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(2020-11) Bulletin de l'ISPAN, Numéro spécial : Vertières, la suite de l'ultime bataille : l'armée expéditionnaire, son rapport et ses prétextes

(2020-11) Bulletin de l'ISPAN, Numéro spécial : Vertières, la suite de l'ultime bataille : l'armée expéditionnaire, son rapport et ses prétextes

Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN) 2020 21 pages
Resume — Le Bulletin de l'ISPAN, Numéro spécial, du novembre 2020. Le numéro porte sur Vertières, la suite de l'ultime bataille : l'armée expéditionnaire, son rapport et ses prétextes. Le Bulletin est la publication de l'Institut de Sauvegarde du Patrimoine National, qui documente monument par monument le patrimoine bâti haïtien, son état de conservation et les interventions dont il fait l'objet. 21 pages.
Description Complete
Le Bulletin de l'ISPAN, Numéro spécial, du novembre 2020. Le numéro porte sur Vertières, la suite de l'ultime bataille : l'armée expéditionnaire, son rapport et ses prétextes. Le Bulletin est la publication de l'Institut de Sauvegarde du Patrimoine National, qui documente monument par monument le patrimoine bâti haïtien, son état de conservation et les interventions dont il fait l'objet. 21 pages.
Sujets
Protection socialeGouvernance
Geographie
National
Periode Couverte
2020 — 2020
Mots-cles
ISPAN, patrimoine bâti, monuments historiques, Bulletin de l'ISPAN Numéro spécial, series:ispan-bulletin
Entites
Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN)
Texte Integral du Document

Texte extrait du document original pour l'indexation.

• Archives : (BNF – Bibliothèque Nationale de France) VERTIERES : SUITE DE L'ULTIME BATAILLE L’ARMEE EXPEDITIONNAIRE, RAPPORT ET PRETEXTES. •Plan de la ville du Cap Français BULLETIN DE L’ISPAN, Numéro spécial, 21 pages Sommaire......................... • Ver ères : la suite de l'ul me bataille • Bibliographie • Annexe •Considérations historiques globales page 07 •Cap­Français à St­Domingue présence militaire soutenue et lieutenance du Roi page 10 BULLETIN DE L’ISPAN est une publication de l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National destiné à vulgariser la connaissance des biens immobiliers à valeur culturelle et historique de la République d’Haïti, à promouvoir leur protection et leur mise en valeur. Communiquez votre adresse électronique à ispanmc.info@gmail.com pour recevoir régulièrement le BULLETIN DE L’ISPAN ou visitez le www.ispan.gouv.ht . Vos critiques et suggestions seront grandement appréciées. Merci. 22 EDITORIAL Chers lecteurs, Le numéro spécial précédent consacré à la commémoration des 216 ans de la bataille de Vertières s’est terminé sur des interrogations comme : Que rapporter ? Quoi dire ? Et comment expliquer ? Il y a eu plusieurs tentatives de réponse à cette déroute de l’Armée Expéditionnaire Française de 1802 par certains acteurs qui vécurent et participèrent à l’évènement. En général l’échec est orphelin, c’est pourquoi l’Armée Expéditionnaire n’arrive pas à expliquer qu’avec son effectif composé de soldats de métier et son arsenal offensif aussi meurtrier qu’elle n’a pas su faire preuve d’intelligence tactique sur le terrain d’opération. L’épidémie de fièvre jaune reste et demeure le seul facteur principal toujours évoqué par plus d’un historien, rapporteur, écrivain, acteurs militaires de l’évènement et autres qui se sont penchés sur cette guerre singulière et unique dans l’histoire universelle. Cependant, en pénétrant l’esprit de cette force expéditionnaire dans le contexte d’époque à travers certains rapports relatant l’évènement, il est évident pour plus d’un qu’il y régnait beaucoup d’arrogance, d’insolence, de suffisance, de morgue, et de préjugé racial séculaire doublé d’une attitude de supériorité. Ce qui se traduit par un sentiment d’assurance, de toute puissance et de mépris total pour l’Armée Indigène qui lui fait face, ce qui n’était qu’une prétention. En effet, la déroute de l’armée expéditionnaire française à St­Domingue est monumentale puisque c’est la toute première fois que l’armée napoléonienne est vaincue, or ce n’est pas par une armée européenne. De plus, cette ‘’honteuse défaite’’ ébranle non seulement la donne géopolitique, mais elle met surtout en péril le système esclavagiste mondial instauré et institutionnalisé dans le Nouveau Monde par les États Européens. Par­dessus toutes autres considérations, c’est la remise en question de La supériorité présupposée de l’homme blanc sur l’esclave noir alors que celui­là est le socle sur lequel se fonde ce système d’ exploitation et de domination raciale. En représailles contre cette force expéditionnaire qui est l’objet de déshonneur, la France Impériale adopte contre ses membres tout un train de mesures inavouées et inavouables, qui va de la retraite anticipée jusqu’à l’abandon pure et simple dans les geôles anglaises de certains soldats gradés ou non. D’autres sont passés en dérision, BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 33 rétrogradés, muselés, réduits au silence et occupent désormais des postes obscurs et sans envergure pour avoir participé à une telle débâcle. En tant que prisonniers de guerre, les soldats français qui sont aux mains des forces militaires anglaises à la Jamaïque se sont plaints contre les traitements humiliants et dégradants, qui leur sont infligés par leurs homologues. Pour un militaire aux arrêts, il n’y a pas pire déshonneur que l’humiliation portée par des soldats subalternes d’une nation rivale à l’encontre d’officiers supérieurs ennemis. Ces derniers ont bu le calice jusqu'à la lie. En fait, la France leur jette l’opprobre parce qu’ayant disposé des meilleurs installations, équipements et matériels militaires, d’officiers­ généraux expérimentés, d’un système défensif général, de guides et d’espions, d’une cavalerie, d’une infanterie, d’artilleurs formés à l’école d’artillerie, de stratèges et de tacticiens qui ont vaincu les meilleures armées européennes, d’armuriers, de carabiniers, de moyens économiques adéquats, de médecins, d’infirmiers, d’hôpitaux, de vivres et de rations alimentaires etc., elle s’est faite étrillée à St­ Domingue par une armée d’esclaves noirs en guenilles, nus pieds et pour la plupart ‘’inaptes au maniement des armes à feu’’, entrainant ainsi la perte de la plus florissante colonie française. Cette armée renvoie désormais au monde une image peu glorieuse de la France Impériale et de son potentiel militaire qui ne fait plus trembler aucune armée ennemie… Alors, que sont donc devenues ces installations militaires témoins du fiasco de l’Armée Expéditionnaire Française à St­ Domingue ? Il est vrai que bon nombre existe encore, mais aujourd’hui ils sont relativement peu par rapport à la kyrielle de camps militaires, vigies, block house, fortifications, fortins, redoutes etc., qui ont vécu ce moment de grandeur, de bravoure, et d’affirmation de compétence de cette génération de soldats ‘’Africains’’de génie. Ces derniers, en recevant ces installations militaires de leurs homologues qu’ils ont vaincus, matérialisent dans la pierre et pour l’histoire la reddition de l’Armée Expéditionnaire Française face à l’Armée Indigène. Oui ils en existent encore qui portent ce témoignage depuis 216 ans, dans la méconnaissance, l’ignorance, et l’indifférence totale tout en subissant stoïquement les multiples agressions des uns et des autres, alors qu’ils nous racontent l’histoire de nos ancêtres afin que nous sachions qui ils étaient, ce qu’ils ont vécu et accompli, tout en nous montrant la voie déjà tracée. Ces monuments portent l’empreinte des vainqueurs tout comme des vaincus, à ce titre, ils méritent notre admiration et notre respect pour leur mission qui est celle d’instruire les futures générations. Jusqu’à date, ces anciennes installations militaires françaises conquises par les pères de la patrie constituent les seuls éléments probants de ce haut fait d’arme inscrit dans notre patrimoine national. Aujourd’hui malheureusement, ils sont dans un état de conservation lamentable, certains d’entre eux sont à jamais disparus et n’existeront que dans la mémoire des gens de l’art, tandis que d’autres sont encore récupérables et font l’objet d’un relevé scrupuleux par l’ISPAN. Les causes d’une telle dégradation sont multiples et imputables à notre gestion du territoire, à la surpopulation, à l’explosion démographique, à l’insouciance, à l’ignorance, à l’absence de fibre patriotique, au goût du lucre et j’en passe. D’où cet énième plaidoyer de l’INSTITUT pour l’octroi des moyens financiers adéquats afin mettre en œuvre les mesures conservatoires destinées à les préserver en attendant l’inévitable programme de restauration de l’État Haïtien, comme ce fut le cas pour la CITADELLE HENRY dès 1979 et qui se poursuit encore aujourd’hui. Bonne lecture à toutes et à tous Jeanpatrickdurandis Architecte de monument Directeur Général ISPAN Angle des Rues Magny et Capois Port-au-Prince, Haïti Téléphone : (509) 3600-8709 Email : ispanmc.info@gmail.com Site web: www.ispan.gouv.ht BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 44 CARTE ACTUELLE DU CAP-HAITIEN Vue aérienne du Cap Haitien, Google Earth BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 55 CONTEXTE GENERAL •Vue du Cap Français Ayant occupé une place prépondérante dans le commerce colonial mondial, parce qu’elle possède la plus belle et la plus riche colonie d’exploitation d’alors, en l’occurrence St-Domingue, la France Impériale y envoie une flotte armée suite au ‘’désordre’’ provoqué par la révolution de 1789 et sa cohorte de revendications sociales. Elle a pour mission d’enrayer la perte de ce joyau cher à la métropole et de rétablir l’esclavage qui est le moteur du capitalisme colonial. Cette force expéditionnaire est composée de dizaines de milliers d’hommes de troupes, de soldats de métier, de marins, de médecins, d’un personnel médical, de logisticiens, de conseillers militaires et civils, d’armuriers, de cuisiniers, d’équipements militaires etc., qui prennent part à l’expédition de 1802. Très peu retourneront à la métropole et quelques rares seulement écriront et publieront le récit de la tragédie qu’ils ont vécue. Certains d’entre eux prirent la plume dès leur retour à Paris, tandis que d’autres se sont murés dans un mutisme sonore (Bibliothèque d’histoire coloniale / Lettres du Général Leclerc). C’est vraiment la fin de la colonie telle que conçue et mise en place par le roi Louis XIV, ses ministres Colbert, Richelieu, et consorts. St-Domingue a péri dans un déluge de sang, de larmes, de gémissements, de maladies, d’estropiés, de cadavres, de feu, de boulets et de mitraille. Quant aux colons ‘’dépossédés et refugiés’’ en métropole, les survivants et l’opinion publique française en général, ils attribuent les causes de cette catastrophe à l’inexpérience des chefs, à la mauvaise connaissance du terrain ainsi qu’aux us et coutumes des habitants de la colonie, en l’occurrence les esclaves. Pour tous, cette ignominie est bien enfantée par le gouvernement consulaire et l’armée expéditionnaire. Mais, au moment du constat et de la reddition des comptes l’échec est orphelin, c’est toujours ainsi. Étant donné qu’il est de coutume d’adresser d’abord des reproches directement aux dirigeants quelles qu’en soient les circonstances et conditions d’opération, le commandement de l’armée expéditionnaire n’y a donc pas échappé. En premier lieu, on a tenu le général Leclerc pour responsable de ce plantage, cependant certains historiens lui attribuent des circonstances atténuantes puisqu’il BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 66 est mort en poste à St-Domingue après neuf mois de commandement, donc en pleine lutte contre l’armée indigène. Sa correspondance avec son beaufrère, le Consul Bonaparte, et le Ministre de la Marine est un compte rendu de l’expédition qui évoque mieux que tout autre récit les difficultés d’opération de cette périlleuse entreprise à StDomingue. Dès son débarquement en février 1802, jusqu’à sa maladie mortelle en octobre 1802, il a toujours écrit au Premier Consul et au ministre de la Marine pour les tenir au courant des événements. Dans ses multiples lettres, le général évoque toujours et sans cesse les mêmes soucis d’argent pour le fonctionnement, ainsi que le nombre croissant de malades hospitalisés, les besoins en officiersgénéraux expérimentés, en soldats supplémentaires, en matériels et équipements de toutes sortes, en vivres alimentaires etc. Son successeur, en la personne du Capitaine-général de Rochambeau, lui, il est vilipendé, on le rend particulièrement responsable de cette calamité. En quittant SaintDomingue, Rochambeau est capturé par les Britanniques et envoyé au Royaume-Uni en tant que prisonnier sur parole (il s’est constitué prisonnier). Il garde ce statut de prisonnier durant huit années et un mois (Nov.1803- Dec. 1811) environ à Norman Cross où il est incarcéré. Finalement, suite à un échange, il quitte les lieux le 8 décembre 1811 et regagne directement son château familial. Sujet de préoccupation extrêmement désagréable pour la France Impériale, ce naufrage de l’armée expéditionnaire a tenaillé le gouvernement consulaire durant des années. Aussi avons-nous pris le parti de faire appel à un ouvrage de référence, afin d’avoir les lumières d’un soldat qui y a combattu et foulé le sol StDominguois sous les ordres du Capitaine-général Leclerc. Il s’agit des mémoires du général Pamphile de Lacroix (De Lacroix, 1995) dont l’extrait ci-après parle d’échec militaire et de désastre épidémique. Ayant été un acteur de premier plan, ce soldat ne capitalise point uniquement sur la fièvre jaune, parce qu’il sait que les aléas climatiques font parties intégrantes des stratégies de guerre, et peuvent faire basculer la victoire dans un camp ou un autre. Un extrait de ses réflexions : «Toussaint, retiré sur l’une de ses plantations, attend que le climat fasse son œuvre. Le vieil homme, pendant sa longue vie, en a vu arriver de ces Français, pleins d’assurance ; il sait que, la plupart, ont payé leur tribut à la maladie de l’Ile. La fièvre jaune - ou mal de Siam -, le paludisme et autres complications palustres emplissent les hôpitaux de mourants. Dès le 27 février, quelques vingt jours après le débarquement, 2.000 hommes sont déjà frappés. L’épidémie, tel un métronome, inexorablement fauche chaque jour son lot de soldats, d’officiers, de généraux. L’Expédition devient un tonneau des danaïdes de la mort, où les renforts ne remplacent pas même les disparus mais les rejoignent dans une hécatombe sanitaire de plus de 20 000 victimes pour une armée de 43 000 hommes. Les désastres de Mississipi et de Kourou, qui avaient frappé les imaginations n’auront rien appris (3). Sur près de 60 000 officiers et soldats qui ont servi à Saint-Domingue de 1789 à la capitulation de décembre 1803, il n’en réchappera que 8000 dont la quasi-totalité mourra sur les pontons anglais. Malgré ses premiers succès – prise immédiate de tous les ports, écrasement des troupes noires et soumission de leurs chefs – l’Expédition n’a jamais renversé la situation. La résistance inattendue des insurgés et les ravages causés par la pathologie tropicale ne suffiront pas à expliquer ce phénomène. À ces premières causes, d’autres nombreuses et diverses, le commandement ignore tout de la colonie. Les instructions de Bonaparte ordonnant aux Français de s’allier aux mulâtres pour maîtriser les anciens esclaves sont piétinées : si Villatte meurt, à peine débarqué, Rigaud, est arrêté et déporté en France. Dès les premiers jours de la reconquête, les Blancs, sans le savoir encore, luttent sur deux fronts. Le capitaine-général n’adhère pas aux mobiles de la campagne, que la loi du 20 mai rétablissant la traite et l’esclavage à la Guadeloupe – sans allusion à Saint-Domingue – révèle clairement aux plus sceptiques. L’étatmajor n’a pas de stratégie : il se contente de tenir les villes, et dans les campagnes, limite son ambition à organiser des convois armés pendant le jour. L’échec militaire accompagne le désastre épidémique.» (De Lacroix, 1995, pp.19-20). BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 77 En dépit du témoignage de ce soldat qui a vécu l’événement en première loge, beaucoup d’historiens, même les plus récents, n’y ont fait dans leurs ouvrages que de vagues et très brèves allusions qui sont de plus en plus imprécises et incomplètes. Certains passent outrageusement sous silence ce haut fait d’arme de l’armée indigène et en parlent comme d’une guerre sans importance, puisqu’elle n’est que coloniale, d’ailleurs cette victoire de l’armée indigène est mise sous l’éteignoir par le gouvernement consulaire dès le lendemain du dernier combat. CONSIDERATIONS HISTORIQUES GLOBALES Les conquêtes armées de l’Egypte Pharaonique de même que celles de la Rome Antique pour ne citer que celles-là, font ressortir dès cette époque la solution armée pour matérialiser les visées expansionistes, économiques et esclavagistes. Cette tendance se précise dans cette partie du monde à la fin du moyen âge lorsque les nations européennes esclavagistes envahirent ‘’ les Indes occidentales, le Nouveau monde’’ et s’accaparent de l’intégralité des territoires des tribus Aztèques, Apaches, Arawaks, Comanches, Caraibes, Cheyennes, Cherokees, Incas, Mayas, Sioux, Tainos, etc. C’est ainsi que l’inexorable marche vers la « modernité » permet à l’humanité d’assister à une véritable démonstration de l’empire militaroindustriel lors des guerres de 19141918, et de 1939-1945. La sophistication de l’armement et des équipements qui ne visent que la tuerie de masse sur les champs de bataille terrestres, aériens et maritimes donnent à ces deux conflits mondiaux des dimensions cataclysmiques et dantesques jamais atteintes auparavant, pour finalement adopter de nos jours sa forme •Cap français, Saint­Domingue actuelle, qui est celle de l’équilibre de la terreur. L’invasion armée ‘’ des Indes occidentales, du Nouveau Monde, ou encore des Amériques’’ par les nations européenes esclavagistes à la fin du moyen-age, est le début d’une très longue et meurtrière histoire de conquête, d’accaparement, de luttes armées, de dépossession et prise de possession des territoires des peuples autochtones, de génocide, de repeuplement, d’esclavage, de viol, de pillage des ressources, de révoltes, de conflits armés, de BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 88 combat naval, de guerre et autres. La cartographie mondiale est redessinée, de nouveaux dialectes, langues et patois sont parlés, de nouvelles frontières sont tracées et certains groupes ethniques originaires de ces contrées accaparées sont désormais en minorité, se métissent et se fondent dans la masse des nouveaux arrivants. Ces coups de force répétitifs ne sont rendus possibles que par le développement des nouveaux moyens de communication maritime et surtout d’un arsenal militaire en pleine évolution. Les armées se modernisent, se professionnalisent, se fractionnent et inaugurent de nouvelles tactiques de guerre alliées à de nouveaux équipements qui les rendent extrêmement meurtrières et conquérantes. La puissance du feu est priorisée sur celle du choc, comme c’était le cas au moyen âge, on assiste à l’apparition des divisions et de nouveaux corps sont intégrés aux armées, on parle à présent de « l’art de la guerre ». C’est ainsi qu’au XVIème siècle, toutes les nations européennes affichent la prépondérance sans équivoque du pouvoir militaire sur celui du civil. De ce fait, toutes les armées sont conçues, équipées et structurées de la même manière avec des missions similaires d’un pays à un autre. Les grades et rangs des officiers et soldats sont les mêmes, se valent et sont homologués d’une armée à une autre avec le même niveau de responsabilité dans la hiérarchie et la chaine de commandement. C’est déjà la globalisation dans le monde militaire. Désormais Les Rois, Empereurs et autres dirigeants ont en main une force structurée qui leur permet d’imposer par les armes leur volonté à leurs rivaux comme il est inscrit sur l’un des canons à la Citadelle Henry « ULTIMA RATIO REGNUM » « L'ULTIME ARGUMENT DU ROI ». •La gallérie des Canons à la batterie Royale (Citadelle Henry) BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 99 CONSIDERATIONS HISTORIQUES SPECIFIQUES Dès la partition officielle d’Hispaniola, la France Monarchique fait de la défense militaire de St-Domingue sa priorité absolue, puisque sa plus riche colonie des Caraïbes est environnée par les possessions des nations rivales tels que l’Angleterre, l’Espagne, la Hollande et le Portugal. Il ne faut surtout pas perdre de vue que les conflits séculaires existants entre ces nations européennes rivales se sont aussi transportés dans le ‘’Nouveau Monde’’. La position géographique de St-Domingue sur la carte ci-jointe permet de mieux saisir l’environnement hostile dans lequel évolue constamment la colonie française dès son établissement officiel en 1697 jusqu’à son effondrement définitif en 1804. Durant ces 107 ans d’exploitation officielle, La France Monarchique, Révolutionnaire, Républicaine et Impériale a mis en place et entretenu un système défensif général qui s’étend de la ligne frontalière franco-espagnole (rivière massacre) dans le Nord-Est en passant par les Cap-français, Cap de Tiburon et de Dame-Marie dans la Grande Anse pour aboutir à l’Anse-àpitre (ville frontalière francoespagnole) en passant par les villes des Cayes, d’Aquin de Jacmel etc. Un dispositif défensif constitué de forts côtiers est réparti le long du littoral en vue de prémunir la colonie contre les dangers extérieurs, mais il est tout aussi présent à l’intérieur des terres puisque les principaux chemins et routes d’accès sont tous ‘’couverts’’ par les bouches à feu, des block house, des vigies, des fortins et des camps militaires. Ce qui offre l’avantage de contrôler la circulation des produits, les déplacements de la population et le renforcement de la présence militaire aux abords immédiats des quartiers, des habitations, des bourgs, des villes, des villages, et des zones de production d’où cette concentration de force et d’équipements au Cap-français. •Carte des Isles de Saint­Domingue BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 10 10 CAP-FRANÇAIS A ST-DOMINGUE PRESENCE MILITAIRE SOUTENUE ET LIEUTENANCE DU ROI L’établissement vers 1670 des flibustiers et boucaniers sur ce site ont occasionné de multiples échauffourées entre Français et Espagnols dès cette époque. Cependant dans la perspective d’en faire une colonie d’exploitation, la France métropolitaine s’y accroche grâce aux armes et à l’esprit frondeur de ces premiers aventuriers. Aussi met-elle en place à St-Domingue durant plusieurs décennies une infrastructure militaire en adéquation avec le bien à protéger, c’est ainsi que la ville du CapFrançais, ses environs immédiats, sa baie et sa zone de production sont sous l’emprise permanente d’une force militaire ayant à sa disposition pour l’époque les équipements défensifs indispensables à la protection de la capitale économique de la colonie de StDomingue qu’est le Capfrançais. À travers ses récits, SaintMéry (1875) relate ce qui suit : « Il ne reste plus qu'un unique objet relatif au Cap et qui veut qu'on considère ce lieu non seulement comme une paroisse de la colonie, mais comme le chef-lieu de la partie du nord : c'est sa défense militaire» (p.283). Il poursuit : « Je crois avoir déjà dit que tous les moyens doivent être combinés de manière qu'ils aient ce triple objet : empêcher l'attaque, prolonger la défense si l'attaque s'effectue, et enfin préparer le succès des secours que la durée de cette défense amènerait de la métropole. Or ce plan exige les moyens des deux genres. La défense d'une colonie, et par conséquent celle d'une partie de défense de cette partie. Il proposa la construction d'un fort au Cap, c'est-àdire, ce qu'on appelait alors un fort, et dont on peut prendre une idée par de misérables redoutes qu'on a décorées de ce nom, même depuis cette époque. Le ministre l'autorisa, le 27 août, à construire cette forteresse, dont la dépense était évaluée à 60,000 livres. Telle fut l'origine du premier fort, qui avait un revêtement de maçonnerie. On ne voyait en outre, en 1694, que des retranchements de terre que M. de Graffe, commandant au Cap, fit faire. Il y en avait aussi un sur le fossé de Limonade, un sur la grande, rivière au Quartier-Morin, un sur la rivière Any à la Petite-Anse, et le quatrième au haut du Cap, sur la rive gauche de la rivière. On en avait placé semblables le •Plan de la ville du Cap Français de long du rivage au cette colonie, doit donc elle-même se bourg du bas du Cap, et ces moyens diviser en maritime et en terrestre ; n'empêchèrent pas la dévastation et c'est sous ce double rapport que je l'incendie de toute la dépendance du vais parler de celle du Cap » (Saint- Cap, par les Espagnols réunis aux Méry, 1797, P. 606). Anglais, en 1695. Ce ne fut aussi qu'en 1694 qu'on crut utile d'avoir « M. Ducasse, successeur de M. de un ingénieur attaché au service Cussy, fut le premier qui pensa, au particulier de Saint-Domingue ». (p. commencement de 1692, à la 284 & 285). BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 11 11 •Plan des Parcs Arsenal « On avait augmenté d'une troisième compagnie de troupes les deux que le Cap avait depuis 1702, et ces trois qui formaient sa garnison étant sans logement fixe, cela fit songer à leur construire des casernes. On choisit pour cela, en 1719, le terrain actuellement, appelé l'Arsenal ». « Supérieurement à cette portion du parc d'artillerie, et ayant comme elle la ravine au nord, est l'arsenal, qui a la rue de Picolet à l'est, celle Marbois à l'ouest, et la rue de l'Arsenal au nord. Cet arsenal était la seule chose qui existât de toute cette section en 1740 » (P. 111) Le Cap, dont l’établissement ne remonte que vers 1671, n'eut point de chef militaire particulier avant 1679, que M. de Franquesnay y fut placé comme lieutenant de roi. Il commandait ce qu'on nommait alors le quartier du Cap, c'est-à-dire, ce qui est à présent entre le port Français et la rivière du Massacre. (Voir la carte ci-haut) En 1695, on nomma un gouverneur du Cap, et comme c'était l'ancien gouverneur de l'île Sainte-Croix dont la colonie avait été transportée au Cap, M. de Boissyraimé reçut le titre de gouverneur de Sainte-Croix et du Cap. Il eut pour résidence dans cette dernière ville et comprit alors la sénéchaussée du Port-de-Paix dans le ressort de son gouvernement, la place de gouverneur a cessé en 1763, dans la personne de M. de Chastenoye fils. Trois de ces gouverneurs du Cap, et qui l'étaient réellement de la partie du nord entière, furent lieutenants au gouvernement général. Ce sont M. de Charrit le, et MM. De Chastenoye père et fils ; ils eurent le Cap pour résidence (pp. 150-151). La lieutenance de roi commencée avec M. de Franquesnay, en 1679, supprimée en 1763, rétablie le 15 mars 1769 par une ordonnance du roi qui charge le major de la légion de Saint-Domingue d'en faire les fonctions, ce qui a duré jusqu'à ce qu'une autre Ordonnance du 17 mars 1771 ait rétabli un lieutenant de roi titulaire, n'a cessé qu'à M. le chevalier du Grès, par l'ordonnance du 20 décembre 1783 qui a changé le titre de lieutenant de roi en celui de commandant particulier. On crut utile d'avoir un major au Cap. Le premier fut le célèbre Laurent de Graff, en 1690. Cette majorité, supprimée en 1763, rétablie le 15 mars 1769, supprimée -par •Vue générale du Cap­Haitien, Dessin de Taylor, d’après l’atlas de Moreau de Saint­Méry BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 12 12 l'ordonnance du 16 mars 1771, rétablie le 15 avril 1776, a été supprimée de nouveau le 20 décembre 1783, lorsqu'elle était remplie par M. de la Plaigne. Le Cap eut son premier aide-major Le chemin reprend sa direction au nord, côtoyant toujours le morne et descendant un peu dans cet endroit. On va laissant deux ou trois petites maisons et un four à chaux à main droite, et l'on en 1688. Cette place fut aussi supprimée en 1763 et rétablie en 1769 ; il y a maintenant deux aidesmajors, parce qu'il en a été créé un second le 18 mai 1787. se trouve dominer le Fort-auxDames, qui est à 60 toises dans le nord de la pointe du Gris-Gris, par laquelle l'élévation où est la batterie du même nom est terminée vers la mer. À environ 200 toises du Fortaux-Dames, on aperçoit de la même manière le fort Saint-Joseph. A peu près à égale distance de l'un et de l'autre, et du même côté, est une autre maison et encore un four à chaux ; et enfin à 400 toises Le Cap a eu aussi deux majors généraux des troupes et milices de la partie du nord ; trois des majors généraux de la colonie y ont été fixés, ainsi que plusieurs des aides-majors généraux. 2 Cette habitation passée, contourne ainsi une batterie de mortiers qui est à 100 toises, en ligne droite, de la limite de la ville et après laquelle est un arbre qui a fait prendre à ce point et à la batterie le nom de Gris-Gris (Pp. 221-222). du fort Saint- Joseph est celui de Picolet, qui termine le chemin par son pont-levis. C'est à Picolet que se termine ce qu'on peut appeler les environs du Cap, du côté nord. » ( carte2 ci-dessus ) L'on a vu que depuis l'extrémité du faubourg du PetitCarénage jusqu'au fort Picolet, le morne était en quelque sorte bordé par le rivage, puisqu'il existait à peine un petit espace sur lequel est le chemin qui conduit, de l'un à l'autre. Arrivé à Picolet, il faut traverser cette fortification pour pouvoir aller plus à l'ouest, et le chemin ou plutôt le sentier qu'on trouve alors est d'une destination et d'une utilité purement militaires… (P. 276). Après Picolet, et à 110 toises à l'ouest, est la roche du même nom, qui est un morceau de rocher détaché, (voir portion de carte-3 à la page 13) placé à environ 15 toises de terre. Plus loin, et à 40 toises, est l'anse aux Palmistes, et à une pareille distance encore l'anse à Laviviaud, où sont deux batteries ; la plus à l’est est appelée batterie à Hersan et l'autre le fort Bourgeois, nom de deux habitants qui possédaient, (voir la carte-4 à la page 13) deux petites habitations situées sur cette anse. L'on appelle aussi la seconde batterie, batterie de la Bande-duNord. On arrive à l'une par le sentier aboutissant à Picolet, et par un embranchement du chemin dont je vais parler, mais le fort Bourgeois n'a de communication terrestre avec le Cap que ce chemin. En dépit de sa formidable ceinture de défense militaire intérieure et côtière, le Cap, dernier bastion des français à côté du Môle Saint Nicolas, ne peut donc résister aux assauts incessants, à l’intrépidité, à la bravoure des noirs de l’armée Indigène motivés et luttant pour une cause noble et juste qu’est la liberté. Vertières est BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 13 13 3 l’aboutissement de plus de treize années de luttes ininterrompues et de mise en œuvre de stratégies employées en fonction de la connaissance du terrain. Ainsi reprenons-nous ce passage où Dubois (2009) évoque les stratégies des plus efficaces de Dessalines: « la terre baignée du sang des esclaves ne doit pas fournir les provisions nécessaires à l’envahisseur. Jeter des cadavres et des chevaux dans les sources, tout anéantir et tout bruler afin que ceux qui venaient les remettre en esclavage rencontrent toujours devant leurs yeux l’enfer qu’ils méritent » (P.320). L’historien Madiou (1848,) nous donne toute une kyrielle d’informations sur le déroulement de la fameuse campagne de l’armée indigène ayant abouti à la prise du Cap par Dessalines le 18 novembre 1803. Ainsi, après la prise et l’occupation de Port-au-Prince au mois de septembre 1803, le gros des troupes se dirige vers le Cap et arrive au Limbé le 06 novembre. Le mauvais temps ne le permet de poursuivre sa marche sur le Cap et il a dû attendre jusqu’au 15 novembre pour la reprendre. Le général en chef, Dessalines, entouré des dragons de l’Artibonite et de son état-major, établit son quartier général sur l’habitation le Normand de Mezy à l’entrée sud du Cap (Madiou, p 80). Avec quinze demi-brigades d’infanterie et trois escadrons, commandés par des généraux expérimentés, aguerris et galonnés sur les champs de bataille, entres autres, le général Clervaux, le plus ancien des généraux de l’armée, Christophe, Capois, Cangé, et le général Jean Phillipe Daut commandant l’élite de la jeunesse de Port-auPrince ,l’armée indépendantiste se donne les moyens en nombre et en stratégie pour emporter les lignes de défense du Cap, malgré les dispositions de la force expéditionnaire. La tactique de Dessalines d’envoyer le 17 novembre, à la veille de la ruée des indigènes, les généraux Christophe et Romain occuper les positions stratégiques de la Vigie et de canonner le Cap par le Nord, s’avère payante, et oblige Rochambeau à s’engager sur deux fronts. Le feu incessant des français n’ébranle pas l’abnégation, le mépris de la mort, l’opiniâtreté des indigènes qui refoulent les français partout et les obligent à abandonner quasitotalité des fortifications et se battent en retraite dans la ville du Cap et pour par la suite signer l’armistice dans la nuit du 18 au 19 novembre (ibid., p90). 4 •Isle de Saint­Domingue, 1747 BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 14 14 En résumé, la bataille de Vertières est loin d’être uniquement militaire, sinon l’armée expéditionnaire l’aurait remportée, car elle avait à sa disposition des moyens financiers, logistiques et militaires hors normes pour l’époque. En plus d’une occupation armée de la colonie faite à l’aide des camps et autres dispositifs militaires d’avant garde, la ceinture défensive côtière et terrestre autour du Cap-Français nous en dit long sur la concentration des moyens déployés depuis près de 133 années pour maintenir St-Domingue fonctionnel et productif. Ainsi donc ce symbole de la tyrannie et de l’oppression, qui prit fin à Vertières en ce jour du 18 Novembre 1803 a toujours caractérisé pour nous autres les vainqueurs l’expression du courage, de la bravoure, de la vaillance, de la justice, de la liberté et surtout de la mise en commun (momentanément) des compétences militaires de nos aïeux. Cependant pour les vaincus, il en est tout autrement, toutes les excuses sont avancées. Ainsi, afin de ne pas assumer l’échec militaire, le général La Poype évoque tantôt dans son rapport le manque de vivres et de rations alimentaires de qualité, certaines fois il parle du nombre de soldats malades, ici et là. Il félicite la bravoure et l’exploit des officiers et soldats français, pour finalement oser avancer que les termes de la capitulation de l’armée expéditionnaire sont acceptés par l’armée indigène à un moment où cette dernière était terrorisée et n’en espérait pas tant. Ainsi peuton lire dans son rapport: « Le Général en Chef pensa qu’il ne fallait pas hasarder une seconde fois le statut du reste de ses troupes, celui de tous les malheureux habitants du Cap, celui de nos malades, et qu’il fallait profiter du moment de terreur que nous avions inspiré à l’ennemi pour en obtenir une capitulation qu’il n’en pu espérer avant cette action. Il y eut en effet armistice le 27 et dans la même journée la capitulation fut signée nous eûmes 10 jours pour évacuer avec armes et bagages » (Voir rapport en Annexe, PP.17-18.). En effet, c’est en ces termes faits de tous prétextes que l’armée française, gênée de reconnaitre sa défaite face à l’armée indigène, a présenté la bataille de vertières qui mit fin à la servitude à SaintDomingue. Bataille dont le dénouement a matérialisé le projet de liberté et d’égalité des anciens esclaves commandés par le Général Jean-Jacques Dessalines. Bibliographie Dubois, L.(2009). Les vengeurs du nouveau monde. Éditions de l’Université d’Etat d’Haïti. Lacroix, P.(1995). La révolution de Haïti, éd. présentée par Pierre Pluchon. Karthala. Madiou, T. (1848). Histoire d’Haïti (1803-1807), tome 3. Imprimerie de Jh Courtois. physique, civile, politique, et historique de la partie française de l’Isle Saint-Domingue. L. Guérin Saint-Méry, M.L.E.M. (1875). Description topographique, Turnier, A.(1955). Les Etats-Unis et le marché haïtien, Port-auPrince. Imprimerie St Joseph. BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 15 15 Annexe : Rapport des évènements qui se sont passés au Cap Français, Isle St. Domingue depuis le 20 brumaire an XII jusqu’aux 8 frimaire (12-30 novembre 1803) suivant adressé par le général La Poype au Ministre de la Guerre. Toute la partie française de St Domingue était évacuée, il ne nous restait plus que le Môle St Nicolas et le Cap ; ainsi rien ne pouvait troubler les opérations de l’ennemi. J’en avais pour résister aux forces réunies de l’ennemi, que 1200 hommes sous les armes, encore plus de moitié était attaqués de la dissenterie et exténués par la petite quantité et la mauvaise qualité des vivres. La ligne qui couvre le Cap prend au fort Picolet et s’étend en suivant les normes jusqu’au haut du Cap, et de là, par la plaine jusqu’à la petite anse ce qui ne fait pas moins de 2 à 3 lieus. Il ne restait pour la sureté intérieure du Cap que la garde du Général en Chef et la garde nationale composée en grande partie de noirs et de mulâtres qui nous inspiraient, moins de confiance que de crainte. Le 20 brumaire (12 novembre 1803), je fus averti au Cap par mes espions, de la marche des brigands, et je ne pouvais plus douter des projets de Dessalines, se disant Général en chef de l’armée des Indigènes. Il avançait sur le Cap, avec toutes ses forces, et la presque certitude qu’il nous enlèverait, le carnage et le pillage étaient promis à ses troupes. Depuis le 20 jusqu’au 25 brumaire (12-17 novembre 1803) quelques partis de noirs se montraient avec plus d’audace devant nos portes, qui les écartaient par leurs tems ; mais j’appris par mes espions le 25 (17 novembre 1803) que l’ennemi avait construit une batterie qui menaçait le block House Breda, le plus fort et le plus imposant de nos postes au haut du Cap. Cette batterie avait été commencée et armée en moins de 24 heures. Le 26 (18 novembre 1803) au matin les nègres firent jouer leur batterie sur Breda ; mais en même temps ils faisaient défiler leur troupe sous le feu de ce block house et se dirigerent ainsi sur la grande route du Cap. Ils marchaient sur Vertière ou j’avais fait porter une faible réserve. Dans ce moment tous les postes de ma division furent attaqués et quelques uns emportés. Avant le jour, j’avais parcouru une partie de ma ligne de la bande du Nord.je fus averti que Breda était attaqué et je m’y portai en hâte par la grande route du Cap. Je n’étais accompagné que par mes aides de camp quelques officiers de mon état-major et mes guides. Je voulais arriver sur Breda et j’avais déjà dépassé Vertière, quand je me trouvai au milieu des tirailleurs noirs qui s’étaient jetés dans les haziers à la gauche et à la droite de la grande route, je fus obligé de regagner le poste Vertière. L’ennemi y arriva presqu’aussitôt que moi, le Général de Brigade Pageot commandant le haut du cap y était je lui ordonnai de faire entrer tout son monde dans une case ; ou maison placée sur l’extrémité de la position de Vertière qui seule nous donnait quelqu’espoir de soutenir la vive attaque dont nous étions menacés. Je n’avais là que 144 hommes de la 11ème½ brigade, mais ils étaient bien résolus de vendre cher leur vie à un ennemi BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 16 16 cruel qui ne prisonniers. La première page du rapport La deuxième page du rapport La troisième page du rapport fait point de Les brigands au nombre de plus de 2.000 cernent rapidement la position de Vertière et arrivent sur notre malheureuse case ouverte de tout côté pour nous emporter de vive force. Ils éprouvèrent une résistance qui les déconcerta malgré leur nombre et le feu violent et bien dirigé qui partait des trop nombreuses ouvertures de notre réduit, les obligea à se retirer un moment, pour nous attaquer avec plus de méthode. Ils nous criblèrent de balles, et en moins d’un quart d’heure je perdis plus de 40 hommes. Nos forces et nos munitions s’épuisaient de sorte que nous allions succomber lorsque j’aperçois du trouble parmi les assaillants ; je fais sortie sur eux bayonnette en avant et ils sont repoussés avec une perte considérable. Je ne dois pas omettre la cause de ce premier mouvement rétrograde de l’ennemi. Le Général en Chef Rochambeau qui ignorait l’attaque subite de Vertière se dirigeait sur le haut du Cap quand il entend notre feu et voit avec inquiétude que nous sommes tournés. Il n’était accompagné que de ces officiers d’État-major et de quelques guides. Il prend aussitôt le galop et les brigands apercevant une troupe de cavalerie qui fond sur eux, se retirent pour un instant. C’est à cet heureux hasard et à la vigoureuse résolution du Général en Chef que nous avons dû notre salut dans cette première attaque. Il était environ 9 heures du matin lorsqu’il m’arriva un renfort de troupe et de l’artillerie. Je me trouvais à la tête de 300 hommes. Le Général en Chef craignant pour la tranquillité de la ville et aussi que quelques attaques se dirigeassent sur les autres postes destinés à couvrir le Cap du côté du Nord et de l’Ouest, redoutant encore que l’escadre anglaise ne profita de ce moment pour forcer la passe ou détruire Picolet, car nous étions vigoureusement menacés par terre et par mer, me laissa sur le point important de Vertière. Il savait comme moi que si ce poste était forcé, rien ne pouvait empêcher l’ennemi d’arriver jusqu’au Cap et d’y entrer avec nous. Tout était perdu, la ville livrée aux horreurs du pillage et les blancs, soldats, hommes, femmes et enfants égorgés sans espoir de retraite. Il fallait donc dans cette journée et dans cette position tenir jusqu’à la dernière extrémité. Nous avons été attaqués toute la journée et successivement par des troupes fraiches et des divisions qui se succédaient sans intervalle. Cependant l’ennemi n’a pu nous entamer. A 4 heures du soir, il nous arriva un accident qui devait nous perdre tous. Les brigands avaient élevé avec rapidité une batterie sur l’habitation Charié qui nous envoyait des obus et du boulet. Un obus tomba sur un de nos caissons et y mit le feu ce qui produisit une forte explosion et embrasa la case de Vertière, qui était notre seule et dernière ressource. Les noirs jettent de grands cris et viennent BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 17 17 avec furie pour nous enlever au milieu du désordre qu’ils supposaient devoir exister parmi nous ; mais ils sont encore une fois trompés dans leur espoir. Le courage et le sang froid de nos braves soldats et une petite réserve que j’avais conservé, nous soutiennent dans notre poste. La quatrième page du rapport La cinquième page du rapport La sixième page du rapport La nuit approchait l’ennemi avait eu plus de 2.000 hommes tant tués que blessés, un orage affreux termina cette journée et le Général en Chef me fit dire de prendre une position un peu en arrière et protégée par le feu de nos batteries. C’était celle de la barrière bouteille, ce que je fis sans que l’ennemi osa rien entreprendre sur nous. entre nos block-house. Il est avoué que celui de Bréda leur avait a lui seul mis 700 hommes hors de combat et les autres tels que Senton, Pierre Michel, le Poste de St martin la vigie & en raison de leur importance. Vertière a été attaqué par 3 divisions de deux ou 3.000 hommes, qui ont fournie chacune successivement deux attaques. 300 hommes ont donc soutenu l’effort de 8 à 9 mille hommes, et non seulement ils ne se sont pas laissé entamer dans leur position, mais encore ils se sont multipliés pour ainsi dire, afin d’empêcher l’ennemi de les tourner. Ce qui était l’objectif de toutes les manœuvres. L’artillerie a fait des merveilles, nous avons eu plusieurs pièces démontées et sur trente canonniers j’en ai perdu 21 tués ou grièvement blessés sur leurs pièces. Le General en Chef qui avait été témoin de notre vigoureuse défense ce matin, et qui savait combien il était important de battre l’ennemi dans cette position, regarda cette affaire comme une des plus marquantes qui s’est passé dans la colonie, tant par la vigueur et l’acharnement avec lesquels les noirs nous avaient attaqués, que pour l’extrême nécessité ou nous nous trouvions de ne leur pas céder un pouce de terrain, sous peine de l’égorgement général de tous ce qui restait dans le Cap, comme je l’ai déjà dit Il pensa que chaque soldat, chaque officier, avait fait son devoir et avait bien mérité de son pays. Je comptais recommencer le lendemain et j’en savais trop quel succès aurait une seconde journée. Cependant ma position était plus retirée, elle était soutenue par le fort Bel-Air et le Block-house Champein ; mais ma troupe était horriblement épuisée soit par les fatigues soit par la privation des vivres dont la distribution manqua le jour même de l’affaire. Les nègres ont perdu dans cette journée tant tués que blessés environ quatre mille hommes, car ce n’est pas sans essuyer de grandes pertes qu’ils sont passés Le Général en Chef pensa qu’il ne fallait pas hasarder une seconde fois le statut du reste de ses troupes, celui de tous les malheureux habitants du Cap, celui Je n’ai pas perdu moins de 130 hommes. BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 18 18 de nos malades, et qu’il fallait profiter du moment de terreur que nous avions inspiré à l’ennemi pour en obtenir une capitulation qu’il n’en pu espérer avant cette action. Il y eut en effet armistice le 27 et dans la même journée la capitulation fut signée nous eûmes 10 jours pour évacuer avec armes et ses bagages. La septième page du rapport La huitième page du rapport Le Général en chef s’embarqua le 2 frimaire (24 novembre 1803) avec le commandant de la place Meraud. Je fus chargé du commandement et de l’exécution du traité fait avec Dessalines et l’Adjudant Commandant d’Henin réunit à ses fonctions de Chef d’État-Major celle de Commandant de la Place. Je n’ai pas besoin de dire que le moment était critique ne pouvant terminer mes opérations ,sans me remettre à la disposition des nègres qui avaient tant à se venger. Il fallait embarquer toutes nos troupes et céder successivement les postes et les forts à l’ennemi. Je dois dire, qu’il a jusqu’au 6 au soir respecté les articles de la capitulation ; mais je reçus à cette époque la lettre suivante de Dessalines dont voici la copie Liberté ou la mort. O--------- général le 6 frimaire (28 novembre 1803) An 12 Le général en chef Dessalines Commandant l’armée indigènes Au général La Poype commandant les forces françaises au Cap La neuvième page du rapport Général « J’ai l’honneur de vous prévenir que demain je compte prendre possession de la place du Cap à la tête de mon armée aux termes de la capitulation.» « J’ai l’honneur de vous saluer » Signé Dessalines Ce n’était pas le moment d’établir une discussion avec lui, sur le moment précis, ou il devait entrer au Cap, en conséquence je lui répondis que je lui livrerais le lendemain le Cap; mais que je ne pouvais savoir le moment ou les frégates et bâtiments de transport pourraient appareiller et sortir de la rade que ce ne pouvait être que la nuit du 7 au 8 à la brise de terre. Je terminais mon évacuation le 7 au matin, et dans le moment où je mettais mes dernières troupes dans les canots, et que je m’embarquais moi-même, il entrait dans le Cap avec son armée. Je laissais dans la ville l’adjudant Commandant Henin pour remettre la place et faire l’échange des otages, ce qui fut exécuté. Là finit ma mission. Je ne dois pas oublier le nom des officiers de toutes armes qui se sont particulièrement distingués dans la journée du 26 brumaire an XII. Le général de brigade Pageot a montré la plus vigoureuse résolution et le plus grand sangfroid. C’est le même qui a fait la guerre avec succès à St-Domingue depuis 1798 et qui a défendu avec tant de courage et de …….la place de Jacmel dans cette dernière campagne BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 19 19 Le chef de Brigade Dubretou commandant de la 11ème1/2 brigade légère s’est toujours montré le même dans les occasions périlleuses. Il sait à son gré animer et contenir sa troupe. Blessé grièvement à la main dans la première attaque, je fus privé de son secours pendant cette journée. Il fut vigoureusement remplacé par le chef de Bataillon Ferrier. La dixième page du rapport L’adjudant Commandant Duveyrier m’a été fort utile. Il a du sang froid, on connaît son intelligence et ses talents militaires. L’Adjudant Commandant Henin imperturbable au milieu du danger a souvent remis le calme parmi la troupe et entretenu son ardeur. Il a eu un cheval tué sous lui. L’Adjudant Commandant Devaux que son zèle avait conduit près de moi, ne m’a pas quitté dans cette journée. La onzième page du rapport La douzième page du rapport Le Chef de Brigade Barthou, commandant d’artillerie de l’armée est venu me joindre au milieu du feu. Cet officier distingué par des connaissances et ses talents a déployé dans cette circonstance le calme le plus intrépide et en particulier au milieu de l’explosion…..j’ai parlé. Le Chef de Bataillon De….illisible commandant l’artillerie de ma division a particulièrement fixé mon attention par sa grande activité, son extrême sang-froid et son intelligence. Il m’a été d’un très grand secours. Le Cap. D’artillerie Salomon s’est particulièrement bien conduit. Le Chef de Bataillon Caron Commandant la cavalerie de la ….du Général en Chef s’est conduit d’une manière distinguée. Le Cap. …., attaché à l’artillerie de la garde du Général en Chef est un jeune homme dont je ne peux trop louer la bravoure. Il a fait beaucoup de mal à l’ennemi dans cette journée. Il faudrait nommer tous les officiers et sous-officiers de l’artillerie ainsi que les canonniers. J’ai déjà dit que sur 30 canonniers j’en avais perdu 21. Tandis que nous nous soutenions sur la position de Vertière, le Block-house Breda était vigoureusement attaqué et le Chef de Bataillon Pégat ou Pégot de la 11ème1/2 brigade légère qui y commandait faisait une vigoureuse résistance. Il avait en face de lui une batterie qui lui faisait beaucoup de mal. Le block-house était déjà criblé par les boulets et plusieurs obus y arrivaient. Deux tombèrent dans le block-house même et allaient y éclater. Le Chef de Bataillon Pegat eut la présence d’esprit d’appeler un canonnier et de lui ordonner de jeter l’obus par l’embrasure. Ce qui fut exécuté, une seconde arrive et le même canonnier obéit avec le même succès aux ordres de son chef, les hommes et le block-house furent préservés par ces deux actions courageuses. BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 20 20 La nuit seule mit fin à l’attaque de Breda, et le chef de Bataillon Pegat eut la gloire d’avoir défendu pendant tout le jour un poste très important sans doute, quoiqu’il n’eut pas l’espoir de se voir secouru par nos troupes, car il voyait mieux que nous que les forces de l’ennemi qui avait dans la plaine une réserve de 7 à 8 mille hommes qui ne donna pas dans cette journée du 26. La treizième page du rapport La quatorzième page du rapport La quinzième page du rapport Le 27, il y eut une honorable capitulation, il sorti de son block-house criblé par les boulets, avec armes et bagages, ramenant avec lui 40 hommes sur 114 et obligea l’ennemi de porter 19 ou 20 blessés très grièvement jusqu’au premier poste français, c’était encore la 11ème1/2 brigade légère qui défendait Breda. Je ne dois pas oublier la vigoureuse défense du Palmiste. L’ennemi avait établi une batterie sur le morne qui le domine de très près. Elle commença à jouer dans la soirée du 26 et continua le 27 malgré l’armistice. Elle jetai des boulets de 14 jusque dans la ville. Le Cap. Menon de la 110è contingent du Palmiste tint ferme à son poste, quoiqu’un des côtés du block-house fut abattu, il attendait les noirs sur la brèche qui firent de vaines tentatives pour l’emporter, sa troupe a beaucoup souffert. Le fort bourgeois commandé par le Chef de Bataillon Froment et la 7ème1/2 brigade quoi qu’entouré par les brigands et n’espérant aucun secours, ne s’est point rendu. Le 1er aide de camp du général en chef, le chef d’Escadron Lastour, ne m’a point quitté et a toujours montré le plus grand sangfroid. Je n’ai point encore parlé des officiers de mon état-major. Le Cap. Adjoint Amiot a été blessé au commencement de l’affaire et a été obligé de se retirer pour se faire panser ; mais il est revenu au bout de peu de temps, plus le Chef de Bataillon se trouvant encore en état de se soutenir à cheval. Le Capitaine de Bataillon… illisible adjoint à mon état-major était malade dans son lit depuis plusieurs jours ; mais apprenant que l’attaque était vive et que la journée serait chaude, il est venu me rejoindre. C’est lui auquel le général en chef le Clerc, décerna un sabre d’honneur à la cruelle affaire du 23 vendémiaire an 11+ Le chef de Bataillon Marcilly adjoint à mon état-major s’est parfaitement conduit. Mes deux aides de camp B….Ca… et Henry La Poype ont montré une activité une bravoure et un sang-froid, qui n’a pas peu contribué à l’exécution prompte et exacte des ordres que je faisais passer sur la ligne. Signé Le Général de Division La Poype BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020 21 21 Liberté ou la mort. O--------- général le 6 frimaire (28 novembre 1803) An 12 Le général en chef Dessalines Commandant l’armée indigènes Au général La Poype commandant les forces françaises au Cap. Général « J’ai l’honneur de vous prévenir que demain je compte prendre possession de la place du Cap à la tête de mon armée aux termes de la capitulation.» « J’ai l’honneur de vous saluer » Signé Dessalines Comité de rédaction : • Jean Patrick DURANDIS, D.G / ISPAN Architecte de Monument • Sabry ICCENAT Communicateur ISPAN • Emmanuel TANIS Historien ISPAN Correction, Avis et relecture : • Eddy Lubin Archéologue / Ancien ministre de la culture • Rhoddy Attilus (ISPAN) Membre du jurry des prix Deschamps Graphiste: • Roberson ETIENNE Ingénieur Informaticien ISPAN Recherche historique et photographique : • Jean Patrick DURANDIS, www.ispan.gouv.ht D.G / ISPAN Architecte de Monument • Esdras JULES Architecte / Cartographe ISPAN Supervision : • Jean Patrick DURANDIS, D.G / ISPAN Architecte de Monument Distribution : Service de promotion / ISPAN BULLETIN DE L’ISPAN • Numéro spécial • Novembre 2020