince tels le Palais National, les Casernes Jean-Jacques Dessalines, le Lycée Alexandre Pétion et, plus tard, l’Hôtel de Ville. Le majestueux Palais de Justice quant à lui est l’œuvre de l’architecte Léonce Maignan. H • 1. Le pensionnat Notre-Dame du Sacré-Cœur, au portail Saint-Joseph (Croix-des-Bossales) ) (Album Religieux d’Haïti) • 2. L’hôtel Bellevue, au Champ-de-Mars (Livre Bleu d’Haïti, 1919) • 3. Le 49 de l’avenue Christophe (détruit en 1980). Architecte Léonce Maignan,1905 (Livre Bleu d’Haïti, 1919) 1 3 4 2 • BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 • 3 Influences Le style d’architecture Gingerbread qui s’est épanoui particulièrement à Port-au-Prince, s’est également répandu à travers le pays. Il existe de très beaux exemplaires de résidences de ce type à Saint-Marc à Jérémie, aux Cayes, à Petit-Goâve, Léogane, … Tout comme à Port-au-Prince, elles furent, en général, construites dans les faubourgs. En milieu rural, particulièrement dans les départements de l’Ouest et de l’Artibonite, les constructeurs s’inspirèrent des maisons Gingerbread en agrémentant leurs œuvres de détails d’ornementation (lambrequins, ajours, bordures de rives, etc.) qui reprennent avec une large liberté les éléments géométriques courants en y intégrant parfois des éléments iconographiques du vodou. Des architectes contemporains se sont essayés à construire des maisons de style Gingerbread en utilisant parfois uniquement le langage décoratif propre à ce style, avec des matériaux courants des constructions actuelles. Dès l’Occupation américaine d’Haïti (1915 - 1934), les classes moyennes qui s’étaient établies autour de la place Sainte-Anne au Morne-à-Tuf et au BasPeu-de-Chose (Sud de Port-au-Prince), affirment leur progrès social et politique avec la « Révolution de 1946 ». Elles y construisent des résidences plus modestes que celles de Pacot, Turgeau, Bois-Verna, ... mais s’approprient le langage architectural des Gingerbread en vogue à l’époque. De ce fait la collection des maisons Gingerbread de Port-au-Prince n’est pas uniquement constituée de résidences somptueuses des classes aisées mais aussi de constructions plus modestes des classes moyennes reprenant, souvent avec bonheur, le même langage. Description Jusqu’au début des années 1940, on assiste à l’édification d’une impressionnante collection d’édifices d’architecture brillante qui deviendra plus tard l’image stéréotypée de l’architecture traditionnelle haïtienne. En général ces constructions sont réalisées en pans de bois, en briques ou, au début du XXe siècle, en béton armé. Ces maisons respectent généralement le même programme architectural. Leurs plans présentent des pièces en enfilade, renforçant une monumentalité recherchée. Au rez-de-chaussée une grande salle servant de salon, vivoir et salle à manger, et ces fonctions sont souvent séparées entre elles par une clôture ajourée. Elles s’ouvrent sur de grandes galeries qui relient l’intérieur aux jardins environnants. À l’étage se retrouvent les fonctions de nuit. À l’origine, la cuisine et les salles d’eau étaient aménagées dans des bâtiments annexes. « La demeure bourgeoise type des quartiers élégants et mondains est une maison « en pans de bois et faux panneaux en maçonnerie », basse ou à un ou deux étages, avec de spacieuses galeries sur lesquelles ouvrent de larges portes garnies de persiennes. Ornée extérieurement de balustrades, de colonnettes, de croisillons, de frises de bois découpées, elle s’agrémente à l’intérieur de décorations diverses dont celle du plafond tient la première place. Les pièces sont en enfilade ou simplement accolées les unes aux autres. La toiture est recouverte de tôles ondulées ou d’ardoises en fibrociment. Très inclinée et compliquée d’arabesques, de tourelles rehaussées de faîtières, d’œils-de-bœuf et de girouettes. Cet abus de l’ornement, très dans la note du modern style, ajoute au luxe et à l’originalité de ces splendides demeures dont l’architecture s’accommode avec bonheur aux convenances de la vie tropicale ». (Georges Corvington, Port-au-Prince au cours des ans, T 2, 1804 – 1915, p. 675 – 676. 2003). 1 2 3 4 5 • 1. Case rurale à Goyavier, Saint-Marc (Photo : Daniel Elie, 2012) • 2. Motifs architecturaux d’une case rurale dans la région de l’Arcahaie (Photo : Daniel Elie, 2012) • 3, 4 5. Exemples de maisons Gingerbread de dimensions modestes (Photos : Daniel Elie, 1980) • 6. L’école des Frères de l’Instruction Chrétienne à Pivert, Saint-Marc (Photo : US Marine Corps) • 7. La résidence Hilaire sur les hauteurs de Bordes à Jérémie (Photo : Daniel Elie, 2009) 1 2 • 1. Le Castel-Fleuri de l’avenue Christophe (Photo : Karine Rocourt, 2009) • 2. Résidence à l’avenue Christophe (Photo : Daniel Elie, 2012) • 3. La tourelle du 48 de l’avenue Lamartinière (P 3 7 4 • Photo : Livre Bleu d’Haïti • 1919 • Photo : Livre Bleu d’Haïti • 1919 6 4 • BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 • 5 « Gingerhaus », « Gingerbread » L’expression « maisons Gingerbread » (maisons de pain d’épice en français) fait référence à un type de confiserie d’origine allemande, le pain d’épice dur utilisé pour construire des gâteaux en forme de maisons, similaires à la « maison de la sorcière » rencontrée par Hansel et Gretel dans le conte du même nom des frères Grimm. Ces maisons, couvertes d’une variété de bonbons et de givrage, sont de populaires décorations de Noël. L’expression Gingerbread appliquée à l’architecture remonte déjà au XVIIIe siècle en Angleterre et s’est popularisée à la fin de la Guerre de Sécession (1861 - 1865) aux ÉtatsUnis. On l’employait à l’origine de manière plutôt péjorative pour désigner un style de constructions privilégiant une ornementation élaborée et opulente, voire excessive. Ce style architectural s’inscrit dans des mouvements architecturaux internationaux, héritiers de l’éclectisme du XIXe siècle et correspond à ce qu’on qualifie plus scientifiquement de néoclassique, néogothique ou Victorian style. L’expression « Gingerbread » a prévalu en Haïti pour désigner ces résidences victoriennes richement ornementées de la fin du XIXe siècle. Les raisons du succès de ce terme en Haïti nous restent inconnues. Les maisons du style Gingerbread rendent compte de l’aménagement et de l’évolution du bâti de Port-au-Prince. Autant que la littérature et plus que toutes les autres traces, elles témoignent d’une époque où l’architecture et la disposition des résidences révèlent une certaine qualité de vie et une quête esthétique dans l’occupation des espaces urbains. L’érection des premiers Gingerbread a commencé en 1881, sous la présidence de Lysius Salomon, avec la construction du Palais National par l’ingénieur Léon Laforestrie. Cet édifice disparut en 1912, dans une explosion qui causa la mort du Président Cincinnatus Leconte. Style architectural venu d’Europe, le Gingerbread s’adaptait parfaitement au climat tropical haïtien ainsi qu’à nos habitudes traditionnelles de construction. Les hauts plafonds et les vastes greniers avec volets d’aération permettent une meilleure circulation de l’air et limitent l’humidité. Les Gingerbread sont les premiers jalons de ce qui pouvait à l’époque être considéré comme la banlieue de Port-au-Prince, quartiers résidentiels qu’ont été pendant longtemps le BoisVerna, Turgeau, Babiole, Desprez. Construites entre cour et jardin, ces résidences se sont multipliées dans ces quartiers que l’historien de la ville de Port-au-Prince, Georges Corvington, a qualifié de « Colline verte » 1 • Exemples de disposition de galeries dans les maisons Gingerbread Page de droite : • 1. La galerie et l’extérieur (Avenue Charles-Sumner) • 2. La galerie et l’intérieur (le 7 de la rue Croix-Desprez) • 3. Le15 de la rue M (image de synthèse) • 4. Ferme décorative de la tourelle du 48 de l’avenue Lamartinière • 5. Le 9 de la rue Bellevue • 6. Maison Gingerbread à l’avenue Lamartinière, au Bois-Verna • 7. L’école Anne-Marie Javouhey, au quartier de Bolosse (détail de la façade principale) (Photos : Daniel Elie, 2012) Si le style des maisons Gingerbread, est d’origine européenne, transplanté en Haïti, il a subi un « effet de culture » où les Haïtiens l’ont interprété et adapté à leur propre langage esthétique. C’est dans ce sens qu’il faut voir les solutions esthétiques qui s’écartent des codes européens pour s’affirmer de plus en plus avec élégance. L’architecture des Gingerbread invente des solutions formelles, inspirées, certes, des architectures « néos », mais abandonne progressivement toute idée préconçue de règles de proportions fermement établies. Les architectes haïtiens translatèrent, souvent avec bonheur, le langage architectural européen en changeant d’échelle ou en interprétant des éléments et même des parties de bâtiment ou de toiture de manière tout à fait originale. L’appropriation des codes architecturaux européens du XIXe siècle est manifeste. Elle est réalisée par les architectes, les ingénieurs et les contremaîtres haïtiens, tant au niveau de la distribution et de l’introduction de nouveaux espaces fonctionnels, telle la galerie, qu’au niveau des « libertés » prises dans le design des élément décoratifs (ajours, lambrequins, corbeaux, consoles, etc.). Les maisons Gingerbread sont parfaitement intégrées au climat tropical. Les vastes combles ventilés par des lucarnes, des œils-de-bœuf ou des chatières, les ouvertures en enfilade des pièces à haut plafond, les moucharabiehs des galeries, les caves percées de soupiraux, tout est conçu et agencé pour assurer un contrôle de la chaleur, de l’humidité et des insectes. Les larges galeries ouvertes longeant les façades offrent généreusement de l’ombre tout en assurant une transition agréable entre l’extérieur et l’intérieur de la maison. Espace utile et convivial, par excellence, où se déroule l’essentiel de la vie familiale, la galerie augmente sensiblement la superficie de la maison à un coût moindre. Les volets extérieurs des ouvertures sont doublés à l’intérieur de volets plus légers percés de persiennes amovibles assurant la ventilation tout en préservant l’intimité. Les toitures fortement pentues facilitent l’écoulement rapide des eaux de pluies lors des fréquentes averses tropicales. 6 • BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 2 3 4 5 6 7 BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 • 7 Le 2 de la rue 4 1 2 4 5 6 7 Celles-ci sont traitées comme un couronnement placé sur le corps de bâtiment qui, lui, pouvait être plutôt d’inspiration néo-classique. Tout comme dans les châteaux médiévaux, les toitures sont pentues, dotées de bardages horizontaux, de fermes débordantes, richement décorées de bordures de rives et de lambrequins très ouvragés. Elles sont volontiers ornées de créneaux, de flèches, de girouettes et de gargouilles. Des détails d’architecture, déplacés de leur contexte fonctionnel, se sont également glissés dans ce vocabulaire : des crêtes coupeneige sont ajoutées au faitières des toitures. 8 9 10 11 13 14 12 15 Dans les Gingerbread, l’utilisation de ce langage se retrouve dans les constructions en pans de bois lambrissés ou hourdés de maçonnerie et très souvent dans les toitures. 16 17 18 19 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 20 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. 24. 8 • BULLETIN DE L’ISPAN22• No 32 • 1er avril 2013 23 Sur les hauteurs de Peu-de-Chose, à Pacot, dominant la baie de Port-au-Prince, l’architecte Joseph-Eugène Maximilien construisit, en 1914, pour Mme Clara Ewald Gauthier, l’étonnante Villa Miramar (Villa Cordasco). Située dans un vaste jardin, elle combine le néoclassique et le médiéval. Pour les fonctions publiques, salons, salles à manger d’apparat, chambres de maîtres, situés aux deux premiers niveaux, le langage néoclassique est privilégié. Faits de maçonnerie de moellon et de briques crépis et de béton armé pour le porche d’entrée, les corbeaux et les balcons, ces premiers niveaux sont richement habillés de fausses pierres de tailles aux angles, de bandeaux, de chambranles, de corniches, de balustres, de vasques et de colonnes ioniques. Pour le troisième niveau abritant les fonctions plus intimes, Maximilien reprend le langage médiéval en pan de bois contreventé. Pour couronner le tout, une toiture mouvementée à pente raide, couverte d‘ardoises de fibrociment et munie de lucarnes présente sur l’axe de l’entrée une ferme débordante à entrait retroussé, décorée de bois découpé. Cette majestueuse construction est aujourd’hui dans un état de quasi-abandon qui compromet son entretien et sa survie. Epi de faîtage Crête coupe-neige Ferme débordante décorée d’ajours et de bordures de rives Lambrequins de ferme débordante Œil-de-bœuf Volutes en bois découpé ornant une ferme débordante Lambrequins de bordure de toit Ajours brise-soleil Consoles décoratives Corbeaux Porte à volets extérieurs et volets intérieurs avec persienne Ajour d’ouverture (porte) Colonnes chanfreinées Colonne tournée Balustrade à bâtons fuselés Balustrade à balustres en planches découpées Poteau d’angle de balustrade Balustre carré Balustre en poire Moucharabieh Colonnes, consoles, balustrades et ajours brise-soleil Colonnes, balustrades et ajours brisesoleil Vasque de jardin montée sur un dé de balustrade Volute en fer forgé d’une barrière 24 Photos : Philipe Châtelain et Daniel Elie (2012) Détails d’architecture des maisons Gingerbread Le XIXème siècle demeure un siècle de construction. Jamais auparavant l’architecture n’a été autant observée et détaillée. Les architectes sont avant tout des constructeurs. Le vocabulaire est précisé et systématisé. Des manuels de construction civile sont largement vulgarisés 3 et pour chaque élément d’architecture on y décrit son mode de mise en œuvre, sa forme et sa fonction, décorative ou constructive. Les progrès des techniques de construction, réalisés grâce à la conversion directe de la fonte en acier, réduisant son coût de fabrication, et l’invention du béton armé donnèrent une impulsion décisive à cette fièvre de construire. Tout en laissant place à l’imagination et au goût des Haïtiens, les architectes locaux vont également appliquer les prescrits des manuels de construction de l’époque. Un vocabulaire très étendu se généralise, facilitant la communication entre ingénieurs, architectes et ouvriers. L’une des particularités des maisons Gingerbread est l’utilisation courante du vocabulaire néogothique, remis au goût du jour par les travaux de Eugène Violletle-Duc. Grand défenseur de l’architecture gothique comme l’architecture de référence de la France, il publia de 1854 à 1868, un volumineux « Dictionnaire raisonné de l’Architecture », résultat de ses recherches exhaustives sur l’architecture médiévale de France. Né au milieu du XVIIIe siècle en Angleterre, le style architectural néogothique se développe avec force au XIXesiècle avec divers courants et tendances visant tous à faire revivre des formes médiévales. Le mouvement néogothique (appelé également « Renaissance gothique », sur le modèle du Gothic Revival anglais) a eu une influence importante en Europe et en Amérique. BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 • 9 Le 9 de la rue Bellevue Le 60 de l’avenue Christophe est très certainement la maison Gingerbread la plus célèbre de Port-auPrince. Elle a été construite en 1887, selon les plans dressés par l’architecte français Lefèvre pour Démosthène Simon Sam, fils du Président Tirésias Simon Sam. Après avoir servi d’hôpital durant l’Occupation américaine (1915 – 1934) le bâtiment a été transformé en établissement hôtelier en 1936, fonction qu’il occupe encore aujourd’hui. Durant les années 1950 et 1960, le Grand Hôtel Oloffson connut ses heures de gloire et était devenu le point de passage obligé de toute la jet-set internationale visitant Haïti. L’écrivain anglais Graham Greene en a fait le décor de son célèbre roman « Les Comédiens ». Le corps du bâtiment, fait d’épais murs en maçonnerie de briques et de moellons, contraste avec la légèreté des galeries étagées sur deux niveaux. Ces galeries qui le ceinturent sur trois façades et sont supportées par des colonnes rythmées de balustrades à barreaux et en planches découpées, d’ajours et de lambrequins. Des ouvrages en surplomb, à plan octogonal évoquant les échauguettes des ouvrages fortifiés, flanquent les angles des galeries hautes. Le même dispositif, axé sur la façade crée un porche d’accès au rez-de-chaussée. Ce porche est desservi par un imposant escalier à deux volées doubles. Sous les volées ont été aménagées des niches voûtées à plein cintre. Son garde-corps est fait de balustres en métal. Un vaste jardin planté d’arbres et une allée en boucle précèdent l’édifice et participent étroitement à sa mise en scène dans un décor végétal luxuriant et majestueux. Afin de rendre ce jardin encore plus vaste, l’architecte a logé le bâtiment sur une terrasse pratiquée dans la colline surplombant le terrain. Cette implantation a permis d’aménager un patio entre le bâtiment et l’escarpe naturelle obtenue lors de ces terrassements. Le salon du rez-de-chaussée et une loggia à l’étage profitent largement de ce patio. En dépit de sa transformation en lieu d’hébergement public, cette résidence a su quelque peu conserver son authenticité. Encore faut-il déplorer l’érection inopportune, dans les jardins, de constructions annexes, perturbant cette relation particulière qu’entretenait le jardin boisé avec la résidence. Cette élégante résidence présente une composition très originale. Un large parallélépipède sert de socle à une chambre haute étroite, posée en travers. A l’extrémité nord, une tourelle coiffée d’une toiture en pavillon, à pente très prononcée, rompt la symétrie de la façade. Le 9 de la rue Bellevue ne possède pas de galerie à proprement parler. Elle est simplement posée sur un soubassement délimité par un gardecorps en balustres poirées Le débordement de la chambre haute crée un porche d’entrée au rez-dechaussée, marqué par une arche faite de bois découpé. Au perron, on accède par un degré droit à cinq marches. La tourelle, élément singulier de cette construction, offre de différents points de vue des perspectives étonnantes. Bien que conservant encore sa fonction de résidence, elle est dans un mauvais état de conservation. Photos : Philipe Châtelain et Daniel Elie (2012) Photos : Philipe Châtelain, Daniel Elie et Randolph Langenbach (2010, 2012) Le 60 de l’avenue Christophe 10 • BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 • 11 Maisons Gingerbread Photos : ISPAN (2010, 2013) Chronique des monuments et sites historiques d’Haïti à Port-au-Prince • Planches de l’exposition sur le maisons Gingerbread de Port-au-Prince Exposition sur les maisons Gingerbread Du 11 au 26 janvier 2013 une exposition sur les maisons Gingerbread a été présentée sous la tonnelle des jardins de la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL) à l’avenue Christophe à Port-au-Prince. Cette exposition avait pour but de sensibiliser le public en général et particulièrement les jeunes écoliers sur la valeur de ce patrimoine et sur l’importance de ce style architectural dans l’histoire de la ville de Port-au-Prince. Cette exposition, qui a pour titre « Les maisons Gingerbread de Port-au-Prince » fait, à travers une quarantaine de planches abondamment illustrées, une mise en contexte de l’éclosion et de l’évolution de ce style architectural, qui a aboutit à la création du quartier historique des maisons Gingerbread de Port-au-Prince (le Gingerbread District) entre la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. Elle présente aussi la démarche architecturale des constructeurs de ces maisons, les différentes techniques de construction utilisées et les défis que représentent, aujourd’hui, la préservation et la réhabilitation de ce patrimoine. Cette exposition proposée dans le cadre de la commémoration du séisme du 12 janvier 2010, a été visitée par de nombreuses délégations d’écoles primaires et secondaires de la capitale. Les responsables de la FOKAL ont pu à cette occasion engager un dialogue avec ces jeunes visiteurs pour les aider à découvrir ce patrimoine culturel du pays et approfondir leurs connaissances sur l’historique de ces maisons, leur état de conservation après le tremblement de terre et les efforts qui sont consentis par FOKAL et ses partenaires en vue de les restaurer. Cette exposition souligne comment le tremblement de terre du 12 janvier 2010 nous a révélé à quel point ces constructions sont adaptées à nos risques sismiques. En dépit de leur âge et leur manque d’entretien elles ont étonnamment bien résisté au séisme. En plus d’être de véritables joyaux de notre patrimoine bâti, ces maisons sont des modèles qu’il faut prendre en compte dans les projets de reconstruction de Port-au-Prince. Cette exposition a été réalisée par le Comité National ICOMOS-Haïti, avec le support de l’Institut du Patrimoine Wallon (IPW), la World Monument Funds (WMF) et l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN). Du 29 novembre 2012 au 30 décembre 2012 cette exposition a également été présentée à l’Archéoforum de Liège en Belgique dans le cadre d’une manifestation intitulée Fanaux et Gingerbread ou en plus des rési- dences bourgeoises traditionnelles de Port-Au-Prince, les visiteurs ont pu découvrir les fanaux, ces maisonslanternes réalisées en carton et papier et qui constituent un des aspects les plus originaux de la fête de Noël en Haïti. D’autres présentations de l’exposition « Les maisons Gingerbread de Port-au-Prince » sont prévus aux Etats Unis et également à travers Haïti. Ce présent numéro du BI est tiré de cette exposition. Maisons Gingerbread de Port-au-Prince Conception et réalisation : Daniel Elie et Philipe Châtelain Direction et coordination : Monique Rocourt Montage : Daniel Elie Photographies : Daniel Elie, Philipe Châtelain, Karine Rocourt (IMAGINE AYITI), Rafaelle Castera (IMAGINE AYITI), Randolph Langenbach, Tito Dupret, ISPAN Textes : Emmelie Prophète, Daniel Elie, Philippe Châtelain Correction : Guerda Romain Châtelain, Farah François Hyppolite, Lucie Couet Relevés architecturaux : Dorphy Léonard, Vanessa Darbouze, Paul-Emile Brice Images de synthèse assistées par ordinateur : Daniel Elie Tribunal de Première Instance de Jacmel restauré Parmi les constructions anciennes du centre historique de Jacmel ayant été sérieusement abimés par le séisme du 12 janvier 2010, on retrouve le Tribunal de Première Instance de Jacmel situé à la rue Seymour-Pradel. Ce bâtiment d’intéret historique certain, construit en 1908, méritait une intervention exemplaire combinant la restauration et le renforcement parasismique. Réalisés par la firme Studio A, les études de ce projet de restauration ont été menées par l’Ingénieur Elsoit Colas de l’ISPAN selon les recommandations produites par l’ingénieur Patricia Balandier (France). En effet, le précieux rapport de Mme Balandier (Association pour la Protection et la Valorisation du Patrimoine de la Grande Caraïbe) en mars 201, préconisait trois types d’intervention : diminution des masses de l’édifice, réduction des accélérations de la structure prises lors d’un choc sismique et l’aménagement de contreventement. Pour assurer le contreventement parasismique de l’édifice une structure triangulée faites des profilés métalliques a été réalisée. Ces éléments sont solidement ancrés dans les dalles de béton afin de s’opposer aux 12 • BULLETIN DE L’ISPAN • No 32 • 1er avril 2013 • LeTribunal de Première Instance de Jacmel, avant et après restauration poussées horizontales d’un séisme. Le dimensionnement des pièces métalliques a été fait de manière à ce que les poteaux de ces portiques puissent s’opposer alternativement aux poussées et au soulèvement et permettre aux poutres de travailler en traction. Dès le départ, l’idéal de la conservation «à l’identique» du Tribunal fut bousculé par le regard réaliste porté sur les défauts originels de la construction et, surtout, par le constat des dommages causés à l’édifice par le séisme. Mais la maîtrise technique finalement a permis un bon compromis : le paysage urbain du centre historique de Jacmel s’en sort indemne. Ce projet d’un budget de 8.721.579,18, Gourdes dont 1.259.725,98 Gourdes affectées à la supervision, a été financé par le Programme de Nations-Unis pour le Développement (PNUD). La conduite des travaux a été menée par la firme ENAMEX de août 2011 à février 2013, sous la supervision de l’ISPAN. L’exécution a pu, par ailleurs, compter sur la participation des élèves de l’Ecole-Atelier de Jacmel, institution de formation d’ouvriers spécialisés dans les domaines de la conservation et de la restauration dans les disciplines comme la charpente, la ferronnerie d’art, la maçonnerie et l’artisanat (Voir BI-21, 1er février 2011). Cette institution qui fonctionne sous la supervision de l’ISPAN est financée par la Coopération Espagnole. ••• BULLETIN DE L’ISPAN No 32 : • Rédaction et édition : Moun Studio • Distribution : Service de la Promotion / ISPAN INSTITUT DE SAUVEGARDE DU PATRIMOINE NATIONAL Ministère de la Culture Rue Cappoix, Champ-de-Mars, Port-au-Prince, Haïti Directeur général : Monique Rocourt La publication de ce numéro du BI a été rendue possible grâce au support financier de la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL)