(2015) Women Entrepreneurs in the Haitian Economy: From Markets to Public Policy
Summary — A 126-page study in the Cahiers du PNUD series on women entrepreneurs in Haiti, from the market traders upward, and on what public policy would have to do to support them. Copyright UNDP Haiti 2015.
Full Description
Women's enterprise in Haiti is mostly discussed through the madan sara and the informal market, and this study covers that ground but continues upward into formal small and medium enterprise and into the policy instruments that reach or fail to reach women owners. Read with the FinScope MSME survey for the enterprise-level statistics and with the informal economy baseline study for the sector definitions.
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Les cahiers du PNUD
ENTREPRENEURES
Dans
l´économie haïtienne
Des marchés aux
politiques publiques
Les
i
Copyright © 2015
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CHAPITRE 1
TABLE DES MATIERES
PREFACE
x
AVANT-PROPOS
xii
LES FEMMES DANS L’ECONOMIE HAÏTIENNE
17
1.1. « FANM POTO MITAN »?
18
1.1.1. Du travail des soins au fondement de l’économie
18
1.1.2. Exclusion des femmes de la sphère marchande, conciliation forcée
et absence d’opportunités
20
Les femmes moins présentes sur les marchés du travail
20
Des modalités coûteuses de conciliation du travail des soins et du travail marchand
21
Les femmes sur-chômeuses
21
1.1.3. Des revenus réels du travail en baisse pour tous, en particulier pour
les femmes (2007-2012)
1.2. « MACHANN »?
25
1.2.1. Productrices dans l’agriculture et commerçantes de la production agricole
26
Les cultivatrices
26
Les commerçantes itinérantes de produits agricoles: les Madan Sara Nationales
27
1.2.2.Des femmes dans le commerce de produits non-agricoles
28
Intermédiaires et détaillantes des circuits d’importation formels et informels
28
Des importatrices informelles ou l’internationalisation des Madan Sara
29
1.2.3.Des femmes dans la production de biens et de services non-agricoles
30
Ouvrières de la production manufacturière
30
Productrices de biens agro-alimentaires
30
Productrices dans les « industries créatives »
31
Machann manje kwit, restauratrices de rue
34
1.3. ENJEUX POUR LES POLITIQUES PUBLIQUES
CHAPITRE 2
22
34
1.3.1.Accroître et diversifier les opportunités d’emploi par-delà les spécialisations genrées
34
1.3.2. Sortir du sous-emploi
34
1.3.3. En améliorant l’usage et la gestion des temps des femmes
35
MARCHES INCLUSIFS, FILIERES ET GENRE
39
2.1. DES MARCHES INCLUSIFS POUR SORTIR DE LA PAUVRETE
39
2.1.1. De multiples contraintes
39
2.1.2. Un éventail multidimensionnel de stratégies
40
2.1.3. Des politiques publiques pour la construction des marchés
41
2.2. DES MARCHES AUX FILIERES
42
2.2.1. Analyser la filière
42
2.2.2. Des mises à niveau économiques dans les entreprises et les filières
43
2.3. DE LA DIVERSITE DES RATIONALITES D’ENTREPRISE
46
2.3.1. Pluralité de rationalités d’entreprises
46
2.3.2. Formes inédites de concurrence
47
iii
Des marchés aux politiques publiques
CHAPITRE 3
2.4. MARCHES, FILIERES ET GENRE
2.4.1. Entreprises et entrepreneur(e)s
48
2.4.2. Marchés et filières, vecteurs des inégalités sociétales de genre
48
2.4.3. Marchés et filières, vecteurs d’autonomisation des entrepreneures
49
2.4.4. De l’analyse genrée des filières et des rationalités d’entreprises
50
2.5. VERS UNE GRILLE DE STRATEGIES ETENDUE ET GENREE POUR LES POLITIQUES PUBLIQUES
51
DES JARDINS AUX MARCHES
57
3.1. LES MADAN SARA DANS LA COMMERCIALISATION DE LA PRODUCTION AGRICOLE
57
3.1.1. Des Sara rurales aux Sara urbaines
57
3.1.2. De multiples rôles et activités
58
3.1.3. Des lacunes à combler
59
3.2. STRUCTURES DE MARCHE ET FORMATION DES PRIX
61
3.2.2. Marchés ruraux et urbains
62
63
3.3. RISQUES, CONTRAINTES ET GESTION DES RISQUES
63
3.3.1. Risques et contraintes dans la production
63
3.3.2. Risques et contraintes dans la commercialisation
65
3.3.3. De la gestion des risques et des contraintes
66
3.4. RATIONALITE(S) DES MADAN SARA NATIONALES
66
3.4.1. Des hétérogénéités à géométrie variable
66
3.4.2. Reports de coût sur l’environnement de l’entreprise
66
3.4.3. Mutualisation des ressources en temps face aux contraintes hors marché
3.5. ENJEUX ET POLITIQUES PUBLIQUES
CHAPITRE 4
61
3.2.1. Producteurs et Madan Sara Nationales
3.2.3. Financement: sphère domestique, finance informelle et micro-finance
66
67
3.5.1. Moderniser les filières
67
3.5.2. Cultivateurs/cultivatrices et Madan Sara: modifier les articulations filière par filière
67
3.5.3. Augmenter la production
68
3.5.4. Renforcer la fonction de commercialisation et investir dans le transport
68
3.5.5. Diversifier: adjoindre ou renforcer le maillon agro-alimentaire
69
3.5.6. Promouvoir l’organisation des MSN
71
DES IMPORTATIONS PAR ITINERANCE
73
4.1. LES MADAN SARA INTERNATIONALES DANS L’ECONOMIE HAÏTIENNE
73
4.1.1. Une large gamme de produits
73
4.1.2. Du bassin caraïbe à l’Asie
73
4.1.3. De l’importation à la ré-exportation
74
4.1.4. De la pyramide des MSI aux circuits de commercialisation
75
4.1.5. Informalité(s)
4.2. MARCHES, FORMES ET EFFETS DE LA CONCURRENCE
iv
47
75
77
4.2.1. Complémentarité et concurrence destructrice vis-à-vis de l’économie formelle
77
4.2.2. Une concurrence destructrice à l’égard des activités productives informelles
77
4.2.3. Une concurrence proliférante dans l’économie informelle
78
4.3. DU FINANCEMENT DES MADAN SARA INTERNATIONALES
4.3.1. Entre épargne personnelle, famille, usuriers et prêteurs sur gages
78
4.3.2. L’accès à la microfinance
79
4.4. ENVIRONNEMENT ECONOMIQUE ET STRUCTURATION DES MSI
80
4.4.1. Risques et prise de risques
80
4.4.2. La « rationalité du spéculateur »
80
4.4.3. Entre investissement intergénérationnel et accumulation du capital
4.5. ENJEUX ET POLITIQUES PUBLIQUES
CHAPITRE 5
78
81
81
4.5.1. Renforcer les capacités
82
4.5.2. Diversifier vers les activités productives
82
DES ACTIVITES PRODUCTIVES NON-AGRICOLES
85
5.1. UNE SELECTION DE BRANCHES D’ACTIVITE
5.2. DRAPO VODOU : DES MISES A NIVEAU EN AMONT, EN AVAL ET DANS LA PRODUCTION
85
86
5.2.1. Accès aux intrants de qualité
86
5.2.2. Nouveaux débouchés et notoriété
90
5.3. PREPARATION ET VENTE DE NOURRITURE :
MISES A NIVEAU DANS LA PRODUCTION ET EN AMONT
90
5.3.2. Vers des changements dans les articulations en amont
91
5.4. « MANBA » : DES MISES A NIVEAU DANS LA PRODUCTION ET LES DEBOUCHES
CHAPITRE 6
90
5.3.1. Croissance espérée de la valeur ajoutée, santé et environnement
92
5.4.1. Une entreprise articulée à un réseau collectif en amont et en aval
92
5.4.2. Construction de la notoriété et innovation technologique
93
5.4.3. De la diversification des marchés à la contractualisation de la demande?
93
5.5. ENJEUX ET POLITIQUES PUBLIQUES
93
DES MARCHES AUX POLITIQUES PUBLIQUES
97
6.1. CONSTRUIRE, RENFORCER ENTREPRISES, MARCHES ET FILIERES
97
6.1.1. Renforcer l’existant, diversifier vers la production
98
6.1.2. Moduler l’appui aux entreprises selon le type de rationalité
98
6.1.3. Créer des opportunités de reconversion
98
6.1.4. Améliorer et accroître les opportunités d’emploi par la formation
99
6.1.5. Formaliser les entreprises de manière adéquate, graduelle et progressive
6.2. INTEGRER LA PERSPECTIVE DE GENRE
101
102
6.2.1. Concilier la modernisation et les intérêts des femmes
103
6.2.2. Construire l’autonomie des femmes de l’entreprise au ménage
105
6.2.3. Créer une nouvelle économie des soins
105
6.3. ARTICULER L’ECONOMIQUE ET LE SOCIAL
106
6.3.1. Protéger les entrepreneur(e)s contre les risques hors marché
106
6.3.2. Associer mise à niveau économique et mise à niveau sociale
106
ANNEXES AU CHAPITRE LES FEMMES DANS L’ECONOMIE HAÏTIENNE
109
ANNEXES AU CHAPITRE DES JARDINS AUX MARCHES
111
GLOSSAIRE
116
BIBLIOGRAPHIE
117
v
Des marchés aux politiques publiques
LISTE DES
ENCADRÉS
Travail et emploi dans les couples.
Encadré11
Encadre
22
Les madan sara dans la filière du riz local.
Encadré22
Encadre
58
Importations, exportations et commerçantes itinérantes.
Encadré33
Encadre
60
Micro-parcs agro-industriels, genre et madan sara nationales.
Encadré44
Encadre
79
La mesure des importations des Madan sara internationales.
Encadré55
Encadre
76
De multiples contraintes dans l’artisanat.
Encadré66
Encadre
86
Femmes en formation dans les métiers non-traditionnels.
Encadré77
Encadre
100
Vers l’eviction des femmes de la commercialisation des produits de la pêche.
Encadré88
Encadre
103
Travail des soins (sphère domestique) et travail marchand (emploi) selon le
Figure 1
Figure 1
sexe. Distribution des temps de travail par sexe (heures hebdomadaires et en %)
2007-2008. 10 ans et plus.
19
Taux d’activité par classe d’âge quinquennale et par sexe.
Figure
Figure
2 2
21
Grille de strategies de l’initiative « entreprendre pour tous ».
Figure
Figure
3 3
40
Production de drapo vodou et autres objets décorés: des matières premières
aux marchés.
Figure 4
Figure 4
90
Préparation et vente de nourriture: des matieres premieres aux marches.
Figure
5 5
Figure
91
Production agro-alimentaire (manba): de l’approvisionnement aux ventes.
Figure
6 6
Figure
92
Etapes technico-commerciales de la récolte du riz au consommateur final.
Figure
7 7
Figure
111
Contraintes affectant la qualite du riz (Artibonite) de la recolte au
consommateur final.
Figure 8
Figure 8
112
Circuit de commercialisation des produits agricoles (légumes) de la region de
Kenscoff.
Figure 9
Figure 9
113
Circuits de commercialisation du café.
Figure
1010
Figure
114
Circuits de commercialisation des produits de la pêche dans la Grande-Anse.
Figure
1111
Figure
115
LISTE DES
FIGURES
vi
LISTE DES
TABLEAUX
Travail des soins (sphère domestique) et travail marchand (emploi) selon le
sexe, distribution des temps de travail par sexe (heures hebdomadaires et
en %), 10 ans et plus, 2007-2012.
Tableau
Tableau11
19
Taux de chomage ouvert et élargi par sexe et par milieu de résidence (%) 10
ans et plus, 2007-2012.
Tableau
Tableau22
22
Revenu d’activité mensuel moyen réel et revenu d’activité mensuel médian
réel par sexe (en gourdes) 10 ans et plus, 2007 et 2012.
Tableau33
Tableau
24
Taux de sous-emploi (%) selon le type de sous-emploi, 10 ans et plus, 2007 et
2012.
Tableau44
Tableau
35
Goulots d’étranglement de la compétitivité et instruments d’intervention.
Tableau55
Tableau
45
Grille de stratégies étendue avec perspective de genre pour les politiques
publiques.
Tableau66
Tableau
53
Travail des soins (sphère domestique) et travail marchand (emploi) selon le
sexe (%) 10 ans et plus, 2007-2012.
Tableau
Tableau77
109
Taux de chomage elargi a/ et taux de chomage ouvert selon le sexe, par milieu
de residence (en %) 2007.
Tableau
Tableau88
109
vii
Des marchés aux politiques publiques
LISTE DES
SIGLES ET ACRONYMES
ACSI
Association des Commerçants du Secteur Informel.
AFUP
Association des Femmes Unies de Pouly.
ANATRAF
BID
Banque Interaméricaine de Développement.
BIT
Bureau International du Travail.
CCT
Centres de Collecte et de Tri.
CDC
Centres de Distribution et de Commercialisation.
CIST
Conférence Internationale des Statisticiens du Travail.
DIAL
Développement, Institutions et Mondialisation.
ECVH
Enquête sur les conditions de vie des ménages en Haïti de 2001.
ECVMAS
Enquête sur les Conditions de Vie des Ménages Après le séisme.
EEI
Enquête sur l’Emploi et l’Économie Informelle.
ENARTS
École Nationale des Arts.
FHAPME
Fédération Haïtienne des Petites et Moyennes Entreprises.
GHESKIO
Groupe Haïtien d’Etude du Sarcome de Kaposi et
des Infections Opportunistes.
HIMO
Haute Intensité de Main d’ œuvre.
IHSI
Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique.
IMF
Institutions de Micro Finance.
MARNDR
Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et
du Développement Rural.
MCI
Ministère du Commerce et de l’Industrie.
MPME
Micro, Petites et Moyennes Entreprises.
MSN
Madan Sara Nationale.
MSI
Madan Sara Internationale.
MSLR
Madan Sara Locale/Rurale.
MSU
Madan Sara Urbaine.
ONG
Organisations Non Gouvernementales.
OIT
Organisation Internationale du Travail.
OFATMA
Office d’Assurance Accidents du Travail, Maladie et Maternité.
PIB
Produit Intérieur Brut.
PNUD
Programme des Nations Unies pour le développement.
SCN
Système de Comptabilité Nationale.
SGS
Société Générale de Surveillance.
UNCTAD
ZFC
viii
Association Nationale des Transformateurs de Fruits.
Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement.
Zone franche de Colón.
ENTREPRENEURES
Dans
l´économie haïtienne
Des marchés aux
politiques publiques
Les
Cahiers
du
PREFACE
Le PNUD, qui promeut un développement humain durable, s’est toujours
tenu aux côtés des femmes dans leur lutte pour l’égalité des sexes et leur
autonomisation.
Cet engagement se manifeste en Haïti à travers des programmes de participation
politique, notamment dans les processus électoraux, mais également dans des
programmes visant leur inclusion économique. Dans cette optique, le PNUD
appuie les micro, petites et moyennes entreprises gérées par les femmes, encourage
leur formation professionnelle et appuie la création d’emplois inclusifs et décents.
Les efforts en matière d’équité de genre méritent pourtant d’être poursuivis,
car les femmes souffrent toujours d’un accès inégal à l’emploi formel et sécurisé,
elles sont davantage touchées par le chômage, exercent en grande partie des
emplois occasionnels ou saisonniers, et demeurent souvent en marge des activités
productives jugées masculines.
Les programmes d’appui doivent également être alimentés par des données
actualisées et fiables, en particulier sur les typologies traditionnelles de
l’entreprenariat haïtien : les madan Sara qui permettent l’acheminement des
productions agricoles rurales sur les marchés et les commerçantes itinérantes
actives dans l’import de marchandises internationales.
L’engagement du PNUD se prolonge donc naturellement dans la production
de connaissances, étape essentielle pour garantir aux femmes un rôle dans le
développement et la croissance du pays.
Cette publication offre une vue d’ensemble sur le travail des femmes dans
l’économie haïtienne; propose une analyse des entrepreneures et de leurs
activités et soulève des pistes de réflexion pour la prise de décision en matière de
politiques publiques.
En plus d’avoir prouvé sa contribution à la hausse du PIB dans les pays en
développement, l’implication des femmes dans l’économie est un objectif juste
garantissant la réalisation des droits humains et un outil de lutte contre la
pauvreté. Dans cette optique de développement durable et inclusif, le PNUD
espère que cette étude soit utilisée autant par les universitaires pour élargir l’espace
des recherches que par les élus lors de l’élaboration de politiques publiques et de
projets de développement.
Yvonne Helle,
Directrice principale
Programme des Nations Unies pour développement (PNUD)
xi
AVANT-PROPOS
La présente publication est issue d´un rapport sur les femmes et les marchés
inclusifs dans l´économie haïtienne élaboré dans un double objectif: organiser
et transmettre des connaissances sur la situation des femmes sur les marchés et
identifier les options de politiques publiques pour l´emploi.
Le pari est de fournir, ici, les éléments d´un plaidoyer pour des politiques
publiques holistes et intégrées, incorporant une perspective de genre qui vise à créer
les conditions de changements graduels et sensibles dans les relations de genre, de
l´entreprise au ménage.
Le propos est centré sur les femmes entrepreneures. Par-delà le caractère polysémique
du vocable “entrepreneur(e)”, le point nodal est que ces femmes assument les risques
d´entreprise en engageant leurs ressources financières et, très souvent, leur temps
et leur travail, qu´elles soient portées par une logique de survie, une logique de
croissance du revenu et de mobilité sociale ou par une logique d´accumulation. Ce
parti pris permet d´aborder la diversité des rationalités d´entreprise et des structures
organisationnelles, qu´elles relèvent du travail indépendant ou du travail salarié.
La démarche adoptée est exploratoire. L´analyse a été menée sur la base d´études
ou d´informations d´accès public ou mises à disposition par le PNUD ainsi que sur
des entrevues auprès d´une sélection restreinte d´entrepreneur(e)s et d´institutions
de microfinance. Il s´agissait de relire et d´interroger la documentation disponible
pour saisir les grands enjeux et leurs déclinaisons genrées.
Par-delà une vue d´ensemble des places des femmes dans l´économie haïtienne,
l´ouvrage porte sur les entrepreneures des circuits de distribution interne et
d´importation et de quelques activités de production de biens et services nonagricoles. Les premières assurent la commercialisation de la production agricole.
Les secondes sont des importatrices itinérantes. Elles ont essaimé au cours des
trente dernières années et fait irruption dans l´espace public pour interpeller l´Etat
et poser la question de leur intégration dans les organisations patronales. Enfin,
celles qui ont fait le pari de la production se retrouvent dans l´agro-alimentaire, la
restauration de rue et les industries créatives.
Il faudra des études plus approfondies sur ces entrepreneures, informelles pour
la plupart, et sur les cultivatrices dont il est fait mention mais qui demeurent les
grandes absentes du présent ouvrage. Il importe aussi d´analyser les entreprises
formelles possédées ou dirigées par des femmes qui opèrent dans une large palette
d´activités, des industries créatives aux nouvelles technologies de l´information.
Dans tous les cas, comparer les hommes et les femmes entrepreneur(e)s et examiner
les couples d´entrepreneur(e)s et les articulations entre l´entreprise et la sphère
domestique est essentiel.
Nathalie Lamaute-Brisson
xiii
Des marchés aux politiques publiques
16
CHAPITRE 1
Les femmes dans l’économie haïtienne
1.
Les femmes dans
L’ÉCONOMIE HAÏTIENNE
“Fanm Se Poto Mitan: Haïti Woman, the Pillar of Society”1. Ainsi titre Marie-José N’ZengouTayo son article sur l’histoire sociale des femmes haïtiennes de l’après-indépendance aux
années quatre-vingt-dix2. Cette image de la poutre maîtresse des péristyles vodou, fortement
présente dans les représentations de la femme dans le foyer et la famille3, est étendue à
l’ensemble de la société. L’image est aussi transposée à d’autres domaines comme le signale
le titre d’un film documentaire de Tèt Ansanm Productions sur les ouvrières de l’industrie
haïtienne d’assemblage tournée vers l’exportation: “Poto Mitan: Haitian Women, Pillars of
the Global economy”4. Elle est aussi récupérée pour le plaidoyer en faveur des droits des
femmes et des enfants dans la reconstruction post-séisme: une organisation engagée en ce
sens est en effet dénommée “PotoFanm+Fi” (“Women and Girls Pillars”).
La métaphore du pilier fonctionne aussi comme une référence obligée dès qu’il s’agit d’aborder
le(s) rôle(s) des femmes dans l’économie haïtienne. Les Madan Sara qui commercialisent la
production agricole ont été longtemps présentées comme des Poto Mitan de l’économie
haïtienne et le sont encore dans des études, des plaidoyers5 ou des discours6. Il s’agit – et
c’est important – de rappeler combien elles sont incontournables en ce qu’elles assument des
fonctions essentielles. Il s’agit aussi de valoriser le travail (marchand) des femmes, de rendre
hommage. Et ceci, sans tenir compte, dans bien des cas, de la structure de l’économie et des
changements survenus au cours des trente dernières années, de la réalité de l’autonomie
économique de ces commerçantes, et plus généralement de la situation de l’ensemble des
femmes. Mauconduit, Emile et Paul (2013) estiment, dès lors, que le discours à l’œuvre sur
la situation des femmes “est plus romantique que pragmatique” si l’on part d’une perspective
économique.
1
“La femme est un Poto Mitan : Femmes haïtiennes, le pilier de la société”.
2
N’Zengou-Tayo. 1998.
3
L’usage de l’expression est courant en milieu rural et se réfère principalement au rôle de la femme dans la famille.
4
“Poto Mitan : Femmes haïtiennes, pilier de l’économie globale”.
5
Voir, par exemple, Oxfam. 2012.
6
Voir, par exemple, Pierre Finnigan. 2010.
17
Des marchés aux politiques publiques
Il y a bien sûr quelques réserves ou questionnements. Comme le rapporte Charles (2011),
l’opinion de Myriam Merlet (décembre 2009)7 était que la forte présence des femmes
dans quelques secteurs économiques ne signifiait pas qu’elles en retiraient un pouvoir
économique réel et une véritable autonomie pour toutes les femmes. Pour Merlet, si les
Madan Sara pouvaient négocier de meilleures relations de genre dans le ménage et hors
de celui-ci, la majorité d’entre elles dépendaient à des degrés divers des apports de leurs
conjoints ou partenaires et se trouvaient toujours sur le mode de la survie8. Déjà, en 1986,
Neptune-Anglade qui analyse le travail marchand et le travail domestique des femmes
pose le problème de la relégation des femmes aux activités les moins rémunératrices et
d’une “économie politique de la pauvreté”. Mauconduit, Emile et Paul (2013) viennent,
plus récemment, poser la question de la place des femmes haïtiennes dans les politiques
économiques nationales, question nécessaire à partir du moment où l’on admet que les
femmes sont l’épine dorsale de l’économie haïtienne comme l’affirme Rhodes (2001) dans
son article intitulé “Haitian Heroines”.
Le propos ici est, d’une part, de dresser un panorama du travail des femmes, et d’autre part,
d’en tirer les enjeux pour les politiques publiques. Ce panorama part de la prémisse selon
laquelle l’économie comprend les activités de production de biens et de services placées à
l’intérieur de la frontière de production (marchande) du Système de Comptabilité Nationale
(SCN) et celles, non-marchandes, de la sphère domestique9. L’analyse se déploie en deux
étapes, la première portant sur le travail total (non-marchand et marchand) des femmes
et les indices d’exclusion du travail marchand ou de l’emploi, la seconde sur la diversité des
insertions dans l’emploi, au-delà de la figure, omniprésente, de la marchande haïtienne.
1.1. FANM POTO MITAN ?
1.1.1. Du travail des soins au fondement de l’économie
Les femmes haïtiennes travaillent plus que les hommes. Des estimations partielles mais
raisonnables10 indiquent en effet que le temps de travail total (domestique et marchand)
assumé par les femmes compte pour plus de 50 % du temps de travail total des hommes et
des femmes tant en 2007 (54 %) qu’en 2012 (52 %).
7
Charles. 2013. Economiste et militante féministe, d’abord dans la diaspora canado-haïtienne puis en Haïti à partir de 1987.
8
Charles. 2011.
9
Swiebel. 1999, Picchio. 2001, Himmelweit. 2002, Antonopoulos. 2009.
Selon le manuel de comptabilité nationale (Nations Unies. 2007), toutes les activités économiques ne sont pas traitées à l’intérieur
de la frontière de la production. En effet, “sont exclus, à l’exception des services de logement occupés par leurs propriétaires et de
ceux du personnel domestique rémunéré, tous les services personnels et domestiques qui sont produits à l’intérieur du ménage et
consommés par lui, par exemple le nettoyage, la décoration, la cuisine, le soin et l’éducation des enfants, les soins aux personnes
malades ou âgées, l’entretien et la réparation des logements et des biens durables, le transport des personnes faisant partie du
ménage, etc”.
Grâce à la longue maturation des multiples travaux et initiatives des féministes et des institutions nationales et internationales
pour le développement des statistiques de genre, un pas a été franchi en 2013 sur les statistiques du travail. La 19ème Conférence
Internationale des Statisticiens du Travail (CIST), tenue à Genève en octobre 2013, a en effet débouché sur une résolution sur les
statistiques du travail, de l’emploi et du sous-emploi de la force de travail qui change la donne. Cette résolution stipule que le travail
recouvre toutes les activités réalisées par les personnes des deux sexes et à tous âges afin de produire de biens ou de fournir des
services pour la consommation de tiers ou pour l’autoconsommation.
10
Ces estimations sont partielles en ce qu’elles ne procèdent pas d’une enquête budget-temps complète, qui couvrirait tous les
temps de vie ainsi que la totalité (ou presque) des activités du travail des soins (tâches domestiques et activités interpersonnelles).
Elles sont tirées de deux enquêtes emploi réalisées par l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) en 2007 (Enquête
sur l’Emploi et l’Economie Informelle) et en 2012 (Enquête sur les Conditions de Vie après séisme). Les personnes de 10 ans et
plus ont été interrogées sur le nombre d’heures de travail dans la sphère domestique et sur le nombre d’heures travaillées dans
l’emploi principal. Il convient de signaler que, dans ces deux enquêtes (EEI. 2007 et ECVMAS. 2012), la liste des activités de la sphère
domestique inclut le travail communautaire.
18
Les femmes dans l’économie haïtienne
Figure 1
Travail des
soins (sphère
domestique) et
travail
marchand
(emploi) selon
le sexe.
2007
2012
Source: DIAL. 2014.
De plus, le temps des femmes est d’abord consacré au travail domestique (autour de 53 %
pour les deux années mentionnées tandis que plus de 70 % du temps de travail des hommes
est dédié à l’emploi, respectivement 71 % et 75 % en 2007 et 2012)11. Symétriquement, les
femmes travaillent deux fois plus de temps que les hommes dans la sphère domestique (28
heures hebdomadaires contre 12 heures en 2012). Au final, le nombre d’heures de travail
rémunéré des femmes est clairement inférieur à celui des hommes et ne représente que
43 % du temps total de travail marchand (voir ANNEXE 1, FIGURE 7).
Tableau 1
Travail des
soins (sphère
domestique) et
travail marchand
(emploi) selon le
sexe.
Distribution des
temps de travail
par sexe (heures
hebdomadaires
et en %), 10 ans et
plus, 2007-2012.
2007
Femmes
Activités domestiques
Emploi
Total
Hommes
Activités domestiques
Emploi
Total
Ensemble
Activités domestiques
Emploi
Total
Heures
29
25
54
Heures
13
33
46
Heures
42
58
100
2012
%
53.7
46.3
100.0
%
28.3
71.7
100.0
%
42.0
58.0
100.0
Heures
28
24
52
Heures
12
36
48
Heures
42
58
100
%
53.8
46.2
100.0
%
25.0
75.0
100.0
%
42.0
58.0
200.0
Source: IHSI, ECVMAS. 2012, DIAL. 2014. Calculs propres.
C’est dire l’ampleur de l’exclusion des femmes de la sphère marchande où sont distribués les
revenus monétaires en raison, d’abord, de leur assignation au travail domestique.
Le travail domestique est essentiel au fonctionnement de la société et de l’économie.
L’économie domestique est constituée des activités de soins aux personnes de tous
âges et de toutes conditions, dévolues aux femmes dans la division sexuelle du travail
11
Ces données portent sur la population de 10 ans et plus, indépendamment de la situation d’activité ou encore du fait que les
personnes occupent ou non un emploi, sont au chômage ou sont classées comme inactives.
19
Des marchés aux politiques publiques
traditionnelle. Ces activités, dont la garde des enfants, sont réalisées grâce à la mobilisation
d’abord du travail non rémunéré des femmes, l’usage des moyens de production du ménage
(espace d’habitation, équipements et installations, capital physique) et des biens et services
produits pour l’autoconsommation ou achetés sur les marchés (aliments, éducation, santé,
etc.). Le travail des soins inclut les activités de soins proprement dits qui se déploient dans les
relations interpersonnelles ainsi que les tâches domestiques comme intrant des interactions
relationnelles12. Ce travail participe, entre autres, de la production des ressources humaines,
c’est-à-dire, l’énergie humaine, les capacités, les savoirs et les savoir-faire13 aussi bien pour le
travail salarié14 que pour le travail indépendant15, aussi bien pour l’économie nationale que pour
le reste du monde dans le cas des économies exportatrices de main-d’œuvre comme Haïti16.
1.1.2. Exclusion des femmes de la sphère marchande,
conciliation forcée et absence d’opportunités
Les femmes moins présentes sur les marchés du travail
L’exclusion des femmes de la sphère marchande est manifeste à l’analyse des taux d’activité
des hommes et des femmes. Les taux d’activité de celles-ci sont généralement inférieurs à
ceux des hommes selon les diverses enquêtes auprès des ménages réalisées depuis 1999-2000
par l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique17. Plus récemment, le taux d’activité
global des personnes âgées de 10 ans et plus a augmenté entre 2007 et 2012, passant de 47,7
% à 56,9 %. Mais, en 2012, les femmes (48,4 %) n’ont pas rattrapé les hommes (66 %). L’écart
entre les taux d’activité des uns et des autres est demeuré stable sur la période, avec un ratio
hommes/femmes de 1.35 tant en 2007 qu’en 2012.
Figure 2
Taux 100
d’activité par 90
classe d’âge 80
quinquennale
et par sexe 70
60
50
40
30
Ensemble
20
Femme
10
Homme
0
14
10-
19
15-
24
20-
29
25-
34
30-
39
35-
44
40-
49
44-
54
50-
59
55-
lus
64
et p
ans
65
60-
Source: IHSI, ECVMAS 2012. Calculs propres. Note: les taux d’activité des
femmes sont inférieurs à ceux des hommes dans toutes les classes d’âge.
20
12
Albelda, Duffy, Folbre. 2009.
13
Bertaux. 1977, Théret. 1992, Picchio.200.1
14
Picchio. 2001, Folbre. 2006, Rodríguez Enríquez. 2007.
15
Lamaute-Brisson. 2010. 2013a.
16
Lamaute-Brisson. 2010.
Ici est soulignée l’une des fonctions économiques du travail des soins: la production et la reproduction de la main-d’oeuvre future
et actuelle. Plus généralement, le travail des soins produit et reproduit l’ensemble des êtres humains, indépendamment de leur
rôle, actuel, à venir ou passé, dans l’économie comme main-d’oeuvre ou contribuables (Lamaute-Brisson 2013a).
17
Lamaute-Brisson. 2012
L’IHSI a réalisé les enquêtes suivantes entre 1999 et 2012: Enquête Budget-Consommation des Ménages 1999-2000 (EBCM 19992000), Enquête sur les Conditions de Vie des Ménages en Haïti (ECVH 2001), Enquête sur l’Emploi et l’Economie Informelle (EEI
2007), Enquête sur les conditions de Vie après Séisme (ECVMAS 2012).
Les femmes dans l’économie haïtienne
Des modalités coûteuses de conciliation du travail
des soins et du travail marchand
En 2007, les femmes classées comme « personne au foyer » et se déclarant disponibles pour
travailler réclamaient plus fréquemment (49.2 %) que leurs pairs masculins (32.9 %) – fort
peu nombreux – la possibilité de travailler à temps partiel18 (voir annexe 1, tableau 8). Ce
qui laisse entendre que la conciliation entre obligations domestiques et travail marchand
rémunéré est un problème.
Un problème partiellement « résolu » par celles qui travaillent selon diverses modalités.
Le retrait du système d’emploi au moment d’avoir des enfants et d’en prendre soin est peu
fréquent si l’on en croit l’allure des courbes d’activité des femmes qui renvoie tendanciellement
au modèle d’activité continue. Mais, l’exercice d’une activité économique à domicile ou à
proximité de celui-ci, notamment en milieu urbain, est une option choisie par une forte
minorité de femmes. Le principal mode de conciliation, notamment en présence d’enfants
en bas âge, semble bien être la délégation (partielle ou totale) de la responsabilité du travail
des soins (tâches domestiques et garde des enfants) aux enfants19, aux filles surtout, aux
conjoints et aux « chaînes féminines » de prestataires de soins dans les familles élargies ou
complexes20. La délégation est également tangible dans l’emploi d’enfants en domesticité non
rémunérés21, y compris dans des ménages résidant dans des quartiers pauvres22. Le recours
aux employées domestiques rémunérées est plus répandu dans les ménages à moyens et
hauts revenus, de même que l’achat des services de garde et d’éducation préscolaire. Un
autre mécanisme de conciliation est la réduction relative du temps de travail rémunéré sous
la contrainte du travail des soins, sous réserve bien sûr de confirmation à l’aide d’une analyse
approfondie des heures de travail marchand des femmes qui gèrent la « double journée » en
regard de celles des hommes.
Les femmes sur-chômeuses
Bien entendu, l’accès à l’emploi en général pour les femmes dépend des modalités de gestion
de la conciliation entre temps de travail domestique et temps de travail marchand et des
capacités d’absorption de l’économie. Dans le cas haïtien, il y a insuffisance d’absorption de
la main-d’œuvre disponible qui se traduit à la fois par des taux de chômage ouvert (au sens
du BIT) et élargi (qui incorpore les inactifs se déclarant disponibles pour travailler) élevés
et par l’émigration de la main-d’œuvre, en particulier des ressources humaines qualifiées.
Certes, de 2007 à 2012, les taux de chômage ouvert et élargi ont baissé mais ils demeurent
élevés. A l’échelle nationale, le taux de chômage ouvert est de 14.1 % en 2012 (contre
16.8 % en 2007) et le taux de chômage élargi vaut 28.9 % (contre 40.6 % en 2007). Les
différenciations selon l’âge, entre jeunes et moins jeunes, selon le sexe et selon le milieu de
résidence sont marquées (comme on peut le constater à l’aide du tableau 2). La question de
l’absorption se pose en des termes plus vifs pour les femmes puisque leurs taux de chômage
sont au-dessus de la moyenne nationale, soit 17.3 % pour le chômage ouvert et 38.3 % pour
le chômage élargi.
18
IHSI. 2010.
19
Cayemittes. 2012, Lamaute-Brisson. 2014a.
20
Lamaute-Brisson. 2010.
21
Sommerfelt. 2002.
22
Smucker, Pierre, Tardieu. 2013.
21
Des marchés aux politiques publiques
Tableau 2
Taux de
chômage
ouvert et élargi
par sexe et
par milieu de
résidence (%)
10 ans et plus,
2007-2012.
2007
Taux de chômage ouvert
2012
Homme
Femme
Homme
Femme
Aire métropolitaine
33.5
33.1
23.9
27.2
Autre urbain
18.7
21.6
17.3
23.2
Rural
7.3
12.1
5.2
10.2
Ensemble
14.9
19.2
11.5
17.3
2007
Taux de chômage élargi
2012
Homme
Femme
Homme
Femme
Aire métropolitaine
49.1
54.8
33.3
46.2
Autre urbain
38.7
53.4
26.9
48.2
Rural
24.2
44.5
12.3
29.3
Ensemble
32.3
48.7
19.8
38.3
Source: Herrera et al. 2014.
1.1.3. Des revenus réels du travail en baisse pour tous, en
particulier pour les femmes (2007-2012)
Encadré 1 Travail et emploi dans les couples
Appréhender le genre comme construction différenciée des rôles et des activités requiert
une double analyse des situations individuelles (comparer les hommes et les femmes)
et des relations entre hommes et femmes à l’intérieur des espaces de socialisation dont
la famille. Celle-ci est approchée dans les enquêtes statistiques par la notion de ménage
qui renvoie au regroupement de personnes partageant un même logement et les repas et
reconnaissant l’autorité d’une personne alors désignée comme chef de ménage. Quelles
sont les relations entre hommes et femmes au sein des ménages en ce qui concerne
le travail et l’emploi? Cette question peut être abordée par les relations d’alliance qui
déterminent la formation des couples ici constitués du chef/de la cheffe de ménage et de
son/sa conjoint(e).
Une première exploration des données de la dernière enquête officielle sur les conditions
de vie en Haïti (ECVMAS. 2012.), révèle que plus de quatre chefs de ménage sur dix
étaient des femmes en 2012, avec une plus forte présence en milieu urbain (48 % contre
39 % en milieu rural). Si la moitié de ces cheffes de ménage le sont (contre 19 % des
chefs), les autres sont en union (mariées ou placées), avec ou sans conjoint cohabitant
dans le logement (respectivement 30.6 % et 18.7 %). Il est donc intéressant de comparer
les profils des couples où l’homme est classé comme chef de ménage et ceux des couples
où la femme est considérée comme cheffe de ménage.
Parmi les couples où le chef de ménage est un homme, les couples bi-actifs, où les deux
conjoints exercent un emploi, comptent pour une courte majorité (53.2 %) et le modèle
de l’homme gagne-pain et de la conjointe sans emploi vient, loin derrière, en second
rang (25.8 % contre 21.1 % pour l’ensemble des couples). Par contraste, les couples
bi-actifs sont moins fréquents lorsque le chef est une femme (45.3 %), avec une forte
présence d’un modèle où la cheffe est sans emploi et son conjoint exerce un emploi
(35.8 % et 13.4 % dans l’ensemble des couples).
22
Les femmes dans l’économie haïtienne
Des différences plutôt marquées apparaissent selon le milieu de résidence. Dans les
couples des chefs de ménage, les couples bi-actifs sont majoritaires en milieu rural
(62.8 %) et constituent une forte minorité en milieu urbain (40.8 %). Dans les couples
des cheffes de ménage, c’est le modèle de la cheffe sans emploi avec conjoint occupé qui
vient en premier rang (41.2 %) en milieu urbain, avant les couples bi-actifs (33.3 %).
La division sexuelle du travail dans les couples bi-actifs, quel que soit le sexe du chef de
ménage, traduit l’assignation des femmes au travail des soins et confirme donc le cumul
de ce travail et du travail dans l’emploi. En effet, la conjointe consacre 21 heures par
semaine au travail domestique (32 heures de travail marchand) contre 8 heures pour le
chef de ménage (34 heures dans l’emploi) contre 5 heures pour son conjoint (44 heures
dans l’emploi). A souligner que le nombre d’heures dans l’emploi des femmes en couple,
conjointes ou cheffes de ménage, est toujours inférieur à celui des hommes, chefs de
ménage ou conjoints. A rémunération horaire égale – c’est une hypothèse – les femmes
gagneraient donc moins que les hommes.
Quant au modèle de la cheffe sans emploi et de son conjoint occupé, il rejoint celui de
l’homme gagne-pain et de la conjointe sans emploi. En effet, la cheffe et la conjointe sans
emploi s’adonnent au travail domestique durant, respectivement, 21 heures et 23 heures
par semaine (contre 4 et 7 heures). Elles sont, a priori, prises entre les obstacles à la
conciliation et le manque d’opportunités d’emploi.
Pour revenir aux couples bi-actifs, les emplois occupés par les femmes ne sont pas
nécessairement un levier suffisant pour leur autonomisation économique. Ainsi, lorsque
le chef est un travailleur à compte propre, la conjointe occupée est une aide familiale (ou
classée comme telle) dans la majorité des cas (54 %), surtout en milieu rural. Or il n’y a
pas de revenus en propre associés au statut d’aide familial (ou le revenu effectivement
perçu est très faible). Ce modèle diffère sensiblement du couple bi-actif mis au jour sur la
base de l’Enquête sur les Conditions de Vie des ménages en Haïti (ECVH. 2001.) où les
conjointes des chefs de ménage étaient établies à leur propre compte23.
Plusieurs enjeux se dessinent à partir de ce qui précède: élargir les opportunités (y compris
en matière de conciliation du travail des soins et du travail dans l’emploi) pour une plus
forte fréquence de couples bi-actifs, pour que les femmes accèdent à un emploi salarié ou
à compte propre favorisant une plus grande autonomie en regard des limites imposées
par le statut d’aide familial, et que se forment ainsi des ménages à deux apporteurs de
revenu plutôt qu’un seul. ■
Source: Elaboration propre, à partir de Lamaute-Brisson. 2014b et Lamaute-Brisson. 2012.
La baisse des taux de chômage s’est produite au prix de l’insertion dans des emplois mal
rémunérés en termes de pouvoir d’achat et de l’accroissement des inégalités des revenus
du travail.
La récente enquête sur les conditions de vie après le séisme24 indique, en première analyse,
que le revenu mensuel moyen tiré de l’emploi principal s’élève, en 2012, à 3 970 gourdes
23
Lamaute-Brisson. 2012.
La structure de l’emploi révélée par l’ECVMAS 2012 se caractérise par une forte présence des aides familiaux, apprentis
et stagiaires (27%) alors que ce type de main-d’oeuvre n’occupait que 9% environ des emplois en 2007 (EEI 2007). Cette
forte poussée de la catégorie des aides familiaux peut être discutée. Pour des éclaircissements sur les différences entre les
méthodologies mises en place en 2007 et en 2012 et sur le profil socio-économique des aides familiaux en 2012 (54% d’entre
eux sont des femmes), se reporter à l’annexe C de Herrera et al. (2014).
24
ECVMAS. 2012.
23
Des marchés aux politiques publiques
pour les femmes contre 5 460 gourdes pour les hommes25. Par surcroît, les évolutions des
revenus des hommes et des femmes observées entre 2007 et 2012 divergent. Alors que le
revenu mensuel moyen de l’emploi principal augmente pour les hommes (+7.3 %), celui des
femmes recule (-3.6 %). Ces évolutions traduisent d’un côté une amélioration toute relative
de la situation des hommes au-dessus du revenu mensuel médian qui diminue de 57 % pour
les deux sexes et, de l’autre, une détérioration plus marquée de celle des femmes (avec une
baisse de 65 % de leur revenu médian).
Mais l’enjeu est de démontrer que ceci relève bien des inégalités de genre, en isolant les divers
facteurs qui influent sur le niveau des revenus, y compris les secteurs institutionnels et les milieux
de résidence. Car les revenus mensuels du travail, moyen et médian, ont surtout régressé
dans l’agriculture fortement présente en milieu rural (respectivement -46 % et -75 %) et
dans les établissements économiques informels26 en grande partie urbains (respectivement
– 11.1 % et -26.3 %)27.
Tableau 3
Revenu d’activité
mensuel moyen
réel et revenu
d’activité mensuel
médian réel par
sexe en 2007 et
2012 (en gourdes)
10 ans et plus
2007
2012
Evolution (%)
Revenu d’activité mensuel moyen
Hommes
5090
5460
0.073
Femmes
4120
3970
-0.036
Ensemble
4660
4830
0.036
2007
2012
Evolution (%)
Revenu d’activité mensuel médian
Hommes
5090
5460
-0.483
Femmes
4120
3970
-0.654
Ensemble
4660
4830
-0.573
Source: DIAL. 2014.
Une telle démarche a conduit Verner (2008) à dresser un portrait mitigé sur la base de
l’enquête sur les conditions de vie des ménages en Haïti de 2001 (ECVH 2001). En 2001,
les revenus des femmes étaient, toutes choses égales par ailleurs, plus élevés que ceux des
hommes à partir de la médiane en milieu urbain, à l’inverse du milieu rural. Pour cette
auteure, ceci tiendrait en partie au fait que les femmes en milieu rural choisissent d’occuper
des emplois leur permettant d’opérer une gestion flexible de leur temps, notamment en ayant
moins d’heures de travail que les hommes. Des différences de qualification, non mesurées,
entreraient également en ligne de compte. Reste qu’aucune explication n’est envisagée pour
l’avantage observé en faveur des femmes en milieu urbain.
Dans la mesure où le travail des soins assumé d’abord par les femmes est financé par les
revenus, la baisse des revenus réels du travail pose problème puisqu’elle implique une
réduction des opportunités de bien-être des personnes et, dans certains cas, une forme de
compensation par l’ajustement du travail domestique pour contenir cette réduction. Ceci
suppose évidemment que les ménages ne dépendent que des revenus du travail. Autrement,
si la baisse des revenus du travail réels est compensée par un accroissement de même
ampleur des revenus de transfert, plus précisément des transferts des travailleurs émigrés
en termes réels, le niveau de vie peut être maintenu. Evidemment tous les ménages n’ont pas
24
25
DIAL. 2014.
26
Il s’agit des établissements non-enregistrés auprès de l’Etat ou enregistrés mais sans tenue de livres comptables.
27
Il faut souligner que les données publiées sur les revenus du travail (revenu du mois précédant l’enquête) déclarés dans le cadre
de l’ECVMAS 2012 englobent les revenus nuls correspondant principalement aux aides familiaux, stagiaires et apprentis non
rémunérés. Or le taux d’activité augmente en partie grâce à l’insertion accrue des aides familiaux (femmes et hommes).
Les femmes dans l’économie haïtienne
accès aux transferts des émigrés et il n’est pas évident que la compensation se produise chez
tous ceux qui en bénéficient28.
Au final, si la métaphore de la femme poto mitan peut valoir pour la prise en charge du travail
des soins, la relégation de la majorité des femmes à la sphère domestique (52 %) - et donc
l’absence d’accès à l’emploi qui lui est associée – et le sur-chômage des femmes amènent à
poser la question de la robustesse du pilier (domestique, s’entend). Il faudra, bien entendu,
analyser la structure des revenus déclarés et examiner les relations entre transferts des
émigrés et offre de travail des femmes.
Pour les femmes qui exercent un emploi et qui sont le principal apporteur de revenus du
ménage grâce à cet emploi, une question demeure ouverte: quel est le niveau de vie atteint, avec
ou sans conjoint ? De même, pour celles qui occupent un emploi mais dont le revenu d’activité
n’est qu’un revenu d’appoint (par rapport à celui du conjoint ou aux autres revenus déclarés
dans le ménage), à quelles conditions font-elles office de pilier? Lorsque le revenu perçu assure
l’alimentation au quotidien ou intervient à point nommé pour faire face à tel ou tel besoin?29
1.2. MACHANN ?30
La représentation la plus immédiate et la plus courante des femmes dans l’emploi en
Haïti, quelle que soit la discipline, y compris dans les arts visuels (peinture, sculpture,
photographie), est celle de la marchande, des marchandes31. Les femmes sont certes très
nombreuses dans le commerce qui constitue, selon les statistiques de l’emploi disponibles
depuis les années 2000, leur branche « de prédilection » par comparaison avec la distribution
des hommes selon la branche d’activité.
Hormis la présence, mal mesurée, des femmes dans l’agriculture et la commercialisation de
produits agricoles, ceci reflète pour partie la tertiairisation de l’économie haïtienne à l’œuvre
depuis les années quatre-vingt. Liée à la progression de l’urbanisation, celle-ci s’est déployée
sur fond d’affaiblissement des capacités productives dans l’agriculture32 et d’exportation de
la main-d’œuvre dont les transferts monétaires financent aujourd’hui la consommation des
ménages et les importations33. Entre ces deux phénomènes, l’informalisation croissante de
l’emploi urbain34 est manifeste et l’emploi informel35 demeure en 2012 un marqueur central
en milieu urbain36. Les femmes y sont très présentes. En 2007, les trois quarts des femmes
ayant un emploi travaillaient dans le secteur informel – ensemble des établissements
28
Les transferts des émigrés ont augmenté de 1.369 à 1.977 milliard de dollars entre 2008 et 2014 selon la BRH. 2015 et sont
déterminants dans le financement de la consommation des ménages et de leurs dépenses d’investissement (logement).
29
Ces questions devraient faire l’objet d’une étude approfondie, en couvrant l’ensemble des revenus (revenus d’activité, transferts
entre ménages, revenus du patrimoine, etc).
30
Marchandes?
31
Pour une réflexion à ce sujet, voir Charles. 2011.
32
En raison notamment des politiques de libéralisation commerciale initiées en 1987 (Couharde. 2005) et menées sans appui au
renforcement de l’offre.
33
La production nationale ne suffit pas à satisfaire la demande interne : à prix constants, les importations représentent plus de 50 %
de l’offre globale depuis 2000 (autour 60 % entre 2008-2009 et 2012-2013). De plus, les exportations ne “financent” en moyenne
que 27 % des importations, toujours à prix constants, entre 2008-2009 et 2012-2013 Ce portrait est fondé sur les statistiques
officielles qui ne prennent pas en compte la contribution des activités économiques informelles prédominantes en milieu urbain.
34
Lamaute-Brisson. 2005, IHSI. 2010.
35
L’emploi informel (hors agriculture) regroupe les emplois créés dans les établissements économiques informels, ceux qui, relevant
des établissements formels, ne correspondent pas aux normes légales régissant la gestion des salariés dont celles de protection
sociale et les emplois des personnels domestiques recrutés par des ménages. Dans le cas haïtien, la première catégorie est
largement majoritaire.
36
A l’échelle nationale, l’emploi du secteur informel a reculé passant de 57 % à 45 % de l’emploi total suite à une progression de
l’emploi agricole (et particulièrement une forte poussée des aides familiaux agricoles et plus précisément des aides à faible volume
de travail, soit moins de 15 heures par semaine) et à l’augmentation de l’emploi privé formel (qui passe de 2 % à 5 %) qui serait liée
aux activités dites de reconstruction.
25
Des marchés aux politiques publiques
économiques non-enregistrés auprès de l’Etat – contre 39 % des hommes. Et, six actifs de
ces établissements informels sur dix étaient des femmes. On les retrouve aussi bien dans les
circuits de commercialisation interne que dans les circuits d’importation informels de la
« globalisation par le bas »37.
La tertiairisation a aussi pris la forme de l’expansion du secteur bancaire et financier et des
activités liées aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, avec
des processus d’articulation entre le formel et l’informel (par exemple l’investissement des
groupes bancaires dans la microfinance permet de financer des entreprises informelles).
Si ces nouvelles branches sont peu connues, on peut souligner les services bancaires où les
femmes sont nombreuses. Encore faut-il prendre la bonne mesure du plafond de verre aux
échelons les plus élevés de la hiérarchie.
La présence des femmes dans ces services comme dans d’autres branches d’activité est
insuffisamment captée par les statistiques de l’emploi basées sur les enquêtes auprès des
ménages. Outre la prédominance numérique de celles qui font le commerce, il faut peut-être
interroger la pertinence et l’application des nomenclatures retenues. On sait en tout cas que
les femmes sont aussi dans l’industrie d’assemblage axée sur l’exportation, dans la production
de biens et de services non-agricoles, notamment la transformation agro-alimentaire
destinée d’abord au marché local, l’artisanat et plus généralement les industries créatives38
où quelques processus de modernisation et de diversification se sont enclenchés au cours
des vingt dernières années.
Bien plus, les récits de vie, glanés ici et là dans les publications (écrites ou multimédia)
des ONG ou des projets financés par les bailleurs de fonds, dans les archives du concours
« Entrepreneur de l’année » de DIGICEL permettent à la fois de confirmer des trajectoires
traditionnelles – dans la mesure où elles suivent les lignes de la segmentation de l’emploi
selon le sexe – mais aussi de faire ressortir des spécialisations innovantes.
1.2.1. Productrices dans l’agriculture et commerçantes de la
production agricole
Les cultivatrices
Selon le dernier recensement général de l’agriculture39, on est en présence d’une agriculture
paysanne largement destinée au marché où l’emportent les exploitations de très petite
taille (0.72 carreau de terre ou 0.92 ha en moyenne, avec environ 1.8 parcelles40), avec une
production agricole relativement diversifiée sur le mode du « grappillage »41. Ces exploitations
font l’objet d’un faire-valoir direct en grande majorité, mobilisent principalement une maind’œuvre familiale, ont recours à une technologie rudimentaire et ont un accès très limité au
crédit institutionnel.
26
37
Alba. 2011.
38
UNCTAD, UNDP. 2010.
Selon la CNUCED et le PNUD (2010), les industries créatives sont les cycles de création, production et distribution de biens et
services dont les inputs primaires sont la créativité et le capital intellectuel. Elles constituent un jeu d’activités fondées sur la
connaissance, focalisées de manière non exclusive sur les arts et potentiellement génératrices de revenus sur la base du commerce
et des droits de propriété intellectuelle. Elles comprennent des produits tangibles et des services intellectuels ou artistiques
intangibles, porteurs d’un contenu créatif, d’une valeur économique et des objectifs de marché. Elles se placent au carrefour des
secteurs d’artisanat, de services et d’industries et elles constituent un nouveau secteur dynamique dans le commerce international.
39
RGA 2008-2009.
40
Avec des inégalités dans la distribution qu’il convient de garder à l’esprit : 73.9 % des exploitations comptant moins de un carreau
(1,29 ha) occupent seulement 53.3 % de la surface agricole utile contre 46 % pour les 26.1% des exploitations ayant une surface
supérieure à 1ha29.
41
Anglade. 1990.
Le “grappillage” est la combinaison de plusieurs espèces par associations culturales et rotations de cycles sauf dans les zones de
grande spécialisation comme l’Arcahaie pour la production de bananes ou l’Artibonite pour la production de riz.
Les femmes dans l’économie haïtienne
Dans ce cadre, les tâches dévolues aux femmes en couple en milieu agricole consistent,
selon des recherches anthropologiques, à planter, collecter les produits au jour le jour et au
moment des récoltes saisonnières qui sont du domaine exclusif des femmes. Les femmes se
chargent aussi recouvrir les trous et de collecter les débris du jaden (de la parcelle) lorsque
les hommes sont là pour le binage42. Les femmes assurent le fonctionnement quotidien des
exploitations agricoles grâce à leur flexibilité : le cas échéant, et cela arrive souvent, elles
assument des tâches portées par les hommes : elles sarclent les jardins, s’occupent du bétail
et collectent le bois de feu43.
En première estimation, selon les résultats publiés du RGA 2008-2009, la main-d’œuvre
familiale et salariale des exploitations agricoles serait constituée de femmes à hauteur de
44 %. Mais celles-ci n’auraient contribué que pour 15.2 % du temps de travail (exprimé
en « personnes-jour ») investi dans la campagne agricole de mars 2008 à février 2009.
Évidemment, il faudrait évaluer la pertinence de l’instrument de collecte et, plus
spécifiquement, mesurer l’apport des femmes sur les exploitations dont on considère qu’elles
sont dirigées uniquement par des hommes.
Mais il y a aussi les exploitations dont les chefs sont des femmes. Selon le RGA 2008-2009,
un quart des chefs d’exploitation sont des femmes, avec une exploitation de moins de un
hectare en moyenne (0.74 ha contre 0.99 ha pour les hommes44). La notion d’exploitation
retenue – celle d’une unité économique à décideur unique – fait toutefois écran aux cas où
il y a bien co-exploitation, c’est-à-dire partage de la prise de décision entre les membres
du couple où l’homme est déclaré chef d’exploitation45. L’hypothèse de la co-exploitation
est a priori plausible, sachant que les femmes sont souvent responsables de la récolte, de la
distribution de celle-ci entre la part qui va au marché et celle réservée à l’autoconsommation.
Enfin, les informations manquent sur l’existence éventuelle d’une brèche de genre en ce
qui concerne la productivité agricole. On sait que le secteur agricole représente 21.5 %
du PIB en 2012-2013 (à prix constants de 1986-1987) contre un peu moins de 35 % en
1991-199246, cette baisse reflétant pour une part une diminution des rendements. Il est vrai
qu’en parallèle divers projets ont été mis en œuvre pour augmenter les rendements et, qu’en
principe, une approche genre a été mise en œuvre, tout au moins des formations destinées
(aussi) aux femmes agricultrices47.
Les commerçantes itinérantes de produits agricoles :
les Madan Sara Nationales
L’atomisation des producteurs agricoles et le manque d’infrastructures de stockage et de
transport créent la double fonction de regroupement de la production et d’itinérance
qu’assument les femmes haïtiennes, des jardins aux marchés. Les Madan Sara48 assurent
la distribution de la production agricole nationale en se déplaçant soit à l’intérieur des
provinces, soit entre les marchés ruraux et les marchés urbains, ceux de Port-au-Prince
notamment, en reliant les divers microclimats entre eux.
42
Schwartz. 2000.
43
Ibid.
44
Sous réserve de vérification d’une différence statistiquement significative entre ces deux superficies.
45
Lamaute-Brisson. 2013b.
46
La mesure officielle de la production agricole est encore insuffisante en raison des caractéristiques propres au fonctionnement de
l’agriculture et des circuits de commercialisation, y compris en raison des exportations non déclarées de produits agricoles vers la
République Dominicaine.
47
Voir par exemple les projets liés au programme Feed the Future / Winner de l’USAID ou les projets d’appui à l’agriculture d’OXFAM.
48
Le vocable Madan Sara est le nom donné à un oiseau migratoire qui piaille beaucoup et est toujours en quête d’aliments qu’il finit
par trouver, où que ce soit (se reporter à Murray et Álvarez. 1975).
27
Des marchés aux politiques publiques
La présence des femmes dans la commercialisation des produits agricoles (et par extension
des produits agricoles/alimentaires importés) a des racines historiques. Les femmes
esclaves sont en effet engagées dans le commerce des vivres et dans la production sur les «
places-à-vivres » de la colonie de Saint-Domingue49. Ce rôle d’intermédiaire s’est largement
pérennisé pour les femmes50, au point que les études disponibles laissent dans l’ombre la
minorité d’hommes qui l’assument51 ainsi que les circuits ou segments de circuits où les
hommes prédominent, à l’exception sans doute de celles sur la filière riz local52, la filière
café53 et sur la filière pêche dans les départements de la Grande-Anse et de Nippes54.
Les informations manquent ici sur le nombre actuel de Madan Sara Nationales (MSN) pour
chacune des filières où elles interviennent, comme d’ailleurs sur le nombre de détaillantes.
On sait peu de choses sur les niveaux de vie de ces différentes catégories d’agents de
commercialisation et les degrés d’autonomie économique qui y sont associés. Mais il est tout
à fait raisonnable de penser que les circuits de commercialisation se sont « élargis » à la base,
depuis la deuxième moitié des années quatre-vingt avec la multiplication de commerçantes
à très petite échelle d’activité55.
1.2.2. Des femmes dans le commerce de produits non-agricoles
Intermédiaires et détaillantes des circuits d’importation
formels et informels
Les commerçantes informelles sont, pour une bonne part, des intermédiaires qui, à
différents échelons mais avec une forte prédominance du commerce de détail, contribuent
à la distribution de produits agricoles et de biens manufacturés, alimentaires ou nonalimentaires. A noter qu’en 2007 les détaillant(e)s étaient fortement spécialisé(e)s sur les
biens alimentaires en milieu rural (62 %), tandis que leur distribution était moins polarisée
entre produits alimentaires et produits non-alimentaires en milieu urbain, avec notamment
38.8 % de détaillant(e)s de produits alimentaires dans l’Aire Métropolitaine56.
Connaissant les limites de la production nationale, une bonne part des détaillantes se
trouvent être le relais des importateurs formels et des importateurs informels vers la grande
majorité des consommateurs, portées par une logique de proximité (vente à domicile ou sur
les petits marchés pour une clientèle de quartier, commerce ambulant pour se rapprocher
des consommateurs, ou vente sur la voie publique par opposition à la vente dans les grands
marchés publics où se regroupent de préférence les grossistes).
28
49
Saint-Louis. 1999.
Haïti n’est pas un cas isolé. On retrouve les femmes dans les circuits de commercialisation dans d’autres pays de la Caraïbe (Mintz.
1955, 1964, 1967, 1971a 1974, Lagro. 1990, Lagro et Plotkin. 1990, Mantz. 2007), à l’exception de la République Dominicaine où c’est
un système de transport par camion dominé par des hommes (propriétaires des véhicules et chauffeurs) qui assure la liaison entre
la production agricole dominicaine et les consommateurs ou entre les producteurs et les magasins de quartier (Schwartz. 2012).
50
Underwood. 1960, Mintz. 1961, Locher. 1974, Neptune Anglade. 1986.
51
Pierre, Paul. 2002.
52
CJ Consultants. 2012.
53
Banque Mondiale. 2010.
54
Schwartz. 2013.
55
Cette prolifération n’est pas infinie. La proportion de nouveaux petits commerces qui n’ont pu s’installer dans la durée n’est pas
connue, mais il semble bien que les échecs ne sont pas rares.
56
IHSI. 2010.
Les femmes dans l’économie haïtienne
Des importatrices informelles ou l’internationalisation
des Madan Sara
Les commerçantes haïtiennes qui partent s’approvisionner à l’étranger pour revendre sur les
marchés haïtiens sont une figure ancienne. Déjà dans les années soixante, des femmes de
la « classe moyenne » se rendaient à Curaçao, Cuba et Puerto Rico pour y acheter produits
vestimentaires, chaussures et autres produits textiles, avaient des magasins en ville et géraient
un ou plusieurs réseaux de marchandes locales à Port-au-Prince ou dans les villes de province57
. Plotkin (1989) les appelle, par analogie sans doute aux commerçantes itinérantes de produits
agricoles, Madan Sara, en précisant bien sûr qu’il s’agit de commerçantes internationales.
Ceci dit, l’expression komèsan vwayajè est utilisée pour désigner les importatrices et les
importateurs itinérants, avec l’idée implicite que le voyage met en relation le pays et le reste
du monde.
Cette figure change au fil du temps. A la fin des années quatre-vingt, Plotkin laisse entendre
que la population des Madan Sara internationales (MSI) qui comptait des employées du
secteur public et du secteur privé s’est élargie aux femmes d’origine populaire (travailleuses
de l’industrie d’assemblage, commerçantes informelles travaillant sur le marché interne)
opérant à petite échelle58. Ce, dans un contexte d’informalisation croissante de l’économie
haïtienne et d’expansion des activités illicites (grande contrebande et trafic de drogue).
Vingt ans plus tard, on est passé des suitcase traders aux importatrices de gros qui font
rentrer des containers entiers de marchandises, avec des trajectoires de mobilité sociale
ascendante non négligeables. Les MSI de grande taille sont appelées limena.
La géographie de ce commerce international est en train de se modifier avec l’émergence
de la Chine comme pays d’importation et la diminution des transactions, en volume et en
valeur, entre Haïti et Panamá. Des MSI s’aventurent aujourd’hui jusqu’au Vietnam ou en
Inde59. Par ailleurs, ce commerce serait moins exclusivement une activité de prédilection
des femmes que par le passé60. Déjà, en 1989, Plotkin mentionne la présence d’hommes
parmi les MSI, puis Lagro et Plotkin analysent, en 1990, un échantillon de MSI haïtiennes
des deux sexes à Curaçao.
1.2.3. Des femmes dans la production de biens et de services
non-agricoles
Ouvrières de la production manufacturière
Les femmes comptaient, en 2013, pour deux tiers des salariés (plus de 30 000) des industries
du textile et du vêtement haïtiennes61, principale source des revenus d’exportation (91 %)
enregistrés en 2013. Ceci vient confirmer une tendance ancienne et répandue à l’échelle
internationale. La préférence des employeurs de ce type d’industrie pour la main-d’œuvre
féminine est connue. Elle est classée comme moins chère, considérée comme plus disciplinée.
57
L’on rapporte que plusieurs d’entre elles avaient même pignon sur rue au centre-ville de Port-au-Prince, notamment à la rue des
Césars et la rue Traversière.
58
Plotkin. 1989.
Ce phénomène est loin d’être propre à Haïti. On retrouve en effet des « importateurs commerciaux informels » en Jamaïque et
en Guyane (Ulysse. 2008; Franklin. 2010; Hosein, Franklin et Persaud. 2012). Des commerçants en provenance de la République
Dominicaine ont été identifiés et interviewés à Curaçao au début des années quatre-vingt-dix (Lagro et Plotkin. 1990). De plus, il
faut considérer le cas particulier des MSI haïtiennes qui se sont progressivement établies dans les Antilles françaises, en Guadeloupe
notamment. Certaines sont parvenues à établir des magasins en Guadeloupe.
59
Quelques cas atypiques ont été observés pour d’autres pays comme l’Argentine, le Brésil ou la Hollande.
60
Les entrevues récentes avec quelques institutions de microfinance indiquent également que des MSI de sexe masculin sont bel et
bien présents dans leur clientèle.
61
Better Work. 2014.
29
Des marchés aux politiques publiques
On lui prête aussi une plus grande endurance dans le travail monotone62.
Productrices de biens agro-alimentaires
Les femmes sont engagées dans la transformation des produits agricoles locaux, en
prolongement des compétences acquises dans le cadre de leur assignation à la sphère
domestique, et ceci à destination du marché local principalement. La palette de produits
semble être restreinte (confiture, beurre d’arachide ou mamba, cassave ou pain de manioc,
boissons alcoolisées), mais il y a quelques innovations dans les processus productifs
(incorporation de nouvelles technologies, utilisation de variétés particulières, nouvelles
recettes).
La production agro-alimentaire portée par les femmes est menée à plusieurs échelles, soit
individuellement, et souvent dans des conditions technologiques peu performantes, soit
dans le cadre de regroupements ou coopératives. Un annuaire des coopératives serait sans
aucun doute le bienvenu, avec des informations sur les produits, le chiffre d’affaires, les
volumes produits, les innovations de tous ordres, y compris en termes de marchés desservis
et les opportunités. Des coopératives mixtes ou des coopératives regroupant uniquement
des femmes ont pu accéder à de nouveaux marchés sur la base de la mise en relation des
programmes d’aide alimentaire des bailleurs de fonds et des coopératives63.
Productrices dans les industries créatives
Enfin, on retrouve des femmes sur l’éventail des industries créatives, de l’artisanat aux créations
fonctionnelles64 qui incluent, entre autres, la mode et les nouveaux médias. Les activités
liées à la mode (au sens large) ont acquis une visibilité certaine. Alors que les couturières (et
les tailleurs) ont quasiment disparu suite à la forte concurrence des vêtements d’occasion
(friperie) importés (sauf sur certains créneaux comme la production d’uniformes), des
entreprises de haute couture (articulant souvent les fonctions de conception et de façonnier)
dirigées par des femmes se sont développées et ont gagné pignon sur rue. Il en est de même
pour des entreprises de fabrication de bijoux, chaussures et autres accessoires. Ce groupe
est très hétérogène car il englobe des entreprises desservant les segments à hauts revenus et
d’autres qui n’ont accès qu’à des marchés relativement restreints.
Dans l’artisanat, il semble que les femmes se situent encore largement à l’intérieur des
frontières de genre traditionnelles. D’une part, une étude sur la situation de l’artisanat dans
l’après-séisme65 indique que l’accès des femmes à l’emploi dans les entreprises spécialisées
et formelles est limité dans la mesure où celles-ci emploient, en tout cas dans la fabrication
d’objets en métal (et fer découpé) ou en papier mâché, principalement des adultes et des
adolescents de sexe masculin qui sont souvent les fils des artisans adultes. L’emploi des
femmes par sous-traitance, en laissant celles-ci travailler à domicile, semble être plus
fréquent que leur présence dans les ateliers. D’autre part, si l’on se réfère à l’examen, encore
anecdotique, des foires de commercialisation focalisées sur les entreprises créées, dirigées,
possédées par des femmes, il apparaît que celles-ci sont davantage présentes dans les tissus,
30
62
Gender Action. 2013.
Pour une description multidimensionnelle de la situation récente des femmes dans l’industrie d’assemblage en Haïti. Le rapport
Gender Action. 2013 souligne, par exemple, sur la base du suivi opéré par Better Work, comment le non-respect des normes du
travail décent est loin d’être neutre dans le cadre de la perspective de genre, qu’il s’agisse du non-paiement des congés-maternité
(ce qui accroît la vulnérabilité économique des femmes), de l’absence d’assistance médicale, , du principe de non-discrimination,
ou encore des pratiques de harcèlement sexuel et du travail supplémentaire forcé (qui accroît donc la charge de travail et rend plus
difficile la conciliation entre le travail marchand et le travail domestique).
63
Voir par exemple Masciarelli. 2012.
64
UNCTAD, UNDP. 2010.
65
Brandaid, CHF International. 2010
Les femmes dans l’économie haïtienne
broderies, nappes, etc. que dans le métal découpé ou la fabrication de meubles par exemple.
Les transgressions sont encore rares, comme celle par exemple d’une femme travaillant
dans la production d’objets en métal découpé (voir Portrait).
Machann manje kwit, restauratrices de rue
Les femmes ont largement investi la restauration de rue. Celle-ci est devenue un fait urbain
incontournable, surtout au cours des années 1990. La comparaison des enquêtes budgetconsommation réalisées en 1986-1987 et en 1999-2000 par l’Institut Haïtien de Statistique et
d’Informatique (IHSI) indique que la part des repas pris hors domicile dans la consommation
alimentaire des ménages a fortement augmenté sur la période. Elle est en effet passée de
9.1 % à Port-au-Prince et 3.5 % dans les villes de province à 22 % pour l’ensemble du milieu
urbain66. Pour une bonne part – à estimer – ces repas sont achetés auprès de ce que l’on appelle
communément les machann manje kwit (vendeurs de nourriture préparée dans la rue ou
sur la voie publique). Si les informations sur l’évolution récente de cet indicateur ne sont pas
disponibles, force est de constater sinon la prolifération accrue des activités informelles de
restauration du moins la très nette permanence de celles-ci dans tous les espaces de la ville,
qu’il s’agisse du parc industriel de Port-au-Prince, des abords des établissements publics,
des gares routières, etc., dans la capitale comme dans les villes de province.
On trouve différentes catégories de machann manje kwit selon Beasley (2012) : les ambulantes
qui portent les ustensiles remplis de nourriture préparée sur leur tête et font du porte à porte,
les ambulantes équipées d’une brouette pour le transport de la nourriture et enfin celles qui
préparent la nourriture dans la rue, dans des espaces divers (sur la voie publique à l’air libre
ou sous des abris faits de matériaux de récupération ou de prélats, espaces vacants ou terrains
vagues, dans des marchés publics à l’air libre). L’expression machann manje kwit est moins
pertinente dans le cas de cette troisième catégorie où une partie des femmes offrent en plus
de la nourriture un service de restauration car équipées d’installations – même sommaires
– permettant la consommation sur place67.
66
Lamaute-Brisson. 2005
67
A partir du moment où la nourriture est préparée par les femmes pour être vendue, il s’agit moins d’un commerce (achat et revente)
que d’une activité de production (où des aliments sont transformés) qui peut aller jusqu’à la relation de service (de restauration). Le
vocable machann, largement usité, ne s’applique donc pas.
31
N
ha
irt
LA
BA
M
M. Balan tenant les patrons des objets en fer découpé.
Du fer découpé à la transgression
des frontières de genre ?
Entre 1986 et 1987, Mirtha Balan fait le pari
de l’apprentissage de la production de pièces
d’artisanat en fer découpé en vue de faire face
à ses responsabilités de mère. Elle apprend le
métier chez l’un de ses frères et se lance suite
à l’évaluation positive reçue de l’un des clients
étrangers de son frère.
Aujourd’hui, Mirtha dessert plusieurs marchés :
celui des intermédiaires qui s’approvisionnent
en Haïti pour revendre les produits à l’étranger
(vraisemblablement auprès de la diaspora, de
clients liés à des groupements religieux ou des
circuits de charité, etc), celui des intermédiaires
dont la clientèle est constituée par les
touristes (étrangers et membres de la diaspora
haïtienne) et, enfin, celui des particuliers qui se
rendent au village de Noailles. Sur ce dernier
marché, comme sur le premier, la concurrence
est rude. Le nombre de shops a augmenté
au fil des années, en raison de la notoriété
croissante du village de Noailles. Selon
Mirtha, davantage d’habitants s’adonnent à
la production d’objets en fer découpé et de
nouveaux venus s’y sont installés pour capter
leur part de marché.
Toujours est-il que le premier marché
est relativement important. De grosses
commandes arrivent, de manière plus ou
moins régulière. Ce marché est contractualisé:
le modèle est fourni, le nombre de pièces fixé,
de même que la date de remise des pièces.
Il faut bien sûr consentir l’investissement de
départ pour l’achat des dwoum et des autres
intrants ainsi que pour le fonds de salaire
destiné aux ouvriers recrutés au produit en
fonction de la taille de la commande reçue.
L’organisation de la production est connue :
les étapes allant de la fabrication du patron
de référence à la finition en passant par le
traitement du dwoum sont maîtrisées et à
chaque étape interviennent des travailleurs
spécialisés. Mirtha polit les pièces.
Le deuxième marché a d’autres exigences.
Les intermédiaires demandent des pièces
en fer découpé peintes sur le modèle des
tableaux dits d’art naïf encore présents dans
l’offre destinée aux (rares) touristes. Les
intermédiaires, en majorité des femmes, qui
travaillent dans les zones touristiques du
Nord (Cap) et du Sud-Est (Jacmel) viennent
s’approvisionner au village même.
De ses débuts à nos jours, Mirtha Balan a pu
acheter un terrain et construire la maison
qui abrite son “shop”. L’irréversibilité de
cet investissement – qui relève aussi de la
constitution d’un patrimoine – s’accompagne
d’une logique de diversification par l’affectation
d’une pièce de la maison au commerce de
produits consommés au quotidien. Maintenir
toutes les options ouvertes est central, d’autant
que les marchés finals des pièces en fer découpé
ne sont pas connus ni maîtrisés.
Le pari initial est, globalement, réussi. Mirtha
Balan gagne sa vie depuis de nombreuses
années grâce à la pratique d’un métier dit
masculin. Mais la transgression des frontières
de genre semble inaboutie. Devenue principal
apporteur de ressources pour sa famille, Mirtha
affirme aujourd’hui : “ Se mwen ki gason an.
(l’homme c’est moi) ” . Ce faisant, elle réitère bien
sûr la norme, communément admise, qui veut
que l’homme doit être l’apporteur de ressources
de la famille.
Par surcroît, les autres femmes du village
considèrent qu’elle exerce un métier d’homme
et ne se privent pas de le lui faire savoir, de s’en
démarquer en pointant toujours les atteintes aux
représentations traditionnelles de la féminité.
Le travail est dur, il requiert de la force (qu’elles
n’auraient pas?), il est associé à la saleté et à
l’odeur des produits utilisés pour traiter le métal.
Le refus des femmes de s’emparer du métier
est caractérisé. Seules des soeurs de Mirtha
Balan s’y sont engagées, principalement faute
d’alternative. Par conséquent, si Mirtha et sa
plus jeune soeur, par exemple, se retrouvent en
position d’embaucher de la main-d’oeuvre, celleci est d’abord masculine.
Se pose ici l’enjeu d’une institutionnalisation
d’une formation professionnelle ouverte aux
deux sexes qui dilue, progressivement, les
frontières de genre, favorise l’émergence de
palettes de compétences plus larges et offre les
moyens d’une amélioration des techniques et de
la productivité. ■
Des marchés aux politiques publiques
1.3. ENJEUX POUR LES POLITIQUES PUBLIQUES
Trois grands enjeux majeurs apparaissent pour les politiques publiques. En premier lieu il
faut promouvoir et obtenir des créations nettes d’emplois permettant d’absorber les femmes
disponibles pour travailler (et celles classées comme inactives) et diversifier les opportunités
d’emploi par-delà les spécialisations genrées traditionnelles. En second lieu, pour celles qui
ont déjà un emploi, l’enjeu est de sortir du sous-emploi, d’autant que, par-delà les écarts
observés entre hommes et femmes, les revenus de l’emploi sont plutôt faibles. En troisième
lieu, le défi est la mise en place de mécanismes permettant une meilleure gestion des temps
de travail comme condition sine qua non d’une absorption progressive des femmes dans
l’emploi et d’une amélioration de la productivité de celles déjà insérées dans l’emploi.
1.3.1. Accroître et diversifier les opportunités d’emploi par-delà
les spécialisations genrées
Accroître les opportunités d’emploi et diversifier les opportunités s’inscrivent sans aucun
doute dans une perspective moyen – long terme, compte tenu de la multiplicité des obstacles
structurels, internes ou externes, à la croissance économique et au développement. La levée
des barrières des spécialisations genrées engage une perspective intergénérationnelle. Mais
il est impératif de commencer dès maintenant. Les lignes historiques de la division sexuelle
du travail marchand sont aujourd’hui timidement, progressivement, érodées. D’un côté,
il y a l’entrée des hommes dans certaines activités initialement exercées par les femmes.
C’est le cas du commerce international par itinérance des MSI. De l’autre, l’investissement
par les femmes de sphères jusqu’alors très largement ou exclusivement dominées par les
hommes est en cours. Des histoires de vie et des récits journalistiques ou documentaires
font saillie des parcours inhabituels: femmes mécaniciennes, commerçantes de matériaux de
construction ou d’autres produits généralement associés au masculin (pièces et accessoires
pour voitures).
La porosité émergente des frontières de genre entre métiers et activités est portée par les
nécessités de la survie, par la recherche d’opportunités plus rentables. Elle tient aussi à une sorte
d’éclatement par à-coups ou localisé des représentations traditionnelles sur ce que doivent et ce
que peuvent faire les femmes dans la sphère marchande. Cet éclatement est partiellement nourri
par la circulation d’images et de modèles distincts venus du reste du monde, par les canaux
de la « globalisation ». Il est également alimenté par des actions volontaristes. L’instauration
de quotas en faveur des femmes dans les projets Haute Intensité de Main d’œuvre (HIMO)
destinés à l’enlèvement des décombres post-séisme en est une. La mise en place, dans le cadre
d’un projet pilote, de formations professionnelles destinées aux adolescentes qui ouvrent
l’éventail des métiers, en incorporant ceux liés à la construction en est une autre68. Il faut
poursuivre dans cette voie, en faisant le pari d’une réallocation progressive des ressources
et des entreprises du commerce vers la production de biens et de services et de meilleures
modalités d’articulation entre production et commercialisation.
1.3.2. Sortir du sous-emploi
On est en présence d’une économie de sous-emploi. Le chômage (ouvert et élargi) traduit,
on l’a vu, le non-emploi d’une main-d’œuvre disponible pour travailler. Le sous-emploi
de la main-d’œuvre au travail prend deux formes: le sous-emploi invisible (en termes de
revenus), qui renvoie à la question de la productivité, et le sous-emploi visible (en termes
d’heures travaillées).
68
34
Banque Mondiale. 2013.
Les femmes dans l’économie haïtienne
Tableau 4
Taux de sousemploi (%)
selon le type
de sous-emploi
en 2007 et
2012, 10 ans et
plus
Taux de sous-emploi
2007
2012
Evolution
(point de pourcentage)
Sous-emploi visible
17.5
14.8
-2.7
Sous-emploi invisible
73.0
79.3
6.3
Sous-emploi global
76.1
81.6
7.5
Source: Herrera et al. 2014.
Entre 2007 et 2012, le premier a augmenté, passant de 73 % à 79.3 % des actifs occupés et
le second, moins répandu, a reculé de près de trois points de pourcentage. Au final, le taux
de sous-emploi global (qui synthétise le sous-emploi visible et le sous-emploi invisible) déjà
très élevé en 2007 (76.1 %) a ainsi augmenté de 7.5 points de pourcentage (tableau 4). Il
faudrait connaître les niveaux et l’évolution du sous-emploi selon le sexe pour apprécier la
situation des femmes. En tout cas, le chômage qui est une forme extrême de sous-emploi
a reculé moins vite parmi les femmes que parmi les hommes entre 2007 et 2012 (voir
tableau 1). Au vu de l’engorgement croissant des marchés par les (petites) commerçantes
indépendantes, il est probable que l’incidence des autres formes de sous-emploi, visible et
invisible, ait augmenté pour les femmes occupées, surtout suite au séisme.
C’est, structurellement, une économie de main-d’œuvre, où le travail à compte propre – et
l’emploi associé des aides familiaux – l’emporte sur le salariat. Il y a peu d’investissement
dans le capital productif. Historiquement, la croissance de la petite production agricole s’est
produite sur un mode extensif69. Plus généralement, le détour de production70 entendu comme
ensemble de mécanismes permettant des gains en temps71 est rare. Aujourd’hui, le principal
contingent des actifs occupés est constitué de travailleurs indépendants, dont la plupart sont
aiblement dotés en ressources monétaires et en équipements. Les revenus mixtes tirés de
l’unité de production de biens ou de services sont donc au premier chef, des revenus du travail.
On peut raisonnablement penser que c’est notamment le cas pour les femmes à compte propre
qu’elles soient dans le commerce – leur branche « de prédilection » ou dans d’autres activités
de production biens et de services décrites plus haut. Entre autres, le commerce par itinérance,
essentiel pour la petite agriculture de marché, suppose des déplacements incessants, longs
et coûteux en l’absence d’infrastructures suffisantes72.
1.3.3. En améliorant l’usage et la gestion des temps des femmes
Qu’il s’agisse d’enclencher une dynamique d’absorption progressive des femmes dans
l’emploi ou de créer des gains de productivité pour sortir, graduellement là aussi, du sousemploi, la mise en place de mécanismes permettant de desserrer la contrainte budgétaire
en temps des femmes et des filles est essentielle. L’insuffisance d’infrastructures sociales de
base et une technologie encore rudimentaire à bien des égards dans les tâches domestiques
rend long le temps du travail des soins, en particulier en milieu rural. L’investissement pour
y remédier devrait créer des emplois.
Ces trois axes, complémentaires, constituent la problématique a minima, à partir de laquelle
69
Cadet. 1991, Montas. 2005.
70
Böhm-Bawerk. 1929.
71
Dans la perspective de Böhm-Bawerk, le détour de production correspond à l’investissement en temps (et par extension en argent)
dans des équipements qui se substituent aux déplacements des ressources humaines (et plus généralement à la mobilisation
intensive de la main-d’œuvre). La dépense initiale effectuée en temps (mais aussi en argent) pour mettre en place ce détour est
largement surcompensée par les gains de temps ou gains de productivité obtenus ultérieurement.
72
Des gains ont certainement été obtenus lorsque les transports « en commun » qui couplent le transport de passagers au transport
de marchandises se sont développés sur un réseau routier encore limité dans son extension et sa qualité. Mais aujourd’hui, il faut
pouvoir avancer dans la modernisation des processus et des entreprises.
35
Des marchés aux politiques publiques
sera proposée, au chapitre suivant, une démarche permettant d’aborder la situation de deux
grandes catégories de femmes exerçant un emploi – les commerçantes itinérantes locales
et les importatrices itinérantes – ainsi que quelques exemples de femmes qui ont investi la
production de biens et services non-agricoles.
Les deux premières catégories n’ont pas été choisies par hasard. De la recherche de trajectoires
réussies, de femmes ayant construit un certain capital économique pour les contraster avec
les femmes que l’on pourrait classer comme pauvres, a émergé le groupe des Limenna, des
grandes importatrices informelles. L’idée de départ était de faire une recherche à double
détente qui engloberait les importatrices informelles et, en quelque sorte, leur pendant
local, les Madan Sara des circuits de distribution des produits agricoles afin de proposer des
voies de consolidation de la production nationale à travers les femmes, y compris à travers
la transformation des importatrices en des agents économiques qui assumeraient la double
fonction d’importateur (de biens manufacturés non disponibles dans l’économie haïtienne)
et d’exportateur (les bateaux repartant généralement à vide pourraient transporter vers les
pays d’importation des produits locaux).
Et, toujours dans la logique de promouvoir la production, il a été décidé d’inclure dans cette
recherche les femmes qui, déjà insérées dans la production de biens et de services divers
(volaille, nourriture préparée, etc.) avaient reçu un appui du PNUD, relayé dans plusieurs
cas par des ONG locales afin d’examiner les stratégies mises en place pour desserrer ou lever
les obstacles rencontrés.
2.
36
ENTREPRENEURES
Dans
l´économie haïtienne
Des marchés aux
politiques publiques
Les
Cahiers
du
Des marchés aux politiques publiques
38
CHAPITRE 2
Marches inclusifs, filières et genre
Marchés inclusifs,
FILIERES et GENRES
2.1. DES MARCHÉS INCLUSIFS POUR SORTIR DE LA PAUVRETÉ
L’approche des marchés inclusifs du Programme des Nations Unies pour le développement
(PNUD) vise à ce que les marchés fonctionnent pour les pauvres. Il s’agit de mettre en
place des modèles d’affaires qui établissent des passerelles entre les entreprises et les pauvres
consommateurs, producteurs, employeurs telles que les deux parties soient gagnantes. Pour
les entreprises, ceci suppose, au-delà du profit comme tel, la mise en place d’innovations,
l’ouverture et la construction de marchés et le renforcement des filières ou chaînes de valeur.
Pour les pauvres, l’enjeu est d’augmenter la productivité, d’accéder aux biens et services
essentiels, d’obtenir des revenus durables et d’accroître leur autonomie.
2.1.1. De multiples contraintes
Pour parvenir à ces bénéfices mutuels, il importe de connaître dans un premier temps les
contraintes ou restrictions qui font obstacle à l’émergence ou à la durabilité des passerelles.
Cinq grands domaines où surgissent et s’installent les contraintes sont identifiés :
• Les informations de marché (en particulier celles relatives aux prix, au profil et à
la qualité des produits et services disponibles) ;
• La régulation du marché ou encore l’ensemble des règles et normes qui définissent
les droits et les limites des acteurs du marché, offreurs et demandeurs ;
• Les infrastructures physiques comme support à la réalisation des transactions ;
• Les connaissances et les compétences nécessaires pour engager et gérer les
processus de production de biens et de services ;
• Les services financiers ou plutôt l’accès à ceux-ci comme une condition préalable
à l’investissement dans la forme et le montant requis.
39
Des marchés aux politiques publiques
2.1.2. Un éventail multidimensionnel de stratégies
Face aux contraintes, cinq grands types de stratégies sont proposés :
• Investir pour lever les barrières à l’entrée afin d’élargir l’accès des pauvres aux
marchés, et les contraintes qui limitent les opportunités des pauvres ;
• Modifier ou adapter les produits et les processus en cours dans les entreprises ;
• Valoriser les forces des pauvres ;
• combiner les ressources et les « capabilités » des uns et des autres et renforcer le
capital social ;
• Engager le dialogue sur les politiques publiques requises avec le gouvernement.
Figure
3
Illustration
3.
Grille de stratégies
Grille
de l’initiative
de
stratégies
« Entreprendre au de
l’initiative
bénéfice de tous
» et
résumé
des solutions
« entreprendre
pour tous ».
Informations
sur le marché
S T R AT E G I E S
Adapter les
produits et les
processus
Investir dans
l’élimination
des contraintes
du marché
Tirer parti
des atouts des
populations
pauvres
Combiner
les ressources
et les capacités
de différents
acteurs
Se concerter
avec les
gouvernements
sur la politique
à suivre
Tirer parti de
la technologie
Assurer un gain
aux entreprises
Impliquer les
pauvres individuellement
Faire jouer la
complémentarité
des capacités
Impliquer le
gouvernement
de manière
individuelle
Tirer parti
des TIC
Réaliser
des études
de marché
Faire participer
les pauvres aux
études de marché
Former les
pauvres pour
qu’ils deviennent
à leur tour des
formateurs
Développer
des réseaux logistiques locaux
Mettre en
place des services
de proximité
Co-innover
avec les populations pauvres
Acquérir des
informations sur
le marché
S’appuyer sur
les réseaux logistiques existants
Transmettre
les connaissances
Promouvoir
l’apprentissage
des compétences
requises
Réaliser des
ventes et fournir
des services
Faciliter l’accès
aux produits et
services financiers
Appliquer
des solutions
adaptées aux
secteurs
CONTRAINTES
Cadre
réglementaire
Assurer le
développement
durable
De nouvelles
façons d’entreprendre
Infrastructures
matérielles
S’adapter à
la trésorerie des
populations
pauvres
Simplifier les
critères et les
conditions
Connaissances
et compétences
Éviter les
incitations
inopportunes
Assouplir les
opérations
Accès aux
services
financiers
Faire
affaire avec des
regroupements
d’usagers, de
consommateurs
ou de producteurs
Mettre
en place les
infrastructures
Améliorer
l’efficacité des
fournisseurs
Sensibiliser
et former les
consommateurs
Élaborer
des produits
et services
financiers
Engranger
les bénéfices
immatériels
Capitaliser la
valeur sociale
Recourir aux
subventions
Financer par
des capitaux
patients ou à
moindre coût
Engager les
membres de la
communauté :
Prendre appui
sur les réseaux
sociaux en place
Exploiter les
mécanismes
informels qui
garantissent
l’exécution
des contrats
Développer
des dispositifs
de partage
des risques
Motiver par
l’exemple
Mettre les
ressources en
commun
Collecter des
informations sur
le marché
Combler les
failles identifiées
dans l’infrastructure du marché
S’autoréguler
Développer
des connaissances et des
compétences
Améliorer
l'accès aux
produits et
services financiers
S’allier à
d’autres pour
influencer les
politiques
publiques
Source : PNUD. 2008. 73
73
40
Les stratégies mentionnées dans cette grille sont celles les plus fréquemment identifiées dans les études de cas de l’initiative
« Entreprendre pour tous » du PNUD. Elles ne sont pas exclusives d’autres stratégies.
Marches inclusifs, filières et genre
Cet ensemble de stratégies repose sur une conception particulière des marchés. Ceux-ci sont
compris comme des « écosystèmes »74, c’est-à-dire comme des lieux où se nouent des relations
complexes entre offreurs et demandeurs mais aussi entre les différents types d’offreurs. Ces
relations s’organisent selon des règles du jeu édictées par les pouvoirs publics ou émergeant des
pratiques des uns et des autres. Elles prennent appui sur des infrastructures physiques et des
services connexes. Enchâssés dans la société, les marchés sont reliés à d’autres institutions sociales,
culturelles et politiques. Leur configuration et leurs effets ne sont donc pas strictement d’ordre
économique (productivité, profits, revenus). D’où la nécessité d’un éventail multidimensionnel
de stratégies.
2.1.3. Des politiques publiques pour la construction des marchés
Cet éventail de stratégies vise à modifier les marchés existants ou à en créer d’autres. La
focalisation analytique sur le fonctionnement des marchés plutôt que sur différents types
d’entreprise (micro-entreprises, petites et moyennes entreprises, etc.) est un choix clairement
assumé. Il s’agit précisément de basculer de l’entreprise comme objet (exclusif) d’intervention
au marché et à l’intégration des entreprises, aux chaînes, aux réseaux de petites et moyennes
entreprises. La justification en est que ce sont les résultats du fonctionnement des marchés
qui s’avèrent pro-pauvres et non ceux des types particuliers d’entreprise75.
Reste que les études de cas présentées par l’initiative sur les marchés inclusifs 76 partent
des entreprises et des solutions qu’elles ont été mises en œuvre pour faire affaires avec les
pauvres en s’adaptant à leurs systèmes de vie (revenus instables et irréguliers, faible pouvoir
d’achat, etc.). La cinquième stratégie « se concerter avec les gouvernements sur la politique
à suivre » est à initier par les entreprises qui doivent amener les gouvernants à faire de la
construction des marchés un objet de politique publique.
En effet, dans une perspective institutionnaliste77, les marchés ne sont pas strictement le
lieu d’action de forces concurrentielles a priori impersonnelles mais bien des espaces où se
nouent des rapports horizontaux entre des agents privés en situation de conflit-coopération78
et des rapports verticaux où une autorité ayant un pouvoir d’imposition (l’Etat) énonce et
fait appliquer des règles, explicites ou implicites, pour le jeu des transactions marchandes et
la résolution des conflits liés à celles-ci.
Ces règles, qui peuvent être informelles79, participent dès lors qu’elles sont intériorisées,
de la sélection des formes de la concurrence et influencent, par là même, et les résultats
que sont la valorisation de l’activité des entreprises comme acteurs privés individuels et
l’orientation de l’activité économique (développement de telle filière plutôt que de telle autre,
par exemple) aussi bien en termes d’efficacité que de répartition des coûts et des bénéfices80.
Les politiques publiques – qui ne se réduisent aucunement à l’énoncé des règles, aux
mécanismes pour les faire appliquer ou sanctionner leur transgression – contribuent à
façonner les marchés en créant des signaux ou des incitations à opter pour tel comportement,
74
PNUD. 2007.
75
PNUD. 2007.
76
PNUD. 2008.
77
Commons. 1934.
78
Tricou. 2005.
La transaction marchande se structure autour de deux caractéristiques majeures: elle est une relation contractuelle entre parties et
elle est conflictuelle, par nature, car chaque partie à l’échange recherche le plus grand bénéfice possible dans un contexte de rareté
et d’inégalités entre les degrés de pouvoir économique.
79
Il est à noter que si la demande de politique publique renvoie généralement à l’édiction et à l’application de règles légales,
formelles et universelles, il n’en reste pas moins que l’Etat – en tant que collection d’acteurs privés qui ne respectent pas toujours
les règles formelles – peut être un agent d’imposition de règles informelles ou être instrumentalisé comme tel.
80
Bazzoli, Dutraive. 2004.
41
Des marchés aux politiques publiques
telle stratégie, en interdisant telle ou telle pratique. Elles sont donc centrales. Et ce, d’autant
que les (petits) projets d’appui aux entreprises que l’on retrouve un peu partout achoppent,
même s’ils valorisent, préconisent, facilitent la mise en œuvre d’une ou de plusieurs stratégies,
sur des contraintes générales que les acteurs privés ne sont pas toujours en mesure de lever
ou d’éliminer.
Par conséquent, les propositions à venir privilégient l’approche par les politiques publiques.
L’éventail des stratégies décrit plus haut est conservé comme ensemble d’options à encourager,
promouvoir ou implanter par l’Etat (organes centraux et collectivités territoriales). Ceci
implique que la cinquième stratégie de concertation doit être « inversée » : c’est à l’Etat d’établir
le dialogue avec les entreprises pour produire des innovations dans le fonctionnement et la
structure des marchés afin que les entreprises qui ne perçoivent pas de revenus au-dessus
du seuil de pauvreté puissent y trouver leur compte.
2.2. DES MARCHÉS AUX FILIÈRES
Les marchés, pour leur part, relient des segments de production et de commercialisation.
Autrement dit, il est nécessaire de les aborder comme des espaces économiques constitutifs
de filières elles-mêmes conçues comme ensemble d’articulations entre la production,
la distribution et la consommation de biens ou de services donnés. Cette démarche est
d’ailleurs essentielle pour répondre au défi d’augmentation de la productivité posé dans
l’économie haïtienne, pour les entreprises elles-mêmes mais aussi pour l’extension et la
complexification du maillage (ou tissu industriel) de l’économie. Dans les cas d’hétérogénéité
productive81 marquée comme celui d’Haïti, des chaînes de valeur sont inexistantes pour
certains produits, d’autres sont mal organisées, inefficientes car les potentialités ne sont pas
valorisées, parce que les acteurs de la chaîne ne sont pas compétitifs, etc. Créer des liens
entre les segments de productivité différenciée, depuis la production jusqu’aux marchés
finals, est donc capital. De plus, c’est en intervenant sur les différents maillons et sur leurs
articulations qu’il est possible de s’assurer de l’intégration effective des entreprises à faible
revenu, de la mise en place des effets d’entraînement et de l’émergence de nouvelles formes
de distribution des gains de productivité.
2.2.1. Analyser la filière
Une filière compte, selon Gereffi (1995), Gereffi et al. (2005), quatre dimensions principales :
• une séquence input-output, de la conception des biens et services jusqu`à leur
usage final, qui inclut les interrelations entre entreprises et les marchés successifs
tout au long de la filière ;
• une configuration territoriale (comment les activités de la filière sont-elles
distribuées, concentrées ou dispersées au plan géographique ?) ;
• une structure de gouvernance (ensemble des relations de pouvoir qui définissent
l’organisation des acteurs et la distribution des ressources entre ceux-ci) ;
• et enfin un contexte institutionnel où les règles, les normes et les politiques
(économiques, fiscales, etc.) locales, nationales et internationales façonnent les
activités de la filière.
On ajoutera, sur ce dernier point, que les règles et les normes portent sur les droits de
propriété et leur distribution, les formes de la concurrence et les modes d’organisation
des entreprises et de coopération interentreprises, sur la nature et les conditions des
transactions, comme sur les conditions de mobilisation de la main-œuvre selon le genre.
Règles, normes et politiques sont historiquement instituées au sens où elles émergent de
81
42
CEPAL. 2010 et Infante. 2011.
Marches inclusifs, filières et genre
divers types de conflits et en particulier des rapports de coopération/conflit interentreprises.
Devenues communes, elles permettent aux transactions de se structurer et de perdurer en
fonctionnant comme des contraintes des comportements ou comme des mécanismes qui
libèrent l’action individuelle82.
Dans cette optique, les questions qui suivent sont indispensables pour l’analyse :
a) Quel est le moteur de la filière : la demande ou l’offre ? Comment se structurent
les marchés constitutifs de ladite filière, et comment qualifier leur dynamique ?
En particulier, s’agit-il de marchés instables ?
b) Quelle est la configuration de la gouvernance de la chaîne ? Autrement dit, qui
contrôle, et comment, la coordination des activités tout au long de la chaîne ainsi
que la distribution de ressources (travail, capital, informations) à l’intérieur de
celle-ci ? Les acteurs n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts. Par exemple,
les commerçants peuvent faire de la rétention d’information (sur les prix et le
dynamisme des marchés) vis-à-vis des producteurs et l’asymétrie d’information
qui en découle leur permet de définir leur marge, de répercuter sur les producteurs
les fluctuations des prix défavorables.
Comment améliorer ou changer les positions relatives des différents acteurs ? En particulier,
comment permettre aux entreprises à faible revenu de grandir et d’améliorer leurs
performances et leurs revenus soit en restant sur le même maillon, soit en se déplaçant vers
une articulation entre deux maillons ou vers un autre maillon de la filière ?
2.2.2. Des mises à niveau économiques dans
les entreprises et les filières
Chacune de ces questions est essentielle pour une analyse fine et pertinente des filières et,
partant, pour des propositions de pistes de politiques publiques adéquates83. Ceci étant, il
convient de s’arrêter ici sur la question portant sur les positions relatives des acteurs dans les
filières en regard de l’enjeu de l’augmentation de la production et de la productivité.
Améliorer ou changer de position relative résulte d’une ou de plusieurs mise(s) à niveau
économiques (economic upgrading84). La mise à niveau consiste pour une firme, mais aussi
pour un pays ou une région, à se déplacer vers des activités à plus grande valeur ajoutée
des filières en vue d’augmenter les performances (en termes de profits, valeur ajoutée,
capabilités, sécurité). Les principaux types de mise à niveau sont les suivants:
• la mise à niveau des processus où la transformation des inputs se fait avec
davantage d’efficience en réorganisant le système de production ou en introduisant
une technologie supérieure ;
• la mise à niveau du produit ou encore la production de produits plus sophistiqués ;
• la mise à niveau fonctionnelle, c’est-à-dire l’acquisition de nouvelles fonctions ou
l’abandon de fonctions existantes afin d’accroître le contenu en compétences des
activités ;
• la mise à niveau dans la filière proprement dite ou entre secteurs d’activités, c’està-dire l’investissement dans de nouvelles activités, souvent proches des activités
antérieurement assumées.
82
Commons. 1934.
83
Si des propositions sont faites pour modifier les positions relatives sur une filière donnée sans tenir compte de la structure de
gouvernance de la filière, la politique publique risque de rester sans effet, d’être rejetée ou contournée.
84
Gereffi. 2005b.
43
Des marchés aux politiques publiques
Fernandez-Stark, Bamber et Gereffi (2012) proposent de desserrer les goulots d’étranglement
de la compétitivité-prix (qui dépend structurellement des coûts unitaires et donc de la
productivité et des économies d’échelle) et de la compétitivité-hors prix des entreprises (liée
à la qualité des produits, à leur contenu en innovation, aux stratégies de différenciation
des produits). Pour ce faire, ils abordent les mises à niveau en les croisant avec les quatre
piliers que sont: (i) l’accès aux marchés, (ii) l’accès à la formation, (iii) la construction
de la coordination et de la collaboration, et (iv) l’accès au financement. Dans la matrice
suivante, la productivité, la qualité et les économies d’échelle sont placées en ligne et les
piliers d’intervention (marchés, formation, coordination et collaboration, financement) en
colonne, en fonction d’une segmentation des mises à niveau. On distingue en effet les mises
à niveau dans les articulations de la filière ou dans un secteur, qui se rapportent aux marchés,
et celles qui concernent les produits, les processus et les fonctions. A noter aussi qu’en sus de
l’accès aux marchés en aval (débouchés) considéré par Fernandez-Stark, Bamber et Gereffi
(2012), la matrice ci-après inclut l’accès aux marchés en amont, c’est-à-dire aux fournisseurs.
44
45
Goulots
d’étranglement de
la compétitivité
et instruments
d’intervention.
Pression de groupe,
fonctionnement
institutionnalisé /formalisé
pour éviter les situations
d’« aléa moral »
1) Compétences
entrepreneuriales et en
gestion de contrats 2)
Traçabilité des processus
productifs des entreprises
Respect des
standards et
application
des contrats
Traçabilité des inputs ou
matières premières
Certification par
une instance
tierce, gestion
du cash flow
Fonds de
roulement
Equipement,
infrastructure,
intrants
améliorés, accès
aux nouveaux /
meilleurs inputs
Financement
Source : Élaboration de l’auteure sur la base de Fernandez-Stark, Bamber et Gereffi. 2012.
Informations sur les standards
spécifiques requis
Gestion et planification des
activités et des stocks
Gestion des stocks et des
délais d’approvisionnement
1) Diversification des marchés
ou segments de marché
2) Contractualisation des
relations avec l’acheteur pour
pour réduire l’incertitude ou
les risques
Gestion des
volumes
Mécanismes collectifs
de gestion des risques,
assurance contre risques
majeurs, et assurance
maladie (travailleurs
indépendants)
Pouvoir de négociation vis-àvis de l’acheteur
Économies d’échelle
Coordination et
collaboration pour
économies d’échelle et
pouvoir de négociation
vis-à-vis du/des
fournisseur(s)
Compétences
entrepreneuriales et “soft
skills” pour la gestion
d’entreprise et la gestion
des réseaux et des
organisations
Choix des fournisseurs en
fonction de leurs capacités
(volume)
1) Accès aux informations
sur les techniques
de production et les
innovations dont les
nouveaux/meilleurs
inputs, 2) Pouvoir d’accès
à l’information et aux
ressources critiques
Coordination et
collaboration horizontale
et verticale (réseaux et
organisations)
Techniques de production,
d’organisation de
la production et de
maximisation des
ressources, standardisation,
culture d’entreprise axée sur
la qualité. Compétences de
conception et de marketing
Formation
Qualité
Accès potentiel aux
technologies de pointe ou
aux nouveaux/meilleurs
inputs
En aval
Relation avec les acheteurs
(demande)
Mises à niveau fonctionnelle, des processus, des produits, et des actifs
intangibles (compétences) dans la production et la gestion
1) Information sur les normes
de qualité requises 2)
Adaptation à la demande et à
ses segments (différenciation
du produit)
En amont
Relation avec les
fournisseurs de biens et de
services*
Accès aux marchés
Mises à niveau dans les articulations de la filière ou entre
secteurs d’activité
Choix des fournisseurs selon
la qualité des biens et des
services, possibilités de
différenciation des produits
(conception)
Productivité
Gestion des
risques et de
l’incertitude
Tableau 5
Des marchés aux politiques publiques
2.3. DE LA DIVERSITÉ DES RATIONALITÉS D’ENTREPRISE
Partir de la notion de filière permet d’intégrer différents types d’entreprises selon leur place
dans la filière et leur taille. Dans la mesure où les entreprises « font le marché autant qu’elles
s’y insèrent »85, l’hétérogénéité du système productif tient aussi à la diversité des rationalités
d’entreprises et à leurs implications sur le potentiel de croissance et les modalités de la
croissance.
2.3.1. Pluralité de rationalités d’entreprises
Divers travaux ont tenté de mettre à jour la diversité des rationalités à l’œuvre dans les
entreprises, par-delà la représentation standard de la firme qui maximise son profit sans que
l’on connaisse son organisation. La rationalité d’entreprise n’est pas une essence en soi mais
une rationalité située puisqu’elle est fonction de la structure de l’ensemble de l’économie et
de la position de l’entreprise dans le tissu industriel. A une position donnée sont associés
des intérêts spécifiques et des perceptions particulières du fonctionnement des marchés.
L’économie haïtienne est caractérisée, comme d’autres, par de faibles détours productifs
– comme signalé au premier chapitre –, par la réversibilité de la salarisation, et par une
précarité plus ou moins importante elle-même issue de fortes incertitudes sur les marchés
et des instabilités de prix, de flux et de stocks, et des instabilités politiques. La précarité a des
effets sur les intérêts et les préférences des entreprises, sur leur structure et leurs modalités
d’ajustement à leur environnement. En effet, la préférence pour le présent y est marquée
de sorte que maintenir toujours ouvertes une variété d’options permettant de mener à bien
l’activité économique est central. Ce choix pour la liquidité est par nature distinct des choix
irréversibles, notamment ceux liés à l’accumulation d’actifs physiques.
Ainsi, à l’opposé de la rationalité industrielle émerge donc la rationalité du spéculateur.
Celui-ci « maximise l’emploi de ses équipements sous la contrainte d’un capital de relations
(ventes et achats) données » alors que « l’industriel maximise (…) des relations volatiles
avec les consommateurs et les fournisseurs sous la contrainte d’une fonction de production
formée par des choix irréversibles »86. Loin d’internaliser les transactions marchandes, le
spéculateur reporte ainsi sur l’environnement de l’entreprise (famille, concurrents, clients,
fournisseurs, Etat) les coûts qu’il aurait eu à supporter s’il avait fait des choix irréversibles.
L’emploi de la main-d’œuvre familiale, l’établissement d’accords entre l’entreprise et
ses chalands, le partage des charges entre entreprises du même type, le maintien des
immobilisations au strict minimum, le recours aux sous-traitants ou aux revendeurs (à la
commission ou non) sont autant de procédures visant à une sorte de partage ou de dilution
généralisée des coûts induits sur l’ensemble des fournisseurs et des clients. De la même
manière, le non-paiement des impôts et taxes est un report de coût sur l’instance étatique.
Il se forme alors un « squelette externe »87, ensemble d’interdépendances entre l’entreprise
et son environnement. Ce squelette externe s’articule bien sûr à la structure de coûts
effectivement supportés car incontournables pour le fonctionnement même de l’activité.
Il constitue à la fois la marque structurelle de l’informalité des micro-entreprises et dans
85
Steiner (2005) affirme ceci en se référant exclusivement aux marchés où interviennent des entreprises de production sur la base
de la différence qu’établit Harrison White (1992) entre les marchés d’appariement pur entre offreurs et demandeurs et les marchés
où se joue l’engagement (durable) des producteurs à fournir un flux de marchandises d’une qualité donnée (White. 1992) soit en
fonction du goût du consommateur, soit en fonction d’un standard technique défini par le producteur, soit en fonction en fonction
de références à la tradition ou à la réputation. En réalité, même lorsque l’on se trouve sur des marchés d’appariement, les structures
de ceux-ci dépendent des pouvoirs de décision et des décisions effectivement prises par les entreprises, même si celles-ci n’y
interviennent que de manière temporaire.
86
Pourcet. 1995.
87
Ibid. Pourcet. 2015.
46
Marches inclusifs, filières et genre
certains cas des petites et moyennes entreprises et le fondement de leur compétitivitéprix. En d’autres termes, le mode de gestion des risques et de l’incertitude en particulier
(et l’organisation qui en découle) est une pierre angulaire de la matrice des mises à niveau
économiques (figure 2).
Le squelette externe se reproduit par croissance horizontale avec diversification des activités
régies par la même rationalité du spéculateur. Car le choix de la croissance verticale, de
l’activité initiale, implique, à partir d’un certain seuil, de renoncer aux reports de coûts,
de faire des choix techno-économiques plus ou moins irréversibles et d’acheter le facteur
travail. Et, à supposer que se produise ce processus d’internalisation de coûts, la perception
des risques est telle que la préférence pour la croissance horizontale par diversification est
particuliérement marquée chez les petites et moyennes entreprises88.
2.3.2. Formes inédites de concurrence
La concurrence entre les entreprises porteuses de la rationalité du spéculateur est dite
« proliférante ». La spécialisation des entreprises de production sur tel créneau parcellaire
débouche sur l’apparition d’entreprises venant combler les chaînons manquants89. Dans le
cas du commerce, les entreprises existantes ouvrent la voie aux nouveaux entrants, en les
formant ou en les aidant à s’insérer dans les marchés. Ceci peut être interprété comme
relevant de la survie. L’argument fréquemment évoqué par celles et ceux qui transmettent
leurs savoir-faire et partagent (jusqu`à un certain point) leurs informations est que « tout
le monde doit vivre ». Simultanément, l’appui à l’entrée sur le marché appelle un contredon futur en cas de problème. Cette logique de solidarité fonctionne comme une assurance
contre risques ou un réducteur d’incertitude. On la retrouve aussi dans l’agglomération en
un lieu donné de commerçant(e)s qui vendent des produits similaires voire identiques. La
cohabitation ouvre des espaces de sociabilité, de partage d’informations et d’entraide sous
diverses formes dont les tontines journalières dénommées sabotaj.
2.4. MARCHÉS, FILIÈRES ET GENRE
Comment mobiliser ce qui précède pour ouvrir les pistes permettant aux femmes haïtiennes
de gagner en autonomie économique ? Le genre est, selon Scott (1986), un « élément
constitutif des relations sociales fondé sur les différences perçues entre les sexes » et « une
façon première de signifier des relations de pouvoir ».
En tant que tel, il détermine les rôles et les identités des personnes ; ce qui implique la
nécessité de porter l’analyse aussi à l’échelle des individus90. Dès lors, on ne parlera plus
seulement d’entreprises mais aussi d’entrepreneur(e)s.
En tant que tel, il définit et structure les relations entre hommes et femmes à l’intérieur des
ménages (dans et entre les générations) et dans les rapports entre ceux-ci et les marchés, qu’il
s’agisse des marchés du travail, des marchés de consommation ou des marchés d’écoulement
de la production des membres des ménages91. Il définit et structure marchés et filières qui le
reproduisent, jouant ainsi le rôle de vecteurs des discriminations ou des inégalités genrées.
Mais marchés et filières ont aussi, historiquement, joué le rôle de vecteurs d’autonomisation
pour les femmes.
88
Ce type de croissance est assez souvent cité dans les récits publiés sur les trajectoires des entrepreneurs retenus aux dernières
étapes du concours “Entrepreneur de l’année” de la DIGICEL.
89
Pourcet. 1995.
90
Il convient d’insister sur la notion d’échelle d’analyse. Servet (1998) précise bien qu’il existe une différence de nature entre l’individu
et la personne et que c’est la notion de personne qui ouvre la possibilité d’aborder le genre. Pour lui, l’individu relève du simple et
du quantitatif, en revanche la personne relève du complexe (elle compte plusieurs facettes) et du qualitatif. “Seule une approche
de la personne, permet de construire une différence entre les sexes; la science économique peut décrire certains résultats de cette
différenciation mais ses catégories ne participe pas à la construction de cette différence essentielle. ”
91
Lamaute-Brisson. 2012.
47
Des marchés aux politiques publiques
2.4.1. Entreprises et entrepreneur(e)s
Passer de l’entreprise à l’entrepreneur(e) requiert un détour par l’histoire de la pensée
économique, par-delà le foisonnement des considérations contemporaines sur l’esprit
d’entreprise, la société entrepreneuriale (« Tous entrepreneurs ! ») et l’entrepreneuriat
souvent perçu comme panacée. La notion d’entreprise a bien sûr sa propre histoire et l’on
peut admettre que l’entreprise est une organisation qui internalise un certain nombre de
fonctions objet de transactions marchandes92, ou qu’elle est un dispositif plus flexible qui
limite ou refuse l’internalisation93, ou qu’elle est incarnée par un individu qui s’établit sur
le marché hors de toute relation de travail subordonnée, salariale ou non. La fonction
entrepreneuriale, qui se réfère plutôt à l’individu et à lui seul, a connu diverses acceptions
en économie.
Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut rappeler avec Boutillier (2010) qu’au 18ème siècle,
l’entrepreneur est, tour à tour, un agent économique « à gages incertains » (Cantillon), un
innovateur qui assure l’intermédiation entre le savant et l’ouvrier (Say). Bien plus tard,
au 20ème siècle, l’entrepreneur est celui qui innove et par là-même obtient un monopole
temporaire qui joue le rôle de réducteur d’incertitude (Schumpeter). Pour Hayek,
l’entrepreneur prend des décisions dans un environnement qu’il ne connaît pas, mais qu’il
appréhende par la concurrence comme « procédure de découverte des informations ». Une
autre figure émerge avec Kirzner, celle du « découvreur d’opportunités qui existent déjà »94.
Ces fonctions entrepreneuriales ne sont, au mieux, que des idéaux-types. L’essentiel est
que, quel que soit le mobile (nécessité, volonté de porter un projet et d’accomplissement
personnel, par tradition, etc.), l’entrepreneur(e) est celui ou celle qui prend des risques dans
des contextes marqués par l’incertitude. Il engage des ressources (travail, connaissances,
ressources financières, ressources relationnelles) sur des marchés où la sanction prend la
forme de la mévente, de parts de marché insuffisantes pour autoriser un profit garantissant
la pérennisation, de la faillite ou de la disparition pure et simple.
L’incertitude tient à la méconnaissance ou à l’opacité des comportements des autres
agents économiques, entrepreneur(e)s ou consommateurs, voire aux comportements
opportunistes qui organisent l’asymétrie d’information. Elle est aussi le produit des
instabilités caractéristiques des économies à faible détour productif : l’exposition aux
aléas climatiques, par exemple, y est marquée. L’incertitude peut être également liée aux
événements ou comportements qui, relevant d’un autre ordre que l’économique, viennent
perturber le fonctionnement des marchés.
2.4.2. Marchés et filières, vecteurs des inégalités
sociétales de genre
La prise de risque se fait dans des marchés et des filières qui, enchâssés dans la société, peuvent
entériner les discriminations genrées déjà là, inscrites dans les institutions comme la famille
et l’école. Ces discriminations se retrouvent dans la définition des droits de propriété95 et
des règles de l’échange96. Elles influent, en amont des marchés, sur les profils de dotations
initiales (accès à, contrôle et usage) des hommes et des femmes en actifs physiques (terre,
92
Coase. 1937.
93
Pourcet. 1995.
94
Boutillier. 2010.
95
Comme le rappelle Fontaine (2014), “ Pour entrer dans le marché, il faut la reconnaissance d’un certain nombre de droits particuliers,
dont celui de propriété sans lequel on ne peut rien apporter dans l’échange, et ceux également de pouvoir contracter et de se
défendre en justice. “
96
Ces règles portent sur les parties aux transactions (qui a le droit de faire des transactions et avec qui ?) et les conditions des
transactions.
48
Marches inclusifs, filières et genre
équipements), financiers et en actifs intangibles (connaissances et compétences). Hommes
et femmes n’entrent donc pas sur les marchés dans les mêmes conditions.
Les femmes ont moins accès aux actifs physiques, en tout cas à la terre97. Dans le cas des
actifs financiers, si en 2011, la majorité de la clientèle d’emprunteurs des Institutions de
Microfinance (IMF) était constituée par des femmes (74.4 %), celles-ci n’obtinrent que
50.06 % du montant du portefeuille des IMF, le reste allant aux hommes98.
Les femmes sont en outre moins fréquemment instruites ou affichent des niveaux d’étude
relativement plus faibles que ceux des hommes, même s’il est vrai que, dans le cas haïtien,
le mouvement vers la parité dans la scolarisation et l’augmentation des niveaux d’étude des
femmes est en marche. Bon nombre d’entre elles sont encore dépendantes des compétences
acquises dans la sphère domestique et s’insèrent par conséquent dans des branches d’activité
qui se situent dans le prolongement de ces compétences ou dans les métiers dits féminins.
L’insertion des femmes dans l’économie marchande, quel que soit le statut dans l’emploi, est
fonction des possibilités de conciliation entre le travail marchand et le travail des soins qui
recouvre les tâches domestiques et les prestations aux personnes99. Autrement dit, le temps
des femmes n’est pas celui des hommes, et les heures investies dans le travail non rémunéré
des soins réduisent d’autant, toutes choses égales par ailleurs, le temps qui peut être consacré
à l’entreprise, sauf dans les cas où le travail des filles (et des garçons comme en Haïti) est
mobilisé dans l’économie des soins. Et les difficultés de la conciliation entre obligation de
soins et entreprise peuvent avoir des répercussions sur la productivité de l’entreprise et les
opportunités d’expansion de ses débouchés100.
2.4.3. Marchés et filières, vecteurs d’autonomisation des
entrepreneures
Le marché est aussi un moyen de conquérir les droits de propriété, non pas en soi, mais
précisément à l’intérieur même des structures patriarcales qui assignent aux femmes la
responsabilité du travail des soins. Dans l’Europe préindustrielle, le marché a fonctionné
comme un « ferment de libération des sans-statuts et, en particulier, des femmes» car les
coutumes ont autorisé les femmes « à s’obliger et à contracter pour tout ce qui concerne
les besoins du ménage »101. A l’époque contemporaine, on retrouve ceci en Haïti où, par
exemple, des commerçantes de l’économie informelle urbaine ont reçu/reçoivent des fonds
de leur conjoint pour assurer un revenu quotidien (autant que faire se peut) et, à tout le
moins, l’alimentation des membres du ménage.
Ceci étant, des mécanismes d’élargissement de l’accès aux marchés ne relevant pas a priori
des structures patriarcales ouvrent des opportunités d’autonomisation économique. Par
exemple, l’accès au crédit, en particulier à la microfinance, aurait permis aux sekretè –
secrétaires chargés de la collecte et du regroupement des produits agricoles pour le compte
des MSN – de se libérer des servitudes qui les liaient à celles-ci.
97
Lamaute-Brisson. 2012.
98
François. 2011.
99
Laslett, Brenner. 1989 ; Albelda, Duffy, Folbre. 2009 ; Lamaute-Brisson. 2013b.
100
Kabeer. 2012 ; Valenzuela, Venegas. 2001 ; Cassirer, Addati. 2007.
101
Fontaine. 2014.
49
Des marchés aux politiques publiques
2.4.4. De l’analyse genrée des filières et
des rationalités d’entreprises
Mais les opportunités d’autonomisation dépendent des profils genrés des marchés et des
filières. Si l’on reprend la définition générale de la filière proposée par Gereffi et présentée
plus haut, il importe donc d’élucider :
1) Les caractéristiques du contexte institutionnel du point de vue du genre. Les règles
et les normes historiquement instituées définissent aussi les rôles et identités
de genre (et donc les droits et les devoirs des hommes et des femmes) dans les
différentes sphères de la société et dans la sphère marchande en particulier.
2) L’organisation genrée de la séquence input-output à travers :
a) Les spécialisations genrées ou encore les rôles respectifs des hommes et des
femmes dans chaque maillon de la filière et dans les articulations, verticales
et horizontales, de la filière.
b) Les relations entre la participation des hommes et des femmes dans la
filière (statut dans l’emploi, tâches et temps investi), leurs dotations en actifs
tangibles et intangibles, et leurs rémunérations.
c) Les modalités de contrôle, de répartition et d’usage des revenus tirés de la
participation à la filière au sein des ménages. Ceux-ci sont des instances
où les décisions individuelles sur l’allocation des ressources font l’objet de
« conflits de coopération »102, avec, entre autres paramètres, le niveau de
revenu perçu et la contribution au niveau de vie du ménage.
3) La gouvernance genrée de la filière à partir des stratégies des acteurs majeurs
(hommes et femmes) pour capter leur part de valeur ajoutée et l’impact de cellesci sur les positions relatives des femmes et leurs performances.
Et puisque la connaissance de la filière serait incomplète sans la mise au jour des rationalités
d’entreprise à l’œuvre, il faut aussi interroger celles-ci à partir du genre. Ici est indispensable
l’hypothèse d’une rationalité plurimodale, c’est-à-dire à la fois instrumentale (intérêts),
axiologique (valeurs), cognitive (connaissances et perceptions) et institutionnelle (contrainte
par les règles)103. Les modalités opératoires des intérêts sont elles mêmes déterminées par
les valeurs, les perceptions et les règles imprégnées par le genre au sens de Scott.
C’est ainsi que les attitudes vis-à-vis des mesures d’adaptation des produits et des processus
peuvent être orientées par les perceptions et représentations sur les rôles des femmes ou
les connaissances dont l’accès est lui-même genré. Par exemple, Hampel-Milagrosa (2011)
révèle, sur un échantillon de trois centaines de chefs et cheffes d’entreprises au Ghana, que
les femmes avaient moins tendance que les hommes à se déclarer ouvertes aux innovations
ou intéressées à accroître leur productivité. Ceci est probablement lié au fait que les chefs
d’entreprise de sexe masculin avaient des niveaux d’étude plus élevés que ceux des cheffes
et avaient accès à, ou avaient intériorisé des connaissances ou des discours de valorisation
de l’initiative privée, de l’entreprise et de l’entrepreneuriat. Ailleurs, des femmes refusent,
malgré des exemples probants, de s’investir dans des activités considérées masculines en
vertu des représentations mêmes de la féminité ou de l’identité des femmes. La transgression
est probablement perçue comme risquée car elle peut marginaliser.
102
Sen. 1990.
103
La rationalité plurimodale se situe au plus près de la complexité de la personne, en cohérence avec le genre comme construit social.
50
Marches inclusifs, filières et genre
C’est ainsi que les modalités des reports de coûts qui constituent le squelette externe du
spéculateur diffèrent selon le sexe de l’entrepreneur(e). Par exemple, le recours à la maind’œuvre familiale prend, dans les entreprises dirigées par un homme, la forme de la
mobilisation de la conjointe et des enfants comme aides familiaux. En revanche, dans le
cas d’une entreprise dirigée par une femme, la configuration symétrique (conjoint, enfants)
n’est guère évidente104, en particulier pour ce qui est du conjoint. Il y a la persistance des
traditions genrées dans la mobilisation de la main-œuvre familiale. Ainsi, la transmission
intergénérationnelle des rôles de genre passe précisément par un partage des tâches entre
la femme cheffe d’entreprise et ses filles. Des MSN racontent qu’elles ont été initiées au
commerce itinérant de produits agricoles par leurs mères105. Il est également plus que
probable que le conjoint, déjà employé ailleurs ou établi à compte propre, ne soit pas
disponible. Autrement, la mobilisation du conjoint se fait soit dans les cas où il n’y aurait
pas d’autre option en raison de la structure démographique même du ménage, soit dans
les cas où il y a entente entre les conjoints, soit dans les cas où le conjoint lui-même n’a pas
d’autre alternative.
2.5. VERS UNE GRILLE DE STRATÉGIES ÉTENDUE ET GENRÉE POUR
LES POLITIQUES PUBLIQUES
En définitive, c’est une grille de stratégie adaptée qu’il faut construire pour des politiques
publiques visant à l’autonomisation économique des femmes.
En premier lieu, la grille doit être étendue puisqu’il faut bien incorporer, du côté des contraintes,
le contexte institutionnel qui n’est pas de même nature que l’information de marché. La
rubrique sur l’information de marché concerne les informations proprement dites (prix et
indices de la qualité des produits) et les modes de distribution/répartition de l’information
entre acteurs (dont l’asymétrie d’information). Le contexte institutionnel est, il faut le
rappeler, l’ensemble des règles et normes qui guident, contraignent ou libèrent les acteurs en
présence. Les marchés et les filières sont sinon (mal) régulés du moins peuvent être l’objet de
régulations de la part de l’Etat. Leurs structures constituent l’ossature de leur gouvernance.
En second lieu, la perspective de genre conduit à proposer la prise en compte des contraintes
hors marché. Elles apparaissent d’une part dans la description même des contraintes (en
ligne) où les services sociaux sont ajoutés aux infrastructures physiques car il faut proposer
des solutions à l’absence de services liés au travail des soins et à la faible productivité dans la
production des tâches domestiques. D’autre part, on les retrouve dans la liste des stratégies
possibles de manière à articuler la levée des contraintes hors marché et le renforcement des
capacités des femmes.
Au final, les considérations exposées précédemment constituent le prisme à partir duquel
seront examinées, dans les chapitres suivants, les commerçantes itinérantes nationales, les
importatrices itinérantes ainsi que les entrepreneures de la production non agricole.
D’ores et déjà il faut souligner que le projet est ambitieux. Déployer l’ensemble des questions
soulevées pour l’analyse genrée des marchés et des filières et y répondre suppose d’abord de
reconstituer l’intégralité de la séquence input-output, d’observer sur une durée raisonnable
les prises de décision par les acteurs-clé (Etat et entreprises leaders) de la filière et leur
impact sur le fonctionnement général de celle-ci et sur les performances des acteurs à
faible revenu. Ensuite, il faut pouvoir analyser les fonctions des entreprises dirigées par des
femmes, leurs processus, leurs produits et leurs accès aux marchés par comparaison avec
celles dirigées par des hommes, en tenant compte des différences entre les entreprises dont
104
Anthias, Mehta. 2003.
105
Sam. 2012.
51
Des marchés aux politiques publiques
le chef est une femme106. Le tout, en jouant sur plusieurs niveaux d’analyse : le niveau micro
(les entreprises), le niveau méso (les articulations entre les entreprises, les marchés) et le
niveau macro qui renvoie au contexte institutionnel d’une filière donnée, à son poids dans
les agrégats économiques et à ses articulations avec le reste de l’économie.
Mais les analyses qui suivent sont principalement fondées sur des études déjà disponibles,
avec ou sans perspective de genre. Il s’agit pour une bonne part d’une relecture et donc
d’une ré- interprétation des informations déjà connues. Un corpus restreint d’entrevues
qualitatives a été également constitué sur la base de rencontres avec deux institutions de
microfinance (les IMF sont devenues une référence pour la connaissance des micro, petites
et moyennes entreprises en Haïti), et avec quelques MSI (6) et des MSN (3). Les entrevues
ont permis d’identifier des pistes d’analyse ou de confirmer le parti pris théorique développé
dans le présent chapitre, et de recueillir, autant que faire se peut, des informations concrètes
sur des éléments absents de la littérature existante.
106
52
Kabeer. 2012.
L’hétérogénéité des entreprises dirigées par des femmes, des activités de survie jusqu’aux entreprises les plus rentables, voire
porteuses d’une logique d’accumulation, doit être mesurée pour le calibrage des interventions, qu’il s’agisse du ciblage ou de la
prise en compte des contraintes spécifiques à tel ou tel type d’entreprise.
Tableau 6
Grille de
stratégies
étendue avec
perspective
de genre pour
les politiques
publiques
53
Structure des
marchés et des
filières
Regulation du
marché et de son
environnement
Information de
marché
Contexte
institutionnel
Contraintes
Rôles et identités de genre, spécialisations genrées et inégalités
Mises à niveau (fonctions,
processus, produits,
compétences) dans la
production et la gestion
Investir dans
la levée des
contraintes
du marché et
la gestion des
instabilités et
des risques
Investir dans
la levée des
contraintes
hors marché et
renforcer les
capacités des
femmes
Valoriser les forces
et potentialités
des pauvres,
developper les
capacités de
reconversion
Combiner les
ressources et les
“capabilités” des
uns et des autres,
renforcer le capital
social
1) Construction/renforcement
des interrelations verticales et
des coordinations horizontales
2) Appui au développement
des capacités de négociation
sur les articulations entre les
maillons des filières
1) Réduction des
asymétries d’information
2) Standardisation des
produits et des mesures
Mécanismes
de gestion des
risques et des
instabilités
1) Inclure les
femmes dans
les analyses de
marchés et filières
2) Appui aux
entrepreneures
pour l’analyse
des informations
de marché et
l’évaluation des
risques
Sensibilisation sur
les innovations dans
les rôles de genre
Arbitrages autour des inégalités de genre : interventions générales ou ciblées, ciblage des femmes ou des maillons à forte
présence de femmes, priorité aux femmes pauvres ou effets d’entraînement espérés, groupes de femmes ou groupes mixtes
Mises à niveau dans les
articulations de la filière ou
entre secteurs d’activité
Adapter les produits et les processus
(organiser les mises à niveau économiques)
Stratégies
Accès aux produits
et services
financiers
Connaissances et
compétences
Infrastructures
physiques et
services sociaux
Contraintes
Tableau 6 (suite)
Grille de
stratégies
étendue avec
perspective
de genre pour
les politiques
publiques
54
Rôles et identités de genre, spécialisations genrées et inégalités
Mises à niveau (fonctions,
processus, produits,
compétences) dans la
production et la gestion
Investir dans
la levée des
contraintes
du marché et
la gestion des
instabilités et
des risques
Investir dans
la levée des
contraintes
hors marché et
renforcer les
capacités des
femmes
Valoriser les forces
et potentialités
des pauvres,
développer les
capacités de
reconversion
Combiner les
ressources et les
“capabilités” des
uns et des autres,
renforcer le capital
social
Financement des
dotations initiales
pour innovations
de produit ou de
processus
Formation et
modification des
dotations initiales
pour reconversion
Développer des
mécanismes pour le
partage de risques
Source : Elaboration de l’auteure sur la base de PNUD. 2008, Fernandez-Stark, Bamber et Gereffi. 2012.
Assurance contre risques
(micro-assurance)
Étendre les
arrangements
de partage des
risques
1) Formation
au-delà des
compétences
domestiques ou
des spécialisations
traditionnelles
2) Appui à
l’utilisation des
compétences
acquises
1) Services de garde
2) Infrastructures
sociales (eau) 3)
amélioration de
la technologie
domestique
Arbitrages autour des inégalités de genre : interventions générales ou ciblées, ciblage des femmes ou des maillons à forte présence de femmes,
priorité aux femmes pauvres ou effets d’entraînement espérés, groupes de femmes ou groupes mixtes
Mises à niveau dans les
articulations de la filière ou
entre secteurs d’activité
Adapter les produits et les processus
(organiser les mises à niveau économiques)
Stratégies
Des marchés aux politiques publiques
56
3.
CHAPITRE 3
Des jardins aux marchés
DES JARDINS AUX MARCHÉS
3.1. LES MADAN SARA DANS LA COMMERCIALISATION DE LA
PRODUCTION AGRICOLE
Les Madan Sara assurent la distribution de la production agricole nationale en se déplaçant soit
à l’intérieur des provinces, soit entre les marchés ruraux et les marchés urbains, ceux de Portau-Prince notamment. Ces Madan Sara sont dites ici nationales (MSN) dans la mesure où leur
aire économique d’itinérance ne dépasse pas les frontières de l’économie nationale, y compris
lorsqu’elles relaient des produits agricoles/alimentaires importés (voir encadré 2). Les MSN
alimentent le marché national et se distinguent ainsi des Madan Sara internationales (MSI)
engagées dans le commerce international de produits agricoles/alimentaires. Celles-ci peuvent
être classées en deux groupes. Il y a d’un côté les importatrices qui achètent sur les marchés
transfrontaliers des produits dominicains, par exemple la banane plantain107. De l’autre, il y a les
exportatrices de produits agricoles haïtiens vers la République Dominicaine (voir encadré 3).
3.1.1. Des Sara rurales aux Sara urbaines
Les MSN jouent le rôle d’une double charnière entre les producteurs et les consommateurs
puisque l’on distingue généralement deux maillons : le premier est celui des Madan Sara locales/
rurales (MSLR) opérant sur les marchés ruraux et le second est celui des Madan Sara urbaines
(MSU) qui relient marchés ruraux et marchés urbains. Les MSU, encore appelées Madan Sara de
deuxième niveau, assurent le regroupement de l’offre en s’approvisionnant directement auprès
des producteurs ou des revendeuses locales. Les MSU sont généralement spécialisées sur les
circuits des régions dont elles sont originaires et sur certains produits selon la saison.
Ce schéma théorique à deux niveaux n’existe pas toujours dans la réalité108, en raison de la
proximité spatiale entre vendeurs et consommateurs dans les zones rurales ou entre zones de
107
Fréguin. 2005.
108
Damais. 2005a., Sam. 2012.
57
Des marchés aux politiques publiques
production et zones urbaines109. Il y a aussi des cas où la séparation entre acteurs est moins
nette qu’on ne le croit : il est en effet possible de trouver des MSN qui interviennent sur les
deux niveaux110.
Par ailleurs, dans certains cas, le rôle des Madan Sara ne se limite pas strictement à la
commercialisation pure et simple du produit mis sur le marché par les producteurs. En
effet, dans le cas du riz de l’Artibonite, les MSLR se chargent, par sous-traitance, d’opérations
additionnelles qui ajoutent de la valeur au produit brut, notamment l’étuvage, le séchage et
le décorticage du riz.
Encadré 2 Les Madan Sara dans la filière du riz local
Le riz est produit dans plusieurs régions du pays mais la vallée de l’Artibonite est la
première zone de production. Selon Fintrac (2013), l’on pouvait y compter, en 2010, 221
moulins de décorticage du riz ou rizeries et CJ Consultants (2013) dénombre un total de
342 rizeries dans l’ensemble du pays, 116 dépôts et 31 associations de femmes engagées
dans la commercialisation du riz.
Par ailleurs, selon les estimations présentées par CJ Consultants (2013), il y a aurait
environ 8000 MSLR qui regroupent l’offre de riz des petits producteurs au moment de
la récolte puis se chargent de conditionner le riz (séchage, nettoyage, décorticage) en
payant le service de décorticage des moulins pour ensuite vendre le riz local sur les
marchés ruraux et les marchés urbains des villes (hors Aire Métropolitaine de Portau-Prince). Les MSLR ont un fonds de roulement limité (10 000 à 12 000 gourdes).
Dépourvues d’infrastructures de stockage par manque de capital, leur horizon temporel
est de court terme, à la semaine.
En parallèle, les grands commerçants, de sexe masculin en grande majorité, souvent
propriétaires de moulins (environ 50% d’entre eux), vendent le riz local en disposant
d’une capacité de stockage leur permettant des comportements spéculatifs. Ils financent
les producteurs et les MSLR à des taux d’intérêt élevés (10 à 20 % le mois) et gèrent des
réseaux importants de producteurs et d’intermédiaires.
Les MSU, au nombre de 300 environ, assurent l’approvisionnement de Port-au-Prince et
des autres villes en achetant soit des MSLR soit des grands commerçants avec des fonds
de roulement de 30 000 gourdes environ.
En sus de ces acteurs traditionnels de la commercialisation du riz, l’on trouve des
coopératives de profils divers. Plusieurs d’entre elles gèrent plusieurs maillons de la
filière, de la production jusqu’à la commercialisation. ■
Source : Elaboration de l’auteure sur la base de : Socodevi (s.d.), CJ Consultants .2013., Fintrac .2013.
Informations recueillies dans le cadre d’entrevues réalisées en 2013.
3.1.2. De multiples rôles et activités
En tant que maillon des circuits de distribution, les MSN (i) constituent une source de
financement pour les producteurs locaux, lorsqu’elles achètent la récolte sur pied; (ii) sont
une source de crédit-fournisseur pour leurs clients-revendeurs sur la base de liens de
proximité, et (iii) contribuent à l’économie haïtienne en tant qu’utilisateurs/consommateurs
109
Pour une description des circuits de commercialisation de plusieurs produits agricoles locaux, se reporter à CJ-Consultants. 2012b.
110
Pierre, Paul. 2002.
58
Des jardins aux marchés
de services de transport, de stockage (dépôts), d’infrastructures de commercialisation
(marchés publics) ainsi que de services financiers (usuriers, IMF et coopératives). Elles
contribuent également à la création d’emplois directs, principalement temporaires, et
d’emplois indirects à travers les circuits de commercialisation qu’elles gèrent et les services
qu’elles achètent.
Des MSN, locales ou urbaines, diversifient par ailleurs leurs activités. Outre la diversification
traditionnelle où les femmes combinent les activités de cultivatrices et de MSLR111, des
MSLR sont parvenues à investir dans le transport ou d’autres activités productives comme
la boulangerie. Enfin, des MSLR indiquent qu’en période creuse ou de soudure, elles
commercialisent en milieu rural des produits importés comme le riz, l’huile ou le maïs,
achetés sur les marchés urbains112. Il faudrait, évidemment, évaluer la proportion de MSN
qui sont en situation de pluriactivité en combinant deux activités ou plus en même temps
ou en alternance.
3.1.3. Des lacunes à combler
Le profil socio-démographique des MSN n’est pas connu. Les enquêtes emploi disponibles
indiquent la branche d’activité des commerçants et commerçantes, en distinguant le
commerce de gros du commerce de détail, le commerce de produits alimentaires du
commerce de produits non-agricoles. Mais elles ne renseignent pas sur les conditions
d’exercice de l’activité. Autrement dit, elles ne permettent pas de repérer les commerçants
itinérants. Il est reconnu que les Madan Sara sont des femmes dans leur immense majorité.
Il semble aussi que la plupart d’entre elles ont un niveau d’éducation faible.
Les estimations sur le nombre de MSN sont rares et déjà datées. Damais (2005a) indique
l’existence de 200 000 intermédiaires pour l’ensemble des filières agricoles repérées dans
le cadre d’une grande étude réalisée pour le compte du Ministère de l’Agriculture, des
ressources naturelles et du développement rural (MARNDR). Si ce chiffre est ventilé par
filière, lorsque l’information est disponible, il ne l’est pas par sexe ni par position dans la
chaîne de commercialisation et encore moins selon la taille de l’activité.
La part de la production commercialisée par les MSN n’est généralement pas évaluée. De sorte
que leur poids économique est mal connu. Certes, on trouve de rares indications. Dans une
étude relativement récente sur le café113, il apparaît que les MSN de 1er niveau assurent, pour
la quasi-totalité de la production de café (98.2 %), la liaison entre les producteurs (grands
agriculteurs, petits agriculteurs et agriculteurs marginaux représentant respectivement
15 %, 65 % et 20 % de l’ensemble des producteurs) et trois grandes catégories d’acteurs. La
première est celle des commerçants à la commission qui approvisionnent les torréfacteurs
de la République Dominicaine. La seconde est celle des dépulpeurs qui approvisionnent
également le marché dominicain à travers des Madan Sara de 2ème niveau (au total, 28.39 %
de la production commercialisée est vendu à la République Dominicaine). La troisième
est celle des spéculateurs qui fournissent les torréfacteurs de café industriels (5.71 %) et
les exportateurs (5.59 %). Autrement, les MSN de 1er niveau vendent directement aux
torréfacteurs de café artisanaux ou aux petites et moyennes entreprises tournées vers les
consommateurs nationaux près de 58.39% de la production commercialisée (voir figure 10
en annexe).
Il faut noter que la catégorie des voltijè (voltigeurs), intermédiaires qui interviennent dans la
commercialisation du café (comme d’ailleurs des mangues) n’est pas mentionnée dans cette
111
Sam. 2012.
112
Ibid.
113
Banque Mondiale. 2010.
59
Des marchés aux politiques publiques
étude, alors qu’elle est clairement identifiée dans un autre rapport sur la chaîne de valeur du
café dans le département du Sud-Est114.
L’estimation de la part de la production commercialisée par les MSN et les autres acteurs
est nécessaire, d’autant que plusieurs filières sont segmentées – notamment en fonction
du marché final, entre consommation locale et exportation, entre segment haut de la
consommation locale (supermarchés par exemple) et segments bas et moyens (dans les
marchés publics et les marchés de proximité), entre transformation des produits artisanale
et industrielle, etc.
Encadré 3 Importations, exportations et commerçantes itinérantes
Des Madan Sara dans les circuits de distribution
des produits alimentaires importés
A examiner les statistiques officielles du commerce extérieur d’Haïti, il apparaît que le
pays est passé d’un profil de producteur agricole pour le marché interne (vivres) et les
marchés d’exportation (denrées) à un double profil de producteur à capacité réduite et
d’importateur de produits agricoles/alimentaires de base115. Le riz importé est venu,
avec la double libéralisation de l’après-Duvalier, remplacer le riz produit localement,
puisqu’il compte aujourd’hui pour 80% de la consommation totale, selon les estimations
disponibles.
Le riz importé suit un circuit constitué d’un peu plus d’une vingtaine d’importateurs
dont les trois principaux comptent pour environ 70% du volume importé, le reste
se répartissant entre des petits importateurs des ports de province (Cap-Haïtien,
Miragoâne, Port-au-Prince), d’une dizaine de grossistes qui revendent à environ 200
grossistes de second niveau. Ces derniers revendent à un réseau fort nombreux de MSN
(urbaines et rurales) auprès desquelles s’approvisionnent des détaillants de diverses
tailles, y compris ceux qui vendent le riz en très petites quantités (marmites ou tasses)
aux consommateurs116.
Le circuit du riz importé se distingue très nettement de ceux des produits locaux dans la
mesure où il est plus fortement concentré (notamment au niveau des importateurs et à
celui des grands grossistes). La marge commerciale des MSN dans ce circuit est de 10 %
(contre 30-50 % pour les détaillantes).
La participation des Madan Sara – au sens de commerçantes itinérantes – à la
commercialisation du riz importé relève évidemment d’une logique de survie. Celle-ci
se traduit par des comportements qui semblent avantageux à court terme pour les MSN
mais peuvent se révéler dommageables à moyen terme pour la production nationale.
Schwartz (2012) rapporte que des MSLR obtiennent un crédit-fournisseur des MSU,
revendent les sacs de riz à un prix inférieur au prix d’achat de manière à investir les
liquidités obtenues dans le commerce plus lucratif (les marges commerciales étant plus
élevées) de produits vivriers pour ensuite honorer leur dette auprès de leur fournisseur
initial. Il s’agit, in fine de subventionner les producteurs de riz importé. Encore faut-il
savoir jusqu`à quel point cette pratique est répandue…
114
Rodriguez, Castañeda, Lundy. 2010.
115
Damais. 2005b.
116
Fintrac. 2013, CJ Consultants. 2012.
Fintrac (2013) présente des informations contradictoires sur la présence des MSN dans la commercialisation du riz importé. D’un
côté, les MSN sont citées mais de l’autre elles sont absentes de la représentation du circuit de commercialisation du riz importé où
les MSN sont absentes.
60
Des jardins aux marchés
Le risque majeur encouru par les MSN engagées dans la commercialisation du riz
importé tient au fait que le prix de départ est fixé par le marché international. Il y a
donc une vulnérabilité aux chocs externes qui, articulée à la structure oligopolistique en
amont (un très petit nombre d’importateurs), est dommageable pour les consommateurs
mais peut l’être aussi pour certaines MSN qui n’ont pas accès au crédit-fournisseur et
doivent trouver les ressources financières pour investir en cas de hausse des prix.
Des Madan Sara dans l’exportation de produits
agricoles/alimentaires vers la République Dominicaine
Neptune Anglade (1986) et Anglade (1990) n’ont pas manqué de souligner que si les
femmes haïtiennes étaient bien présentes dans la commercialisation des vivres destinés
à la consommation locale, elles étaient de fait exclues des circuits de distribution des
denrées d’exportation. Cette remarque visait à souligner la place de second rang des
femmes dans l’économie: leur participation se faisait sur les circuits de commercialisation
les moins rémunérateurs117.
Des études relativement récentes indiquent la présence de Madan Sara dans plusieurs
circuits d’exportation informelle de produits agricoles locaux vers la République
Dominicaine. C’est le cas notamment pour le café, à partir du Plateau Central118 ou
du giraumon119. CJ-Consultants (2012) identifie un circuit « Sara Locale » - « Sara
dominicaine » pour plusieurs produits comme le pois congo, le maïs en grain, la pomme
de terre… dans les zones frontalières. Il faut aussi noter la vente aux exportateurs
travaillant sur les marchés de Nassau ou des Îles Turques de la banane du Nord-Ouest.
Fintrac (2013) signale par ailleurs la ré-exportation du riz et du maïs en grain importés
et achetés dans le Nord et le Nord-Est vers des acheteurs dominicains, notamment à
Ouanaminthe120. Les Madan Sara engagées dans ce commerce achètent les produits en
gourdes et les revendent en pesos dominicains. ■
Source: Elaboration de l’auteure. Damais.2005b.,. Arias, Carneus.2010. , Schwartz.2013. Fintrac.2013.,
Neptune Anglade.1986. , Anglade. 1990., Bellande. 2005., Bellande, Damais, Duret. 2008.,
CJ-Consultants.2012.
3.2. STRUCTURES DE MARCHÉ ET FORMATION DES PRIX
3.2.1. Producteurs et Madan Sara Nationales
Quant au fonctionnement des marchés sur lesquels interviennent les MSN, si la plupart des
études donnent des indications sur les marges respectives des divers acteurs des circuits,
peu informent sur la structure des marchés et les mécanismes de formation des prix.
Ceci étant, on peut considérer, à grands traits, que :
• Les marchés MSLR/Producteurs tendraient vers la structure des oligopsones,
avec un nombre restreint d’acheteurs et un grand nombre de vendeurs. Les MSLR
seraient donc, a priori, en position de price-maker vis-à-vis des producteurs
117
En réalité, il aurait fallu une analyse plus fine pour mesurer la valeur réelle de la commercialisation des vivres en regard de celle des
denrées d’exportation, et appréhender les changements qui se sont produits dans la fixation des prix des produits vivriers suite à
l’augmentation de la demande urbaine (notamment depuis les années 70) avec une amélioration des prix aux producteurs pour les
produits vivriers (Montas 2002) et le recul de certaines denrées d’exportation comme le café.
118
Bellande, Damais, Duret. 2008.
119
CJ-Consultants. 2012.
120
Ibid.
61
Des marchés aux politiques publiques
individuels, notamment pour les produits périssables121. Pour ces produits, les
acheteurs font des prêts monétaires aux producteurs avec pour contrepartie une
partie ou la totalité de la récolte (achat de la récolte sur pied). Cette formule
permet d’obtenir les produits sans délai pour leur commercialisation, afin de
saisir le moment où les prix sont élevés et réduire les risques de pertes liées à la
périssabilité122.
• Pour les produits non périssables, le producteur aurait davantage de pouvoir de
négociation face à l’acheteur et il est alors possible que la MSN de 1er niveau
accepte de payer un prix unitaire qui lui garantisse l’achat des produits en période
de rareté.
• Il existe toutefois, de la part des MSN, des traitements différenciés des producteurs
selon leur taille. Pierre, Paul et Pierre (2002) indiquent en effet que les MSN
réservent aux grands producteurs les informations sur les prix en vigueur sur les
marchés123.
• Les MSU sont elles-mêmes des price-setters vis-à-vis des MSLR dont elles
regroupent les marchandises d’une part, et des revendeurs et détaillants qui
constituent leur clientèle immédiate d’autre part. De même que les propriétaires
de dépôts établis en ville, les MSU gèrent des réseaux d’information qui vont
jusqu’aux marchés primaires ou marchés ruraux et aux zones de production124.
3.2.2. Marchés ruraux et urbains
Les marchés où opèrent les MSU comme acheteurs sont cloisonnés: il y a des barrières à
l’entrée (au sens de non-coopération) si les nouvelles venues ne disposent pas du capital
social nécessaire125. Les collusions entre les MSU avant les achats auprès des MSLR
permettent de fixer un prix plafond.
Quant aux marchés de gros de Port-au-Prince, un prix plancher à l’entrée est fixé par collusion
entre les MSU après évaluation des risques et de l’impact des risques réalisés (une panne
par exemple). Les MSU font ensuite varier le prix individuellement, en tenant compte entre
autres des relations qu’elles entretiennent avec certaines de leurs clientes. Évidemment, la
mise en présence de plusieurs circuits régionaux spécialisés dans les mêmes produits – et
donc l’ampleur des arrivages sur les marchés urbains – participe aussi de la formation des
prix. C’est leur regroupement qui donne une idée finale de l’offre disponible sur un marché
donné à l’instant t.
Ceci étant, il y a des marchés spécifiques qui fonctionnent comme des marchés de référence.
C’est notamment le cas pour le marché de la Croix-des-Bossales dans la mesure où les prix
observés sont fortement corrélés, selon Fews Net (2007), aux prix en vigueur sur ce marché.
Alors que les négociations sur les produits périssables sont généralement rapides, des
comportements spéculatifs sont observés dans le cas des produits non périssables comme
le riz, tant du côté des MSN de grande taille en termes de capital que de celui des grands
121
Une étude approfondie des structures de marché et du fonctionnement des marchés (prix et quantités) demeure nécessaire, avec
une évaluation du nombre de MSLR et de MSU.
122
Les risques associés à une telle démarche sont évidemment la perte de la récolte et l’impossibilité subséquente d’entrer sur le
marché d’une part, un excès d’offre d’autre part.
123
L’ampleur des asymétries d’information entre les MS et les producteurs a dû se réduire avec la diffusion des téléphones portables.
L’atomisation des producteurs reste cependant un obstacle majeur à l’obtention de prix plus rémunérateurs.
124
Fintrac. 2013.
125
Damais. 2006.
62
Des jardins aux marchés
commerçants également propriétaires d’usines et de dépôts. Les produits sont achetés
au plus fort de la récolte, donc au prix le plus faible, pour être ensuite revendus au prix
fort dans les périodes de rareté saisonnière Il semblerait que la spéculation n’induise pas
de distorsions majeures sur les prix126. Elle ne permet pas moins la réalisation de marges
importantes, sachant que les prix peuvent varier du simple au double entre le moment de la
récolte et les périodes de rareté.
3.2.3. Financement: sphère domestique,
finance informelle et micro-finance
Les données sur le financement des MSN dans les études disponibles et déjà datées
(2000-2006) sont pour le moins lacunaires. Il en ressort, pour l’essentiel, que les niveaux
d’investissement initial dans le commerce sont plutôt « faibles », en particulier pour les
MSLR ou MS de 1er niveau. De plus, il semblerait que les MSN éviteraient de se financer
auprès des usuriers traditionnels (« ponya ») en raison du coût des emprunts en regard de
leurs marges127.
Sam (2012) signale, sur un petit échantillon de 163 MSLR de Kenscoff, que le capital initial
est, dans la majorité des cas, emprunté. Il semble que les MSLR préfèrent mobiliser les
crédits, d’abord auprès de leurs ami(e)s (34 %), de leur conjoint (26 %), puis auprès des IMF,
Fonkoze étant en première ligne (18 %), suivi d’autres IMF/banques (11 %).
A priori, les MSN ont davantage accès, aujourd’hui, au financement hors famille et hors
réseaux de proximité. En effet, elles en obtiennent des IMF, mais il reste à évaluer combien
d’entre elles en bénéficient sur l’ensemble du secteur de la microfinance formelle (des
coopératives aux filiales des groupes bancaires) dont l’expansion est remarquable128. Il
reste aussi à estimer le volume de prêts auxquels ont accès les MSN en fonction de leur taille
ou échelle d’activité et analyser également leurs trajectoires ou leur historique de prêts dans
les IMF. Car, s’il est vrai que la majorité des emprunteurs des IMF sont des femmes (sans
que l’on sache exactement à quelle activité, ou plus précisément à quel type de commerce
elles s’adonnent), la proportion du volume de prêts qui leur est destiné est inférieure à leur
poids dans la population des emprunteurs129.
3.3. RISQUES, CONTRAINTES ET GESTION DES RISQUES
3.3.1. Risques et contraintes dans la production
Deux grandes catégories de risques sont à considérer : (i) ceux de la production agricole
qui sont transmis aux circuits de commercialisation et (ii) les risques propres à la
commercialisation.
Dans la première catégorie, viennent participer de la configuration des relations entre
producteurs et commerçants, la très forte atomisation de l’offre, la forte saisonnalité en
raison d’une technicité encore limitée (faible maîtrise de l’eau par exemple) qui entraîne la
dépendance vis-à-vis des données climatiques et de faibles rendements, la périssabilité de
126
Fintrac. 2013.
127
Schwartz 2013.
Pour le riz importé, Fintrac (2010) rapporte que les grossistes de premier niveau, qui achètent auprès des importateurs directs,
pratiquent le crédit-fournisseur au bénéfice des MSN.
128
François. 2011.
129
François. 2011.
63
Des marchés aux politiques publiques
certains produits et l’absence quasi-totale d’infrastructures de stockage et de conservation130
et enfin l’exposition croissante depuis une dizaine d’années environ aux cataclysmes naturels.
Ainsi,
• la saisonnalité et les problèmes de stockage ne permettent pas un étalement
optimal de la commercialisation;
• la périssabilité des produits induit des pertes plus ou moins importantes en cas
d’écoulement lent des produits;
• le retour sur avances faites au producteur sous la forme d’achat de la récolte sur
pied est soumis aux aléas climatiques et à la quantité/qualité de la récolte effective.
La destruction des récoltes dues aux cataclysmes naturels privent les MSN de
produits à revendre. L’une des stratégies de réponse à l’impact des désastres
consiste en l’achat et la revente de produits dominicains trouvés sur les marchés
transfrontaliers131. Ces produits sont transportés des Pedernales vers la ville de
Marigot par bateau puis par camion en direction de Jacmel132;
• dans le cas spécifique du riz local, les pertes post-récoltes – importantes puisque
le taux de rendement à l’usinage se situe entre 60 % et 72 % seulement selon CJ
Consultants (2013) – induisent un manque à gagner de taille pour les usines de
traitement du riz et les Madan Sara qui y ont recours.
3.3.2. Risques et contraintes dans la commercialisation
Les risques dans les circuits de commercialisation viennent se greffer sur ceux de la
production. La dégradation des infrastructures de transport à travers le pays et des véhicules
a pour conséquence des retards par rapport à la tenue des marchés, d’où la diminution
de la qualité des produits, des pertes en produits plus ou moins importantes133 et la perte
subséquente de revenus hebdomadaires134. Ceci peut avoir des conséquences sur les revenus
des producteurs lorsque ceux-ci ont affaire aux MSLR qui ne peuvent les payer au comptant
en raison d’un fonds de roulement limité135.
En outre, un risque majeur sur les circuits de commercialisation est celui induit par les
fluctuations de prix. En l’absence d’infrastructures de stockage et de conservation, les prix
sont marqués par les saisonnalités, et donc par les pics et les creux de disponibilité des
produits. Lorsque les prix augmentent, les MSN, notamment celles de second niveau voient
leur marge de manœuvre restreinte ou peuvent se retrouver, dans le pire des cas, dans
l’impossibilité d’investir dans un nouveau cycle.
L’insécurité croissante tant à Port-au-Prince que dans les provinces et le racket sur
les marchés de gros mettent en péril les entreprises des MSN136. Les MSN sont en effet
exposées aux vols dans les marchés publics où la plupart d’entre elles résident, le temps de
130
Les pertes de la production récoltée qui en découlent constituent un manque à gagner pour les producteurs et les commerçantes
qui disposent d’un volume réduit à écouler.
131
Fintrac. 2013.
132
Ibid.
133
Sam. 2012.
134
Dans le cas du riz local, les risques de mévente lié à une qualité insuffisante du produit assumés par les MSN de 1er niveau (MSLR)
trouvent leur origine non seulement dans le manque d’investissement au niveau des producteurs mais aussi au niveau des
opérateurs de moulins chargés du décorticage du riz (Socodevi, s.d.).
135
CJ Consultants. 2012a.
136
Damais. 2005a., Pienaar, Sacks. 2010.
64
Des jardins aux marchés
la commercialisation, sans installation préposée à cet effet. Elles sont égalements exposées
dans les transports137.
Hormis les risques sus-mentionnés, des obstacles importants viennent limiter les capacités
des MSN, en particulier des MSLR. L’un des plus grands obstacles est le faible niveau du
fonds de roulement des MSLR, d’où l’incapacité de stocker et la nécessité de multiplier les
voyages sous la contrainte de temps réellement disponible; ce qui revient à réduire l’horizon
temporel des ventes (à la semaine par exemple).
3.3.3. De la gestion des risques et des contraintes
Plusieurs mécanismes de protection contre les risques ont pu être observés, qu’il s’agisse
d’une protection ex ante ou d’une réponse aux chocs provoqués par les risques réalisés,
L’usage courant d’unités de mesure modulables à l’achat et à la vente138 permet de faire face
aux fluctuations de prix.
Se prémunir des pertes potentielles ou compenser les pertes effectives, y compris celles liées à
l’insécurité139, induit des comportements de marge des MSN disposant d’un pouvoir de marché.
D’où des hausses des prix au consommateur dans un pays où la pauvreté demeure massive.
Une partie des risques seraient gérés par les relations socio-économiques interpersonnelles
couramment dénommées pratik en Haïti. Il s’agit de relations basées sur le principe de
réciprocité entre les acteurs en présence en vue de stabiliser et de maintenir/fidéliser
les relations marchandes acheteur-vendeur. L’octroi de crédit et des concessions sur les
quantités structurent les relations de pratik. Ainsi Mintz (1961) estimait que se déroulait
sur les marchés une double concurrence : l’une sur le marché ouvert qui débouche sur un
prix uniforme à l’instant t, et l’autre, dans les coulisses, derrière l’apparente uniformité des
prix, autour des pratik entendues ici comme clients particuliers.
La plupart des études sur la commercialisation des produits agricoles ne mentionnent
quasiment pas les mécanismes de pratik, sauf de manière brève, voire elliptique140, en
soulignent l’absence141, ou n’en relèvent qu’une très faible présence en se référant à des
données d’enquêtes quantitatives142.
Les mécanismes de pratik ne sont pas spontanément révélés d’autant qu’il s’agit de tirer avantage de
l’asymétrie d’information (en regard des concurrents) et que les concessions aux différentes pratik
ne sont pas nécessairement identiques, d’une pratik à l’autre, de par leur nature ou leur portée.
Il semble par ailleurs qu’il y a des différences régionales ou selon les produits. Bien plus,
l’augmentation vraisemblable du nombre des MSN et la multiplication excessive, s’il en est,
du nombre de détaillantes ont sans doute conduit à une dilution de ces mécanismes143. Ce,
d’autant que l’élargissement du maillon des détaillantes allonge les cycles de rotation de
l’argent (puisque les produits s’écoulent plus lentement).
137
Pienaar, Sacks. 2010.
138
Pierre, Paul, Pierre. 2002.
139
Damais. 2005 a.
140
Jaffe. 1989.
141
Murray, Alvarez. 1975, Sam. 2013.
142
Pierre, Paul, Pierre. 2002.
143
Ils seraient non seulement moins fréquents mais encore plus flexibles, notamment en période de rareté. Sam (2012) rapporte par
exemple que, suite au cyclone Sandy, des MSLR n’ont pu se procurer des produits auprès des producteurs avec lesquels elles avaient
des liens particuliers, ceux-ci ayant vendu leur production à d’autres MSLR considérées elles aussi comme des kliyan (clients).
65
Des marchés aux politiques publiques
Enfin, les pertes enregistrées en raison de catastrophes individuelles (liées au transport) ou
de désastres naturels, peuvent être décisives pour la survie de l’entreprise ou sa croissance.
Ainsi Fonkoze et Mercy Corps ont mis en place un programme d’assurance pour les microentreprises afin de leur permettre de rebondir après un désastre.
3.4. RATIONALITÉS DES MADAN SARA NATIONALES
3.4.1. Des hétérogénéités à géométrie variable
Le classement des MSN en deux niveaux (MSLR, MSU) ne renseigne pas sur les échelles
d’activité, les niveaux de vie et le degré d’autonomie économique des femmes. Il y aurait,
pour chacun des niveaux, des distributions à forme pyramidale, mais avec de plus forts
degrés de concentration sans doute chez les MSU. La démarche de Fonkoze qui propose,
en fonction des observations effectuées sur les emprunteurs, un modèle en escalier allant
de la survie à l’entrepreneuriat est à cet égard doublement utile. Elle l’est d’une part pour le
repérage de la distribution des entreprises de MS selon le niveau du prêt obtenu qui dépend
lui-même des résultats antérieurs de l’entreprise et d’un ensemble d’indicateurs traduisant le
niveau de vie (nombre d’enfants, nombre d’enfants en situation de malnutrition, personnes
en situation d’insécurité alimentaire avec ou sans faim, etc.). Elle l’est, d’autre part, pour
poser la question des trajectoires des MSN, entre stagnation et croissance. Il semble que,
pour celles qui réussissent le moins bien ou demeurent au niveau de la survie, les obligations
familiales en matière de consommation et d’investissement dans les enfants (éducation,
santé) constituent vraisemblablement une contrainte de taille qui limite la capacité d’épargne
de l’entreprise et donc de réinvestissement par autofinancement.
3.4.2. Reports de coût sur l’environnement de l’entreprise
En amont, c’est la question de la structure des entreprises qui est posée. Parmi les reports
de coût sur l’environnement, deux mécanismes sont connus. Le premier consiste à ne pas
payer les places de marché et donc à vendre aux abords des marchés publics144. Le second
consiste à employer, si besoin est, une main-d’œuvre non rémunérée, qu’elle soit familiale ou
recrutée dans les réseaux d’amis. C’est ainsi que le recours à une main-d’œuvre rémunérée
est peu fréquent, en dehors évidemment des porteurs qui assurent la manutention des
marchandises. La mobilisation de la main-d’œuvre gratuite issue de la famille s’impose soit
par manque de ressources soit parce que la MSN/MSLR n’est pas en mesure de travailler
pendant quelques jours145.
3.4.3. Mutualisation des ressources en temps
face aux contraintes hors marché
« Le métier de sara est un métier à temps complet, le temps de travail étant organisé autour
du voyage aller-retour vers le lieu d’achat des produits »146, en fonction des distances, et
du temps d’écoulement des marchandises qui peut varier de un à quatre jours147. Ceci est
une donnée décisive quant à l’organisation des MSN pour mener à bien leur(s) activité(s)
économique(s) – commerce et agriculture par exemple – et opérer la conciliation entre
celle(s)-ci et leurs obligations dans la sphère domestique.
144
Sam. 2012.
145
Ibid.
146
Damais. 2005a.
147
Sam. 2012.
Pour des exemples sur le temps d’écoulement des produits agricoles et le nombre de rotations ou voyages, se reporter à Sam (2012,
2013). Damais (2005b) indique qu’en moyenne, les MSN réalisent une rotation par semaine (soit 2 jours de voyage, 1 jour pour
l’achat des produits et 2 jours pour leur revente) et comptent 2 jours pour les activités ménagères et le repos.
66
Des jardins aux marchés
La contrainte en temps, qui constitue une vraie préoccupation pour les femmes en milieu
rural148, est gérée de plusieurs manières.
Dans l’entreprise elle-même, des MSLR mobilisent une partie de la main-d’œuvre familiale
pour le temps de la vente pendant qu’elles se chargent des déplacements149. Ceci permet
d’augmenter le nombre de rotations (voyages) et donc les quantités achetées dans une
période donnée, à la semaine par exemple. Une autre stratégie consiste à mutualiser les
ressources en temps entre plusieurs MSLR au sein d’un groupe solidaire d’échange de
journées de collecte150, notamment pour l’achat aux producteurs éloignés. L’une des
membres du groupe fournit un fonds de roulement aux autres membres qui se procurent les
produits en fonction des indications données sur le type et la qualité et la même opération
est répétée par rotation des MS détentrices de fonds de roulement jusqu’à extinction des
dettes de « journées », autrement dit jusqu’à ce que chacune des MSLR bénéficie d’une
journée de travail collectif.
Dans la sphère domestique, le travail des enfants et des réseaux familiaux organisés sous
forme de chaînes de prestataires féminines (grand-mère, soeur, tante, etc.) de soins libère le
temps des femmes151 pour qu’elles puissent s’adonner au commerce152.
3.5. ENJEUX ET POLITIQUES PUBLIQUES
3.5.1. Moderniser les filières
Pour renforcer l’autonomie économique des femmes engagées dans la commercialisation
des produits agricoles, agir à l’échelle de la filière est essentiel en raison du rôle charnière
que jouent les MSN, entre complémentarités et conflits avec les producteurs. L’accès au
microcrédit a certainement permis à nombre de MSN de se renforcer, de croître et de
diversifier leur panier de produits. Mais ces réussites individuelles, remarquables s’il en est,
se produisent dans un contexte marqué par d’importants problèmes structurels évoqués ici
et amplement analysés ailleurs153. L’un d’entre eux est l’insécurité alimentaire répandue. Si la
sécurité alimentaire peut être assurée en partie et en partie seulement par les importations,
et de manière ponctuelle, en cas d’urgence, par l’aide alimentaire, il est essentiel de renforcer
les capacités de production locales154.
Le choix des filières prioritaires se fera en fonction de l’évaluation de la demande
effective et de la demande potentielle des produits agricoles locaux tant sur le
marché interne (où se conjuguent les effets de la croissance démographique et de
’augmentation des transferts des émigrés155) que sur les marchés d’exportation (la
République Dominicaine et la diaspora haïtienne). Ce, en évaluant évidemment la
concurrence des produits importés similaires et les capacités à y faire face.
148
Pienaar, Sacks. 2012.
149
Sam. 2012.
150
Pierre, Paul, Pierre. 2002.
151
Schwartz. 2000.
152
Lamaute-Brisson. 2010, Sam. 2012.
153
BID, MARNDR. 2005, CJ Consultants. 2012b, CJ Consultants. 2013.
154
Il faut en effet rappeler qu’une partie du revenu tiré de la vente des produits agricoles locaux est consacré, par les ménages
correspondants, à l’achat d’autres produits alimentaires importés (le riz notamment).
155
Encore faudrait-il s’interroger sur (i) le rôle réel des transferts dans la formation de la demande : viennent-ils seulement compenser
des revenus « perdus » (par la baisse de rendements ou faute de production) ou les surcompenser ? (ii) les inégalités de revenus
parmi ceux qui reçoivent les transferts. Jusqu’au début des années 2000, la distribution des transferts était biaisée vers les moins
pauvres ou les non-pauvres, mais la croissance même des transferts laisse supposer que davantage de ménages en reçoivent
aujourd’hui qu’en 2001 (où 30 % des ménages en étaient bénéficiaires selon l’ECVH 2001).
67
Des marchés aux politiques publiques
3.5.2. Cultivateurs/cultivatrices et Madan Sara: modifier les
articulations filière par filière
Un autre enjeu tient à la question des articulations entre producteurs et MSN. Pour l’heure,
les petits producteurs sont (a priori) en position de price-takers vis-à-vis des MSN. Or, l’une
des incitations à la modernisation est précisément celle d’obtenir des prix plus rémunérateurs
pour l’investissement en travail, équipements et intrants. En d’autres termes, les producteurs
doivent parvenir à augmenter leur pouvoir de négociation vis-à-vis des intermédiaires,
en agissant simultanément et de manière articulée sur deux fronts: (i) rompre la logique
d’atomisation économique par l’organisation, (ii) installer et gérer des infrastructures
communes de stockage et de conservation des produits. Ceci leur permettrait donc d’étaler
leurs revenus sur l’année et de réduire ainsi la contrainte de liquidité qui les oblige à vendre
à vil prix ou à se décapitaliser. Dans la mesure où les cultivatrices sont traditionnellement
responsables de la récolte156, l’enjeu est de réinventer leurs fonctions par des mécanismes qui
garantissent leur participation autonome à l’investissement et à la gestion des infrastructures
de stockage et des stocks.
Ce que les MSN, plus précisément les MSLR, perdront en pouvoir de marché vis-à-vis des
producteurs, et donc en revenus, elles devront le gagner en tablant sur l’augmentation des
volumes, à la condition bien sûr que des gains de productivité soient réalisés en amont en
sus de la réduction des pertes post-récolte.
3.5.3. Augmenter la production
L’augmentation des rendements suppose la levée des barrières au financement de
l’agriculture. François (2011) souligne que le financement du secteur formel de la
microfinance ne répond guère aux besoins des producteurs agricoles, et plusieurs études
font état du manque de financement. Au point que certaines commerçantes, bénéficiaires
de prêts des IMF en allouent une partie à la production au lieu d’en investir l’intégralité
dans leur commerce. Ceci participe de l’exclusion historique des producteurs agricoles des
circuits de financement, hormis quelques initiatives qui ont périclité pour la plupart, faute
de politiques visant à réduire ou reconfigurer les contraintes et les risques de la production
agricole157.
Des innovations sont également requises pour améliorer la productivité. L’appui technique
est ici essentiel. Une attention particulière doit être portée, ici encore, aux cultivatrices, qu’il
s’agisse des conjointes des chefs d’exploitation ou des cheffes d’exploitation, en levant ou en
contournant les contraintes qui pèsent sur le temps des femmes. De plus, le recrutement
de femmes pour effectuer les formations ou fournir l’encadrement aux femmes devrait être
envisagé. Leur présence pourrait attirer davantage de femmes, les formatrices/responsables
de services d’extension pouvant en outre être perçues comme des modèles incitatifs. A
condition bien sûr d’appuyer les productrices au plus près de leurs compétences et de leurs
préoccupations.
156
Schwartz. 2000.
157
Mais il faut mentionner que le groupe financier Unibank a initié en 2012 un programme de prêts à l’agriculture et comptait dès la
première année 5000 clients. D’autres institutions financières ont suivi cet exemple.
68
Des jardins aux marchés
3.5.4. Renforcer la fonction de commercialisation
et investir dans le transport
Plusieurs problèmes sont évoqués par les MSN : des conditions de travail – de déplacement
en particulier – pénibles158, la perte de produits durant le transport159, les difficultés d’accès
au crédit ainsi que l’absence ou le manque de capacités de stockage qui détermine les limites
de l’activité.
Le renforcement de la fonction de commercialisation passe par un meilleur accès au
financement160, mais aussi et surtout par l’investissement dans les équipements ou dans
les services de transport. Il s’agit évidemment d’une question épineuse. L’investissement
en véhicules est risqué en raison des infrastructures de mauvaise qualité et dégradées par
manque d’entretien et exposition croissante aux désastres (inondations). S’il s’agit de services
de transport spécialisés pour les produits agricoles, les volumes doivent être importants
pour rentabiliser un tel investissement. Pour autant, il convient d’examiner la faisabilité
de l’investissement groupé des MSN dans des services de transport plus adéquats puisque
spécialisés dans le transport de produits agricoles, et plus sécuritaires.
3.5.5. Diversifier: adjoindre ou renforcer le maillon agroalimentaire
Les activités de transformation agro-alimentaire sont quasiment inexistantes ou effectuées
à petite échelle, de sorte que les circuits de commercialisation incluant un maillon de
transformation sont rares et que les segments connus sont de petite taille, sauf sans doute
dans les cas du café et du riz. Un double enjeu se dessine donc:
• créer de la valeur ajoutée supplémentaire et des emplois par l’adjonction d’un
maillon agro-industriel pour certains produits;
• renforcer et moderniser les maillons agro-industriels existants dans les filières
porteuses, en se référant entre autres à l’analyse des potentialités économiques
mises en évidence pour les « produits typiques » du pays identifiés par le Ministère
du Commerce et de l’Industrie (MCI) et le PNUD161.
Quant à la modernisation des maillons existants, le modèle proposé par le MCI pourrait être
développé sur la base d’une participation des entreprises agro-industrielles actuellement
inefficientes ou à la recherche d’une plus grande efficience et des coopératives ou des réseaux
de coopératives engagés dans les activités de transformation (avec ou sans spécialisation
dans la production agricole et la commercialisation). Dans cas du riz local, CJ Consultants
(2013) propose la constitution d’un actionnariat pour l’investissement avec les propriétaires
de moulins, les organisations, des MSLR et d’autres investisseurs.
Une proposition pour la création de maillons de transformation supplémentaires est à
l’ordre du jour au MCI et il convient de l’examiner pour identifier les options possibles pour
les MSN, en particulier les MSLR (voir encadré 4).
158
Sam. 2012.
159
Sam. 2012, Damais. 2005b, etc.
160
Non sans considérer les contraintes subies par les MSN dans la gestion des obligations familiales.
161
MCI, PNUD. 2014
69
Des marchés aux politiques publiques
Encadré 4 : Micro-parcs agro-industriels, genre et
Madan Sara Nationales
Dans l’objectif de réduire les pertes post-récolte et de moderniser les filières agricoles,
le MCI envisage de mettre en place des micro-parcs dans différentes points du pays
(Saint-Raphaël, Artibonite, Sud, Môle Saint-Nicolas, Nord-Ouest) et ceci pour les
filières suivantes : légumes, riz, légumineuses, fruits, notamment les agrumes, sel et
pêche, volailles et œufs.
Le micro-parc industriel est conçu comme « une structure munie d’équipements,
d’expertise technique et de capacité de gestion qui permet de mutualiser des services
ou du capital fixe dont les coûts d’acquisition seraient prohibitifs pour l’entrepreneur
individuel. La mutualisation permet ainsi de réduire les coûts d’exploitation de chaque
entrepreneur ou de lui donner accès à des équipements qui augmentent la productivité,
la qualité des produits et l’accès à des marchés plus importants ». En principe, le
micro-parc doit être approvisionné par des Centres de collecte et de Tri (CCT) et il est
également chargé de trouver les débouchés pour la production et de la commercialiser
à travers des Centres de Distribution et de Commercialisation (CDC). Cette tâche
est particulièrement ardue puisqu’il s’agira d’affronter la concurrence des produits
agricoles/alimentaires importés.
Outre les objectifs affichés, l’intérêt du modèle tient au double rôle qui est proposé aux
producteurs agricoles : celui de fournisseur des micro-parcs et celui d’actionnaire de la
société anonyme mixte propriétaire du micro-parc (ceci suppose que les producteurs
soient rassemblés en une structure juridique précise comme une société anonyme,
mais il faudra sans doute considérer l’option des coopératives mieux connue et peutêtre plus adaptée dans un premier temps). Autrement dit, le producteur cumulerait les
revenus de la production et de la transformation.
Le modèle proposé repose donc sur l’idée de supprimer les intermédiaires traditionnels
de la commercialisation en encourageant une relation directe entre le (petit) producteur
et la structure de traitement, puis entre le micro-parc et ses débouchés. Deux options
sont ouvertes.
Dans la première, le modèle est retenu et mis en place tel quel, avec les risques
d’éviction ou de relégation sur les segments les moins rémunérateurs pour les MSN, et
en particulier les MSLR dont le niveau est, en moyenne, vraisemblablement bien plus
faible que celui des MSU. Cette première option est aveugle au genre, d’autant qu’il
n’y a aucune considération sur les mécanismes à mettre en place pour permettre aux
femmes productrices, en couple ou non, de saisir les opportunités du modèle tel que
décrit.
Dans la seconde option, le modèle est ouvert aux MSLR. L’ouverture peut être
envisagée par un double mécanisme. D’une part, l’approvisionnement des CCT peut
être assuré par les MSLR, puisque de toute façon l’atomisation et la dispersion spatiale
des producteurs de même que l’absence d’infrastructures adéquates sont des données
qu’il ne sera pas possible de modifier de manière sensible à court terme. De plus, le
savoir-faire des MSLR dans la collecte des produits peut être mis à profit et renforcé par
des formations. D’autre part, les MSLR pourraient entrer dans la société propriétaire
du micro-parc élargi (espace micro-parc et CCT) à moins de distinguer les CCT des
espaces micro-parcs dans l’arrangement institutionnel.
70
Des jardins aux marchés
L’intégration des MSN a le mérite de poser la question de la participation des divers
acteurs des filières, pris individuellement ou regroupés, en un point nodal de création
de valeur ajoutée. C’est qu’il s’agit aussi de reconnaitre la prise de risques de tous dans
un environnement incertain et instable, quelle que soit la taille, la spécialisation ou le
rapport à l’Etat.
Une telle démarche est inédite à ce jour mais peut être engagée sous plusieurs conditions.
Deux sont déjà retenues par le MCI : la formation d’un actionnariat mixte où l’Etat est
investisseur, et le contrôle de la gestion des micro-parcs par une entreprise spécialisée
dans ce domaine.
Ceci étant, il est important de bien mesurer les enjeux liés à la gouvernance du modèle
institutionnel et d’anticiper les difficultés, en ce qui a trait par exemple aux questions
d’asymétrie d’information entre la firme gestionnaire et la société propriétaire. Ces
questions ne se poseront pas nécessairement dans les mêmes termes pour toutes les
catégories d’investisseurs. Or, la gouvernance, en tant que processus, est meilleure
lorsque l’intérêt des actionnaires est soutenu par une information transparente sur
la gestion, de bonnes passerelles de communication avec le gestionnaire et une vraie
participation aux décisions.
Autrement, la participation serait un investissement strictement financier. Or cette
perspective n’est pas faite, a priori, pour attirer les agents économiques engagés dans
la petite production ou dans la commercialisation traditionnelle. Dans un cas comme
dans l’autre, c’est un vrai changement de rationalité qui est requis…
Par ailleurs, la question des sources de financement de l’investissement doit être
clairement posée de manière à éviter une distribution trop asymétrique du stock
d’actions et de pouvoir de décision entre les différentes catégories d’investisseurs. ■
Source: Elaboration de l’auteure sur la base des Termes de Référence publiés sur les Micro-Parcs par le
Ministère de Commerce et de l’Industrie (MCI).
Version consultée : http://www.mci.gouv.ht/services/microparcs/application/ami.pdf
3.5.6. Promouvoir l’organisation des MSN
Compte tenu des changements proposés pour l’articulation entre producteurs et MSN d’une
part, de l’ampleur des investissements à consentir d’autre part pour la gestion de volumes
plus importants et pour la diversification vers l’agro-industrie d’autre part, il convient de
promouvoir l’organisation collective des MSN.
La mise en commun des acteurs et des moyens permettrait de réaliser des économies
d’échelle, d’internaliser certains coûts de transaction, d’accéder au crédit et aux services
d’appui à la commercialisation. Elle permettrait en outre une meilleure couverture des
risques par la mutualisation des mécanismes d’assurance et favoriserait la formalisation
progressive. Dans la perspective d’une participation dans les micro-parcs, le regroupement
donnerait également plus de poids en termes financiers et institutionnels aux MSN.
La formule institutionnelle à retenir devra faire l’objet de débats. La coopérative est la plus
connue et la plus courante. Reste qu’il faudra sans doute innover, en regard de la préférence
marquée pour l’entreprise individuelle.
71
Des marchés aux politiques publiques
72
Des importations par itinerance
CHAPITRE 4
4.
Photo à Venir
DES IMPORTATIONS PAR ITINÉRANCE
4.1. LES MADAN SARA INTERNATIONALES DANS
L’ÉCONOMIE HAÏTIENNE
4.1.1. Une large gamme de produits
Traditionnellement, les MSI se sont longtemps spécialisées dans les vêtements et
chaussures, produits cosmétiques, parfums et bijoux, fournitures scolaires, etc. Aujourd’hui,
et en particulier depuis la double libéralisation en 1986-1987 du commerce extérieur,
elles importent produits alimentaires (principalement en provenance de la République
Dominicaine), articles de maison et ustensiles ménagers, appareils électriques et
électroniques, pièces détachées pour véhicules, bicyclettes et motocyclettes, matériaux de
construction, etc...
Autrement dit, les MSI répondent aux besoins des consommateurs haïtiens – qu’elles ont
contribué à façonner – en important des biens correspondant principalement aux fonctions
de consommation suivantes : (i) alimentation (ii) habillement, chaussures, (iii) éducation,
(iv) équipement et entretien du logement ainsi qu`à l’investissement dans le logement
(matériaux de construction) et l’achat et l’entretien de biens durables.
4.1.2. Du bassin caraïbe à l’Asie
L’espace géographique des MSI est d’abord régional: c’est le bassin caribéen (République
Dominicaine, Curaçao, Antilles françaises, incluant Panamá - la Zone franche de Colón
(ZFC) - les Etats-Unis (Miami notamment). Mais, depuis quelques années, de plus en
plus de MSI haïtiennes se rendent en Chine populaire, tout comme d’ailleurs les Informal
Commercial Importers jamaïcain(e)s162 en vue de saisir des avantages non négligeables.
En contournant les commerces de Panama importateurs de produits en provenance de la
162
Reynolds. 2009.
73
Des marchés aux politiques publiques
Chine, les MSI s’approvisionnent quasiment « à la source »163. De ce fait, il leur est possible
d’augmenter leurs marges d’autant que le prix d’achat est très bas164. On en retrouve aussi qui
s’approvisionnent au Vietnam ou en Inde.
L’impulsion du déplacement vers la Chine serait venue, selon les déclarations recueillies, de
l’Etat haïtien (Ministère du Commerce et de l’Industrie) qui a facilité, entre 2007 et 2008,
l’accès de certaines MSI aux informations relatives aux opportunités d’affaires avec la Chine.
Par ailleurs, certains témoignages indiquent que des agents chinois se rendent en Haïti pour
démarcher de nouveaux clients.
L’expansion, elle, est liée au partage d’informations entre MSI sur les intermédiaires installés
en Chine qui facilitent l’accès aux grands centres commerciaux ou aux grands hangars dans
plusieurs villes comme Pékin ou Canton (Guangzhou). Bien entendu, les barrières à l’entrée
financières sont bien là : l’investissement à consentir est bien plus important que pour les
achats à Panama. Ce qui est déterminant c’est le capital, et donc dans une large mesure,
la capacité à mobiliser des crédits. La stratégie de groupage des importations permet de
contourner cette difficulté.
En tout cas, surgissent de nouvelles modalités d’importation par rapport à la Chine
mais aussi à Panama qui s’écartent de la définition traditionnelle de la MSI comme un(e)
importateur(rice)itinérant (e). En effet, les commandes par l’intermédiaire d’un broker qui
fait le déplacement ainsi que les commandes par correspondance (email) viennent modifier
le mode de fonctionnement des entreprises, surtout après une très longue et sérieuse
pratique des fournisseurs.
Le déplacement vers la Chine semble avoir un impact non négligeable sur les importations
haïtiennes en provenance de Panama et plus particulièrement de la ZFC qui est le principal
lieu d’approvisionnement des MSI. En effet, si l’on approche ces importations par les donnéesmiroir des exportations de la ZFC vers Haïti165, l’on observe très clairement une diminution
en valeur et en volume de celles-ci. La valeur estimée 2011 des exportations ZFC-Haïti
s’élève à 118,043 millions de Balboas contre 129,886 millions de Balboas en 2006. Mais la
diminution des quantités exportées est encore plus drastique : le volume exporté en 2011
(15,414 tonnes métriques) ne représente que 67% de celui exporté en 2006 (22,995 Tm).
4.1.3. De l’importation à la ré-exportation
Les MSI revendent les marchandises importées selon plusieurs modalités: la vente à partir
de leur domicile (dans ou à proximité du domicile), la vente sur les marchés aux semigrossistes ou petits et moyens revendeurs qui essaiment les villes et les zones rurales, la vente
aux boutiques ou shops, la vente au domicile des clients ou sur leur lieu de travail, la vente
en boutique ou shops appartenant aux MSI. La vente dans les grands marchés publics est le
fait des MSI de (très) grande taille (en termes d’achats et de chiffre d’affaires) qui possèdent
ou louent des dépôts soit dans les marchés eux-mêmes soit à proximité de ceux-ci.
163
Elles effectuent leurs achats en recourant aux services des intermédiaires en Chine qui leur donnent accès aux centres
commerciaux. Certaines d’entre elles vont jusqu’à affirmer que les importateurs haïtiens formels ont un avantage sur elles puisqu’ils
s’approvisionnent directement auprès des producteurs.
164
Les Madan Sara Internationales (MSI) indiquent que le prix à l’importation en Chine est si bas (produits très bon marché) qu’il
autorise l’absorption des charges élevées, plus élevées que celles à supporter pour Panamá ou Curaçao (Ajlani. 2012.) et l’obtention
de marges conséquentes, rognées toutefois par la taxation jugée si lourde qu’elle oblige à la répercuter sur la clientèle (revendeurs
et consommateurs).
165
International Trade Center. 2015. International trade statistics for business development.
http://www.trademap.org/Index.aspx
74
Des importations par itinérance
La clientèle de semi-grossistes ou revendeurs compte des exportateurs de fait, qui achètent
les marchandises pour les revendre dans d’autre pays comme Cuba ou la République
Dominicaine166.
4.1.4. De la pyramide des MSI aux circuits de commercialisation
On peut faire l’hypothèse d’une distribution pyramidale des MSI en fonction de leur chiffre
d’affaires avec une base très large, une frange moyenne relativement étendue et au sommet
rétréci. La base est large en raison de la rareté d’opportunités d’emplois et par conséquent
d’un renouvellement non négligeable des nouveaux entrants, souvent appuyés par des
MSI déjà à l’œuvre sur les marchés. C’est précisément cet appui qui permet aux nouveaux/
nouvelles venu(e)s d’accéder aux informations de base pour se lancer dans l’activité. La base
de la pyramide serait constituée par les MSI de petite taille, important en majorité de la
République Dominicaine. Le ventre de la pyramide regrouperait les MSI se déployant entre
la République Dominicaine, les États-Unis et Panama principalement, avec une minorité
ayant accès à la Chine individuellement ou au moyen de la consolidation des importations
d’un groupe donné de MSI.
Enfin, le sommet est rétréci car la concurrence étant rude, l’existence d’une base financière
relativement importante, l’accès au financement et pour une large part les capacités
personnelles de gestion et de commercialisation sont déterminants pour gravir les
échelons de la pyramide. On retrouve au sommet les MSI de très grande taille ou limena167
, pouvant opérer sur l’un ou l’autre des pays déjà cités, avec la capacité de mobiliser les fonds
pour des importations individuelles en provenance de la Chine.
D’un échelon à l’autre de la pyramide, on trouve différents circuits de commercialisation,
du circuit court qui relie directement les MSI de petite taille aux consommateurs finals
au circuit long où les MSI/limena assument le rôle de grossistes alimentant une chaîne de
revendeurs à compte propre travaillant dans l’Aire Métropolitaine de Port-au-Prince et
dans le reste du pays (villes de province et milieu rural). Les revendeurs de la province
viennent s’approvisionner auprès des MSI établies à Port-au-Prince. Quel que soit leur lieu
de résidence, les revendeurs sont majoritairement des femmes. La proportion d’hommes ne
serait pas négligeable, y compris pour les produits textiles et vêtements (pour hommes et
femmes). Les MSI grossistes desservent une clientèle nombreuse et anonyme, mais nouent
des relations de pratik avec les clients revendeurs de longue durée, sur la base de la confiance
interpersonnelle. Des facilités de paiement sont accordées aux pratik. Les grossistes peuvent
aussi revendre à d’autres MSI à des conditions particulières pour permettre à leurs clientes et
collègues de réaliser une marge. Enfin, certains grossistes vendent aussi aux consommateurs
finals en recourant à des vendeurs payés à la commission (ou salariés déguisés) des deux
sexes qui écoulent les marchandises au jour le jour, par petites quantités.
4.1.5. Informalité(s)
L’ensemble des MSI est hétérogène quant au rapport avec l’Etat. Il y a un continuum de
situations allant des entreprises entièrement informelles, c’est-à-dire non-enregistrées, aux
entreprises enregistrées partiellement ou totalement. En tendance, il y aurait corrélation
entre la taille de l’entreprise en termes de chiffre d’affaires et le degré d’informalité : ce dernier
se réduit à mesure que la taille grandit, compte tenu également des marchés d’importation.
Les procédures associées aux importations venant de la Chine obligent à la plus grande
166
Ajlani. 2012. Entrevues
167
La quête des origines de ce mot s’est avérée infructueuse. En toute hypothèse, ce vocable serait une contraction et une déformation
de l’expression li ap mennen byen qui traduit la réussite, l’obtention d’un niveau de vie plus que décent, la possibilité d’échapper
aux contraintes dues à la pauvreté et à la précarité.
75
Des marchés aux politiques publiques
formalisation. L’instauration récente (2013) de l’obligation de soumettre les importations en
provenance de Panama au contrôle de la Société Générale de Surveillance (SGS), société privée
chargée de la vérification en douane par délégation de l’Etat haïtien, va dans le même sens.
Par-delà le statut des entreprises, c’est le rapport des flux de marchandises au regard de l’Etat
qu’il convient d’examiner. Plusieurs catégories de flux existent. Les flux qui contournent
purement et simplement les postes douaniers (commerce transfrontalier et par les ports de
province). Les flux qui passent par les postes douaniers sans être (totalement) exposés au
regard de l’Etat dès lors que les biens transportés ne sont pas déclarés comme marchandises
(commerce transfrontalier, « suitcase traders »). Les flux qui sont déclarés puis contrôlés par
les services douaniers, et en particulier par la SGS.
La distinction entre entreprises et flux est d’importance. Face aux douanes, les entreprises
les plus petites et les plus informelles ne déclarent pas les biens importés ou font de la sousdéclaration. Mais d’autres ont recours à des intermédiaires formels ou s’associent à des MSI
ayant un certain degré de formalisation pour organiser les importations168. Il y a en effet
groupage des commandes sous le nom d’une MSI formelle et donc tenue de se soumettre à
la vérification puis à la taxation. Dans ce cas de figure, les entreprises informelles intègrent
le paiement des taxes douanières dans leur structure de coût.
En conséquence de ce qui précède la distinction habituelle entre les logiques qui animent le
secteur informel et l’économie souterraine n’est plus aussi tranchée. Les activités souterraines
relèveraient d’une “stratégie du capital pour abaisser les coûts de production et accroître les
profits, propre à des unités de taille moyenne” tandis que dans les unités informelles “c’est
le facteur travail qui est mis à contribution, pour assurer la survie d’unités domestiques
(...), où prédomine l’auto-emploi ”169 . En conséquence, “en termes de flux, on peut penser
que la sous-déclaration due à la fraude fiscale biaise principalement le produit intérieur
brut (PIB), tandis que le non-enregistrement du “secteur informel” introduit des distorsions
sur le volume d’emplois”170 .Pourtant la frange haute des MSI renvoie à l’imbrication de
ces deux logiques et de leurs implications respectives. L’importance des transactions de ces
importateurs dépasse de loin leur poids numérique et soulève le problème de la mesure des
importations comme composante de l’offre globale. Simultanément, la logique de l’autoemploi est bien présente comme on le verra par la suite. De plus, on ne connaît pas les
emplois, directs tout au moins, créés par ces MSI.
Encadré 5 : La mesure des importations des MSI
La mesure des importations effectuées par les MSI est la première approche de leur poids
dans l’économie. De redoutables défis s’y opposent en raison, d’une part, de l’ambiguïté
du statut des MSI par rapport à l’Etat (entre activités jouant sur le continuum informel
– formel dans les limites de la légalité et activités illicites de l’économie souterraine) et
donc de leurs stratégies pour échapper au regard de l’Etat, et, d’autre part, de la propre
faiblesse de l’Etat haïtien à mesurer l’activité économique en général et celle des MSI en
particulier.
Celles-ci devraient, théoriquement, être repérables dans les statistiques des importations
enregistrées par Haïti puisque les entreprises importatrices sont connues de la Direction
Générale des Impôts (via la patente d’importateur et le quitus fiscal). Mais il n’existe pas,
dans les faits, de critères permettant de distinguer les MSI des importateurs formels,
traditionnels ou non, ayant pignon sur rue.
168
C’est ainsi que des clientes des Institutions de microfinance (IMF) ne sont pas en mesure de présenter des factures individuelles à
verser à leur dossier de demande de prêt.
169
Roubaud. 1994 : 84
170
Ibid.
76
Des importations par itinérance
Ceci constitue également la limite centrale au recours à la stratégie alternative des
données-miroir. Ces données, en l’occurrence les statistiques des exportations vers Haïti
de Panamá, de la République Dominicaine, des Etats-Unis, de la Chine et de Curaçao,
devraient en effet être rattachées aux entreprises destinataires des exportations.
Cet obstacle est particulièrement important pour les pays comme la République
Dominicaine, les Etats-Unis ou la Chine auprès desquels les importateurs formels étant
reconnus s’approvisionnent également. Reste à savoir si, dans les cas de Panama et de
Curaçao, l’on peut faire l’hypothèse que les MSI sont les principaux clients respectivement
de la Zone Franche de Colón et de la Zone Franche de Curaçao.
Par ailleurs, il faudrait pouvoir reconstituer au plus près la gamme des produits importés
et commercialisés par les MSI de manière à apprécier leur position dans les importations
classées par catégories de produits. ■
Source : Elaboration de l’auteure.
4.2. MARCHÉS, FORMES ET EFFETS DE LA CONCURRENCE
4.2.1. Complémentarité et concurrence destructrice vis-à-vis de
l’économie formelle
Dans les années quatre-vingt, d’aucuns considéraient qu’il existait des relations entre les
commerces formels d’importation ou non et les MSI, les premiers plaçant par exemple
commande auprès des secondes. Il est probable que ces complémentarités soient moins
fréquentes que par le passé en raison du renouvellement intergénérationnel du côté des
commerces formels et de la concurrence livrée par les MSI.
Les activités de celles-ci se sont en effet étendues (augmentation des volumes et du chiffre
d’affaires) au cours des vingt dernières années au point d’acculer les commerces d’importation
formels spécialisés sur les mêmes types de produits et l’industrie textile tournée vers le
marché local soit à fermer leurs portes faute d’opportunités d’expansion ou pour faillite soit
à se recentrer sur des segments précis de la demande.
Rendue possible pendant longtemps par des structures de coût distinctes (faible coût des
immobilisations, non-paiement ou paiement réduit de taxes et d’impôts) cette concurrence
destructrice a été très largement renforcée, dans le cas des produits textiles et vêtements, par
l’importation en masse de vêtements et chaussures d’occasion (pèpè).
Pour autant, parmi les limena, il s’en trouve qui entretiennent avec des commerces formels,
publiquement connus, des relations de complémentarité puisqu’elles approvisionnent de
manière régulière ou ponctuelle les dits commerces, précisément du fait de leur taille et
donc de leur capacité de concurrence.
Parallèlement, les tentatives plus récentes de certaines MSI d’investir de nouveaux segments
de marché déjà occupés par les entreprises formelles ne sont pas toujours couronnées de
succès. Dans certains cas, les importateurs formels disposant d’une assiette financière
importante possèdent les moyens de contrecarrer sinon l’entrée des MSI sur les marchés du
moins leur pérennité, notamment par une stratégie de réduction de leurs propres marges.
77
Des marchés aux politiques publiques
4.2.2. Une concurrence destructrice à l’égard des activités
productives informelles
Il faut ajouter que l’activité des MSI a eu pour effet de réduire ou de détruire les débouchés
de la petite production manufacturière ou artisanale (couture, cordonnerie) aux coûts de
production élevés en regard des produits importés. Il est en effet de notoriété publique que
l’importation des pèpè a permis, d’un côté, la création d’auto-emplois dans les circuits de
distribution de ces biens et de l’autre, la destruction des marchés pour les petits artisans
(tailleurs, couturières, cordonniers) dont certains se sont alors reconvertis dans la réparation
des pèpè les plus abîmés ou dans l’ajustement sur-mesure des vêtements usagés.
4.2.3. Une concurrence proliférante dans l’économie informelle
La question de la concurrence entre les MSI est généralement passée sous silence. Or, elle
n’est pas anodine car il y va non seulement de la pérennité des activités mais encore des
opportunités d’expansion des marchés (marchés saturés, marchés en croissance).
Dans la distribution pyramidale esquissée plus haut, il est clair que les plus grandes MSI
possèdent un double avantage sur les autres : le volume et la capacité à définir des marges
plus importantes (lorsqu’elles vendent au consommateur final et même au premier maillon
de revendeurs). D’autre part, celles qui importent de Chine ont des avantages compétitifs
non négligeables vis-à-vis des autres. Comment s’établissent alors les rapports entre ces
concurrents potentiels ?
Y a-t-il construction et gestion de circuits de commercialisation distincts, segmentés? Ceci
est fort probable compte tenu à la fois de la distribution inégalitaire des revenus et de la
diversité des modes de consommation. Mais les registres des comportements des MSI vont
au-delà de la notion de concurrence au sens premier du terme. Les pratiques de groupage
des importations mais aussi celles, anciennes, de partage des coûts fixes associés aux voyages
(par terre ou par air), d’épargne solidaire à travers les tontines ou sol, de prêts entre MSI pour
le financement de l’investissement, fondées sur la confiance interpersonnelle, des liens de
parenté ou d’amitié, donnent lieu à une concurrence proliférante. Il s’agit moins de détruire
le concurrent que de l’aider à se faire une place/à garder sa place voire même grandir sur le
marché avec pour contrepartie le respect de la place déjà acquise et la possibilité d’obtenir de
l’aide le cas échéant. Cette logique est valide pour les nouveaux entrants sur le marché pour
lesquels l’une des principales barrières à l’entrée est l’absence de capital social permettant de
participer aux diverses formes de solidarité171.
4.3. DU FINANCEMENT DES MADAN SARA INTERNATIONALES
4.3.1. Entre épargne personnelle, famille,
usuriers et prêteurs sur gages
La question du financement des MSI devrait être abordée en distinguant le financement
du capital initial puis de celui du fonctionnement de l’activité. Selon Plotkin (1989), les
prêts de la famille et des amis constituent l’une des premières sources du financement
initial des MSI, les usuriers et les prêteurs sur gages intervenant plutôt pour les dépenses
récurrentes, avec des prêts flexibles (sans nécessité de garantie) et donc chers car assortis
171
78
Les voyages en groupe sont aussi liés aux problèmes d’insécurité dans les pays d’importation (Calmont. 2009). Par ailleurs, Plotkin
(1989) mentionne le cas où les MSI qui se rendent en République Dominicaine mettent en commun le capital du commerce mais
voyagent séparément de telle façon que chacune d’entre elle soit en mesure d’obtenir le nombre de voyages requis pour obtenir
un visa américain.
Des importations par itinérance
de taux d’intérêt allant de 40 % à 240 % l’an172 . A lire quelques trajectoires de limena,
il apparaît que l’épargne personnelle est réalisée à partir d’une insertion antérieure dans
l’activité économique : un commerce, par itinérance ou non, dans le pays, les prestations
légales obtenues après le départ d’un emploi salarié, notamment dans l’industrie de soustraitance. Quant au financement de l’activité en cours de fonctionnement, le recours à la
sphère familiale et à l’autofinancement étaient privilégiés, toujours selon Plotkin (1989).
4.3.2. L’accès à la microfinance
Ce panorama a certainement changé depuis le début des années 1990. D’une part, des MSI ont
obtenu ou obtiennent encore des crédits-fournisseur importants par exemple des entreprises
panaméennes, sur la base de leur ancienneté, du volume de transactions effectuées, de relations
régulières avec leurs fournisseurs et de la confiance interpersonnelle acquise.
D’autre part, l’expansion du secteur de la microfinance en Haïti et son ouverture aux MSI173
a permis à celles-ci d’accéder au financement174 leur permettant d’opérer, par exemple, le passage
d’un échelon à l’autre de la pyramide, de se diriger vers la Chine en lieu et place du Panama175.
Ce financement est obtenu à des conditions relativement plus favorables que dans la finance
informelle. Les taux d’intérêt (en moyenne 2 % par mois, 1.5 % par mois pour les clients sérieux
et fidèles) sont plus faibles que ceux pratiqués par les usuriers ou les prêteurs sur gages contre, il
est vrai, la disponibilité sur l’instant de la somme sollicitée et l’absence de garantie.
L’argument d’un loyer de l’argent faible par rapport à celui de la finance informelle traditionnelle
ne suffit toutefois pas à modifier de manière radicale la structure des sources de financement des
MSI, puisque le recours au crédit usuraire (ponya) n’a pas disparu. Il y a d’abord le problème de
la taille de l’entreprise, les plus petites n’ayant vraisemblablement pas accès aux institutions de
microfinance (IMF) de manière massive, même si des cas de très petites MSI devenues des MSI
de taille moyenne ou de grande taille sont reconnus par les IMF. Il y a aussi la nécessité de disposer
d’un capital suffisant pour lancer un cycle d’achat/commercialisation, un problème déjà souligné
par Plotkin (1989), y compris pour les grandes MSI. Dans la mesure où il existe des restrictions
sur le montant des crédits accordés par les IMF, les MSI sollicitent des prêts auprès de diverses
sources de financement, formelles et informelles, afin d’obtenir le capital requis. Les activités à
forte saisonnalité, avec écoulement plus ou moins lent des marchandises, requièrent l’accès à du
financement neuf pour le renouvellement du stock mais aussi le remboursement des dettes.
Par ailleurs, certaines limena indiquent que les emprunts auprès des usuriers permettent de
dédouaner les marchandises. Dans d’autres cas, le recours au ponya intervient en dernière
instance, par exemple pour éteindre une dette antérieurement contractée de manière à
maintenir un historique de prêts favorable à l’obtention de futurs crédits.
Les IMF expriment des inquiétudes sur la tendance à l’endettement voire au surendettement
des MSI clientes. Les risques encourus par les IMF sont d’autant plus grands que le suivi de
proximité ne garantit pas une minimisation parfaite des risques de défaut de paiement en
l’absence d’un « Crédit Bureau », et que les MSI ne prennent pas toujours la bonne mesure
des risques associés à leurs décisions d’achat.
172
En 1997, pour l’ensemble des unités de production informelles, les sources de financement des fonds de départ relevaient de la
solidarité familiale et de l’épargne personnelle (Lamaute-Brisson 2002).
173
Plotkin (1989) évoque les réticences du Fonds Haïtien d’Aide à la Femme (FHAF), au cours des années 1980, à financer l’activité des
MSI, entre autres en raison des effets destructeurs de leur commerce sur les activités productives. Il faut noter que l’accès des MSI à
une institution comme Fonkoze est tout à fait récent (2010) suite aux démarches de l’ACSI/FHAPME.
174
Ajlani. 2012. Entrevues
175
Il reste à en identifier clairement les contours, à estimer le volume de prêts auxquels ont accès les MSI (de toutes tailles) et le
rapporter au capital engagé dans l’activité.
79
Des marchés aux politiques publiques
En tout cas, parmi les MSI ou commerçants-voyageurs ayant accès aux IMF se trouvent
d’abord celles qui appartiennent aux franges moyennes et hautes de la pyramide, avec des
prêts individuels (hors consolidation de plusieurs financements) allant de 25 000 à 125 000
dollars (entre 1 et 5 millions de gourdes). Pour les MSI qui parviennent à effectuer quatre
commandes à l’année (en tenant compte des pics saisonniers), le capital investi varie,
toujours sur une base individuelle, de 100 000 à 500 000 dollars l’an. Et il existe des MSI
avec des importations de un million de dollars ou plus l’an.
4.4. ENVIRONNEMENT ÉCONOMIQUE ET
STRUCTURATION DES MSI
4.4.1. Risques et prise de risques
Les IMF soulignent que les MSI peuvent être et sont souvent de formidables risk takers. Il arrive
que la prise de risques soit inconsidérée au point de mettre en péril l’entreprise par une forte
augmentation du taux d’endettement, obligeant ainsi les créanciers à restructurer les dettes, sous
certaines conditions. Ceci dit, les MSI, comme la plupart des unités de production informelles,
évoluent dans un environnement très risqué sur le marché interne. Dans la mesure où la
majorité d’entre elles acquièrent les produits à revendre sur la base d’un crédit-fournisseur ou
d’un entrelacs d’emprunts souscrits auprès de divers services financiers (formels ou informels)
ou sur la base de prêts assortis de taux d’intérêt élevés (dans le cas d’un recours aux usuriers ou
ponya), elles sont particulièrement exposées aux risques suivants :
• le défaut ou le retard de paiement des revendeurs auxquels elles accordent un
crédit-fournisseur, mécanisme clé des circuits de distribution des marchandises;
• les retards d’écoulement des stocks ou les méventes;
• la perte (en partie ou en totalité) de marchandises en raison de confiscations
indues des pouvoirs publics ou des exactions des bandits. Des risques similaires
sont d’ailleurs présents et réalisés dans le pays d’importation (en République
Dominicaine par exemple);
• la perte (en partie ou en totalité) de marchandises en raison des incendies
de marché, devenus monnaie courante depuis une vingtaine d’années, des
catastrophes naturelles, en particulier les inondations de plus en plus récurrentes.
Dans ces cas, il est possible, sous certaines conditions, d’obtenir la restructuration
des prêts obtenus dans les IMF par exemple. Mais les recours sont beaucoup
moins évidents voire tout simplement absents lorsque le financement provient
des tontines, des usuriers (ponya) ou des prêteurs sur gages.
• les problèmes de santé de la MSI puisque la structure de l’entreprise n’inclut pas
de système de délégation (sauf à compter sur la solidarité familiale). L’auto-emploi
est primordial, les relations tissées entre la MSI et les autres acteurs économiques
sont au fondement de l’activité. Les informations sur les transactions (achats,
ventes, emprunts et remboursements) sont principalement voire exclusivement
détenues par la MSI en personne176.
La réalisation de ces risques conduit alors à des trajectoires heurtées en lieu et place de
trajectoires ascendantes régulières pour celles qui réussissent le mieux, déclenche des
processus d’appauvrissement qui peuvent se révéler insurmontables, d’autant que les
conditions d’exercice de l’activité ont changé ces dernières années (augmentation du coût
des formalités consulaires et des services de transport, resserrement des contrôles financiers
et douaniers, etc.).
176
80
Certaines institutions de microfinance demandent la présentation d’une caution (avaliseur) comme l’une des conditions d’octroi
des prêts. Fonkoze requiert la souscription d’une assurance-vie en cas de décès.
Des importations par itinérance
4.4.2. La « rationalité du spéculateur »
Les risques déterminent également, pour une bonne part, la structure des entreprises
des MSI. Les immobilisations sont généralement évitées ou limitées au strict nécessaire.
Le fonctionnement de l’entreprise dépend moins de fonds propres accumulés ou de
l’autofinancement que des flux de crédit obtenus auprès de services financiers distincts. Les
MSI tendent à créer très peu d’emplois directs permanents, l’auto-emploi étant primordial.
Elles reportent des coûts sur leur environnement ou établissent des stratégies de réduction/
partage des coûts.
Le partage des coûts passe par le groupage des importations de deux ou de plusieurs
MSI et l’usage conjoint des services d’hébergement dans les pays d’importation. Quant
aux reports de coûts, ils sont de divers ordres. On trouve le recours à la main-d’œuvre
familiale non rémunérée (conjoint, autre parentèle, enfants si besoin est) et les stratégies
d’évitement de l’Etat. Dans ce dernier cas, le report de coût n’est pas… sans coût. En effet,
il faut négocier puis rémunérer les fonctionnaires. De plus, le recours aux revendeurs et,
dans une bien moindre mesure, aux salariés déguisés vise au report généralisé des coûts des
immobilisations refusées sur l’ensemble des clients.
4.4.3. Entre investissement intergénérationnel
et accumulation du capital
Seulement, cette structure externe est censée être caractéristique des entreprises informelles
de très petite taille ou éventuellement de taille moyenne. Or il semble bien qu’on la
retrouve aussi chez une partie des MSI de (très) grande taille. Certes, il y a davantage
d’immobilisations chez celles-ci (par achat de dépôts et de shops notamment). Pour autant,
les interdépendances externes sont bien là, en dépit de la plus grande formalisation relative
(patente, factures et manifestes d’importation, quitus fiscal).
Il est vrai que les instabilités ou incertitudes qui expliquent les reports de coût n’ont pas disparu
et l’arbitraire au sein des instances étatiques non plus. Mais, dans bien des cas, tout se passe
comme si la croissance ne conduit pas à une accumulation des fonds propres, mais plutôt à une
augmentation du niveau de vie et du patrimoine personnel et à l’investissement dans l’éducation
des enfants. Le projet est moins de faire grandir une entreprise pour elle-même que de la
mettre au service de la sphère domestique, en particulier de la mobilité intergénérationnelle.
Assurer la mobilité sociale ascendante des enfants ne doit pas passer par la transmission
d’une entreprise/activité à la fois vénérée car essentielle et abhorrée parce que marginalisée.
La mobilité est conçue comme un processus d’intégration des enfants dans l’économie
formelle haïtienne grâce aux métiers ou professions reconnus ou comme fuite à travers
l’émigration177.
Il n’en faut pas moins méconnaître les MSI qui diversifient leurs activités, en investissant
dans la prestation de services (hôtels, restaurants, location de vêtements, etc.) ou toujours
dans le commerce (supermarchés, produits textiles et vêtements). La diversification
horizontale est une stratégie classique, réplique du « grappillage » fondé sur le principe de
la polyculture. Elle permet de ne pas dépendre d’une seule activité, en particulier de celle
de MSI à forts risques, et, pour le moins, de lisser les revenus lorsque le commerce des MSI
est à forte saisonnalité.
177
Bien entendu, cet investissement dans les enfants n’a pas toujours le résultat escompté dans une économie où les opportunités
d’emploi sont rares et les voies d’accès à l’emploi relativement verrouillées par les réseaux.
81
Des marchés aux politiques publiques
4.5. ENJEUX ET POLITIQUES PUBLIQUES
En définitive, l’activité des MSI répond à des besoins réels :
• la création d’emplois, sous la forme d’auto-emplois, d’emplois directs et surtout
d’emplois indirects pour des ressources humaines dont les qualifications formelles
sont limitées ou inexistantes et qui ne trouvent pas d’emplois salariés;
• l’accès, pour les catégories pauvres, à des biens relativement abordables au
plan financier178, y compris pour les ménages qui reçoivent des transferts de la
diaspora.
Faut-il les appuyer, sur la base de ces seuls motifs ? Sachant que les importations laissent,
toutes choses égales par ailleurs, peu de place aux activités de production de biens et de
services nécessaires au développement ?
Il ne s’agit pas ici de faire table rase des effets de la concurrence destructrice des MSI. Mais,
la voie est étroite … car un double enjeu s’impose :
• maintenir autant que possible les emplois créés, lisser les trajectoires des MSI
en sécurisant leur environnement et en renforçant leurs capacités plutôt que les
transformer (tous) de manière volontariste en entrepreneur(e)s sur le modèle
d’une rationalité économique standard supposée universelle;
• orienter les MSI à investir dans d’autres activités pour qu’elles impulsent et
participent à la diversification de l’économie en fonction de leurs moyens et de
leurs capacités.
Trois grands axes d’intervention sont à considérer. En premier lieu, la formalisation des MSI.
En second lieu, un appui direct aux MSI qui le souhaitent pour les renforcer. En troisième
lieu, l’appui à la diversification des activités. La formalisation étant un enjeu transversal, qui
se pose aussi bien pour les MSN que pour les MSI et les autres catégories d’entrepreneures,
elle sera abordée avec les grandes orientations des politiques publiques genrées (chapitre
6). Ce qui suit se centre donc sur le renforcement des capacités et l’appui à la diversification
des activités.
4.5.1. Renforcer les capacités
Le renforcement des capacités devrait être organisé dans les domaines suivants :
i.
la tenue d’une comptabilité minimale;
ii. l’analyse des risques dans la prise de décision;
iii. l’autonomisation vis-à-vis des flux de crédit afin de réduire les dynamiques de
surendettement des MSI;
iv. les champs de compétences en vue de la diversification des activités. Les
compétences des MSI qui ont réussi à croître (sans nécessairement atteindre le
niveau des limena) sont bien réelles mais il n’est pas dit qu’elles soient suffisantes
pour opérer le saut vers les activités productives (voir plus bas), condition sine
qua non pour faire finalement des MSI des acteurs de la création de valeur ajoutée
et de la création d’emplois. L’enjeu est alors d’élargir ces champs de compétences
au-delà de celles requises ou déployées pour le commerce.
178
82
Sans que la qualité soit toujours assurée.
Des importations par itinérance
4.5.2. Diversifier vers les activités productives
Si l’investissement dans l’importation par itinérance constitue bien pour une partie
des MSI la voie pour opérer une mobilité socio-économique ascendante, cette solution
individuelle ne peut être considérée comme une solution collective dans une perspective
de développement économique. En ce sens, l’appui aux MSI pour leur renforcement est
modulable en fonction de la taille de celles-ci et des produits importés. En ce qui concerne
les entreprises de plus grande taille, les limena, il s’agit de les porter à investir dans d’autres
activités, et particulièrement dans des activités productives ou dans l’exportation de biens
produits localement.
L’option de l’exportation n’est guère évidente pour la plupart des MSI
rencontrées puisqu’il faut trouver les produits exportables et les marchés correspondants.
L’exportation présente des défis d’une toute autre nature que ceux de l’importation: une
connaissance des marchés d’exportation à construire alors que le marché local est mieux
maîtrisé en tant que marché de proximité (géographique, culturelle…). Pour autant, tout
accompagnement dans la recherche de produits et de marchés ainsi que dans la connaissance
des procédures d’exportation serait bienvenu.
Quelle que soit l’option retenue entre activités productives tournées ou non vers le
marché local et exportation de produits locaux, la prise de risques est telle qu’il convient
de promouvoir des regroupements de MSI afin de mutualiser les ressources mais aussi
de solliciter les financements requis auprès des IMF ou des banques. Ces regroupements
pourraient être organisés en mobilisant des MSI de différentes tailles pour éviter une trop
forte concentration de ressources.
83
Des marchés aux politiques publiques
84
5.
CHAPITRE 5
Des activites productives non-agricoles
De La PRODUCTION DE BIENS ET
SERVICES NON-AGRICOLES
5.1. UNE SÉLECTION DE BRANCHES D’ACTIVITÉ
L’insertion des femmes dans les activités productives hors agriculture en Haïti est
doublement méconnue. Les activités de production de biens et de services non-agricoles en
général et dans leur diversité n’ont pas (encore) fait l’objet d’études systématiques. Et si les
foires qui se sont développées ces dernières années donnent un aperçu de ce que produisent
les femmes (et les hommes), il y a encore un long chemin à parcourir.
Dans ce contexte, la base informationnelle du présent chapitre est constituée des données
livrées par une étude exploratoire sur les « modèles d’affaires» repérés dans le cadre de
cinq projets d’appui aux entreprises financés et gérés par le Programme des Nations-Unies
pour le développement (PNUD) en Haïti179 et par des compte-rendu de deux entrevues
individuelles menées auprès de femmes insérées dans la production agro-alimentaire et
dans l’artisanat180. Cette base est centrée sur les entreprises et ne restitue pas l’intégralité des
filières en considérant acteurs, maillons et articulations, structures des marchés.
Il s’agit évidemment d’un univers empirique pour le moins restreint. Le propos ici est moins
d’établir un profil des entreprises dirigées par des femmes dans les activités de production
de biens et services non-agricoles que d’examiner des exemples de stratégies mises en œuvre
par des projets d’appui – en l’occurrence ceux du PNUD - et par des entreprises pour opérer
des « mises à niveau économiques » au sens de Gereffi et ouvrir l’éventail des opportunités.
Ce, afin d’identifier les types de mise à niveau adoptées – qu’il s’agisse de la mise à niveau
des processus, de celle des produits, de la mise à niveau fonctionnelle ou encore de la mise à
niveau par déplacement dans une filière donnée – et dégager les enjeux pour les politiques
publiques. Trois cas d’entreprises dirigées par des femmes sont présentés. Ils correspondent
à des branches habituellement investies, à des degrés divers, par les femmes :
179
Ajlani. 2012b.
180
Ajlani. 2012c. et Ajlani. 2012d.
85
Des marchés aux politiques publiques
l’artisanat (confection de drapeaux vodou), la préparation et la vente de repas, la production
agro-alimentaire à petite échelle (beurre d’arachide)181.
5.2. DRAPO VODOU : DES MISES À NIVEAU EN AMONT, EN AVAL ET
DANS LA PRODUCTION
Le projet destiné à appuyer des entreprises spécialisées dans l’artisanat comportait trois
axes:
• la formation en techniques de production et de gestion financière,
• l’approvisionnement en matières premières,
• la mise en relation des offreurs et des demandeurs.
L’étude de cas porte sur une entreprise de production d’objets décorés (sacs, vêtements,
bouteilles, drapeaux, etc.) sur le modèle des « drapo vodou» (perles, paillettes, dessins vèvè),
suivant une technique proposée et diffusée par Mirlande Constant (voir portrait).
5.2.1. Accès aux intrants de qualité
Il y a amélioration dans l’approvisionnement en matières premières. Un prêt obtenu182 a en
effet permis de sécuriser l’approvisionnement, pour un an environ, en perles et paillettes de
qualité, importées des Etats-Unis, en vue de répondre aux grosses commandes.
Encadré 6 : De multiples contraintes dans l’artisanat
Les activités d’artisanat, en particulier l’artisanat d’art, font face à de multiples
contraintes auxquelles tant du côté de l’offre que du côté de la demande. La plupart
des études les plus importantes à ce sujet sont déjà quelque peu datées. Mais une
évaluation effectuée après le séisme183 donne une idée de l’ensemble des contraintes
subies au cours des dernières années. Le tableau ci-après en présente les principales.
En résumant à l’extrême, deux problèmes majeurs sont à souligner. D’un côté,
l’accès restreint aux marchés et en particulier aux marchés en expansion. Au cours
des dix dernières années, plusieurs foires nationales (annuelles pour la plupart) et
internationales ont été mises en place ou mobilisées en vue d’accroître la visibilité de
la production des artisans et de créer les conditions d’un appariement entre l’offre et
la demande. Ceci dit, l’opinion courante est que le marché haïtien est relativement peu
réactif à cette offre et que la clientèle étrangère serait plus porteuse.
De l’autre, les limites de l’offre notamment en ce qui a trait aux profils des marchés
internationaux. Certes, on ne saurait ignorer la croissante diversification de l’offre
nationale. Celle-ci est portée par une dynamique de différenciation des produits dans
leur conception et leur composition (intrants) liée aux limites mêmes du marché
national (en termes de pouvoir d’achat et de modes de consommation) et donc à la
nécessité de percer sur des segments des marchés internationaux. L’entrée, même
timide, sur ces segments implique une exposition progressive aux exigences des
acheteurs à l’œuvre sur ces marchés et à des stratégies d’adaptation à la demande. Pour
autant, il semble bien que les innovations majeures, la standardisation mais aussi la
capacité à produire des volumes importants sont encore loin d’être au rendez-vous. ■
Source: Elaboration de l’auteure sur la base de Brandaid et CHF International (2010).
181
Dans les deux derniers cas, il y a continuité de la sphère domestique à la sphère marchande puisque les compétences mobilisées
dans la seconde préexistent, sous une forme ou sous une autre, dans la première.
182
Zafèn. 2010.
183
Brandaid, CHF International. 2010.
86
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M
Créatrice
Entre innovation et
maîtrise des marchés
Après s’être essayée à la peinture, Myrlande
Constant se lance, dans les années quatre-vingt,
dans la fabrication de pièces s’apparentant aux
drapo vodou, les bannières rituelles faites de
perles et de paillettes sur tissu. Elle y introduit une
innovation technique. Elle a en effet recours au
perlage, technique venue de l’usine, des factories
textiles, et qu’elle tient de sa mère, un temps
ouvrière à domicile dans la broderie de robes
de mariage. Entre observation, apprentissage et
expérimentation, Myrlande en vient à maîtriser
une technique coûteuse en temps et en
intrants mais intéressante. Les arrangements de
paillettes et de perles sont plus denses que dans
la technique des drapo vodou traditionnels, d’où
une surface texturée, la production d’images en
relief et, au final, des représentations proches de
tableaux peints.
Un nouveau produit émerge donc. Il n’en
reste pas moins que la créativité est décisive.
Myrlande Constant invente et dessine ou fait
dessiner des histoires complètes qu’elle orne
sur des drapo de toutes dimensions, depuis
les petites bannières traditionnelles jusqu’aux
grandes fresques (de 1m83x1m95 par exemple)
qui ne peuvent tenir que dans un musée! Elle a
gagné en reconnaissance internationale, grâce,
entre autres, au galeriste des premières années
et à sa participation à des foires à l’étranger. Elle
est considérée comme l’un des acteurs majeurs
de la “nouvelle scène artistique” en Haïti (Célius
2015) et l’exposition Haïti. Deux siècles de
création artistique tenue au Grand Palais à Paris
(19 novembre 2014 – 15 février 2015) comptait
deux de ses drapo.
Myrlande Constant s’approvisionne à New York
car les intrants disponibles sur le marché local
ne sont pas de bonne qualité. Elle propose ses
propres créations et gère elle-même la plus
grande partie de ses ventes (le reste étant confié
à un galeriste), en espérant que chaque drapo
vendu fonctionne aussi comme un message
publicitaire. Elle produit aussi parfois sur
commande de clients individuels en interprétant
les désirs de ceux-ci.
La production requiert beaucoup de maind’oeuvre. Pour un drapo de très grande taille, dix
à douze personnes travaillent durant dix jours
ou plus. Comme dans l’artisanat traditionnel, le
recours à la main-d’oeuvre externe a souvent
pour contrepartie la transmission des savoirfaire. Celle-ci ouvre la voie à une forme de
concurrence proliférante. Plusieurs personnes,
femmes et hommes, formées par Myrlande
se sont déjà établies à leur propre compte et
certaines ont aujourd’hui pignon sur rue.
Myrlande Constant est devenue le principal
apporteur de ressources de sa famille – conjoint
et enfants adolescents – elle aussi mobilisée
dans la production et dans les autres tâches de
l’entreprise. Entre création d’emploi et maîtrise
des coûts, la mobilisation des enfants est aussi
motivée par la transmission de la discipline
de travail, la construction de compétences
professionnelles en sus de celles de l’éducation
formelle. Potoprens vann ou men li pa ba
w papye, dit Myrlande Constant. Mais il y a
également une visée intergénérationnelle. Dans
une société où la survie au troisième âge dépend
encore des fils et des filles et plus précisément
de leur insertion dans l’emploi et leur capacité
à générer des revenus, Myrlande affirme que
timoun yo se kanè bank mwen (les enfants sont
mon compte d’épargne).
Ceci est d’autant plus important qu’une certaine
forme de précarité est ressentie. La demande
ne suit pas les niveaux de reconnaissance
symbolique de la production artistique. «Ou
rekoni men pa gen lavant». Le rythme de la
demande est lent. Trop d’insécurité dans la
ville, pas assez de touristes. “Avant”, les touristes
étaient plus nombreux et achetaient. Le rythme
a également ralenti dans le circuit des galeristes,
et là il convient d’interroger le fonctionnement
et les conjonctures des marchés nationaux et
internationaux de l’art, le degré de maîtrise de
l’information relative à ces marchés et la fixation
des prix liée à la notoriété acquise. Simultanément
se pose la question des nouvelles stratégies
à mettre en place. Le passage aux drapo aux
dimensions de fresques murales est certes une
trouvaille du point de vue de la diversification
des produits. Au-delà, quel renouvellement des
contenus est possible? ■
Des activités productives non-agricoles
Contraintes pesant sur les entreprises d’artisanat (2010)
Marketing et
commercialisation
Inputs
Production
Finance
Accès limité
ou inexistant
aux matières
premières,
en particulier
aux matières
premières
de qualité
raisonnable et à
prix abordable
Manque d’accès
aux services
de conception
(design) des
produits et à
l’information de
marché pour
les nouveaux
produits à
proposer
Manque de
standardisation
et faible
présence de
stratégies de
différenciation
du produit/
segmentation
des marchés
Accès limité aux
intermédiaires
capables de
représenter
les artistes sur
plusieurs marchés
Absence de
capacités pour
identifier des
acheteurs
de tous les
segments et
faire le lien avec
ceux-ci
Accès limité ou
inexistant aux
infrastructures
de stockage
des matières
premières
Exposition faible
ou inexistante
aux tendances
des marchés
internationaux
Peu
d’innovation
dans les
techniques de
production
Capacité limitée
en matière de
commercialisation
dans l’usage des
vecteurs (internet,
foires)
Absence
d’infrastructures
sécurisées et
de conditions
sanitaires pour
l’accueil, en Haïti,
de visiteurs ou
d’acheteurs
internationaux
Manque
d’accès aux
financements
pour la
production
Ceci permet une triple mise à niveau.
En premier lieu se confirme la mise à niveau du produit puisque celui-ci voit sa qualité
maintenue voire améliorée. Il faut souligner que les perles et paillettes disponibles sur le
marché haïtien sont généralement de mauvaise qualité (qu’il s’agisse de leur robustesse
ou de la pérennité des couleurs). D’où la nécessité d’en importer directement, sans passer
par les circuits existants de commercialisation de produits importés. L’importation se fait
sur le mode des MSI : la fondatrice, co-propriétaire et dirigeante de l’entreprise, se rend
personnellement aux Etats-Unis pour se procurer les perles et les paillettes.
En second lieu, il y a une mise à niveau en termes d’accès au marché. En effet, l’augmentation
substantielle (pour un an) du stock de matières premières de qualité est venue sinon lever
du moins assouplir une forte contrainte à l’expansion de l’entreprise. Avant cela, celle-ci
n’était pas en mesure de faire face aux grosses commandes.
En troisième lieu, il y a mise à niveau par exercice d’une autre activité dans la filière.
L’augmentation du stock d’inputs (perles et paillettes) est aussi liée à l’idée de revendre
l’excédent (par rapport aux besoins de l’entreprise) à d’autres artisans utilisant le même type
d’inputs. Ainsi l’entreprise est à la fois producteur et fournisseur des autres producteurs
de produits similaires ou incorporant les mêmes matières premières. On retrouve ici une
caractéristique fondamentale de la rationalité du spéculateur: le principe de liquidité
ou encore le fait de laisser toutes les options ouvertes par rapport à l’irréversibilité de
l’investissement dans la production.
89
Des marchés aux politiques publiques
Figure 4 : Production de drapo vodou et autres objets décorés :
des matières premières aux marchés
5.2.2. Nouveaux débouchés et notoriété
Par ailleurs, il y a diversification des débouchés et leur élargissement. Grâce à la participation
de l’entreprise à plusieurs foires internationales – la 44ème édition du « Smithsonian Folklife
Festival »(Washington, 2010) ayant été décisive pour la notoriété – la principale clientèle
est constituée d’étrangers qui se rendent en Haïti pour s’approvisionner en drapo vodou et
d’autres produits184. Ce, en sus des ventes aux consommateurs haïtiens, aux shops et aux
galeries d’art établis dans l’Aire Métropolitaine de Port-au-Prince.
5.3. PRÉPARATION ET VENTE DE NOURRITURE :
MISES À NIVEAU DANS LA PRODUCTION ET EN AMONT
Le projet d’appui aux restauratrices de rue avait deux objectifs: l’augmentation du revenu
des entreprises et la mise en place de processus de production non-polluants. Quatre axes
d’intervention ont été choisis:
•
•
•
•
la capitalisation par la fourniture d’équipements fixes,
le renforcement des capacités de gestion,
la formation en hygiène,
et la formation pour l’utilisation du gaz en remplacement du charbon.
5.3.1. Croissance espérée de la valeur ajoutée, santé et
environnement
Le projet renvoie à une constellation de domaines relevant de l’économie, de la santé
publique et de l’environnement.
Dans le domaine économique, on espère la croissance de la valeur ajoutée par l’augmentation
des équipements et par des gains de productivité issus de la substitution du gaz au charbon
(puisque les temps de cuisson au charbon sont plus longs) qui devraient se traduire par une
réduction des coûts unitaires.
Dans le domaine de la santé publique, est attendue (de préférence sur le moyen et le long terme)
une amélioration de l’état de santé général par la réduction de la pollution due au charbon.
184
90
Aucune information n’est disponible sur la classification de cette clientèle étrangère selon qu’il s’agisse de consommateurs finals ou
d’intermédiaires (à leur propre compte ou non) se chargeant de la revente sur les marchés internationaux.
Des activités productives non-agricoles
Enfin, dans le domaine de l’environnement, l’enjeu était de réduire les incitations à la coupe
des arbres pour la fabrication de charbon de bois.
5.3.2. Vers des changements dans les articulations en amont
Le passage du charbon au gaz, comme mise à niveau dans le processus de production, devrait
avoir pour effet induit une mise à niveau intersectorielle au sein de la filière à travers la
création d’un nouveau segment de filière. L’articulation avec les fournisseurs de gaz, soit des
commerces urbains de toutes tailles, viendrait remplacer celle instituée avec les revendeurs
de charbon qui s’approvisionnent auprès des producteurs paysans.
Un tel changement devrait faire suite à une mise à niveau antérieure au projet. Les entreprises
appuyées avaient déjà bénéficié d’un appui visant à constituer des filières locales, en les reliant
aux fournisseurs spécialisés dans la revente de la production nationale et opérant dans les
mêmes zones qu’elles. Ce travail de réseautage local aurait permis une augmentation des
ventes de ces fournisseurs et une augmentation du pouvoir de négociation des entreprises
appuyées compte tenu de la proximité.
Figure 5 : Préparation et vente de nourriture: des matières premières aux marchés
Source: Elaboration de l’auteure sur la base de Ajlani.2012d.
Reste que la substitution du gaz au charbon est à double tranchant. D’un côté, elle doit favoriser
la création du nouveau segment de filière et permettre des gains de productivité. Mais, de l’autre,
elle constitue un problème pour les paysans dans la mesure où la fabrication de charbon est,
pour eux, une stratégie de survie en période de soudure ou en temps de crise185.
185
Lamaute-Brisson, Damais, Egset. 2005 ; Schwartz. 2013.
91
Des marchés aux politiques publiques
5.4. MANBA : DES MISES À NIVEAU DANS LA PRODUCTION ET
LES DÉBOUCHÉS
5.4.1. Une entreprise articulée à un réseau collectif
en amont et en aval
L’Association des Femmes Unies de Pouly (AFUP) possède une entreprise spécialisée
dans la production agro-alimentaire de produits traditionnels: les confitures et le beurre
d’arachide communément appelé manba. L’entreprise entretient des rapports très serrés avec
l’Association Nationale des Transformateurs de Fruits (ANATRAF) en amont et en aval. En
amont, l’approvisionnement en arachide et fruits est assuré par les membres de l’ANATRAF.
En aval, l’ANATRAF assume la fonction d’intermédiaire entre l’offre et la demande: elle
recherche ou canalise des acheteurs potentiels vers l’entreprise de l’AFUP186.
Pour autant, l’entreprise dessert un marché de manba plutôt diversifié: outre les acheteurs
captés par l’ANATRAF, il faut compter un supermarché de Port-au-Prince et une clientèle
institutionnelle composée d’Organisations Non Gouvernementales (ONG) implantées en
Haïti.
A ceci s’ajoute un autre marché, celui de l’arachide (pistache). Une fois de plus, la rationalité
du spéculateur détermine la flexibilité de l’entreprise, avec un comportement de spéculation
cette fois-ci au sens tout à fait classique du terme. Le stock d’arachides est acheté en haute
saison à bas prix. Une partie de ce stock est revendu en basse saison, au moment où les prix
flambent, en vue de réaliser un profit commercial187. A priori, une telle flexibilité constitue
un atout dans la mesure où elle permet de gérer l’incertitude quant aux commandes.
Figure 6 : Production agro-alimentaire (manba): de l’approvisionnement aux ventes
Source: Elaboration de l’auteur sur la base de Ajlani (2012d).
186
L ‘ANATRAF est aussi l’un des deux fournisseurs d’étiquettes de l’AFUP.
187
Ajlani. 2012d.
92
Des activités productives non-agricoles
5.4.2. Construction de la notoriété et innovation technologique
Initiée en 2008, la production de manba de l’AFUP connaît un bond spectaculaire qui se
traduit par une hausse considérable du chiffre d’affaires. La raison ? L’accroissement de la
notoriété de l’AFUP grâce à une très grosse commande (2000 pots de manba) d’une ONG
placée en 2010 (commande qui n’a pourtant pas été honorée dans son intégralité faute
de capacité de production installée suffisante et par manque de planification). La même
année, l’AFUP obtient un prêt pour faire l’acquisition d’une décortiqueuse et de machines à
fabriquer le beurre d’arachide et accroît ainsi ses capacités de production. La mise à niveau
technologique dans le processus de production a plusieurs effets.
Le premier concerne l’entreprise elle-même : la transformation devient plus efficiente et
permet d’augmenter la taille (volume des ventes) de l’entreprise.
Le second est une mise à niveau induite : le produit change puisqu’il est désormais fabriqué
sans addition d’huile. Outre la réduction des coûts liée à la suppression d’un intrant, ceci
ouvre la possibilité d’une diversification et d’un élargissement de la clientèle. Le produit est
en effet plus sain, un argument à faire valoir dans la stratégie de marketing de l’entreprise.
Le troisième effet concerne la structure de la filière. L’introduction des machines vient en
effet casser un segment de la filière initiale. Avant, l’AFUP louait les services d’une petite
usine équipée d’un moulin. Après, l’AFUP devient autonome (mais la question des capacités
de production oisives reste ouverte) et garde le contrôle de la production de la valeur ajoutée.
5.4.3. De la diversification des marchés à
la contractualisation de la demande?
Les débouchés de l’AFUP sont diversifiés pour le beurre d’arachide, non seulement en termes
de types d’acheteurs (consommateurs finals, consommateurs intermédiaires comme les ONG ,
commerce/revendeur)188 mais aussi en termes de distribution géographique des acheteurs
(acheteurs de proximité et acheteurs opérant dans des zones plus ou moins éloignées du lieu
de production). Mais la progression des ventes est encore irrégulière. Au moment de l’étude de
cas, l’AFUP était en train de négocier un contrat avec un entrepreneur basé aux Etats-Unis en
vue de sécuriser la demande provenant du marché diasporique et donc de réduire l’incertitude,
d’assurer des revenus stables, tout au moins sur la durée du contrat.
5.5. ENJEUX ET POLITIQUES PUBLIQUES
Dans les trois cas présentés ici, la compétitivité (prix et hors prix) est en jeu, à partir de
l’ensemble productivité, qualité, économies d’échelle et gestion des risques. Au-delà,
plusieurs questions restent ouvertes. La première est celle du choix des combinaisons de
stratégies de mise à niveau, et ceci sous contrainte budgétaire. Autrement dit, connaissant
les multiples problèmes posés dans les entreprises elles-mêmes ou chez les entrepreneur(e)
et dans leur environnement, le défi est de déterminer la stratégie ou l’ensemble des stratégies
qui peuvent véritablement changer la donne, permettre de franchir un palier.
La deuxième question est celle de la taille des projets (nombre d’entreprises appuyées,
volume des investissements consentis qu’il s’agisse d’équipements ou de formations…) et
de leur distribution territoriale. La taille du projet et plus précisément celle du champ de
la politique publique est d’importance. D’un côté, peut-on espérer un impact conséquent
188
Encore que la nature exacte du lien avec le supermarché n’est pas clairement explicitée: le supermarché remplit-il la fonction de
commerçant-consignataire (qui perçoit une commission sur les quantités vendues) ou est-il un intermédiaire au sens plein du
terme (achète et revend)?
93
si un nombre restreint d’entreprises est touché, au-delà de l’impact positif sur chaque
entreprise? D’un autre côté, quelle est la durabilité anticipée – dans un univers incertain –
de l’impact si l’appui est lui-même mesuré ? En définitive, quelle est la taille optimale des
projets ? L’ancrage territorial des projets n’est pas séparable de cette question. Y a-t-il une
dimension de développement local ou toutes les entreprises d’une même branche sont-elles
concernées ? Dans le second cas, les effets d’entraînement peuvent être diffus sans créer de
dynamique remarquable. Dans le premier, la connaissance des leviers de l’économie locale
est incontournable.
La troisième question est celle des effets de destruction ou d’éviction sur les autres points
de la filière d’intervention. Si l’on reprend le cas de la substitution du gaz au charbon, et
en supposant que celle-ci est réussie à une échelle substantielle dans une économie locale
donnée, quelle alternative est fournie aux perdants, et en particulier aux premiers perdants,
savoir les paysans producteurs de charbon pour assurer la survie ?
ENTREPRENEURES
Dans
l´économie haïtienne
Des marchés aux
politiques publiques
Les
Cahiers
du
Des marchés aux politiques publiques
96
6.
CHAPITRE 6
Des marchés aux politiques publiques
Des marchés aux
POLITIQUES PUBLIQUES
Des enjeux pour les politiques publiques ont été identifiés dans les chapitres précédents,
tant pour les commerçantes itinérantes, qui se chargent de la commercialisation de la
production agricole ou de l’importation de biens divers, que pour les productrices de
biens et de services non-agricoles. En guise de conclusion, il convient ici de poursuivre le
plaidoyer pour les politiques publiques au croisement de trois perspectives : la spécification
des orientations majeures – qui détermineront les stratégies des divers acteurs -, la recherche
de changements dans les relations de genre bien au-delà de l’affirmation de l’existence d’une
compatibilité entre les entreprises étudiées et les contraintes domestiques189 et enfin celle
de la « mise à niveau sociale »190 qui se rapporte à l’emploi, aux conditions de travail de la
main-d’œuvre ainsi qu’aux rémunérations. Généralement absente des considérations sur
l’appui aux entreprises, la mise à niveau sociale est pourtant cruciale si l’on veut proposer un
processus d’autonomisation économique, même graduelle, par le haut.
6.1. CONSTRUIRE, RENFORCER ENTREPRISES, MARCHÉS ET
FILIÈRES
Les orientations majeures répondent aux principaux problèmes que sont (i) l’absence
ou le manque d’opportunités pour les entreprises existantes, dont les contours diffèrent
en fonction de la taille et de la rationalité, (ii) le manque d’opportunités de reconversion
pour ceux qui sont/seront évincés ou fortement affectés par le choix de la modernisation
sur tel segment de filière ou telle filière en raison de la très faible capacité d’absorption
par l’économie haïtienne de la main-d’œuvre qu’elle produit, et enfin (iii) la persistance
d’entreprises informelles dans une économie marquée par la présence de risques multiples
et importants et par l’incertitude qui prévaut dans l’espace de décision des entrepreneur(e)s.
189
Ajlani. 2012.
190
Barrientos et al. 2011
97
Des marchés aux politiques publiques
6.1.1. Renforcer l’existant, diversifier vers la production
Tout en priorisant les filières stratégiques à la fois pour l’ensemble de l’économie et pour
l’autonomisation économique des femmes, les politiques publiques doivent avoir les
principaux objectifs suivants :
• mettre en place des mécanismes de financement des différentes formes de mise à
niveau économiques dans la production et la distribution ;
• proposer des voies de diversification vers la production et construire les marchés
et filières correspondants ;
• développer des micro-parcs de services pour la production, notamment pour les
travaux requérant les équipements les plus lourds;
• développer un cadre légal et des incitations au réseautage horizontal et vertical
de manière à laisser aux micro et aux petit(e)s entrepreneur(e)s le choix des
formules de coordination et de collaboration qui leur conviennent le mieux pour
la circulation des informations, des normes et des standards, pour l’accès et la
diffusion des formations et compétences, comme pour la conquête des marchés.
6.1.2. Moduler l’appui aux entreprises selon le type de rationalité
Bien entendu, ces grandes orientations doivent être modulées en fonction du type
de rationalité à l’œuvre. Il s’agit de s’assurer de l’efficacité et de l’efficience des politiques
publiques. Des actions qui prétendent valoir pour l’ensemble des entreprises achopperont
sur la diversité des rationalités et sur les coûts associés au changement de rationalité. Le
passage de la rationalité du spéculateur à la rationalité industrielle constitue une révolution
structurelle. L’intégration des coûts habituellement reportés sur l’environnement induit,
dans un premier temps et pour le moins, une baisse des rendements et des revenus
qu’il faut surmonter et le risque de disparaître est loin d’être négligeable. C’est aussi une
révolution culturelle : l’exercice de la rationalité du spéculateur est de longue tradition, par
transmission intergénérationnelle et dans un univers toujours incertain. Il s’ensuit un choix
entre deux finalités : accroître le revenu de l’entrepreneur(e) sur des marchés rénovés sans
l’obliger à changer de rationalité ou faire le pari du saut qualitatif structurel en donnant aux
entrepreneur(e)s les moyens pour ce faire.
6.1.3. Créer des opportunités de reconversion
La modernisation, entendue comme appropriation des mises à niveau économiques
(incluant la création de nouvelles entreprises) et levée des contraintes pesant sur les
capacités, est censée permettre à certaines entreprises de réussir ou de réussir mieux. Mais
ce processus peut provoquer aussi des conséquences négatives, voire néfastes puisque, dans
une certaine mesure, une concurrence destructrice peut se produire, révélant par là même
les limites de la concurrence proliférante.
Un cas de modernisation à étudier concerne la filière du riz local. Certaines des coopératives
de la filière du riz local se sont transformées en investissant pour l’augmentation des
rendements et l’amélioration de la qualité du riz commercialisé. En outre, en 2013, le
Groupe Brandt (Caribex) a installé en 2013, à Savane Désolée, une usine de taille moyenne,
avec une capacité de production maximale prévue pour 2014 de 7.5 tonnes métriques à
l’heure contre une production horaire de 1 à 1.5 tonne métrique en moyenne pour les
rizeries traditionnelles191. La production annuelle de l’usine devait être de 22 000 à 23 000
191
98
CJ Consultants. 2013.
Des marchés aux politiques publiques
tonnes métriques de riz. Le riz traité et ensaché devait être vendu à travers un réseau de 200
grossistes déjà lié au Groupe Brandt / Caribex192.
De fait, entre septembre et novembre 2013, l’usine a acheté le riz aux producteurs en
proposant un prix supérieur au prix en vigueur sur le marché (10 gourdes contre 7.5 gourdes
en raison sans doute de la réduction des pertes liées aux équipements vétustes et défectueux
et des économies d’échelle). D’où une baisse (non mesurée) de la production des moulins
traditionnels, ce qui traduit également une baisse du volume commercialisé par les MSN,
même si certaines d’entre elles ont « migré », partiellement tout au moins, vers la vente à la
nouvelle usine.
Ce type de modernisation pose la question de l’exclusion des MSLR avant usinage puis, après
usinage, des MSLR et même des MSU puisque les grossistes déjà mis en réseau ne sont pas
nécessairement des MSU traditionnelles. Caribex est d’abord un importateur de produits
alimentaires. A priori, les conséquences sont loin d’être anodines. Le maillon des MSLR
peut subir des pertes en revenu – avec des conséquences sur l’autonomie économique des
femmes – qui affectent non seulement les MSLR en tant que telles mais aussi leurs ménages
constitués pour partie autour des couples « cultivateur – commerçante/MSLR ».
Face aux tentatives de modernisation qui créent dans un même mouvement des gagnants
et des perdants, l’enjeu est d’anticiper les évictions et de fournir les moyens de l’adaptation
et de la reconversion, à travers des mécanismes de conseil, de financement et de formation.
6.1.4. Améliorer et accroître les opportunités
d’emploi par la formation
Renforcer et consolider le système de formation professionnelle est doublement nécessaire.
D’abord, pour construire des capacités de gestion des entreprises en articulation avec les
savoir-faire déjà là. Par-delà les compétences dont font montre beaucoup des entrepreneures
en activité, d’autres compétences sont requises pour les anticipations sur les risques, les
mises à niveau et leur implantation, pour la négociation sur les appuis en formation, en
gestions des processus de production, et enfin pour la transparence des informations au
moment de l’évaluation d’impact.
Ensuite pour l’appropriation du principe de qualité. Dans cette perspective, il conviendrait
d’inciter à la construction, sur la base des institutions existantes ici et ailleurs, de réseaux
orientés vers la formation en techniques de production, de gestion, de marketing, etc. Ces
réseaux se constitueraient sur la base de partenariats de diverses natures (entre institutions
privées, entre institutions publiques ou entre institutions publiques et privées).
Outre les formations en gestion et en techniques de production ou de commercialisation, il
importe de proposer des formations qualifiantes pour faciliter leur intégration des femmes
dans les métiers non traditionnels. Les Centres Gheskio en ont fait le pari en 2012-2013
(voir encadré 7)193. Dans la mesure où le rythme de créations nettes d’emplois salariés ne
va probablement pas croître de manière significative à court terme, il y a en effet plus de
chances que celles (et ceux) qui reçoivent une formation parviennent à se mettre à leur
propre compte, en auto-emploi, ou constituent des organisations ou des réseaux.
192
Fintrac.2013.
193
On peut aussi mentionner le projet “Adolescent Girls Initiative” (AGI) qui, mis en place par la Banque Mondiale et le Ministère
à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF), mobilise des centres de formation professionnelle publics et non
publics pour former des jeunes femmes vulnérables de 17 à 21 ans dans des branches ou métiers considérés comme masculins
(la construction, les télécommunications, les technologies de l’information, la mécanique, la manœuvre de machinerie lourde, la
plomberie, la menuiserie, la maçonnerie, l’électricité, l’air conditionné et la réfrigération.).
99
Des marchés aux politiques publiques
Encadré 7 : Femmes en formation dans les métiers non-traditionnels.
Le pari pour la qualité et l’innovation des Ateliers 83
Initialement spécialisé dans la lutte contre le SIDA, le Groupe Haïtien d’Etude du
Sarcome de Kaposi et des Infections Opportunistes (GHESKIO) qui deviendra
plus tard les Centres GHESKIO fournit des soins de santé sur une large palette de
domaines : la santé de la femme et de la reproduction, la santé des adolescents et la
prise en charge de patients tuberculeux ou porteurs du virus du SIDA. Dans le cadre
de la santé de la femme, les victimes de la violence sexuelle et d’autres pathologies
liées aux comportements à risque sont également prises en charge. Dans l’ensemble,
les problèmes et pathologies traités sont étroitement liés à la pauvreté dans les espaces
urbains desservis par les Centres GHESKIO dès lors confrontés à des demandes de
leurs patientes et patients pour l’amélioration de leurs conditions de vie.
Dans ce contexte, un atelier-école pour la formation professionnelle des femmes et des
hommes vulnérables de Cité Letènel, Village de Dieu, Martissant, Cité Plus a été créé
en 2013 : Ateliers 83. Ici le terme vulnérable renvoie au fait qu’il s’agit pour la plupart
de personnes sans niveau d’éducation ou à très faible niveau d’étude, ne disposant pas
de « capital social » pour obtenir un emploi, ou encore de personnes atteintes du VIH
ou séronégatives à risques, de femmes victimes de violences sexuelles, de travailleuses
du sexe. L’objectif central de l’atelier-école est de leur donner les moyens de leur
autonomie. Ceci rejoint le principe d’anti-exploitation de Nancy Fraser (1997) qui
stipule que chaque femme doit pouvoir mener une vie libre de toute forme dépendance
économique qui l’expose à l’usage indu de son corps par autrui.
Les Ateliers 83 s’organisent en domaines: l’ébénisterie, la coupe et la couture, la
sérigraphie, et la fabrication d’objets en papier mâché. Une promotion de plus de 150
personnes, dont 70% de femmes, a été lancée en juillet 2013. Ce, avec la mobilisation
de formateurs et de moniteurs de l’École Nationale des Arts (ENARTS) et d’autres
écoles de formation professionnelle comme JB Damier et l’appui financier du PNUD
(pour l’acquisition de matériels de construction (réfection d’une partie du local du
GHESKIO) et d’équipements, matériels, mobiliers et fournitures, la prise en charge
des salaires des formateurs et moniteurs et des frais versés aux apprenants). Cette
promotion a reçu en premier lieu une formation de base en gestion financière puis
une formation technique dans l’un des domaines signalés. L’école a aussi mobilisé les
services (gracieux) d’un concepteur en ébénisterie pour une ligne de meubles.
Une démonstration des acquis a été effectuée début décembre 2013 dans le cadre d’une
foire aux cadeaux organisée à Port-au-Prince par la Fondation Lucienne Deschamps.
L’exposition des meubles a été largement valorisée. Les produits sortent de l’ordinaire
non seulement par leur conception mais aussi par le degré de finition obtenu, chose
assez rare dans l’artisanat en Haïti.
Outre le fait que les femmes ont pu retrouver le chemin de la dignité face à la
stigmatisation subie, cette expérience est remarquable, et ceci pour trois raisons. Les
produits exposés ont été principalement fabriqués par des femmes qui ont pu ainsi
commencer à construire des compétences professionnelles mobilisables aux Ateliers
83 ou dans d’autres espaces de production. Il y a amorce d’une transgression des
frontières de genre où des femmes, parmi les plus vulnérables dans la lutte pour la
survie quotidienne, commencent à s’emparer d’un métier dit masculin : l’ébénisterie.
100
Des marchés aux politiques publiques
Enfin, le projet a fait un vrai pari pour la qualité qu’il faut retenir et renforcer de
manière à consolider les compétences acquises et à assurer l’appropriation des normes,
des principes et des procédures de qualité.
La question du devenir de ces femmes et de ces hommes des Ateliers 85 en termes
d’insertion dans l’emploi demeure ouverte. C’est tout l’enjeu des passerelles entre la
formation professionnelle et l’activité économique existante ou à construire. ■
Source : Elaboration de l’auteure.
6.1.5. Formaliser les entreprises de manière adéquate,
graduelle et progressive
La formalisation du rapport à l’Etat des entreprises de toutes tailles et insérées dans les
diverses filières est nécessaire pour trois raisons au moins.
1. Fournir à l’Etat les moyens d’une meilleure régulation de l’activité des
entreprises et du développement de l’appui aux entreprises. Les entreprises
formalisées pourraient alors avoir accès aux mécanismes d’appui aux
entreprises ou aux filières, y compris des mécanismes visant à les orienter
vers la diversification dans la production. Il existe, dans le cas des MSI, une
demande de formalisation puisqu’à terme est visée l’intégration dans l’économie
formelle. C’est le cas notamment pour la Fédération Haïtienne des Petites
et Moyennes Entreprises (FHAPME), prolongement de l’Association des
Commerçants du Secteur Informel (ACSI) dans laquelle on retrouve des MSI194.
En effet, la FHAPME a obtenu un financement de la Banque Interaméricaine
de Développement (BID) en 2010 pour la mise en place d’un « système pilote
d’accompagnement pour renforcer les MPME membres de FHAPME et les
aider à intégrer le système économique formel »195.
2. Réduire le manque à gagner de l’Etat et améliorer la mesure de l’activité
économique, y compris des trajectoires des entreprises.
3. Faciliter la réduction des asymétries d’information observées dans le secteur
de la microfinance. Ceci passe par la mise en place d’un « Bureau de Crédit»
qui établirait la liste des clients des IMF, des mécanismes formels d’échanges
d’information entre les IMF pour traiter les cas des « mauvais payeurs ». Un
fonctionnement efficace d’un tel Bureau serait en outre une incitation, pour
les MSI comme pour tout autre acteur, à mieux gérer leurs dynamiques
d’endettement.
De toute évidence, l’adhésion ou à tout le moins l’incitation à la formalisation suppose la
construction préalable de la légitimité de celle-ci, de préférence sur deux registres distincts
mais interreliés. D’un côté, des interventions-clé sont à considérer sur les sources majeures
des risques, comme l’insécurité et les prélèvements indus qui en découlent196, sur les risques
d’incendie et d’inondation des marchés, et sur les conditions de travail des entrepreneures.
Sur ce dernier point, le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits de la Femme
envisageait en 2012, par exemple, de développer, au profit des MSN arrivant de la province,
un projet de dortoirs à proximité des marchés publics de Port-au-Prince et des Cayes.
194
Joachim. 2009.
195
FOMIN/BID. 2010
196
Bellande. 2005
101
Des marchés aux politiques publiques
D’un autre côté, la formalisation doit être adéquate, graduelle et progressive.
1. Adéquate en ce qu’elle respecte la forme originale de la structure des entreprises
tout en limitant progressivement l’ampleur des coûts reportés et en réduisant les
coûts subis en raison même de l’informalité. L’enjeu est de trouver des modalités
de reconnaissance/identification et de taxation des entreprises qui soient à la
fois justes et non pénalisantes, sachant que des emplois indirects dépendent de
cette activité et que le pouvoir d’achat des consommateurs finals est exposé aux
comportements de marge des entreprises. A terme, la formalisation impliquera
une reconfiguration du squelette externe pour ce qui est du report de coût sur
l’État.
2. Graduelle, c’est-à-dire fondée sur une grille de taxation échelonnée dans
le temps, en fonction de la trajectoire de l’entreprise année après année.
Cette démarche doit être accompagnée de la mise en place de mécanismes de
surveillance et de taxation permettant de réduire les prélèvements indus.
3. Progressive, puisque les échelles d’activité diffèrent et parce qu’il faut éviter de
nuire aux trajectoires en cours, de restreindre les opportunités. Par exemple, il
est plus que souhaitable que soient trouvés des mécanismes permettant aux MSI
qui consolident leurs importations de faire des déclarations individuelles, sur
la base de leur formalisation. Une autre option serait de taxer les importations
consolidées à l’aide d’un barème spécifique qui ne pénalise pas les économies
d’échelle réalisées. Dans un cas comme dans l’autre, la transparence des opérations
douanières est décisive y compris pour réduire les asymétries d’information entre
MSI.
L’efficacité du processus de formalisation dépend de la mise en place d’un certain nombre
de mesures-clé du côté de l’Etat :
1. La clarification des bases de la taxation, y compris de la taxation douanière.
Le principe de la valeur en douane de Bruxelles prévaut en Haïti en matière de
taxation douanière; ce qui peut introduire des distorsions importantes en regard
de la valeur transactionnelle. Ce problème a été posé en 2009, et surtout en 2010197
par les membres de l’Association des Commerçants du Secteur Informel (ACSI);
2. L’allègement des démarches administratives pour la formalisation proprement
dite et dans le fonctionnement général de l’État. Dans le cas des MSI, il faut
réduire les délais de dédouanement des marchandises car la vitesse d’écoulement
des produits est déterminante en regard des engagements financiers (créditfournisseur ou emprunt);
3. L’établissement de mécanismes de recours transparents et célères en cas de
problème. Dans le cas des MSI par exemple, il s’agit d’éviter que les confiscations
de marchandises par les autorités douanières ne soient en fait qu’un levier pour
des prélèvements indus en sanctionnant ces derniers toutes les fois qu’ils sont
avérés après dépôt de plaintes.
197
102
Mézile. 2010
Des marchés aux politiques publiques
6.2. INTÉGRER LA PERSPECTIVE DE GENRE
L’action publique doit être pensée, dès le départ, avec une perspective de genre. Il faut
concilier la modernisation et les intérêts des femmes, construire l’autonomie des femmes
de l’entreprise au ménage, et reconfigurer l’économie des soins principalement fondée,
aujourd’hui, sur le travail non rémunéré des femmes.
6.2.1. Concilier la modernisation et les intérêts des femmes
Il est des exemples de modernisation qui conduisent à l’éviction des femmes ou à leur
relégation sur les segments les moins porteurs (voir encadré 8). Ceci est lié, au pire, au
refus du genre comme dimension structurante des relations économiques, au mieux, à la
méconnaissance préalable des places et des pouvoirs des femmes et des hommes ainsi que
des rationalités à l’œuvre dans les entreprises des unes et des autres. L’élucidation de tout
ceci doit donc devenir un leitmotiv, une constante dans la conception et la mise en œuvre
de l’action publique.
Encadré 8 : Vers l’éviction des femmes de la commercialisation des
produits de la pêche
Selon Schwartz (2013), deux circuits de commercialisation des produits de la pêche
coexistent dans la Grande-Anse et le département de Nippes. Les Madan Sara sont
dans le circuit traditionnel où le traitement du poisson à commercialiser est tout à
fait artisanal. Elles vendent du poisson séché. En revanche, circuit où les produits sont
conservés dans des infrastructures de stockage modernes est dominé par les hommes
pour l’approvisionnement auprès des producteurs et pour la vente des poissons
conservés aux segments hauts du marché à Port-au-Prince (restaurants, supermarchés,
grossistes et exportateurs).
Schwartz (2013) indique que les interventions des ONG pour permettre aux pêcheurs
d’obtenir de meilleurs prix pour leurs poissons et donc augmenter leurs revenus ont
reposé sur la formation d’associations dominées par les hommes. Ces associations ont
reçu les équipements et infrastructures nécessaires pour la conservation des poissons
ainsi qu’un appui pour la recherche des marchés urbains. Selon Schwartz (2013), il en
découle deux conséquences problématiques pour le développement :
- en se concentrant sur la seule conservation pour l’approvisionnement des marchés
urbains, ces interventions privent les ménages ruraux spécialisés dans la pêche de la
maîtrise des autres maillons : la transformation, mais aussi le transport;
- en facilitant l’entrée sur le marché des associations dominées par les hommes, ces
interventions ont, sans le faire exprès, ouvert la voie à une concurrence des acheteurs et
revendeurs de sexe masculin au détriment des femmes qui assument traditionnellement
le rôle d’intermédiaires dans la commercialisation.
Cette concurrence réduit la part de la production commercialisée par les femmes,
toutes choses égales par ailleurs bien entendu. Ce qui a pour effet de diminuer la taille
des entreprises en termes de chiffre d’affaires et de revenus et d’obliger certaines Madan
Sara, celles de plus petite taille notamment, à sortir du marché, faute de volume suffisant.
Autrement, dans la mesure où il y a croissance de la production de poissons (ceci reste
à documenter), il s’agirait moins d’une éviction des femmes du marché que de leur
relégation sur le circuit/segment le moins rémunérateur (en termes de marges).■
Source : Elaboration de l’auteure sur la base de Schwartz. 2013.
103
Des marchés aux politiques publiques
6.2.2. Construire l’autonomie des femmes
de l’entreprise au ménage
Cibler les politiques publiques sur les entrepreneures n’épuise pas la prise en compte de la
perspective de genre. Il faut partir de la question des résultats finals (outcomes) en termes
de changements dans les relations de genre qui structurent les entreprises et les filières ainsi
que la la prise de décision dans les ménages.
L’analyse menée ici a porté sur des entreprises dirigées par des femmes. Il importe de
comparer, systématiquement, ce type d’entreprises avec celles dirigées par des hommes
ou par des couples, en croisant actifs, insertion dans les filières et rationalité d’entreprise.
Certes, dans un univers fortement marqué par l’incertitude et des risques importants, il
est plus que probable que la rationalité du spéculateur se déploie aussi dans les entreprises
dirigées par des hommes, les différences éventuelles portant sur les modalités d’ajustement
ou de report de coût en fonction des spécialisations. Mais il faut pouvoir différencier, y
compris en analysant l’hétérogénéité des entreprises dont le chef est une femme.
La comparaison doit aussi porter sur le profil des entrepreneur(e)s et des modes d’association
entre eux selon le lien de parenté, ainsi que des modes de gestion, de répartition et d’allocation
des profits selon le sexe. On a vu que la production de manba est assurée par une entreprise
d’une association de femmes. Mais, dans le cas de la production d’objets artisanaux inspirés
des drapeaux vodou, la dirigeante de l’entreprise en est co-propriétaire, après l’avoir lancée,
avec son époux et son frère. Ceci ne permet pas, pour autant, de mettre au jour les éventuels
mécanismes de contrôle pesant sur l’autonomie des femmes comme individus ou de saisir
précisément les mécanismes autorisant une distribution plus équilibrée du pouvoir de
décision dans l’entreprise et des revenus entre hommes et femmes.
Cette question demeure un point aveugle majeur tant dans les instruments pour l’analyse
des exploitations agricoles (comme c’est le cas pour le dernier Recensement Général de
l’Agriculture de 2008-2009 réalisé en Haïti198) que pour celle des unités de production
informelles urbaines très largement majoritaires dans l’emploi et dont plus de la moitié sont
dirigées par des femmes. Il faut toutefois signaler une tentative de mesure de l’autonomie des
femmes haïtiennes dans l’agriculture à l’aide d’un indice d’autonomisation (empowerment
index)199. Cet indice intègre les cinq domaines suivants: les décisions sur la production
agricole, la détention d’un pouvoir de décision sur les ressources productives et l’usage
de celui-ci, le contrôle sur l’usage du revenu, le leadership dans la communauté et l’usage
du temps, et en considérant la parité entre les sexes au sein du ménage. La démarche est
essentielle car ce sont bien les relations de genre qui en constituent le cœur, et la mise
en relation des entreprises et des ménages est particulièrement décisive pour les micro,
petites et moyennes entreprises auxquelles il faut donner l’opportunité de la mise à niveau
économique. Cette démarche peut être étendue, tout en l’adaptant, aux entreprises nonagricoles.
En même temps, il faut aborder l’autonomisation économique comme possibilité de gagner
un revenu en propre ou d’augmenter ce revenu dans la filière, et comme possibilité d’améliorer
le pouvoir de négociation à l’intérieur des ménages. En un sens, les MSN, de par la fonction
même qu’elles assument, ont pu gagner/gagnent une forme et un degré d’autonomie en ce
qui a trait au pouvoir de décision sur le commerce lui-même, la possession et l’allocation du
revenu perçu200, de même qu’aux réussites déclarées/observées comme la scolarisation des
198
Lamaute-Brisson. 2013b.
199
USAID, IFPRI, OPHI. 2012.
200
Sam. 2012, Pienaar et Sacks. 2012.
104
Des marchés aux politiques publiques
enfants201 et leur vie propre202. Mais ces gains sont contraints, pour beaucoup, par les limites
qu’impose la pauvreté ou l’obligation de survie. Dans d’autres cas, les gains d’autonomie ont
un coût (séparation, violence). Bien sûr, il y a aussi des reconfigurations positives qu’il faut
analyser.
S’impose, au final, la nécessité d’une recherche comparée approfondie sur les caractéristiques
et les potentialités des entreprises dirigées ou possédées par des hommes et des femmes et
sur les marchés sur lesquels elles opèrent, en fonction (i) des relations internes aux ménages
et donc du travail total des uns et des autres entendu comme somme et articulation des
temps de travail domestique et marchand ; (ii) de la distribution (dynamique) du pouvoir
de décision dans l’entreprise d’une part, dans le ménage d’autre part. La démarche devrait
être la suivante :
• mettre en lumière les contraintes de genre initiales dans l’accès aux et le contrôle
des actifs productifs (tangibles ou intangibles), le temps de travail, le lieu de
travail, le niveau d’étude et les soft skills, le contrôle sur l’usage du revenu et les
écarts de productivité s’il y en a ;
• définir les mécanismes adéquats d’intervention ou de mise à niveau en fonction de
ces contraintes de manière à en assurer la maîtrise par les cheffes d’entreprise. Les
contraintes en temps des femmes doivent figurer parmi les paramètres requis soit pour
ajuster les formations soit pour aider les femmes à lever ou à réduire ces contraintes ;
• anticiper puis d’analyser l’impact sur les relations de genre et les opportunités des
femmes (emploi, taille des entreprises et rémunérations) de chacun des types de
mise à niveau économique. Ceci passe par la mise en place de systèmes genrés
de suivi-évaluation des politiques publiques qui déplacent le regard posé sur
les indicateurs traditionnels (nombre de femmes bénéficiaires de telle ou telle
intervention) vers des indicateurs qui traduisent des changements dans les places
occupées et les rôles joués par les femmes, ainsi que dans leur capacité à peser
dans la prise de décision (dans l’entreprise et dans le ménage) et à augmenter
leurs revenus.
6.2.3. Créer une nouvelle économie des soins
Affirmer la compatibilité entre les activités d’entreprise assumées par des femmes et leurs
tâches domestiques203 est réducteur pour l’autonomisation économique des femmes. Elle
fait abstraction de l’insertion massive de celles-ci dans des branches d’activité précises,
insertion qui génère un effet d’entassement (crowding effect) ayant pour conséquence
la réduction des profits individuels. De plus, statuer de la sorte interdit de penser les
ajustements qui, assumés par les femmes sous la contrainte de leur budget-temps, renvoient
à des renonciations de divers ordres204. C’est que la flexibilité attribuée à l’auto-emploi ou
au fait d’assumer le risque d’entreprise n’est pas toujours effective, en particulier lorsqu’il
y a des obligations contractuelles vis-à-vis des acheteurs ou des donneurs d’ordres, ou
que les entreprises ont un nombre réduit de clients205. Cette flexibilité peut être en outre
accompagnée de très longues journées dans l’emploi sans que la productivité horaire du
travail marchand soit élevée.
201
Sam. 2012
202
Murray et Alvarez. 1975
203
Ajlani. 2012.
204
Les renonciations sont les suivantes : réduire par exemple les soins aux membres du ménage dans la sphère domestique, réduire
le nombre d’heures dans l’emploi, ou choisir une distribution du temps dans l’emploi défavorable à l’obtention de meilleures
rémunérations dans la sphère marchande.
205
Carré, Heintz. 2009.
105
Des marchés aux politiques publiques
Le temps est une ressource-clé et il faut le penser comme tel, y compris dans le cadre des
mises à niveau, et en particulier les formations en techniques de production et de gestion.
femmes doivent être mises en condition de trouver le temps à consacrer à la formation. Il
s’agit de de construire des « arrangements des temps de travail » favorables aux femmes
exerçant un emploi, qu’elles soient salariées, aides familiales ou entrepreneures. Cette notion
recouvre les combinaisons du temps de travail dans l’emploi (rémunéré ou non) et dans la
sphère domestique, la distribution du temps de travail total entre emploi et travail des soins
non-rémunéré et enfin la planification des temps de travail, qu’elle soit séquentielle ou en
alternance, et ceci en fonction de la productivité des unités de temps de travail206.
Par conséquent doit émerger une nouvelle économie des soins qui libère le temps des
femmes et des filles pour que les unes et les autres s’investissent dans le travail marchand
(si elles n’y sont pas déjà insérées) ou d’aménager leurs temps de vie. Des formes d’entraide
entre femmes ont émergé. Par exemple, dans le cadre de projets d’appui aux femmes
agricultrices, les femmes partagent la charge de travail de celles qui sont enceintes207. Il s’agit
d’une redistribution entre les femmes, par-delà les frontières du ménage et de la famille,
plutôt qu’une redistribution qui allège la charge de travail globale de toutes les femmes208.
Une réflexion approfondie est requise sur la pertinence et la faisabilité des solutions
éprouvées ailleurs comme les services de garde, publics ou communautaires, pour les
enfants ainsi que pour les personnes âgées ou les personnes vivant avec un handicap. Elle
est d’autant plus nécessaire que la nouvelle économie des soins peut constituer un espace de
création d’emplois directs et indirects par effet d’entraînement liés aux services de soins. A
condition, que soit mis en place un ensemble articulé de politiques d’emploi, de politiques
industrielles (entendues comme politiques d’appui ou d’orientation pour les entreprises) et
de politiques de développement territorial209.
6.3. ARTICULER L’ÉCONOMIQUE ET LE SOCIAL
6.3.1. Protéger les entrepreneur(e)s contre les risques hors
marché
A la protection contre les risques économiques doit être articulée une protection contre
les risques sociaux, d’autant que la structure de l’entreprise porteuse de la rationalité du
spéculateur n’inclut pas de système de délégation et que le premier atout de celle-ci est
précisément celle (ou celui) qui a assumé le risque d’entreprise. La maternité éloigne,
temporairement, nombre de femmes entrepreneures du marché. Fass (1988) le signalait
déjà dans son étude sur les stratégies de survie urbaines dans les années soixante-dix.
La maladie peut aussi affecter leurs performances. Dans un cas comme dans l’autre, c’est le
niveau de revenu qui est menacé.
Ceci implique la mise en place d’une assurance maladie-maternité universelle qui couvre
aussi bien les travailleurs des établissements économiques formels que les travailleurs et
travailleuses indépendant(e)s et les patrons des établissements économiques informels.
206
Lamaute-Brisson. 2012.
207
Pour plus d’informations, se reporter à Locke Hugh (2013), “Portrait of a haitian woman farmer”, Smallholders Farmers Alliance, (en
ligne) : http://www.smallholderfarmersalliance.org/home/2013/8/5/portrait-of-a-haitian-woman-farmer.html
208
Cette redistribution au bénéfice de l’ensemble des femmes engage des mécanismes qui assurent le partage entre des tâches
de soins entre hommes et femmes dans la sphère domestique, et entre l’Etat, la famille, les organisations non lucratives ou les
organisations communautaires et le secteur privé.
209
Lamaute-Brisson. 2013.
106
Des marchés aux politiques publiques
Un programme pilote de l’OFATMA a été réalisé en 2012 pour évaluer la faisabilité de
l’intégration des entreprises du secteur informel dans l’assurance santé-maternité sur la
base du principe d’affiliation volontaire inscrit dans la loi de l’OFATMA. Une première
modélisation actuarielle a été produite qui propose un système en deux composantes : l’une
adressée aux travailleurs salariés et leur dépendants sur la base des cotisations patronales et
celles des salariés; l’autre pour les travailleurs du secteur informel sur la base d’une cotisation
forfaitaire individuelle financièrement accessible et d’une subvention publique210. Il faudra
bien sûr examiner la robustesse d’une telle proposition et les conditions institutionnelles de
sa mise en œuvre pour en faire une politique de protection sociale viable et durable.
6.3.2. Associer mise à niveau économique et mise à niveau
sociale
Si l’un des objectifs de l’appui aux entreprises est l’augmentation de l’emploi (volume d’actifs
occupés mais aussi volume d’heures travaillées), reste la question de l’amélioration des
conditions de travail dans les entreprises.
Barrientos et al. (2010) proposent à cet égard la notion de “mise à niveau sociale” (“social
upgrading”), entendue comme processus d’amélioration des droits et des entitlements des
travailleurs en tant qu’acteurs sociaux d’une part, et d’amélioration de la qualité de l’emploi
des travailleurs (conditions de travail, protection) d’autre part. Cette notion est construite
en se référant au paradigme du travail décent de l’Organisation Internationale du Travail
(OIT) basé sur quatre piliers : l’emploi, les normes et les droits dans l’emploi, la protection
sociale et le dialogue social.
La mise à niveau sociale n’est pas une conséquence immédiate ou automatique de la mise
à niveau économique puisque celle-ci se déroule sur des marchés où les formes de la
concurrence peuvent poser des dilemmes, entre qualité et coût par exemple. Le recours
au travail salarié est, en outre, le plus souvent marqué par la flexibilité comme condition d’
d’ajustement aux marchés, à la demande. Pour autant, le plaidoyer en faveur de la mise à
niveau sociale ne doit pas être écarté. Les travailleurs salariés doivent devenir des porteurs
de droits et la protection sociale doit leur être accessible.
210
Lamaute-Brisson. 2014.
107
ENTREPRENEURES
Dans
l´économie haïtienne
Des marchés aux
politiques publiques
Les
Cahiers
du
ANNEXE 1
Les femmes dans
l’économie haïtienne
Travail des soins et travail dans l´emploi
Tableau 7
Travail des
soins (sphère
domestique)
et travail
marchand
(emploi) selon
le sexe (%),
2007-2012, 10
ans et plus
2007
Activités domestiques
2012
Heures
%
Heures
%
Femmes
29
69.0
28
70.0
Hommes
13
31.0
12
30.0
42
100.0
40
100.0
Total
Emploi
Heures
%
Heures
%
Femmes
25
43.1
24
40.0
Hommes
33
56.9
36
60.0
58
100.0
60
100.0
Total
Travail total
Heures
Femmes
%
54
Heures
54.0
%
54
54.0
Hommes
46
46.0
46
46.0
Total
100
100.0
100
200.0
Source: IHSI, ECVMAS 2012, DIAL. 2014. Calculs propres.
Sur-chômage et travail des soins
(…) les femmes sont toujours plus touchées que les hommes par le chômage
élargi (…), le taux de chômage élargi des femmes valant 1.51 fois celui des
hommes (contre 1.29 dans le cas du taux de chômage ouvert). Le creusement
des écarts est repérable dans tous les milieux de résidence.
Tableau 8
Taux de
chômage
élargi a/
et taux de
chômage
ouvert selon
le sexe, par
milieu de
résidence.
2007. En (%).
Sexe
Taux de chômage élargi
Aire Métropolitaine
Autre urbain
Homme
49.1
38.7
24.2
32.3
Femme
54.8
53.4
44.5
48.7
Ensemble
Population estimée
Echantillon
Rural
Ensemble
52.1
46.5
34.2
40.6
1082747
818132
2676027
4576906
6134
4870
3960
14964
Taux de chômage ouvert (BIT)
Sexe
Aire Métropolitaine
Autre urbain
Homme
33.5
18.7
7.3
14.9
Femme
33.1
21.6
12.1
19.2
Ensemble
Population estimée
Echantillon
Rural
Ensemble
33.3
20.1
9.4
16.8
777167
547723
1942456
3267345
4380
3181
2840
10401
Source : IHSI. EEEI. Enquête emploi 2007. a/ Selon la définition internationale (BIT), est
au chômage toute personne en âge de travailler remplissant les trois conditions suivantes:
être sans emploi, rechercher activement un emploi et être disponible pour travailler. On
parle de chômage élargi si la personne sans emploi ne recherche pas activement un emploi
mais se déclare disponible pour travailler.
109
Des marchés aux politiques publiques
Près de la moitié des chômeurs souhaiteraient faire des journées de 8 heures de travail
tandis que 48% des inactifs involontaires disponibles pour travailler préfèreraient travailler
durant seulement une partie de la journée (le matin ou l’après-midi). Cette préférence pour
un travail « à mi-temps » est liée à la catégorie fonctionnelle d’inactif: elle est le fait des
élèves ou étudiants – qui sont les plus nombreux parmi les inactifs involontaires disponibles
– et des personnes au foyer.
En effet, près des deux tiers des élèves ou étudiants et 41% des femmes au foyer (contre
28.7% des hommes au foyer) choisiraient de travailler une partie de la journée. C’est un
problème de conciliation des tâches propre au statut d’inactif (étudier, effectuer les travaux
domestiques) et de l’activité économique. Pour les femmes au foyer, la question est bien celle
de la conciliation entre travaux domestiques/tâches familiales et la participation à l’activité
économique tandis qu’un contingent important (44.8%) des hommes au foyer envisagent
de « sortir » de l’obligation de conciliation en déclarant qu’ils accepteraient une journée de
travail de huit heures.
Source : Extrait de IHSI (2010)
110
111
ANNEXE 2
Etapes
technicocommerciales
de la récolte
du riz au
consommateur
final
Figure 7
Détaillante
Sara urbaine
Sara locale
Producteur
Opérateur
Séchage
Étuvage
Stockage
Stockage
Source : CECI – SOCODEVI – TECSULT & PRODEVA (s.d.)
Stockage
Stockage
Séchage
Vente finale au
Consommateur
Vente
Vente
Vente
Décorticage
Vente
Séchage
Battage
Récolte
CECI – SOCODEVI – TECSULT & PRODEVA
Stockage
6
Étapes technico-commerciales
Appui à l’intensification agricole de la Vallée de l’Artibonite (PIA) – Haïti
Manuel du formateur – Commercialisation des produits agricoles
Des jardins aux marchés :
Circuits de commercialisation interne de la
production nationale
112
10
Contraintes
affectant la
qualité du riz
(Artibonite) de
la récolte au
consommateur
final
Figure 8
Vente finale au
Consommateur
Vente
Vente
Stockage
Stockage
Stockage
Séchage
Décorticage
Détaillante
Séchage
Vente
Séchage
Entreposage mal fait réduit la qualité
Un entreposage mal fait réduit la qualité
Décorticage = ultime étape, constat des résultats liés
aux étapes de post-récolte, impuretés métalliques,
entretien et réglage déficients causent des brisures
Étuvage peut inclure des impuretés, importance de la
qualité de l’eau utilisée
Entreposage avec cycles de éhumidification et de
séchage augmente les brisures
Séchage trop rapide cause des stress aux grains,
doit être limité à 12%, entraîne des impuretés
CECI – SOCODEVI – TECSULT & PRODEVA
Source : CECI – SOCODEVI – TECSULT & PRODEVA (s.d.)
Stockage
Entreposage avec cycles réhumidification et séchage
augmente les brisures
Séchage trop rapide cause des stress au grains, doit
être limité à 12%, entraîne des impuretés
Battage traditionnel et/ou en retard fragilise les
grains, source d’impuretés, bon vannage important
Battage
Vente
Stockage
Étuvage
étuvage
pour
Récolte faite à TEE non optimale cause des brisures,
aussi source d’impuretés
Contraintes - qualité
Récolte
Étapes technico-commerciales
Sara urbaine
Sara locale
Producteur
Opérateur
Diagramme - Gestion des opérations post-récolte / contraintes affectant la qualité du produit
Appui à l’intensification agricole de la Vallée de l’Artibonite (PIA) – Haïti
Manuel du formateur – Commercialisation des produits agricoles
Des marchés aux politiques publiques
113
Circuit de
commercialisation
des produits
agricoles
(légumes) de
la région de
Kenscoff
Figure 9
Unofficial
meeting points
along the way
Camion/bus
station
Local semiurban market
(Tet Dlo)
Local semi-rural
market
(Kenscoff)
City market
Petion-ville
City market
(Croix-des-Bossals)
Source : Sam. 2013.
Around
4h00
a.m.
when
it
is
still
dark,
but
pleasant
weather,
market
women
start
selling
breakfast
to
other
market
women,
including
Madam
Sara.
Coffee,
thee,
hot
chocolate
with
a
piece
of
bread
or
spaghetti
with
eggs
is
served
as
breakfast.
Meanwhile
Madame
Davide
opens
having entered a public marketplace.
During the research it became clear that the major purchases and sales are made elsewhere, without
transport for them)
3. City markets -> local markets (half of them transport themselves and half use Madam Sara to
products)
2. Local markets -> city markets (12 out of 20 self, 8 out of 20 use Madam Sara to transport their
1. Within city and rural markets
Resellers
3. Land ->Camion station -> city markets/local markets
2. Rural markets -> Camion station -> city markets/local markets
1. Unofficial meeting points -> Camion station -> city markets/local markets
Madam
Sara
3. Land = selling from their gardens/homes
2. Land -> unofficial meeting points -> Camion station
1. Land -> farmer’s market
Farmers
Gardens/
at home
Farmer’s / rural
market (Seguin)
Rural area -------------------------------- Collecting areas ------------------------------------- Port-au-Prince
market actors between main locations along the Seguin – Kenscoff – Port-au-Prince route.
Overview
of
the
movements of agricultural produce from producers to resellers, and the main
From Gardens to Markets – a Madam Sara perspective (2012) by Talitha Stam
Des marchés aux politiques publiques
10
Haiti Coffee Supply Chain Risk Assessment
Figure 10
Figure 6: Haiti Coffee Supply Chain Map
Circuits de commercialisation du café
Informal
trade with the
Dominican
Republic
(28.39%)
Roasters in the
Dominican
Republic
Commissioners/
Traders
Artisanal
roasting
(58.39%)
Artisanal
roasters
“Madam sara’
(trading
microenterprises)
Commercial/
industrial
roasting for
domestic
consumption
(5.71%)
Small roasters
No. = 8 to 10
Big roasters
No.= 4
(Weiner, Rebo,
Marabou,
Claudia)
‘Café pile’
for export
(5.59%)
Gourmet/fair
trade exports
(1.74%)
Exporters
No. = 4
(Weiner, Rebo,
Maison Paultre,
Novella)
Speculators (big traders)
No. = 30 to 40
Coffee
federations/
associations
No. = 7
Coffee
cooperatives
No. = 40 to 50
De-pulpers
‘Madam sara’ (trading microenterprises)
Marginal farmers (20%)
Small farmers (65%)
Large farmers (15%)
Source : Schwartz. 2013
114
gher income for their efforts. This derives not only from bigger fish and more of them, but
om the fact that fresh fish yield 40 to 60% greater prices than what the machann can fetch in
e local regional market or the urban popular market. The map on the following page illustrates
two market chains.
Figure112: Fish Processing-Storage-And Marketing Chain I
Figure
Circuits de commercialisation des produits de
la pêche dans la Grande-Anse
Source : Schwartz. 2013
115
Des marchés aux politiques publiques
GLOSSAIRE
116
Actif
Personne exerçant un emploi ou chômeur au sens du Bureau
International du Travail (BIT).
Actif occupé
Personne exerçant un emploi.
Activités
domestiques
Tâches effectuées au sein du ménage ou auprès de la communauté sans
rémunération (garde d’enfants ou de personnes âgées, chercher de l’eau,
bois, aller au marché, déblaiement ou construction de sa maison ou pour
la communauté, etc.).
Chômeur
Selon la définition internationale, personne en âge de travailler
remplissant les trois conditions suivantes (être sans emploi, rechercher
activement un emploi et être disponible pour travailler). On parle de
chômage élargi si la personne ne recherche pas activement un emploi
mais se déclare disponible pour travailler.
Coefficient Gini
Mesure statistique des inégalités. Il varie de 0 à 1, où 0 signifie une totale
égalité et 1 signifie une inégalité totale.
Inactif
disponible
pour travailler
Personne qui n’exerçe pas un emploi ni n’est chômeur (au sens de la
définition internationale présentée plus haut) mais se déclare disponible
pour travailler. Cette notion permet d’aborder la pression qui s’exercerait
sur le marché du travail s’il y avait des opportunités d’emploi.
Oligopsone
Marché caractérisé par un nombre restreint de demandeurs face à de
nombreux offreurs. Les demandeurs ont un pouvoir de fixation des prix
qu’ils n’ont pas dans le modèle théorique de la concurrence pure et
parfaite où offreurs et demandeurs sont atomisés.
Secteur privé
informel
Ensemble d’unités de production ne possédant pas de patente et/ou ne
tenant pas de comptabilité formelle.
Taux de sousemploi global
Rapport du nombre de chômeurs et d’actifs occupés en situation de
sous-emploi (visible et invisible) à la population active.
Taux de sousemploi invisible
Rapport du nombre d’actifs occupés gagnant moins que le salaire
minimum horaire à la population active occupée.
Taux de sousemploi lié à la
durée du travail
(visible)
Rapport du nombre d’actifs occupés travaillant involontairement
moins de 35 heures par semaine et disponibles pour travailler plus à la
population active occupée.
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