Aperçu des Besoins Humanitaires 2023
Full Description
The 2023 Humanitarian Needs Overview for Haiti, published March 2023: the annual analysis of the scale, severity and drivers of humanitarian need that the response plan is built on.
Full Document Text
Extracted text from the original document for search indexing.
APERÇU DES BESOINS CYCLE DE
PROGRAMME HUMANITAIRE
HUMANITAIRES
2023
Publié en mars 2023
HAÏTI
À propos
Pour les plus récentes mises à jour
Ce document est consolidé par OCHA pour le compte de l’Équipe humanitaire pays
et des partenaires. Il présente une compréhension commune de la crise, notam- OCHA coordonne l’action humanitaire
ment les besoins humanitaires les plus pressants et le nombre estimé de pour garantir que les personnes affectées
personnes ayant besoin d’assistance. Il constitue une base factuelle aidant à infor- par une crise reçoivent l’assistance et la
mer la planification stratégique conjointe de la réponse. protection dont elles ont besoin. OCHA
s’efforce de surmonter les obstacles em-
ILLUSTRATION DE COUVERTURE
Une santé qui pleure, illustration numérique, Francisco Silva.
pêchant l’assistance humanitaire de
joindre les personnes affectées par des
crises et est chef de file dans la mobilisa-
Les désignations employées et la présentation des éléments dans le présent rapport ne signifient tion de l’assistance et de ressources pour
pas l’expression de quelque opinion que ce soit de la part du Secrétariat des Nations Unies con-
le compte du système humanitaire.
cernant le statut juridique d’un pays, d’un territoire, d’une ville ou d’une zone ou de leurs autorités
ou concernant la délimitation de ses frontières ou de ses limites. www.unocha.org/rolac
twitter.com/OCHAHaiti
ReliefWeb Response (RW Response) est
un service numérique spécialisé. Ce ser-
vice fait partie de l'engagement envers la
communauté humanitaire pour garantir
que les informations pertinentes dans une
situation d'urgence humanitaire sont dis-
ponibles pour faciliter la compréhension
de la situation et la prise de décision.
https://response.reliefweb.int/haiti
Humanitarian Action aide les décideurs en
leur donnant accès à des données huma-
nitaires clés. Il fournit les dernières
informations vérifiées sur les besoins et la
prestation de la réponse humanitaire ainsi
que sur les contributions financières.
https://humanitarianac-
tion.info/plan/1121
Le FTS (Financial Tracking Service), géré
par OCHA, est le premier fournisseur de
données continuellement mises à jour sur
le financement humanitaire dans le
monde et un contributeur majeur à la
prise de décision stratégique en faisant
ressortir les lacunes et les priorités et en
contribuant ainsi à l’efficacité et à l’effi-
cience d’une assistance humanitaire
fondée sur des principes.
fts.unocha.org
Table des matières
À PROPOS .................................................................................. 0
TABLE DES MATIERES ...................................................................... 0
CHIFFRES CLES ET PROJECTIONS ......................................................... 1
INTRODUCTION ............................................................................. 3
Contexte 3
Approche et méthodologie 4
RECITS DE VIE .............................................................................. 6
Chapitre 1 – Insécurité et violence 8
Chapitre 2 – L’exode 13
Chapitre 3 – Une situation socioéconomique en berne 18
Chapitre 4 – Généralisation de l’insécurité alimentaire 23
Chapitre 5 – Délabrement du système sanitaire 27
Chapitre 6 – L’éducation à tout prix 32
ANALYSES DES RISQUES ................................................................. 37
ANALYSES SECTORIELLES ............................................................... 38
Abris, biens non-alimentaires, gestion des camps 38
Eau potable, hygiène et assainissement 39
Éducation 40
Nutrition 41
Protection 42
Sous-secteur : protection de l’enfance 43
Sous-secteur : protection des migrants 44
Sous-secteur : violences basées sur le genre 45
Santé 46
Sécurité alimentaire 47
DONNEES ................................................................................. 49
Évaluation multisectorielle des besoins 49
Redevabilité 52
Sévérité des besoins 53
ANNEXES ................................................................................. 55
Acronymes 57
Méthodologie de calcul du PIN 58
Mèsi anpil 60
Illustrations 60
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Chiffres clés et projections
Chiffres actuels (2022)
PERS. DANS LE BESOIN TENDANCE (2016 – 2022) FEMMES ET FILLES ENFANTS AVEC UN HANDICAP
4,9M 58% 50% 14%
Projections (2023)
PERS. DANS LE BESOIN TENDANCE (2016 – 2023) FEMMES ET FILLES ENFANTS AVEC UN HANDICAP
5,2M 57% 55% 12%
G
1
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Sévérité des besoins actuels (2022)
MINIMALE STRESS SÉVÈRE EXTRÊME CATASTROPHIQUE
3,9M 2,6M 2,7M 1,4M 0,8M
Sévérité des besoins projetés (2023)
MINIMALE STRESS SÉVÈRE EXTRÊME CATASTROPHIQUE
4,0M 2,7M 1,9M 2,3M 1,0M
Carte des sévérités et personnes dans le besoin par département
2
Introduction
Contexte
Les conditions humanitaires en Haïti se sont con- Ces conditions ont provoqué la fermeture de nom-
sidérablement détériorées au cours de l’année breux établissements sanitaires et scolaires,
2022. Une dégradation due à une impasse poli- privant des milliers de personnes de soins et
tique, aux trois années consécutives de récession quelque quatre millions d’enfants de leur droit à
économique et à une inflation dépassant les 48% l’éducation. L’insécurité alimentaire dans le pays a
selon l’Institut haïtien de statistique. connu une hausse extrêmement préoccupante.
Près de la moitié de la population souffre d’insécu-
La violence a atteint un niveau sans précédent. rité alimentaire et, pour la première fois dans
Les gangs armés contrôlent de plus en plus de ter- l’histoire d’Haïti, au moins 19 000 personnes sont
ritoires, notamment dans la capitale Port-au- confrontées à des niveaux catastrophiques (phase
Prince, commettant des exactions contre la popu- 5 de l’IPC).
lation et déclenchant des déplacements internes.
Le désespoir pousse de plus en plus de personnes
Après l’annonce de la suppression des subven- à quitter le pays, tandis que les rapatriements for-
tions sur les carburants par le gouvernement, à la cés se poursuivent par voie terrestre, aérienne ou
mi-septembre, le pays a été plongé dans une crise maritime.
caractérisée par des manifestations massives,
parfois violentes, et par le blocage, durant plu- Dans ce contexte alarmant, les autorités ont con-
sieurs mois, du principal terminal pétrolier d’Haïti firmé de nouveaux cas de choléra en octobre, les
par les gangs. Ce blocus a paralysé l’activité éco- premiers depuis trois ans. La maladie s’est propa-
nomique et sociale, limitant l’accès aux services gée à l’ensemble du pays dès la mi-novembre. En
de base aux populations, entravant les opérations conséquence, en 2023, plus de 5,2 millions
d’assistance et créant des difficultés considé- d’Haïtiens et d’Haïtiennes ont besoin d’une aide hu-
rables d’accès humanitaire. manitaire, contre 4,9 millions en 2022.
’enfant délaissé
Acrylique sur toile
Shneider Léon Hilaire
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Approche et méthodologie
Les personnes au centre de l’action humanitaire Analyses sectorielles fondées sur les témoi-
gnages et l’analyse des tendances
La redevabilité envers les personnes touchées par
les crises doit être au cœur du travail des acteurs Sur la base de différentes analyses et sources d’in-
humanitaires. Le Comité permanent interorganisa- formation mais également des témoignages
tions (IASC) a d’ailleurs renouvelé et renforcé ses recueillis, des pages sectorielles ont été dévelop-
engagements relatifs à la redevabilité, en no- pées afin d’apporter une analyse plus fine des
vembre 20171. Parmi ces derniers, il est souligné besoins actuels dans les différents secteurs hu-
l’importance de développer des mécanismes et manitaires en Haïti.
des approches centrées sur les personnes, en par-
ticulier les plus vulnérables. Données
Afin de mettre les personnes affectées au centre Les récits de vie et les analyses sectorielles sont
de l’aperçu des besoins humanitaires 2023, les ac- complétés par des données collectées par diffé-
teurs humanitaires en Haïti ont adopté une rents acteurs humanitaires. Cette troisième et
approche innovante pour la rédaction du HNO. dernière partie vise à approfondir certaines ana-
lyses pour affiner la compréhension de la situation
L’objectif est de comprendre la humanitaire en Haïti.
situation humanitaire du pays à La principale source de données utilisée pour les
travers le récit d’Haïtiennes et analyses repose sur l’évaluation multisectorielle
d’Haïtiens. des besoins conduite par IMPACT Initiatives via
son Initiative REACH durant l’été 2022. Les ana-
Ce document s’organise autour de témoignages il-
lyses prennent en compte la période de collecte et
lustrés et contextualisés par des analyses
l’approche d’échantillonnage des données, ainsi
sectorielles et multisectorielles.
que d’autres limitations méthodologiques.
Structure du document
Les témoignages
L’aperçu des besoins humanitaires est structuré
Cet ensemble de témoignages a été recueilli direc-
en trois parties complémentaires.
tement auprès des personnes les plus vulnérables
Récits de vie et de celles qui les assistent. Il s’agit d’un travail
collectif mené grâce aux contributions de nom-
Il s’agit de la partie principale du document. Cons- breux partenaires humanitaires, entités des
truite autour de récits de vie, elle brosse le portrait Nations Unies, organisations non-gouvernemen-
de la situation des besoins humanitaires en Haïti à tales nationales et internationales. Au total, près
travers des témoignages et des infographies. de 200 témoignages ont été collectés pour ras-
sembler cet ensemble de récits de vies.
Les différentes thématiques sont organisées au-
tour de six chapitres. A chaque chapitre, un ou des Ils reflètent les propos directs des Haïtiennes et
narrateurs guide(nt) le lecteur au fil des témoi- Haïtiens, entourés d’un récit sur les personnes qui
gnages. Le contexte et les éléments clés sur le(s) les côtoient au quotidien : humanitaires, religieux,
narrateur(s) sont introduits en début de chapitre communautés hôtes…
dans des encadrés noirs. Les citations directe-
ment issues des témoignages recueillis sont Collecte
indiquées par des guillemets.
Eva et Landina sont des humanitaires accomplies.
Des infographies et des encarts explicatifs sont Elles se sont rendues dans les départements du
également inclus dans le document afin d’affiner Nord et Nord-Est afin de collecter des témoi-
l’analyse du contexte. gnages, comprendre le ressenti des populations et
connaitre leurs points de vue sur l’aide qui leur est
apportée.
1
Engagements du Comité permanent interorganisations, 2017.
4
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Collecter ces témoignages, c’est avant tout être autour de profils garantissant une représentativité
confronté de près à la pauvreté, parfois au déses- géographique de l’ensemble des départements, du
poir. Ce travail nous a permis de développer une genre des personnes interrogées ; ainsi que l’inclu-
perception authentique des conditions de vie, et de sion des personnes en situation de handicap.
remettre en question leurs idées préconçues, no-
tamment sur les réponses attendues. Eva et Après avoir collecté plus de 170 témoignages à
Landina racontent : travers 25 acteurs de la réponse, ce sont 36 témoi-
gnages qui ont été retenus et inclus dans l’Aperçu
« Nous avons eu un grand sentiment d’impuis- des besoins humanitaires, dont 54% de femmes et
sance face à cette jeune fille qui a eu une 17% de personnes en situation de handicap.
grossesse non désirée après avoir été violée. Elle
voulait retourner à l’école, mais elle n’a pas pu car Consentement et le principe du do no harm
ses parents ne voulaient pas, pour la punir de sa Essentiel dans le travail humanitaire, le principe du
seconde grossesse. Violée, elle est victime une do no harm, le fait de ne pas nuire ou créer de nui-
première fois. Privée d’accès à l’école, elle est stig- sance pour les personnes assistées, rencontrées
matisée par sa propre famille. L’agresseur reste ou pouvant être impactées par les actions des ac-
libre, et c’est sa famille qui lui dit non : tu es res- teurs humanitaires, est primordial.
ponsable. C’est une jeune fille qui a perdu l’espoir.
C’est triste. » Tout au long de ce document, et dans nos mé-
thodes de travail, ce principe a été intégré comme
« Dans ces moments-là, c’est difficile de dire com- fondement de la méthodologie. Pour chaque en-
ment nous nous sentions. Ça change d’un tretien réalisé, des principes clés ont été suivis :
entretien à un autre. On a dû arrêter de nombreux
entretiens parce qu’on y arrivait plus, c’était trop - Présence systématique de personnes créolo-
dur. » phones ou francophones selon la langue ;
- Explication de l’objectif de l’entretien, de son
Les acteurs humanitaires échangent quotidienne-
utilisation, et des procédures d’anonymisation ;
ment avec la population et recueillent des récits de
- Prise de consentement individuelle à chaque
vie tout au long des phases de préparation, mise
entretien : avant, durant, et après, avec explica-
en œuvre et évaluation de leurs projets. Ce travail
tions du consentement détaillée ;
essentiel assure en partie la redevabilité envers la
population. Il reste complexe car les personnes - Pour les personnes mineures, double consente-
consultées ne recevront pas automatiquement ment recueilli, auprès des parents ou du
une aide humanitaire. La gestion des attentes a représentant légal, et auprès du mineur ;
été indispensable durant la collecte de ces témoi- - Anonymisation complète, et élimination d’élé-
gnages. ments de contexte pouvant mener à
l’identification de la personne.
Lors des entretiens, des Haïtiennes et Haïtiens se
sont parfois ouverts sur des sujets intimes, sen- Les illustrations
sibles, pouvant ramener des souvenirs douloureux.
Il revenait alors aux personnes effectuant les en- Toujours dans l’esprit de comprendre et percevoir
tretiens d’être à l’écoute, dans le respect des la situation humanitaire par la perspective
limites fixées par les personnes interrogées : « Par- d’Haïtiennes et Haïtiens, des œuvres d’artistes ont
fois, nous nous sentions mal à l’aise de continuer été placées à travers le document. Certaines
un entretien, c’était comme réouvrir une plaie. La œuvres ont été conçues spécifiquement dans le
personne essaie de guérir et on lui demande d’ex- cadre de l’Aperçu des besoins humanitaires,
pliquer ce qui s’est passé, pour mieux comprendre. d’autres ont été utilisées pour présenter la situa-
Il y a des questions que nous n’osons pas poser, tion humanitaire d’un point de vue artistique. Ces
ça va blesser la personne, ça va faire trop mal. Il y œuvres sont des témoignages à part entière, ve-
a trop d’histoires incroyables, hors du commun, nant complémenter les récits de vie.
tellement douloureuses. »
Le choix de ne pas inclure de photo de personnes
Représentativité ayant fourni leur témoignage permet d’assurer leur
anonymat dans le respect du principe de do no
Afin d’assurer une grande diversité des témoi- harm.
gnages et du récit, la collecte s’est organisée
5
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Récits de vie
Chapitre 1 – Insécurité et violence 8
Violences des gangs 8
Le viol comme arme de terreur 10
L’homophobie 11
Chapitre 2 – L’exode 13
La vie sur les sites de déplacés 13
La peur du rapatriement forcé 15
Chapitre 3 – Une situation socioéconomique en berne 18
Inflation et la baisse du pouvoir d’achat 18
Pénuries de carburant 19
Disparition des emplois 20
Chapitre 4 – Généralisation de l’insécurité alimentaire 23
Un jeûne forcé 23
Des agriculteurs à bout de souffle 25
Chapitre 5 – Délabrement du système sanitaire 27
Choléra 27
La situation dans les hôpitaux 30
Chapitre 6 – L’éducation à tout prix 32
Des parents et élèves désemparés 32
Des enseignants abandonnés 33
6
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
« Mache ak sèkèy Ou anba braw »
« Marcher avec son cercueil sous le bras »
Acrylique sur toile 7
Shneider Léon Hilaire
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Chapitre 1 – Insécurité et violence
« J’ai quitté mon quartier avec une balle dans la cuisse. »
11,5 millions d’Haïtiennes et d’Haïtiens, tout un pays, otages de la brutalité, et de la vio-
lence des gangs.
Xavier, un religieux, vit à Port-au-Prince. Depuis plusieurs années, il est installé dans un quartier très sensible de Cité
Soleil, au « centre du ghetto » comme il le dit lui-même. Cette commune emblématique, devenue tristement célèbre
pour son extrême violence au cours des dernières décennies, est aux mains de plusieurs gangs, qui s’affrontent, trau-
matisent et tuent la population locale piégée, « prise en otage ». Il raconte à partir de son expérience personnelle et ses
nombreuses rencontres avec des personnes parmi les plus vulnérables du pays, ce dont elles ont besoin, ce à quoi elles
aspirent et comment elles survivent, parfois malgré elles.
Ce beau pays est mon toit depuis toujours, j’ai pour objectif de Les gangs en Haïti
prêcher la parole de Dieu et de donner de l’espoir à une popula- Depuis plus de 20 ans, des gangs occu-
tion qui en a tant perdu, surtout ces dernières années avec pent certaines parties d’Haïti. Le
l’explosion des affrontements. Malheureusement, ce que je vois groupe de travail sur l’accès estime
n’est pas de bon augure pour l’avenir. L’insécurité et les besoins leur nombre à 200, dont la moitié dans
humanitaires augmentent bien plus vite que notre capacité à y la ZMPAP, nourris par des intérêts poli-
tiques, économiques et sécuritaires.
répondre. En vivant au sein dans l’un des quartiers les plus af-
fectés, je vois tous les jours, toutes les heures, les conditions Depuis 2020, l’emprise des gangs s’est
renforcée jusqu’à encercler la ZMPAP, à
désastreuses dans lesquelles des femmes, des hommes, et des
travers le développement de tactiques
enfants survivent. sophistiquées et l’émergence de coali-
tions de gangs très puissantes.
Violences des gangs
Les affrontements entre gangs dans
les luttes de territoire et avec la PNH
J’entends souvent des récits de vie, ou plutôt de survie, des ha- ont fait de nombreuses victimes et ins-
bitants de mon quartier, y compris Alex, un jeune de 23 ans qui a tallé un climat de peur permanent.
dû se déplacer à cause de la violence des gangs dans son quar- OCHA estime qu’au moins 1,5 million
tier. Il a eu plus de chance, si je puis dire, il est sorti du ghetto. de personnes, soit la moitié de la popu-
Leurs cas sont loin d’être uniques, j’en vois tous les jours. Les lation de la capitale, est directement
ort aude Cité
habitants rince : essayent
Soleil ones sous in leuence
de quitter quartierdes an s
en raison touchée par la violence et voit sa li-
berté de mouvement et d’accès aux
de la violence inimaginable qu’ils subissent quotidiennement.
services de base restreints.
Présence de gangs dans la zone métropolitaine
a aretde Port-au-Prince
ire alais
ort La teau
oma eau
L G
Limite commune
uartiers sous in uence des an s
c e ur aine
erminal a ier roix des ou uets
outes principales
arreux
ité oleil
ort de éroport
arreux international
erminal a ier a arre
or
elmas
ort au rince
Gressier 8
arrefour
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Quand j’ai rencontré Alex, il me disait vivre sur un site temporaire
avec d’autres personnes déplacées : « Ce qui nous unit au- 1 119 enlèvements référencés
jourd’hui dans ce site, c’est le conflit à l’intérieur de Cité Soleil qui en 2022.
est ni plus ni moins, une guerre de bandits, mais, les victimes Source: HCDH
principales, c’est nous. Nous sommes aujourd’hui incapables de
vivre, et surtout incapable de sortir. »
« Des personnes sont atteintes par des projectiles, sans distinction, que ce soient des
nourrissons, des enfants, des écoliers, des adultes, des intellectuels, des femmes
enceintes. »
« Personne n’est épargné là-bas, c’est pour cette raison qu’on a Cité Soleil
dû fuir et que nous sommes ici aujourd’hui. » Alex a continué en
La commune de Cité Soleil, dans la
m’expliquant qu’aujourd’hui il reçoit, ainsi que les personnes au- ZMPAP, compte près de 300 000 habi-
tour de lui, une aide alimentaire de la part du Programme tants. Elle est considérée comme l’une
alimentaire mondial : « ça se passe bien, ils viennent tous les des plus vulnérables d’Haïti.
jours, le matin pour le petit-déjeuner des enfants, aux environs Cité Soleil connait régulièrement des
de treize heures pour le deuxième repas. Le matin, on apporte vagues de violence. Après un premier
parfois des spaghettis. Ils apportent aussi des macaronis, des épisode en avril, le conflit entre deux
coalitions de gangs en juillet 2022 a
maïs à feuilles. Au dîner, on sert du riz aux haricots, du riz à la
provoqué plus de 200 morts, 250 bles-
purée, du maïs aux haricots, du jus ou de l’eau pour boire. » sés et des milliers de déplacés (HCDH).
Plusieurs rapports ont dénoncé l’utili-
Tout le monde n’a pas la chance de bénéficier d’assistance, je sation du viol comme arme de terreur
m’en suis rendue compte en discutant avec une jeune femme. lors des affrontements.
« Je m’appelle Islande, j’ai 36 ans, j’ai pu mettre au monde trois Dans ce contexte, la sécurité alimen-
magnifiques enfants que j’aime plus que tout, mais aujourd’hui taire dans la commune s’est fortement
j’en ai plus que deux. Mon premier enfant et mon mari ont tous dégradée avec près de 20 000 per-
deux perdu la vie lorsque des bandits leur ont tiré dessus, c’était sonnes en situation d’insécurité
alimentaire catastrophique (IPC 5).
le 29 mai 2022, je m’en souviens comme si c’était hier… ». C’est
comme ça qu’Islande s’est présentée. Sur le plan de la nutrition, une étude
menée en avril 2022 par UNICEF et le
« Je suis analphabète, je n’ai pas de travail, et pourtant deux en- MSPP a montré que 20% des enfants de
moins de cinq ans souffraient de mal-
fants dépendent de moi. Je suis contente que vous passiez me nutrition aiguë dont 5% de malnutrition
voir, cela me donne de l’espoir. J’aimerais recevoir un peu d’ar- aiguë sévère.
gent. Cela m’aurait été utile pour payer le transport pour aller La situation EPAH dans la commune
jusqu’à l’hôpital quand mes enfants ont été malades. Lorsque est particulièrement préoccupante. Si-
j’ai pu m’y rendre, les médecins nous ont expliqués que nous tuée au bord de mer, certains quartiers
avions probablement le choléra mais ils n’avaient pas de quoi sont régulièrement inondés. A chaque
épisode de pluie, les principaux canaux
vérifier. Nous n’avons pas de toilettes à la maison, tout se fait
de drainage de la capitale y amènent
dans un sac plastique ». Les habitants de la zone utilisent un des tonnes d’immondices. En l’absence
sachet pour mettre leurs excréments et jettent le sachet dans le d’entretien, ces canaux s’obstruent au
ravin ou dans un espace qui reçoit les détritus, proche de leur niveau de Cité Soleil, formant des
lieu de vie. Islande m’explique : « Quand j’ai un peu d’argent, montagnes de déchets.
j’achète de l’eau traitée, quand je n’en ai pas, j’utilise l’eau d’un Par ailleurs, l’acheminement d’eau po-
puits qu’on avait foré pour construire des latrines, en y ajoutant table dans la commune se fait par
camions-citernes. Ces livraisons sont
du chlore. La maladie des enfants a aggravé ma situation, je ne conditionnées par la situation sécuri-
peux pas les laisser seuls aller quémander dans la rue. » taire, ainsi les populations de Cité
Soleil sont souvent privées d'eau po-
Malgré ce témoignage glaçant, je n’étais qu’au début de son ré- table pendant plusieurs jours.
cit, elle continue : « Ma situation est tellement difficile d’autant Dans ce contexte, la résurgence du
plus que j’ai été testée positive au SIDA quand j’étais enceinte de choléra confirmée le 2 octobre, a no-
mon troisième enfant. J’ai dû emprunter de l’argent pour me tamment débuté à Cité Soleil, où 12%
rendre à l’hôpital et me faire examiner, cela a duré cinq jours, des cas suspects étaient recensés au 31
décembre 2022.
heureusement sur place les soins étaient gratuits. »
9
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Tous ces propos ne sont qu’une partie de ce que j’entends dans Ménages faisant face à des
la rue. Beaucoup sont dans cette situation, y compris dans restrictions de mouvements
d’autres parties du pays. Les gangs touchent l’ensemble du terri-
toire et encerclent une grande partie de Port-au-Prince. La Ouest 18.1%
Artibonite 9.1%
préoccupation sécuritaire revient souvent dans les échanges.
Centre 3.4%
En rencontrant une Haïtienne vivant dans le quartier de Saint- Nord-Ouest 2.5%
Martin à Bas-Delmas, j’ai pu saisir la cruauté des gangs. « Lais- Nord-Est 2.3%
Grand'Anse 2.0%
ser ma maison et venir vivre sur le site n’a pas été chose facile,
Nord 1.4%
parce que j’ai reçu une balle à la cuisse. Je n’ai pas perdu seule-
Sud 1.2%
ment ma cuisse ce jour-là, j’ai perdu ma vie. Elle est ruinée, je vis
Sud-Est 0.7%
dans un cauchemar, en plus que je suis pauvre et handicapée. Nippes 0.3%
J’ai besoin d’aide en urgence, de la nourriture surtout, j’ai faim.
J’ai besoin d’argent, j’aimerais commencer un business. » Source: MSNA
Les Haïtiennes et Haïtiens sont très débrouillards, ils ont juste
besoin de la paix, le reste ils s’en occuperont.
Ménages ayant fait face à au moins un
Le viol comme arme de terreur incident de protection dans la ZMPAP
Incident rapporté Aucun
En plein cœur de Port-au-Prince, sur le bord de mer, la triste- Delmas 67%
ment célèbre Cité Soleil illustre, pour beaucoup, le pouvoir des Cité Soleil 37%
gangs sur le pays. Pour de nombreuses femmes, mais aussi des Tabarre 28%
hommes, en plus de la terreur, c’est le lieu où elles sont violées Croix-des-Bouquets 16%
et agressées avec une violence indescriptible. Les gangs recou- Pétion-Ville 12%
rent au viol collectif pour intimider davantage et empêcher tout Port-au-Prince
désir de résistance. Les rencontres avec ces femmes, si nom- Thomazeau
breuses, sont toujours déchirantes. Le viol est utilisé comme Carrefour
une arme de guerre, une arme de projection de pouvoir, de sa- Source: MSNA,
disme sur une population qui n’a rien demandé. au cours des 12 mois avant la collecte
Ces viols de terreur et de conquête arrivent tous les jours, de Au niveau national, 13% des ménages
ont subi des incidents au cours des 12
manière aléatoire, comme à cette femme alors qu’elle rentrait mois avant la collecte. Au niveau de la
chez elle à Cité Soleil : « Juillet dernier, je rentrais à la maison ZMPAP, le taux est plus élevé, avec 24%
accompagnée de mon mari, après être sortie pour aller en des ménages concernés.
centre-ville. Quand nous sommes arrivés, des gangs nous ont À Delmas, plus d’un ménage sur sept
pris et nous ont séparés. Depuis, je n’ai jamais revu mon mari. rapporte avoir subi un enlèvement, un
Ils l’ont assassiné. Je vis avec mes quatre enfants. J’aimerais chiffre considérablement plus élevé
que le reste du pays.
quitter la zone et ne plus subir cette violence à la longue. »
« Aujourd’hui, je suis enceinte, et malheureusement, je ne pense pas que le père soit
mon défunt mari, mais l’un de ces hommes. »
Cette femme vit dans la peur permanente : « Nous nous endor-
mons le soir avec le bruit de balles. Il y a toujours des tirs. Nous
pensons à ce qui s’est passé, mais surtout à ce qui arrivera. »
16 470 incidents de VBG, y
compris, sexuels, ont été soignés en
2022 dont 92% liés à des violences phy-
Toujours dans Cité Soleil, une autre femme a connu un sort si-
siques.
milaire, victime directe d’une violence sanguinaire : « J’étais chez
Source: SISNU, 10 février 2023
moi quand j’ai entendu des bruits de balles enflammées dehors.
A noter que certaines structures sanitaires
Je me suis mise à courir pour m’échapper, c’est là qu’un jeune n'ont pas finalisé la saisie de données dans
homme m’a attrapé. Malgré mes supplices, il ne voulait pas me le SISNU pour 2022.
laisser partir. Pendant ce temps, il continuait d’abuser de moi. Je
suis mère de 11 enfants, leur papa est mort le même jour dans
la cité. C’était la première fois que je subissais des abus sexuels,
c’était terrifiant. »
10
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
« Nous subissons une inondation de violence, ils tirent sans arrêt, nous risquons de
prendre une balle à n’importe quel moment. »
Cette violence gratuite continue encore aujourd’hui. « Pour tout
L’isolement des survivant.e.s
dire, j’ai été violée deux fois. La deuxième fois, ça a commencé
le 14 juillet alors que mon papa rentrait de son travail. On l’a tiré La réduction des VBG est un enjeu de
protection majeur en Haïti. En 2022, de
et brûlé devant nous. Le lendemain, des hommes sont venus nombreux rapports ont dénoncés l’’uti-
frapper à la porte de la maison où nous étions mes deux petits lisation quasi-systématique de VBG par
frères, ma maman et moi. Ils étaient en train de nous menacer les gangs lors d’affrontements pour
de brûler la maison si nous n’ouvrions pas les portes. Je portais étendre leurs territoires.
une robe quand je suis allée ouvrir la porte, ils m’ont mis sur le lit Les survivant.e.s de VBG se murent
dans le silence par crainte de stigmati-
et ont abusé de moi devant ma famille, tout en les frappant. »
sation ou de représailles. La plupart
renonce à dénoncer leurs agresseurs
« Je suis jeune, j’ai honte de ce qui s’est passé. Même si beau-
qui bénéficient d’une impunité de facto
coup d’entre nous subissent la même chose, il y a des gens qui liée à l’absence de police dans de nom-
se moquent de nous à cause de ce qui s’est passé. Nous breux quartiers et à la paralysie du
n’avons plus de valeur devant les jeunes garçons du quartier, système judiciaire.
cette situation me fait mal. J’aimerais sortir de la zone, j’aime- Dans ce contexte, une part significa-
rais ne pas revivre cette situation que je subis tous les jours. » tive de survivant.e.s ne bénéficie pas
d’accompagnement et de soins par
manque de structure à proximité et des
L’homophobie coûts de transport prohibitifs.
Au cœur de Port-au-Prince, comme dans le reste du pays, les Nombre d'incidents de VBG soignés en
discriminations et violences contre les personnes homo- 2022 par département
Violences physiques Violences sexuelles
sexuelles représentent la norme. Jean-Berson vit justement
Nord 3.9k 430
dans l’un des nombreux bidonvilles de la capitale haïtienne « Vu
les faibles moyens économiques de ma mère, je n’ai pas eu la Ouest 3.8k 418
chance de fréquenter un établissement scolaire. Souvent nous Artibonite 3.3k 320
étions aussi privés de nourriture pendant plusieurs jours. Je n’ai Sud 2.2k 223
pas connu mon père, notre mère n’a jamais voulu parler de lui. Nord-Ouest 2.1k 212
J’ai vécu une enfance difficile pour ne pas dire misérable. » Grand-Anse 2.0k 238
Centre 1.7k 393
« A 14 ans, j’ai remarqué mon attirance pour les garçons. Je me
comportais comme l’adolescente de mon quartier. Mon frère Nippes 1.2k 170
m’a demandé de changer de comportement, et me frappait pré- Nord-Est 1.0k 111
textant vouloir me corriger, ça s’est ensuite étendu au quartier. Sud-Est 604.8 132
Ma mère leur a dit que c’est à cause des tâches ménagères que Source: SISNU, 21 février 2023
j’effectuais à la maison que je me comportais comme ça. »
Droits des personnes LGBTQI+
Sans le soutien de sa famille, les options sont devenues limitées
pour Jean-Berson :« A partir de 16 ans, j’ai commencé à me L’Office de la Protection du Citoyen,
institution nationale et indépendante
prostituer, c’était le seul moyen que j’avais trouvé pour gagner
de promotion et de protection des
de l’argent. Tous les soirs je me rendais dans le centre de Port- droits humains en Haïti, dénonçait en
au-Prince pour trouver des clients. Un beau jour, un de mes voi- septembre 2022, le climat d’intolérance
sins m’a repéré en train de me prostituer, il a répandu contre les membres de la communauté
Droits
LGBTQI+ des
quipersonnes
subissent LGBTQI+
quotidienne-
l’information dans notre quartier, ma vie est devenue un enfer.
ment des discriminations
En 2017, une loi a été voté par le Sénat
Tous les gens du quartier m’insultaient et me frappaient partout
haïtien
En interdisant
2017, une le votée
loi a été mariage homo-
par le Sénat
avec des fouets. Ma situation empire chaque jour, avec des me- sexuel
haïtienet imposant le
interdisant des peines de
mariage homo-
naces et des agressions physiques. Plusieurs fois, j’ai même dû prison
sexuel et
et des amendes.
imposant des Le textede
peines de loi a
aller à l’hôpital pendant plusieurs jours. » également
prison et desrenforcé l'interdiction
amendes. Le texte dedeloi a
toute manifestation
également renforcé publique en de
l'interdictionfaveur
Pour Jean-Berson, les violences et discriminations liées à son de l'homosexualité.
toute manifestation publique en faveur
orientation sexuelle ne sont qu’un fléau en plus de la violence de l'homosexualité.
En dehors de la loi de 2017, le Code pé-
déjà insoutenable que vivent les Haïtiennes et les Haïtiens tous nal haïtiende
En dehors nelacontient aucune
loi de 2017, loi pé-
le Code
contre
nal l’homosexualité.
haïtien ne contient aucune loi
les jours. Il raconte le moment le plus difficile de sa vie :
contre l’homosexualité.
11
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
« Lors d’un massacre qui avait lieu dans la zone, des hommes Une justice à l’arrêt
armés ont incendié plusieurs maisons et tué plusieurs centaines
Les gangs entravent le système judi-
de personnes. Ce jour-là j’ai perdu ma mère, et l’une de mes ciaire haïtien conduisant à des taux
sœurs. C’était comme dans un cauchemar, je ne voulais pas élevés de détention préventive prolon-
croire ce qui venait de se passer. Ils ont attaqué pendant la nuit gée ainsi qu’au développement d’un
avec des armes à feu. Une grande partie de la population était fort sentiment d’impunité.
déjà endormie, cela veut dire que ces gens sont tous morts dans Les locaux des instances judiciaires
sont souvent la cible des gangs. Selon
leur sommeil. Désolé, je ne peux pas retenir mes larmes… ma
Human Rights Watch, certains juges ne
mère représentait tout pour moi, elle n’avait pas de moyens seraient pas rendus au travail depuis
mais elle a fait beaucoup de sacrifices pour moi et les autres. Je six mois par crainte de balles perdues
me sens coupable de ne pas avoir pu la sauver... Ces gens-là et d'enlèvements.
n’ont pas de cœur, ils sont méchants. Ils ont tué des innocents, Depuis la mi-juin 2022, les locaux du
des gens sans défense. Certains habitants qui étaient encore tribunal de première instance de Port-
au-Prince sont sous le contrôle de
vivants, les chanceux, ont dû laisser la zone pour s’échapper. » gangs qui ont saccagé les dossiers et
preuves, et occupent les lieux. Le Tribu-
« Peu de temps après, un nouveau chef de gang a été installé
nal de première instance de Croix-des-
dans la localité. Timidement, les citoyens ont regagné leur mai- Bouquets, également attaqué et incen-
son et la zone était plus ou moins calme. Le nouveau chef nous dié par des gangs, est actuellement
appréciait beaucoup et il était très ouvert. Nous étions en hébergé dans plusieurs bâtiments gou-
vernementaux à Tabarre.
quelque sorte ses protégés. Il ordonne aux autres soldats de
protéger et d’accompagner la population. C’est quelqu’un de très La Cour de cassation est restée sans
président depuis juin 2021 jusqu’à la
généreux, calme et sensible. Il nous emprunte de l’argent pour nomination du juge Lebrun par le Con-
pouvoir fonctionner. » seil des ministres le 11 novembre.
Les enlèvements en Haïti
Illustration numérique
Francisco Silva
12
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Chapitre 2 – L’exode
« J’ai laissé Haïti avec mes deux jambes, je suis revenue avec une seule. »
Les violences poussent de nombreuses Haïtiens et Haïtiennes à fuir, à quelques cen-
taines de mètres de leur foyer, ou à plusieurs milliers de kilomètres.
Au sein de Croix-des-Bouquets, un jeune médecin dans sa trentaine soigne des victimes des horreurs des gangs chaque
jour, par dizaines. Il voit une population perdre espoir dans son propre pays, forcée de se déplacer, parfois dans des
conditions sanitaires inimaginables, simplement pour rester en vie. Aujourd’hui employé par une ONG, il est vu comme
un exemple de réussite par sa communauté, quelqu’un qui s’en est sorti sans avoir à passer par les gangs. Il en est fier,
il veut montrer que c’est possible de réussir malgré tout. Il raconte ce dont il est témoin au quotidien, mais aussi ce
qu’il entend de ses collègues à travers le pays.
155,2k
J’ai 32 ans, cela fait donc trois décennies que je vis dans un
quartier en guerre, c’est assez simple, je n’ai jamais connu la personnes en situation
paix. La paix, c’est un concept que j’ai lu dans des livres ou vu de déplacement (39 600 ménages) ont
lorsque j’ai pu aller à l’étranger, ici je ne l’ai jamais vue. Malgré été identifiés dans la zone métropoli-
cela, je n’arrive pas à m’y habituer. Je n’ai jamais pensé être mé- taine de Port-au-Prince.
decin quand j’étais petit, ce qui m’a poussé à le devenir, c’est le Source: DGPC, DTM, OIM, 23 novembre 2022
nombre de personnes blessées qui meurent parce qu’elles n’ont
pas accès aux soins. Les cicatrices les plus grandes sont invi-
75%
sibles et inscrites dans la tête de tous ces survivantes et
survivants. C’est là que le plus gros travail est à faire. des personnes déplacées de
la ZMPAP vivent dans des communau-
La vie sur les sites de déplacés tés hôtes.
Source: DGPC, DTM, OIM, 23 novembre 2022
Jusqu’à novembre 2022, au cœur de Port-au-Prince, des cen-
taines de personnes vivaient sur la place Hugo Chavez au sein
d’un site de déplacés improvisé, avec de nombreuses personnes
dont la santé se détériore et que j’ai dû traiter. Parmi elles, Chris-
telle, qui a fui les violences des gangs avec son bébé : « Mon 2 528 personnes déplacées
déplacement a été très difficile. Ce jour-là, beaucoup de gens dans le Sud et la Grand’Anse.
ont été atteints de projectiles, et certains sont morts, les bandits Source: DGPC, DTM, OIM, 1er septembre 2022
n’arrêtaient pas de tirer. Dieu m’a aidé à m’en sortir, et je suis
arrivée à passer malgré ma grossesse. »
Cartographie
arto rap ie des par des PDIdans
commune par la
commune dans la ZMPAP
Répartition des PDI dans les
communautés d'accueil (CA) et
sites dans la ZMPAP
# PDIs dans CA # PDIs dans les sites
Carrefour 27.9k 50
roix des ou uets
Delmas 21.2k 8.0k
Port-au-Prince 19.3k 21.7k
Croix-Des-
ité oleil L G 18.1k 285
Bouquets
Limite département
a ar re Cité Soleil 12.0k 6.7k
ort au rince Limite commune
elmas
om re de
Pétion-Ville 9.4k 577
arrefour
étion ille Tabarre 7.9k 2.2k
Source: DTM ZMPAP Round 2, 23 novembre 2022
13
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Lorsque je soignais cette jeune femme et suivait sa grossesse, Le site de la place Hugo Chavez
elle me racontait ses conditions de vie désastreuses : « Nous ne
La place Hugo Chavez, grande de
pouvons pas avoir de vie normale sur le site, on ne vit pas bien. 35 630 m2, à l’entrée de l’aéroport inter-
Malgré ma grossesse, j’ai du mal à me nourrir, et je crains que national Toussaint l’Ouverture, est
cela affecte la santé de mon bébé. Les gens partagent avec située au croisement des communes
nous le peu qu’ils ont, ce sont des bons prochains, mais cela de Cité Soleil, Delmas et Tabarre, cette
place fut un refuge pour les personnes
reste insuffisant. Sur le site, la qualité des conditions de vie n’est
fuyant les violences des gangs en par-
pas bonne, surtout avec les jeunes de sexe masculin qui font la ticulier en avril et juillet 2022, à la suite
guerre avec des cailloux, mettant en péril la vie de mon bébé. » des vagues d’affrontements
Face à l’afflux de centaines de mé-
« Je vis en plein air, je dors avec mon bébé, et quand il pleut je
nages démunis, les conditions de vie
reste debout en attendant que la pluie cesse pour que le sol re- sur le site spontané étaient indignes,
devienne sec et essayer de dormir à nouveau. Nous avons notamment en l’absence d’infrastruc-
accès à un peu d’eau potable, et de l’eau pour se doucher, le pro- ture sanitaire de base.
blème reste le lieu pour prendre mon bain car c’est en plein air, à L’assistance délivrée par les acteurs
la vue de tout le monde. » humanitaires était critique pour soute-
nir ces populations vulnérables.
Ce qui m’a le plus interpellé, c’est son optimisme. Christelle voit Durant les troubles sociaux qui ont se-
son déplacement comme une amélioration de sa vie : « L’impact coué le pays en septembre et octobre
est positif pour moi, car la façon dont je vivais dans la peur était 2022, les difficultés d’accès ont forte-
pire, invivable. Aujourd’hui, j’ai un peu de paix car je n’entends ment compromis la continuité des
activités sur les sites de PDI.
plus les tirs d’armes. Là où je vivais avant, j’ai perdu deux frères
et le père de mon enfant. On ne peut pas faire pire que ça. » Le 17 novembre, le gouvernement a
conduit des actions pour reloger les
Cette jeune haïtienne essaye de garder l’espoir, et se bat pour 3 000 déplacés de la place.
son bébé : « Aujourd’hui, pour survivre, je quémande dans les
rues, souvent je prends mon bébé et je vais devant l’aéroport
pour pouvoir subvenir aux besoins de ma famille. Pour manger Tendances de la population dans
c’est le meilleur moyen que j’ai. Tout se fait en dehors du site, on les sites de déplacement
ne peut rien trouver dedans, mais heureusement il y a un peu Grand Sud ZMPAP
d’entraide, surtout entre femmes. La vie est organisée autour de 50k
ça, la mise en commun et la solidarité. Par exemple on est cinq
additionnant nos gains pour pouvoir cuisiner quelque chose. » 40k
« Je ne souhaite pas rester sur le site, je ne souhaite pas rentrer 30k
chez moi, mais je souhaite trouver quelque part où habiter pour
élever mon enfant, en République dominicaine. Ou alors j’aime- 20k
rais pouvoir affermer une maison à Mais Gâtés car j’ai déjà une
10k
cousine habitant dans la zone. »
0
Dans le département du Sud, particulièrement affecté par le sept.-21 mars-22 sept.-22
séisme de 2021, de nombreuses personnes continuent de souf-
frir des conséquences dévastatrices du tremblement de terre. Source: OIM
Parmi ces personnes, Adriana, qui vit encore sur un site avec
En 2022, l’augmentation de la violence
d’autres personnes déplacées par le séisme. « Je ne vis pas dans la zone métropolitaine de Port-
bien, la vie est difficile, la vie est chère, les produits les plus au-Prince a poussé de plus en plus de
simples deviennent un luxe, 85 gourdes pour un verre de riz et personnes à se déplacer, tandis que les
365 gourdes pour un pot d’huile. » personnes sur les sites dans les dépar-
tements du sud, la plupart à la suite du
tremblement de terre de 2021, ont pro-
« Si on mange le matin l’après-midi sera blanche. » gressivement quitté les sites.
« Sur ce site, les conditions ne sont pas simples, il y a une toi-
lette commune et l’eau est potable seulement si on a des
aquatabs. Je ne dors pas bien, on utilise les moyens du bord
pour construire notre abri de fortune. »
Les déplacés
Acrylique sur toile
14
Shneider Léon Hilaire
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
« Avant le séisme, on louait une maison, mais elle a été détruite. Effondrement total ou abri trop
Maintenant, on vit sur ce site sous du plastique et du bois… Si endommagé pour y vivre, dans les
j’étais à la maison, j’aurais pu monter un business qui m’aiderait départements du sud
avec les enfants. Je ne me sens pas bien dans ma peau, je n’ai
Grand'Anse 15.16%
pas de quoi travailler pour nourrir mes enfants proprement. Je
vis à la merci de mon frère qui me donne 500 gourdes par se- Sud 7.65%
maine. La seule chose dont j’ai besoin, c’est un peu d’argent
pour lancer un commerce, le reste je peux m’en occuper. » Nippes 6.49%
Sud-Est 1.37%
La peur du rapatriement forcé
Source: MSNA
Carline a été rapatriée depuis la République dominicaine en
compagnie de sa fille de trois ans. Elle a passé trois jours dans
un centre carcéral à Elias Piña du côté dominicain de la frontière
qui coupe l’île en deux. Cela fait presque 20 ans qu’elle vivait en
République dominicaine. Elle explique ce rapatriement : « le 29
juillet, très tôt dans la matinée, j’entends soudainement un grand 154 333 personnes rapa-
bruit à la porte. Des agents de l’immigration dominicaine qui triées de la République dominicaine
en 2022.
font irruption dans ma maison. Ils ne m’ont même pas laissé le
temps de ramasser mes affaires que j’étais déjà dans un ca- Contre 24 819 personnes rapatriées en
2021.
mion en compagnie d’une dizaine d’autres compatriotes
haïtiens. C’est la deuxième fois de ma vie que je suis arrêtée Source: OIM
pour être rapatriée en Haïti. A chaque fois, c’est traumatisant
comme expérience, cela m’a pris beaucoup de temps pour m’en
remettre, et j’étais à nouveau plongée dans ce cauchemar. »
Les déplacés
Acrylique sur toile 15
Shneider Léon Hilaire
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Pour cette deuxième fois, c’est pire car Carline est enfermée
Nombre de personnes rapatriées
avec sa fille dans une cellule au milieu d’une centaine d’autres depuis la République dominicaine
migrants en situation irrégulière. « Ma fille a été choquée. J’ai dû
rassembler toutes mes forces pour ne pas sombrer, c’est très Hommes Femmes Enfants
800
dur de voir son propre enfant pleurer. J’ai prié et passé la nuit
sans pouvoir fermer l’œil. Après trois jours d’incarcération, on 600
nous a finalement rapatrié au point frontalier de Belladère. »
400
Le soulagement de Carline, fut de courte durée : « Je me suis
retrouvée avec ma fille dans un pays que je ne connaissais pas, 200
et dans lequel je n’avais pas vécu depuis 18 ans. J’étais remplie
d’incertitude et surtout d’inquiétude pour ma fille. En dépit de 0
tout, je ne vois pas ma vie et celle de ma fille en Haïti. Nous 16-nov. 30-nov. 14-déc. 28-déc.
comptons retraverser la frontière avant la fin de l’année. » Source: OIM
« La manière dont nous sommes toutes et tous traités me mets en colère. Je me suis
sentie déchirée, humiliée, en tant que mère, en tant que femme. »
L’histoire de Carline est loin d’être unique. La situation de Chrisla Personnes rapatriées
et sa famille interpelle. Déportée des États-Unis avec son mari et en Haïti par genre et âge
sa fille de deux ans, elle vit aujourd’hui aux Gonaïves depuis l’été.
ommes… 66%
« Je n’ai pas les moyens pour loger ma famille et moi, on a dû
couper notre famille en deux. Avec ma fille, nous sommes lo- emmes… 21%
gées chez un cousin de mon mari, tandis que lui est hébergé par Garçons 7%
un ami. Cette condition complique ma situation, car j’ai besoin
du soutien de mon mari pour gérer nos enfants. » Filles 5%
Source: OIM, 2022
Rapatriements depuis la République dominicaine
uanamint e
oints d entrée of ciels 9 829
de la ép dom
oints d entrée non
of ciels de la ép dom
é p u l i u e dom i n i c a i n e
ellad re
X Personnes rapatriées 7 347
X
ta in e
Gant ier
alpasse
405
nse à itres
Source: OIM (16 novembre 2022 – 4 janvier 2023) N/A
ource:
16
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Infirmière de profession, Chrisla avait du mal à trouver un em-
Rapatriés par voies aérienne 2021
ploi dans son domaine d’études. Femme très courageuse, elle a 8,000 et maritime
essayé plusieurs activités, notamment un petit commerce, mal- 2022
7,000
heureusement sans succès. Pour Chrisla, ce n’est pas le 6,000
principal problème: « Malheureusement, l’insécurité qui sévit au
5,000
pays a eu raison de moi... Alors que je rentrais à Croix-des-Bou-
4,000
quets, des hommes lourdement armés m’ont volé mes
3,000
marchandises et mon argent. Cela a affecté grandement ma
2,000
motivation. »
1,000
Brisée, elle a décidé de laisser Haïti et de migrer au Brésil en fé- 0
jan fév juin juil oct déc
mars mai aout sept
avr nov
vrier 2018. « Lorsque je me suis installée au Brésil, j’ai rencontré
un concitoyen, avec lequel nous avons donné naissance à une Source: OIM
petite fille, mon petit chouchou. Malgré cette belle nouvelle, la
Rapatriement par air et mer
vie n’était pas facile. » Face aux difficultés, Chrisla est partie
dans un long voyage en direction des États-Unis. Les États-Unis Le rythme des rapatriements était plus
important au début de l’année 2022 que
représentent pour la majorité des Haïtiens qui vivent au Brésil et
l’année précédente. Dès le mois de juil-
ailleurs l’endroit idéal pour de meilleures conditions de vie. let, le nombre de rapatriés par voies
« Nous sommes partis et avons commencé un long trajet au aérienne et maritime en 2022 dépas-
travers de l’Amérique centrale. Malheureusement, mon espoir sait déjà celui pour l’ensemble de 2021,
selon les données de l’OIM.
s’est vite tourné en désespoir. Pendant que je traversais le Da-
rien, au Panama, j’ai fait une chute terrible dans la route En septembre 2022, les troubles so-
ciaux et l’intensification des activités
boueuse. Ma jambe gauche est restée coincée dans un trou. Les
de gang ont poussé de nombreux pays
secours sont arrivés après deux jours. Infectée, la plaie a dégé- à arrêter les rapatriements car les con-
néré et, malgré les soins prodigués, deux mois après, ma jambe ditions ne permettaient pas un retour
a été amputée. » sûr et durable dans le pays.
« J’étais loin d’imaginer que cela me conduirait à un aussi grand sacrifice, non, je ne
pensais pas que j’allais perdre une partie de mon corps… »
Malgré sa situation d’une grande difficulté, Chrisla et sa famille Personnes déportées des États-Unis
ont repris la route en direction de la frontière mexicano-améri- 5,000
caine. Le 20 mai 2022 sa famille s’est retrouvée dans une prison
4,500
au Texas avant d’être déportée deux semaines plus tard.
4,000
« La déportation fut un choc terrible pour ma famille, nous étions 3,500
persuadés que les autorités migratoires américaines auraient de 3,000
la compassion pour nous, surtout avec une jambe en moins.
2,500
Nous sommes revenus en Haïti sans rien. Ma famille se serait
2,000
retrouvée dans la rue, l’humiliation suprême, si nous n’avions
1,500
pas reçu une assistance de l’OIM. »
1,000
Chrisla et sa famille ont bénéficié de l’assistance de l’Organisa- 500
tion Internationale pour les Migrations, notamment avec un
0
fauteuil roulant, et elle-même a pu rencontrer un prothésiste.
octobre
mai août
janvier mars
novembre
juin
décembre
avril
février
septembre
juil
« Je suis contente d’avoir cette prothèse. Grâce à elle, je suis à
nouveau sur mes deux pieds. » Source: OIM, 2022
« J’ai laissé Haïti avec mes deux jambes, je suis revenue avec une seule. »
17
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Chapitre 3 – Une situation socioéconomique en berne
« Il y a tellement de personnes qui pratiquent la mendicité que les gens qui donnent sont aussi
ceux qui mendient une rue plus loin. »
L’insécurité, le blocage du terminal de Varreux, et l’inflation ont ruiné la vie économique
du pays. Tous les jours, de plus en plus de personnes tombent dans une pauvreté ex-
trême. 31% de la population vit avec moins de 2,15$ par jour. 2
Ezaie est propriétaire d’une radio locale dans un département. Grâce à son travail, il rencontre et échange avec de nom-
breuses personnes sur les problèmes auxquelles elles font face, y compris la récession, l’inflation, et les difficultés
économiques des ménages. L’instabilité politique, la corruption, la violence permanente et grandissante, l’inflation, le
blocage du terminal pétrolier de Varreux, ne sont que quelques facteurs contribuant à l’effondrement économique de la
perle des Antilles.
Inflation et la baisse du pouvoir d’achat Taux de change de la gourde haïtienne
face au dollar américain
0.030
Cela fait plus de 15 ans que je tiens une radio, on diffuse sur
tout le département, les gens aiment bien ce qu’ont fait. Je suis 0.025
journaliste et technicien de formation, j’ai trois enfants en âge 0.020
scolaire. Mes conditions de vie sont difficiles avec la réduction 0.015
du pouvoir d’achat. Je dois avouer que je mange moins bien
0.010
qu’avant et je paie mes factures avec plus de difficultés, surtout
0.005
les frais scolaires. Mon mode de vie n’est plus le même, chaque
jour j’ai l’impression qu’il se dégrade. Si la situation persiste, je 0.000
2012 2015 2018 2021
cours le risque de devenir réellement pauvre. Source: London Stock Exchange
J’ai rencontré Gérard, marié, père de quatre enfants, qui est Depuis l'adoption par la BRH d’un
dans une situation similaire. Commerçant, il se consacre désor- change flottant en 1991, le taux de
mais entièrement à l’agriculture : « les difficultés rencontrées change a connu de fortes variations, et
une tendance générale dépréciative
dans le cadre du travail sont liées à la situation du pays. Le com- face au dollars US, notamment dues
merce ne marche pas bien car les gens ne peuvent pas acheter aux crises politiques et sécuritaires. En
les produits à cause de leurs prix. Mes revenus viennent princi- mai 2021, le gouvernement a injecté
palement de la vente de produits du jardin comme l’ananas, 100 millions de dollars pour tenter d’en-
rayer ce phénomène. La stabilisation
igname, mangues. Je les revends ensuite au marché. »
ne fut que de courte durée, la chute a
continué jusqu’à un taux historique-
Les facteurs qui selon lui sont à l’origine de ses difficultés sont
ment bas en fin 2022.
la rareté du carburant accompagné du phénomène Peyi Lòk :
« qui a causé une augmentation des prix de tous les produits. A Le Peyi Lòk
cause du Peyi Lòk, il n’y a pas de transport, je ne peux pas me
L’expression « Peyi Lòk » signifie pays
rendre au marché avec mes produits, et étant donné que je n’ai fermé en créole haïtien.
pas de moyen de conservation cela entraine la perte inévitable Elle désigne communément le grand
des marchandises. Je n’ai plus de moyens pour me remettre de mouvement de contestations sociales
cette perte, cela impacte négativement notre économie. » qui a paralysé le pays durant plus de
trois mois en 2019 suite à une hausse
La situation de Gérard me fait beaucoup penser à la mienne, car du coût de la vie, et à des scandales de
maintenant le travail de la terre est le principal recours vers le- mauvaise gouvernance. Les manifes-
tations, les barrages routiers, l’usage
quel je me suis tourné pour ne pas m’effondrer. J’envisage de
d’armes à feu et les pillages ont en-
me lancer dans le commerce. Je compte aussi mettre en place trainé la fermeture d’entreprises, et la
une usine d’eau traitée pour m’en sortir. Mais je suis toujours en paralysie des transports.
observation, au regard de la situation sécuritaire. Les troubles sociaux qui ont bloqué le
pays en septembre et octobre 2022 ont
2 été qualifiés par certains de nouvel épi-
Banque mondiale, 2021
sode de Peyi Lòk.
18
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
La situation économique du pays a fortement affecté Margue- Le dollar haïtien
ritte, une Haïtienne de Fort-Liberté, dans le nord du pays, seule
Le dollar haïtien est une devise fictive.
avec ses six enfants :« Mon mari est parti en République domini-
caine depuis octobre, grâce à cela il nous envoie un peu d’argent L’expression « dollar haïtien » date de
la dernière indexation de la gourde sur
pour nous aider à surmonter les moments les plus difficiles. Il le dollar américain en 1989, date à la-
revient de temps à autre pour passer un peu de temps avec quelle un dollar américain valait 5
nous. Deux de nos enfants ont choisi ce chemin également, gourdes.
avoir la famille coupée en deux n’est pas facile tous les jours. Depuis le taux a considérablement
Mes six autres enfants sont avec moi en revanche. » évolué, dépassant 144 gourdes pour un
dollar américain. L’expression dollar
Pour nourrir sa famille, cette mère de famille de 35 ans compte haïtien est restée, toujours basée sur
relancer un petit commerce : « Je suis là, je ne fais pas de com- l’indexation d’origine de cinq pour un.
merce pour le moment. Mais, je suis dans une mutuelle par De nombreuses personnes continuent
laquelle je compte emprunter de l’argent pour lancer un petit d’utiliser l’expression pour indiquer les
prix des biens sur les marchés infor-
commerce. Nous n’arrivons pas à manger tous les jours car je
mels bien qu’ils utilisent des gourdes
ne trouve pas assez d’argent. En général, sur une semaine, je pour payer.
peux faire à manger pendant cinq jours. »
« Si je trouve 10 dollars haïtiens pour faire à manger, je privilégie mes deux jumeaux
de deux ans, les autres restent sans rien, ils voient bien que je n’ai pas d’autre choix. »
Le prix des produits de première nécessité grimpe et les ser- La montée des prix du carburant
vices deviennent inaccessibles. C’est pire encore pour ceux qui Jan-22 Sep-22
vivent en milieu rural, avec Port-au-Prince coupé et isolé. +90% 670 +89% 665
+128% 570
Pénuries de carburant
353 352
250
Essentiel pour se rendre à Port-au-Prince ou, tout simplement,
pour se déplacer dans le pays, le carburant est une préoccupa-
Gasoline Diesel Kérosène
tion majeure pour l’ensemble de la population. Madame Jean- Source: Le Nouvelliste, taux officiel
Baptiste vit du revenu de ses ventes, mais celles-ci ont considé- En Haïti, le prix des carburants est fixé
rablement baissé notamment à cause de l’absence de marché par le gouvernement afin de protéger
la population des variations des prix du
dans sa région pour écouler ses produits : « Auparavant, je me
marché international.
rendais à Port-au-Prince, mais à cause de la montée des gangs
En janvier 2022, le ministre de l’Écono-
et de la pénurie de carburant, je n’arrive presque plus à me mie et des Finances a annoncé une
rendre dans la capitale, les prix des transports ont augmenté, et hausse du prix (+24% : gazoline, +109% :
en plus de ça, c’est devenu trop dangereux. » diesel, +116% : kérosène) officiellement
afin de réduire le poids des subven-
Au plus fort de la pénurie Madame Jean-Baptiste, ne pouvant tions pour l’État et libérer des fonds
pas écouler ses produits sur place, a dû les vendre à perte, et pour soutenir le développement et la
reconstruction dans le sud.
même dans certains cas, les abandonner. « Nous sommes
Malgré cette hausse, le poids des sub-
abandonnés, nous ne savons plus quoi faire, devons-nous conti-
ventions a continué d’augmenter avec
nuer à travailler ? L’engrais est cher, tout est devenu très cher et la montée des prix du pétrole et des
nos parcelles ne sont plus travaillées. » coûts de transports liés à la guerre en
Ukraine, ainsi que l’inflation galopante
L’année dernière Madame Jean-Baptiste a pu bénéficier de se- de la gourde.
mences d’haricots et de produits maraichers à partir d’un Le 11 septembre 2022, le Premier mi-
programme de la FAO, mais cette année aucune instance ne nistre a annoncé une baisse des
s’est présentée dans sa localité. subventions et de facto une hausse des
prix à la pompe, provoquant une vague
Madame Jean-Baptiste survit au jour le jour, parfois par dépit : de contestation sociale qui a paralysée
le pays jusqu’en novembre.
« Je ne peux pas me suicider, je m’adapte quand même. »
19
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Disparition des emplois Sources principales de revenus
des ménages
Dans les quartiers où ils opèrent, les gangs rançonnent les com-
merçants, les entreprises, et paralysent ainsi l’économie. Les Revenus commerce 20.4%
premiers à en faire les frais sont les plus vulnérables, qui per-
Travail informel 17.5%
dent des opportunités précieuses de faire du commerce et de se
e enus a ricole ou… 15.6%
déplacer. La peur constante de sortir par crainte de perdre la vie
Travail agricole 11.9%
les condamne à souffrir en restant en vie. La motivation des
Haïtiennes et Haïtiens est pourtant là, le désir de travailler aussi. Aucun 7.9%
Travail salarié 7.9%
John explique à quel point les activités économiques ont dis-
Autres 6.9%
paru dans les zones contrôlées par les gangs : « C’est une
Travail non agricole 6.6%
véritable destruction de la vie économique et sociale des per-
Préfère ne pas répondre 5.2%
sonnes qui vivent dans ces endroits. Quelqu’un qui construit sa
maison, la voit brûlée en quelques jours ou être occupée par les Source: MSNA
gangs dans les zones stratégiques. Pour les centaines de pe-
tites entreprises, deux options s’offrent à elles : la faillite ou Près de 1 ménage sur 2
l’incendie. » déclare avoir au moins trois sources de
revenus différentes.
« Ceux qui restent sont ceux qui n’ont pas d’autre possibilité et
Les sources de revenus secondaires et
de moyens économiques pour aller vivre ailleurs. On sait que tertiaires sont assez diverses dans la
l’ensemble du pays souffre d’un manque d’emploi et de moyens population. Le travail informel ressort
de gagner de l’argent, mais c’est encore pire ici. On veut simple- à plus de 16% comme travail secon-
ment échanger le pire pour l’un peu moins pire. » daire et à 10% en troisième.
« Il y a tellement de personnes qui pratiquent la mendicité que les gens qui donnent
sont aussi ceux qui mendient une rue plus loin. »
« Du coup, je constate un exode de la mendicité en dehors du
quartier lorsque c’est possible. Finalement, je pense que moins Évolution des prix des produits de
de 10% de la population de Cité Soleil a un travail. » première nécessité en 2022
Haricot (rouge)
Huile (végétable, importée)
Caricia est la mère célibataire d’une fille. Elle n’a aucune source Riz (local)
de revenu en ce moment. « Les activités que j’entreprenais pour Sorgho
Sucre (blanc)
subvenir à certains de mes besoins ont mal tourné à cause de 4 Farine de blé (importée)
l’économie du pays et de l’inflation. Mes conditions de vies sont
précaires, la situation socio-politique du pays augmente ma mi-
sère. En ce moment, mon petit commerce est suspendu à cause
3
des prix exorbitants des produits. J’entreprends d’autres petits
commerces qui ne m’aident pas vraiment à répondre aux be-
Prix (US $ par kilo)
soins de ma fille. Ce n’est pas un manque de volonté, mais un
2
manque d’équilibre entre les revenus des gens et le prix des pro-
duits. L’inflation est vraiment difficile à gérer pour nous. »
L’augmentation des prix, et la diminution ou la perte des reve- 1
nus, engendrent des problèmes à la chaîne : « Le prix des
produits de première nécessité est un calvaire. La boisson de
base, « l’eau », devient un luxe. Je dépense 100 gourdes pour un 0
gallon d’eau. » janv févr mars
avr mai juin juil août sept
Source: Programme alimentaire mondial
En situation de handicap, Evena est une femme de 48 ans, et
mère d’un enfant handicapé. Elle rencontre des difficultés à trou- Les prix des produits alimentaires ont
été frappés de plein fouet par une infla-
ver une source de revenus stable : « Après avoir bouclé mes
tion galopante. L’injection conséquente
études en administration publique, j’ai pensé que ma vie allait de devises par le gouvernement en mai
s’améliorer, mais ce n’était pas le cas. J’ai beaucoup cherché un n’aura eu qu’un effet temporaire.
emploi, j’ai envoyé des CV, j’ai contacté des personnes… Tous
20
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
ces efforts, sans succès. Pour gagner ma vie, j’ai été obligé de Ménages rapportant n'avoir aucun
faire du commerce ambulant. La flambée des prix des marchan- accès à l'électricité
Grand'Anse 92%
dises est mon principal souci. »
Nippes 88%
Nord 86%
En raison de la situation dans laquelle se trouve le pays, les acti-
Nord-Est 85%
vités d’Evena ont presque entièrement stoppé et sa condition de
Sud 79%
vie actuelle est très instable : « Pour le moment, je n’ai pas vrai-
Nord-Ouest 79%
ment d’activités économiques. Pour répondre à mes besoins, Artibonite 78%
j’utilise les bénéfices du commerce et des dons de mes proches. Centre 74%
Nous vivons une vie très instable. Nous ne pouvons même pas Sud Est 74%
répondre à nos besoins de première nécessité. » Ouest 42%
National 67%
Evena continue : « Je ne peux pas dire que nous avons accès Source: MSNA
aux services de base. Les prix des produits alimentaires aug-
Les ménages ont en moyenne accès à
mentent chaque jour, ce qui rend les produits inaccessibles pour 1,8 heure d’électricité par jour avec des
nous au niveau de la masse. De plus, le réseau de la DINEPA ne disparités significatives entre les mi-
marche pas, notre quartier est souvent dans le noir, sans même lieux ruraux (0,5 heure) et urbains
évoquer le prix de l’essence qui a doublé sur le marché local. » (2,3h). Dans le département de l’Ouest,
les ménages ont, en moyenne, un
Ses préoccupations sont orientées vers le bien-être de sa fa- meilleur accès à l’électricité (2,9h) mal-
mille, avec une attention particulière pour son enfant en gré de grandes différences entre le
situation de handicap : « La santé reste un défi. Heureusement, rural (0,5h) et l’urbain (3h).
l’hôpital Sacré Cœur continue à fonctionner au profit de la popu-
lation, mais les médicaments restent trop chers. » Sources d'électrécité des ménages
Sa famille adopte plusieurs moyens pour s’adapter: « Pour vivre Batteries
Solaire
en ce moment si difficile, nous sommes obligés de diminuer les 8%
dépenses. Nous changeons nos rations alimentaires. Étant
donné que la situation de crise perdure, nous avons épuisé tout
ce que la famille avait épargné. Maintenant nous commençons EDH (fournisseur
Pas d'électricité national)
à nous endetter pour répondre aux besoins de base. Pour nous 61% 23%
protéger contre les actes de violences, nous évitons les déplace-
ments inutiles et les déplacements dans la soirée. »
Source: MSNA
Inflation annuelle par département
Source: BRH, octobre 2022
21
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
« Se Chat k ap dòmi nan recho m »
« Le c at s’est endormi sur le réchaud »
Expression créole décrivant la faim et la misère
Acrylique sur toile
Shneider Léon Hilaire
22
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Chapitre 4 – Généralisation de l’insécurité alimentaire
« Je regarde mes enfants, je ne sais pas quand ils vont mourir de faim. »
4,8 millions d’Haïtiennes et d’Haïtiens en situation d’insécurité alimentaire en 2023.
st er tra aille pour une G nationale œu rant dans la sécurité alimentaire our les besoins de son travail, elle se
rend souvent auprès des personnes vulnérables pour comprendre ce dont elles ont besoin, leurs conditions de vie, ou
de survie. Afin d’optimiser les actions de son organisation, elle coordonne et discute avec des partenaires à travers le
pays, récoltant de nombreuses informations et témoignages précieux lui permettant de mieux saisir les vulnérabilités
alimentaires et nutritionnelles des Haïtiennes et des Haïtiens.
Ce qui me préoccupe le plus lorsque je discute avec les commu-
Source de nourriture des ménages
nautés, qu’elles reçoivent de l’aide alimentaire ou non, c’est le
Urbain Rural
désespoir face à la situation sécuritaire et par conséquence éco-
nomique du pays. Le problème sécuritaire détruit une économie Production propre
Achat à crédit
déjà fragilisée par le tremblement de terre de 2021. Une fois
Achat au comptant
cette économie détruite, les populations n’ont plus de moyens Emprunt
de faire du commerce : les prix ont augmenté et l’absence de Dons
revenus fait baisser la demande. Ce cercle vicieux affecte parti- asse cueillette …
culièrement l’alimentation et par effet d’enchainement la c an es d'aliments…
Aides alimentaires
nutrition.
0% 50% 100%
Source: MSNA
Un jeûne forcé
Lorsque je me suis rendue dans le département du Nord avec Principaux types de stratégie
des partenaires, nous avons rencontré de nombreuses per- d'adaptation négative adoptée
sonnes qui rencontraient des difficultés à se nourrir, et
Dépenser de leur épargne 52%
recourent à ce que nous appelons dans notre jargon des méca-
Baisse dépense non
nismes d’adaptation négatifs. Un phénomène qui a été exacerbé alimentaire essentielle
46%
par le Peyi Lòk de 2022. C’est le cas de John, un électricien de 48 Emprunt 39%
ans. « Je suis électricien de formation, un métier que j’exerce
Vente d'animaux plus
depuis plusieurs années mais je n’ai jamais eu un emploi stable fréquente
29%
dans une entreprise. Jusqu’au Peyi Lòk, cela n’était pas un pro- Vente actifs non productifs 21%
blème pour moi. Je gagnais de l’argent, puis je pouvais aller
Mendicité 18%
m’acheter à manger. Maintenant, je vis une situation extrême-
ment difficile, presque tous les chantiers sont à l’arrêt. Avec ma Déscolarisation enfants 13%
femme et mes enfants, nous avons déjà épuisé toutes nos ré-
Source: MSNA
serves. »
« En ce moment, nous ne pouvons pas répondre aux besoins des enfants. Imaginez-
vous en tant que père, vos enfants qui se plaignent de la faim pendant que vous
n’avez rien à leur donner. »
John précise les problèmes auxquels il fait face : « Je ne peux
pas répondre correctement aux besoins alimentaires de ma fa-
mille. Les prix des aliments augmentent à cause de la paralysie
4,7M de personnes feront face à
un niveau d’insécurité alimentaire
des routes. Pour traverser les moments les plus difficiles, ma
IPC 3 ou plus sur la période mars à
femme et moi avons essayé tous les moyens : le commerce de juin 2023.
divers articles de lessive (savon, détergent…) et d’autres pro- Source: Analyse IPC
duits, le travail journalier dans les chantiers. Malheureusement,
nous n’arrivons jamais à répondre aux besoins de la famille… »
23
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Toujours en province, c’est dans la Grand’Anse que je suis allée
rendre visite à des écolières et écoliers. Ils reçoivent à manger
19 200 personnes sont esti-
mées être en phase 5 de l’IPC, soit un
grâce aux cantines scolaires. La jeune Della, onze ans, et sa pe- niveau catastrophique d’insécurité ali-
tite sœur de six ans sont toutes deux à l’école, contentes de mentaire.
pouvoir manger le midi à l’école, à défaut d’avoir une assiette L’ensemble des personnes en phase 5
pleine le soir à la maison : « C’est ma petite sœur, elle vit chez sa se trouvent dans Cité Soleil, à Port-au-
maman et son papa. Mes parents n’ont pas assez de moyens Prince, une commune gangrénée par
les gangs.
pour prendre soin de moi, alors j’habite chez ma tante. Là où je
suis, je ne suis pas à l’aise mais mes parents n’ont pas assez de Source: Analyse IPC
maturité pour prendre soin de moi. »
« Parfois, j’aimerais être à l’école le soir pour pouvoir manger, parce qu’à la maison, on
n’a rien. »
« A mon réveil le matin, j’étudie toujours. Je me lève très tôt pour Programme cantines scolaires
étudier. Avant d’aller à l’école je ne mange pas parce que mes
Le Programme National de Cantine
parents et ma tante n’ont pas les moyens. A l’école, je mange Scolaire (PNCS) du MENFP permet aux
bien, c’est bon. Après avoir terminé l’école, je rentre chez moi, je enfants scolarisés de certains niveaux
regarde si je peux me faire quelque chose à manger, de temps de bénéficier de repas chauds.
en temps on y arrive. Après ça j’enlève mon uniforme, révise Soutenu par le PAM, ce sont plus de
mes leçons, je me baigne, m’habille et je vais jouer. » 350 000 rations qui ont été distribuées
aux élèves en 2022. Suite aux multiples
Dans le cadre du programme de cantines scolaires, seuls cer- reports de la rentrée scolaire en sep-
tains niveaux bénéficient de la distribution de ration. tembre, octobre et novembre 2022, plus
de 100 000 rations à emporter à la mai-
L’organisation n’a pas assez de moyens pour l’offrir à tous les
son ont également été données.
élèves. Les financements restent difficiles à obtenir.
Cette différence est souvent compliquée à expliquer aux en-
fants : « Je suis en sixième année, je viens toujours à l’école,
parce que je peux manger. Mais on ne donne pas à manger aux
Cartographie de l’insécurité alimentaire
Source: CSNA, mars – juin 2023
24
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Ménages par niveau d'Indice des
élèves de la septième, huitième et neuvième année. Parfois, il y a
stratégies d'adaptation aux
un peu plus de rations, alors ils peuvent en prendre. On a l’habi-
moyens de subsistance (LCSI)
tude de manger du riz blanc et purée de pois, maïs et purée de Emergency Crisis Stress None
blanc, bouillon avec d’igname, de banane, de feuilles et de National 24% 36%
viandes, maïs collé et légume, du riz collé légume. »
Nippes 41% 35%
A Port-au-Prince, les problèmes liés à l’inflation et l’absence Artibonite 32% 41%
d’emploi sont particulièrement forts. L’insécurité et les violences Nord-Ouest 32% 38%
des gangs viennent renforcer ce phénomène. Clément, père de Nord 32% 26%
Nord-Est 29% 35%
quatre enfants nous raconte : « Ma vie est ruinée, plus rien ne va Sud 28% 41%
pour moi. J’ai quatre enfants dont je suis le père et en même Centre 26% 41%
temps la mère. A cause de l’insécurité, je vis chez ma sœur qui Grand'Anse 25% 26%
habite dans un abri avec son mari et ses cinq enfants, on est Sud-Est 24% 39%
Ouest 15% 34%
très nombreux. C’est très difficile pour moi car je ne travaille Source: MSNA, sur 30 jours. LCSI : indicateur
pas. Je suis commerçant, cependant je ne fais plus rien pour de base pour comprendre l'épuisement des
prendre soin de ma famille. » capacités à long terme pour répondre à aux
besoins essentiels immédiats.
« Je me suis sauvé sans argent, sans mes marchandises, pour sauver la vie de mes
enfants. »
Comme pour de nombreux Haïtiens, Clément parvient à trouver
Évolution du prix du panier
à manger, mais ne peut simplement pas se l’offrir : « Il y a
alimentaire
presque tous les produits disponibles sur le marché, mais je ne 5,200
peux pas les acheter, je regarde mes enfants, je ne sais pas 4,700
quand ils vont mourir de faim. »
4,200
« Mon plus grand défi c’est de ne pas être capable de les nourrir,
3,700
et de voir mes enfants qui ne m’ont pas demandé de les mettre
3,200
au monde. »
2,700
La volonté de Clément demeure malgré les circonstances : « Je
2,200
ne travaille pas, je ne fais rien à part attendre un bon prochain
pour aider mes enfants à manger, à vivre. Je pourrais faire un 1,700
janv.-21 mars-21 mai-21 juil.-21 sept.-21 nov.-21 janv.-22 mars-22 mai-22 juil.-22 sept.-22 nov.-22
commerce pour ne plus dépendre de ma famille d’accueil, mais
malheureusement les moyens me manquent. »
Source: CNSA. Prix exprimé en gourde
Dans les Nippes, Lourna, mère de trois enfants, recourt à la
prostitution. Elle estime ne pas avoir d’autres choix pour donner
à manger à sa famille. Elle est tombée dans la prostitution très
jeune, à 12 ans : « Mes parents sont de Pestel, ils vivaient dans Taux d'inflation annuel des prix à
des situations difficiles, ils ont décidé de quitter leur zone depuis la consommation
ma petite enfance pour habiter dans une localité du centre-ville, 30%
dans l’espoir d’améliorer leurs vies et subvenir aux besoins de
25%
toute la famille. Mon initiation à la prostitution est due au
manque de moyens économiques de mes parents qui ne peu- 20%
vent pas répondre à nos besoins. J’ai décidé de fuir la maison
afin de mener librement mes activités de travailleuse du sexe 15%
que j’ai débuté à l’âge de 12 ans. J’ai aussi dû quitter l’école. J’ai
10%
continué car c’est tout ce que je peux entreprendre pour avoir
une autonomie économique et nourrir mes enfants. » 5%
Des agriculteurs à bout de souffle 0%
2010 2013 2016 2019 2022
En plus de paupériser les populations qui souffrent déjà, les pro- Source: Fonds monétaire international
blèmes d’insécurité et l’inflation posent de nombreux défis. Dans
le Nord-Est, Jean est un jeune agriculteur qui accumule les
25
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
soucis : « J’ai beaucoup de mal à cultiver la terre, j’ai un manque
Ménages ayant l'intention de migrer au
de fonds cruel, une main d’œuvre de moins en moins disponible cours des six prochains mois
pour m’accompagner dans les champs. En plus de ça, la pénurie
Ouest 13%
de carburant m’empêche de transporter mes produits vers les
Grand'Anse 12%
différents marchés de la région. Je suis parfois obligé de jeter le
Nord 10%
fruit de mon travail, ça me fait mal au cœur. »
Centre 8%
L’ensemble de ces problèmes rend son travail pénible et la ren- Nord-Ouest 6%
tabilité presque impossible : « je vis uniquement de mes Artibonite 6%
productions, je suis non seulement confronté à des problèmes Nord-Est 5%
financiers et sécuritaires, mais aussi aux catastrophes natu- Sud-Est 5%
relles. Lorsque ce ne sont pas les inondations, c’est la Nippes 3%
sécheresse et nous devons constamment trouver des fonds Sud 3%
pour recommencer. Nous manquons d’outils et parfois ils ne Source: MSNA
sont même pas disponibles. »
Face au changement climatique et ses conséquences, il ne voit
Près d’ 1 ménage sur 10 dé-
clare vouloir migrer dans les six
pas beaucoup d’options, il décale ses risques financiers sur l’éle- prochains mois. Cette part est moins
vage d’animaux : « Dans cette zone on ne peut pas obtenir de importante dans les milieux ruraux
prêt pour travailler la terre. D’ailleurs on ne va même pas t’en (7%) que ceux urbains (10%).
donner parce que ça représente un trop grand risque. Si la ré-
colte est mauvaise comment tu vas payer le prêt ? Alors ici, on Ménages avec intention migratoire
selon le milieu d'origine
fait en parallèle de l’élevage. Un agriculteur peut décider de
Urbain Rural
vendre un bœuf ou quelques cabris pour acheter des semences,
Ouest 14%
et payer les journées de travail. Si la récolte est bonne l’agricul- 3%
teur peut décider d’acheter le bœuf à nouveau, sinon, c’est Grand'Anse 9%
14%
comme si c’est une perte. Personnellement, j’ai cinq cabris que 8%
Sud-Est
j’ai acheté lors de mes dernières récoltes. Ils sont là au cas où 3%
j’ai un souci financier pour continuer avec la culture. » Source: MSNA
« Ce n’est pas un pays où on peut rêver. »
Personnes affectées par des désastres naturels pour 100k habitants, 1961-2022
Ouragan Matthew
50k
(Total : 5 081 040)
45k Tremblement de terre
+ Ouragan Thomas…
40k
35k
30k
Tremblement de
25k Ouragan Gordon
Ouragan Allen terre
(Total : 1 587 000)
(Total : 1 268 000) (Total : 800 000)
20k
Sécheresse extreme et
15k
épidémie cholera
10k (Total : 1 069 343)
5k
0k
1961 1971 1981 1991 2001 2011 2021
Source: Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes, Université Catholique de Louvain
26
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Chapitre 5 – Délabrement du système sanitaire
« Parfois je passe la journée sans eau parce que je n’ai pas d’argent. »
La santé des Haïtiennes et Haïtiens est devenue un privilège, près d’un quart de la popu-
lation est à plus d’une heure de trajet des premiers soins.
Salima et Adlaire sont tous deux des humanitaires, la première travaille pour une organisation non-gouvernementale in-
ternationale qui prête attention aux personnes en situation de handicap, et le second dans une organisation nationale
spécialisée dans la santé. Lors de leurs missions auprès des personnes les plus vulnérables, tous deux se rendent
compte des besoins grandissants des populations en termes de santé, de la discrimination et des difficultés auxquelles
font face les personnes en situation de handicap. Salima part souvent en mission avec Adlaire, et raconte ce que les per-
sonnes lui ont dit.
Choléra
Avec Adlaire, nous sommes partis dans un quartier où la vio- Épidémie de choléra de 2022
lence règne quotidiennement, et rythme la vie de ses habitants.
Début octobre 2022, le ministère de la
Lors de cette visite, nous avons rencontré Esterline, une techni- Santé publique et de la Population a
cienne de laboratoire, qui officie également en tant qu’agente de confirmé deux premiers cas de choléra
santé communautaire polyvalente. Elle nous raconte les con- dans la ZMPAP. Depuis, l’épidémie s’est
traintes professionnelles et personnelles qu’elle rencontre tous rapidement propagée à l’ensemble du
pays, atteignant plus de 22 000 cas sus-
les jours dans son travail, mais aussi à la maison. pects fin décembre.
« Il y a souvent des conflits entre gangs armés, et c’est une diffi- Les acteurs humanitaires et le gouver-
culté pour nous. Surtout lorsque nous sommes sur le terrain en nement haïtien font face à des
difficultés logistiques liées à la pré-
porte-à-porte auprès des patients. Il y a beaucoup de tirs, ce qui
sence des gangs, aux pénuries de
nous oblige à nous abriter pour rester en vie. » carburant à répétition, et au manque de
personnel qualifié, qui n’ont fait qu’ag-
Ses difficultés sont aussi liées à la relation avec les populations graver la situation.
et aux enjeux de confiance : « Dans ma vie professionnelle, lors-
L’épidémie est apparue au sein de Cité
que je me rends sur le terrain et que je trouve des cas de choléra Soleil, une commune de la capitale
ou des cas de fièvre typhoïde, on me demande des choses aussi contrôlée par les gangs, et où les condi-
simples que des moustiquaires, du chlore ou des aquatabs. Ce tions sanitaires sont déplorables.
qui est le plus dur pour moi, c’est que je n’ai rien à leur fournir.
Dans ces moments-là, il faut savoir gérer les attentes. Les pa-
tients partent souvent du principe que nous sommes bien 1/4 des ménages du pays utili-
équipés, ce qui est loin d’être le cas. » sent des sources d'eau non améliorées
pour la boisson
« Ce manque de matériel nous met parfois en danger : excédés, Source: MSNA
certains malades pensent, à tort, que nous leur cachons le ma-
tériel, et que nous sommes malhonnêtes. La corruption
Symptômes du choléra
omniprésente a détruit tout sentiment de confiance. Ce défi est
exacerbé par les ONG qui nous font de belles promesses mais La diarrhée est le symptôme le plus
courant et le plus caractéristique du
ne les respectent pas. L’Etat agit également ainsi, il ne nous ac-
choléra. La perte de liquides due à la
compagne pas assez. Et certaines choses sont parfois à nous diarrhée et aux vomissements peut en-
mais ne nous parviennent pas. » traîner une déshydratation sévère.
Cette maladie n’est pas mortelle quand
Au fil de notre discussion avec Esterline, nous comprenons que contractée par une personne en bonne
les humanitaires l’ont déçue, et pourtant, elle continue de croire santé, mais elle est souvent fatale pour
en leur mission, mais avec une approche différente. « Selon moi, les personnes souffrant d’insécurité
alimentaire et d’un manque d’accès à
il vaudrait mieux prendre en considération la question des l’eau potable et aux structures de santé.
27
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
agents de santé, notamment au niveau salarial, et de pousser Source d'eau de boisson
l’Etat à investir dans la santé. Je pense également que les ONG principale
devraient être plus présentes en accompagnant les agents de Source non protégée
38.0%
santé et membres de la communauté, afin de mieux com- Robinet public 21.6%
21.2%
prendre les besoins de la population et ainsi mieux y répondre. » Source protégée
Malgré une situation plus que difficile, l’optimisme demeure Eau de pluie
chez cette agente de santé : « J’aime mon métier, j’aime aider Eau de surface Urbain
les personnes autour de moi, particulièrement alors que le cho-
Puits non protégé Rural
léra touche notre pays. Et puis cela me permet de recevoir un
DINEPA 16.0%
salaire et de nourrir ma famille, c’est le plus important. »
Puits protégé
3.1%
En plus des agents de santé sur le terrain, la réponse à l’épidé- 10.6%
Camion-citerne
mie de choléra, qui a débuté en octobre 2022, passe aussi par 1.9%
les centres de traitement de la maladie. Source: MSNA 0% 20% 40%
Dans un de ces centres, Dr. Carlo coordonne la prise en charge Dans les Nippes et le Nord-Ouest, 71%
des personnes atteintes de diarrhée aiguë. Il compare l’épidémie et 75% des ménages déclarent ne pas
de choléra de 2022 avec la précédente, douze années plus tôt : avoir eu accès à suffisamment d’eau
pour boire. A Cité Soleil, c’est le cas
« Les situations de 2010 et d’aujourd’hui sont très différentes. En pour 80% des ménages.
2010, on a eu le tremblement de terre et ensuite le choléra, mais
Dans l’ensemble du pays, les ménages
actuellement, le choléra est le résultat d’une crise économique, ruraux sont plus affectés avec près de
sociale et humanitaire. On manque d’infrastructure sanitaire et 60% n’ayant pas accès à suffisamment
l’éducation pose des problèmes. Pour se déplacer aujourd’hui d’eau pour boire.
c’est difficile. Habituellement, j’habite à Bon Repos à Croix-des- De manière générale, près de la moitié
Bouquets mais j’ai dû venir vivre chez un ami à Tabarre pour ac- des ménages indique avoir au moins
céder au centre de traitement du choléra où je travaille. » un problème pour accéder à l’eau.
arto rap ie des et de l’extension de l’épidémie de choléra dans les communes
Source: MSPP, 31 décembre 2022
28
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
« Ma fille a sept mois, c’est la plus belle chose qui me soit arri-
Part des ménages sans couverture
vée. Ma femme était étudiante à l’école du commerce. réseau mobile
Maintenant, elle s’occupe exclusivement de notre fille, car son
Nord 51%
université a fermé en septembre 2021. Lorsque les cours ont Nord-Ouest 35%
repris, il y avait trop de violence à Croix-des-Bouquets, lui cou- Nord-Est 30%
pant la route vers son éducation, et son avenir. Ma femme et ma Ouest 29%
fille restent à Bon Repos et chaque semaine je vais passer un Sud-Est 26%
peu de temps avec elles. C’est difficile de ne pas être avec elles Centre 25%
au quotidien. Mais c’est ce qu’il faut, sinon il y a des jours où je Nippes 21%
ne pourrais pas venir travailler. Bon repos (Croix-des-Bouquets) Artibonite 19%
n’est pas connecté au réseau téléphonique, je ne peux pas com- Grand'Anse 18%
muniquer, ce qui est pourtant essentiel en tant que Sud 5%
coordonnateur du centre. » National 27%
Source: MSNA
Dr. Carlo indique : « Beaucoup de mes collègues ont été forcés
de déménager pour les mêmes raisons. Ils sont de plus en plus
De nombreux ménages souffrent du
nombreux à venir à pied au bureau en raison des coûts de trans- manque de couverture du réseau mo-
port, passés de 25 à 100 gourdes en deux mois. » bile aussi bien dans les milieux urbains
que ruraux. Dans certaines communes
Le Dr. Carlo s’estime chanceux, selon lui, ce sont les patients qui de la capitale, moins de la moitié des
ont le plus de difficultés. ménages enquêtés sont couverts.
« Mes patients, en plus d’être malades, doivent faire face à de grands défis pour se rendre
jusqu’aux centres de traitement et accéder aux soins. »
« Ils sont limités par le prix des soins, le coût du transport qui ne Part des ménages sans couverture
cesse d’augmenter, et par un manque d’information criant. Les réseau mobile (ZMPAP)
Cité Soleil 80%
personnes voulant se faire dépister ne savent pas où aller. »
Thomazeau 69%
Ces difficultés affectent directement la santé des patients, les Pétion-Ville 51%
privant de nombreux soins. Violine a eu la chance d’atteindre un Delmas 41%
Croix-des-Bouquets 20%
centre de traitement du choléra :
Tabarre 12%
« J’ai été confrontée au choléra pour la première fois lorsque ma Port-au-Prince 6%
belle-sœur est rentrée à la maison. Elle vomissait sans jamais Carrefour 1%
s’arrêter, je l’ai directement mise sur une mototaxi pour l’emme- ZMPAP 28%
Source: MSNA
ner à l’hôpital. Quelques heures plus tard, elle m’a appelée pour
me dire qu’elle était admise à l’hôpital. Le lendemain, mon frère Temps de trajet pour accéder à la
m’informe que lui aussi est hospitalisé, et ainsi de suite ma fa- source d'eau habituelle
mille se retrouve malade. Alors que je leur apportais à manger, Urbain Rural
en chemin vers l’hôpital, j’ai reçu un appel d’une amie qui prenait Logement
soin de mon enfant, lui aussi était tombé malade. » Parcelle
0-5 min
Violine est alors retournée chez elle en toute urgence pour ame-
5-15 min
ner également son fils à l’hôpital. Une fois examiné et testé, le
16-30 min
verdict tombe, c’est le choléra : « c’était dur à recevoir comme 31-60
nouvelle, encore aujourd’hui, cela me donne des frissons. Mon 60-120 min
mari nous a rejoints deux jours plus tard, en nous amenant à 120+ min
manger. C’est la première fois que l’on a pu manger correcte-
0% 10% 20%
ment. Quelques heures plus tard, mon mari m’a demandé où Source: MSNA
étaient les toilettes, puis à son tour, il revient en me disant que
Dans l’ensemble du pays, plus de
ça ne va pas, il a vomi, puis a perdu connaissance. J’appelle une quatre ménages sur cinq ont besoin de
infirmière, elle est unanime, c’est le choléra. Toute ma famille se déplacer pour accéder à une source
était touchée. » d’eau. En Haïti, 7% des ménages doi-
vent se déplacer pendant plus d’une
heure pour accéder à une source d’eau.
29
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Après plusieurs tentatives du personnel médical, le mari de Vio-
Temps de trajet moyen pour
line est déclaré mort, la maladie a eu raison de lui : « c’était la
accéder à une infrastructure de
chose la plus dure de ma vie, de voir mon mari mourir devant
santé fonctionnelle (minutes)
moi. Maintenant, je ne sais plus quoi faire, comment nourrir mes
enfants, prendre soin d’eux, les envoyer à l’école. » 92 Rural Urbain
La famille de Chrismene a également été touchée par le cho- 77
75
léra : « mon enfant de deux ans a été hospitalisé après m’avoir
fait très peur, il avait des diarrhées et vomissements tout le
60
temps. J’ai commencé à m’en apercevoir mardi, dans la matinée 56
56 53
quand je préparais à manger. Tout allait bien, mais dans la soi- 50 49 49
45
rée, il bougeait dans tous les sens. Pendant la nuit, j’ai vu son 42 40
41
ventre enfler, nous avons décidé d’aller chez le médecin. » Les 34 34 33 33
frais de soins sont élevés dans de nombreux endroits en Haïti : 30
« à notre arrivée chez le médecin, il nous a dit qu’il ne pouvait 24
pas nous prendre en charge sans payer. Nous sommes alors
allés en urgence dans un hôpital public en prenant une moto,
empruntant 1 500 gourdes à un ami. Une fois arrivé, ils n’ont
même pas eu le temps de faire un dossier, on l’a placé sous sé-
rum. Il n’y avait pas de lit, j’ai passé la journée assise sur un
banc, à lui donner le sérum. Les médecins ont bien pris soin de
lui, je suis contente de ce qu’ils ont fait pour lui. Aujourd’hui, la Source: MSNA
diarrhée est toujours là, mais les vomissements ont cessé. » Selon les données MSNA, le temps de
trajet moyen pour accéder à une struc-
Les défis pour Chrismene et sa famille continuent. Alors qu’ils ture de santé est de 38,5 minutes au
sont encore à l’hôpital pour prendre soin de leur fille, ils doivent niveau national.
déjà penser à l’avenir. Même les plus petits détails logistiques Cependant, ce chiffre occulte de fortes
deviennent des difficultés majeures : « Comme Dieu est grand, disparités entre les milieux urbains
nous comptons sur lui pour payer le transport de retour à la mai- (30,6 minutes en moyenne) et ruraux
(60 minutes).
son, parce que sinon, nous n’avons rien pour le faire. »
Les contraintes d’accès aux soins sont
L’accès à l’eau demeure un défi et une cause majeure de la pro- particulièrement fortes dans les zones
rurales des départements du Sud-Est,
pagation du choléra, notamment pour les populations les plus
des Nippes et de la Grand’Anse avec
vulnérables. Chrismene le confirme : « Le petit gallon d’eau po- respectivement 92, 77 et 75 minutes de
table se vend à 30 gourdes. Parfois je passe la journée sans eau trajet moyen pour accéder à une struc-
parce que je n’ai pas d’argent. En revanche, l’eau de service n’est ture de santé.
pas tellement difficile à trouver, et elle coûte beaucoup moins, 5
gourdes le sceau. L’eau de service, pour faire la lessive ne pose
aucun problème pour nous. »
« C’est l’eau pour boire qui est difficile. Je crains que d’autres personnes ne boivent l’eau de
service par défaut, et tombent malades. »
La situation dans les hôpitaux Top 3 besoins prioritaires des ménages
Assistance
Face à l’épidémie de choléra, Nadège, infirmière dans un hôpital alimentaire 58%
de Miragoâne depuis plus d’une décennie fait face à de nom-
breux défis : « nous n’avons pas assez de matériels, nous Abris,
souffrons d’un manque d’intrants pourtant absolument néces-
logement, 53%
habitat
saires à la prise en charge des patients. Plus important encore,
le plus gros problème est l’instabilité de nos sources d’énergie.
Nous ne sommes pas capables de prendre en charge correcte-
Santé 44%
ment en raison de cela. Les équipements qui accompagnent les Source : MSNA
patients ont besoin d’électricité, notre accès à l’internet est im- Parmi les autres besoins, la sécurité est
portant pour rester connectés aux autres hôpitaux. » rapportée dans 12% des ménages ur-
bains. Pour 21% des ménages ruraux, le
besoin en latrines est mis en avant.
30
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Indispensable pour la fourniture d’électricité, la distribution de
Fonctionnement des principaux
carburant est une problématique plus systémique pour Nadège :
hôpitaux
« La rareté du carburant auquel le pays est confronté depuis
longtemps contribue fortement à l’instabilité énergétique de l’hô- Au ralenti Fermé Normal
pital. En plus de ça, les patients et le personnel médical se 63%
66%
61%
retrouvent sans moyens de transport, ou n’ont tout simplement
53%
pas de quoi s’offrir ce qui est devenu un luxe. »
Nadège a été affectée au service de prise en charge de la 35%
34% 33%
COVID-19 au sein de l’hôpital. Elle nous raconte les difficultés
rencontrées dans son travail : « initialement le centre de traite- 22%
ment pour la COVID-19 était localisée à Chalon puis il a été 12%
transféré ici, à l’hôpital, après la construction d’un espace phy- 5%
15% 1%
sique d’une capacité de 10 à 12 lits devant servir de centre de
prise en charge, mais depuis la récente épidémie de choléra, ils
23-sept 29-oct 12-nov 18-déc
occupent l’espace réservé aux patients COVID-19, cela pose des Source: OPS/OMS
problèmes. Des personnes déjà malades de cette maladie sont
affaiblies, et risquent de subir les conséquences du choléra plus
sévèrement. »
« Pour nous aider à surmonter ces épidémies, il nous faut une source de financement
régulière, du personnel formé en infectiologie et surtout des espaces dédiés pour la prise en
charge des patients infectés. »
A partir d’août, des manifestations ont éclaté : « La crise poli- Dysfonctionnement des hôpitaux
tique du pays conduisant aux manifestations dans les rues, aux
Les crises que traversent le pays ont
barricades, a énormément affecté l’accès à l’hôpital pour ceux un impact considérable sur le fonction-
qui en ont besoin. Je pense qu’à cause de ça, de nombreuses nement du système de santé.
personnes sont mortes, mais je ne saurais pas dire combien. » Selon l’OPS/OMS, au 18 décembre 2022,
73% des 22 plus grandes structures de
Rencontré dans le même hôpital, Jim, quant à lui, travaille pour santé du pays indiquaient ne pas avoir
la Direction départementale des Nippes en tant que coordonna- suffisamment d’intrants pour fonction-
teur médical d’infectiologie. Il connait bien Nadège, il passe ner normalement. Ces difficultés sont
notamment liées aux blocages de cer-
souvent à l’hôpital, notamment pour suivre les épidémies telles taines routes et plateformes logistiques
que le choléra, et la COVID-19. « Je constate principalement que par les gangs et aux troubles sociaux
les problèmes sont liés à la disponibilité des médicaments de ainsi qu’aux coûts important d’achemi-
base et du matériel nécessaire pour effectuer les consultations. nement d’intrants dans le pays.
Au niveau des ressources humaines, nous faisons face à un Les structures de santé électrifiées
sont souvent dépendantes de généra-
manque d’agents de santé dans les sections communales. La
teurs, la couverture du réseau national
communication auprès des communautés ne marche pas bien EDH étant précaire. Les difficultés d’ap-
non plus, toujours pour des raisons de financement. » provisionnement en carburant les ont
forcé à rationner leur consommation
Les problèmes de financement sont nombreux dans le secteur d’électricité allant jusqu’à provoquer la
médical. À l’heure actuelle, cet hôpital n’est pas économique- fermeture temporaire de services. Au
ment viable par lui-même : « Les sources de revenus sont liées 18 décembre, 45% des 22 structures dé-
claraient rencontrer des problèmes de
aux recettes internes de l’hôpital, mais ça ne suffit pas, et l’Etat
carburant. Certaines structures instal-
ne parvient pas à financer le reste. Heureusement quelques lent des panneaux solaires, mais leurs
ONGs comme Médecins du Monde, et Projet Santé, nous aident, vols sont fréquents.
notamment pour former le personnel. C’est important. » Les hôpitaux rencontrent également
des difficultés pour protéger leurs em-
« Je suis bien conscient que ces aides sont temporaires, il nous ployés dans leurs déplacements.
faudrait une aide technique pour établir un cadre légal et une Certains ne peuvent pas se rendre au
structure responsable avec une programmation annuelle des travail faute de moyen de transport.
Par ailleurs, la fuite des cerveaux
cliniques mobiles dans le département. On pourrait ensuite répli- touche le personnel médical qualifié.
quer le modèle dans le pays. »
31
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Chapitre 6 – L’éducation à tout prix
« J’ai passé six ans sans percevoir de salaire dans cette école. »
Seuls 20% des écoles haïtiennes sont publiques, les autres, privées et donc payantes, sont
inabordables pour une majorité de la population. 3
Au sein d’une organisation internationale focalisée sur l’éducation, Paul s’occupe de suivre auprès des écoles et de la
population dans chacun des départements la qualité de l’enseignement, mais aussi les difficultés d’accès à l’éducation.
Ses rencontres avec les directeurs d’écoles, enseignants, et parents d’élèves dressent le portrait des nombreux progrès à
faire pour assurer l’accès de l’éducation à tous les enfants.
L’inflation et l’insécurité. Ce sont les deux préoccupations princi- Perturbations de l’année scolaire
pales des parents que j’ai rencontrées en 2022. Sans surprise, Le contexte économique, social et sé-
les angoisses et frustrations sont similaires chez les directeurs curitaire a fortement perturbé la
d’école et enseignants. scolarité des jeunes Haïtiennes et
Haïtiens en 2022. Selon le secteur édu-
Des parents et élèves désemparés cation, 4,2 millions d’enfants ont ainsi
été privés de leur droit à l’éducation, ce
qui aura un impact à long terme sur
Parmi les parents d’élèves avec qui j’ai discuté, Louinel, est tech- leur développement socio-économique
nicien en carrelage de formation, mais a beaucoup de mal à et les expose au risque d’être recrutés
survivre en ce moment. Ses six enfants sont en âge d’aller à par les gangs.
l’école dont deux très jeunes. « Pour le moment, je vis par la foi. Dans les départements du sud, les ef-
Je rencontre beaucoup de difficultés actuellement. Financer forts de reconstruction des 1 250 écoles
détruites lors du tremblement de terre
l’éducation de mes enfants est le principal défi auquel je fais
du 14 août 2021 ont été entravés par les
face. Pour payer les frais scolaires, je sollicite l’aide de l’église difficultés logistiques liées aux activi-
que nous fréquentons. Les frais scolaires ne sont pas la seule tés des gangs et à la crise du carburant.
chose à payer, il faut aussi de l’argent pour supporter les frais de 300 000 enfants se sont trouvés dans
transport pour aller à l’école, les enfants sont obligés de mar- des environnements non propices à
l’apprentissage.
cher tous les jours pour aller chercher le pain de l’instruction. Le
Au niveau de la ZMPAP, les violences
pire en tant que parent, c’est d’envoyer ses enfants à l’école des gangs ont visé les écoles ainsi que
alors qu’ils sont encore affamés. Parfois, je me dis que cela ne les écoliers et les enseignants sur le
sert à rien de les envoyer car ils n’apprennent probablement rien chemin de l’école, entrainant la ferme-
parce qu’ils ont trop faim, et ça, c’est ma faute. » ture de centaines d’écoles.
Le contexte économique et sécuritaire
Louinel m’a confié qu’ils ont reçu de l’aide d’une ONG il y a dégradé et les tensions sociales ont
quelques années, qui les avaient aidés à financer quelques frais conduit aux reports successifs de la
scolaires : « Cette aide nous a été très précieuse, mais ça n’a rentrée scolaire 2022/2023, initiale-
ment prévue en septembre, jusqu’à
duré qu’une année. J’aurais aimé que ce soit plus. » novembre. La réouverture des écoles
n’a été effective qu’en début 2023, sans
D’après lui : « les prix des produits alimentaires sont trop élevés. pour autant que tout les élèves repren-
L’éducation est à deux ou trois vitesses et la population ne peut nent le chemin de l’école.
pas s’éduquer à défaut d’argent. »
Proportion d'ouverture des classes de
« Aujourd’hui, les types d’aide ou de soutien qui me permet- novembre à décembre 2022
73%
traient de faire face à ces difficultés sont des aides alimentaires 66%
et de l’aide pour payer les soins de santé, parce que pour le mo- 53%
ment, je mets tout mon argent dans l’éducation de mes enfants,
35%
même si je dois moins manger, voire pas du tout. »
17%
Dans le Sud-Est, on trouve Mirlène. Mère de deux enfants mais
7% 9%
également enseignante, elle se rend bien compte des difficultés
3 7 nov 14 nov 21 nov 28 nov 5 déc 12 déc 23 déc
UNICEF, secteur éducation
Source: UNICEF, Secteur éducation
32
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
des deux côtés. : « J’observe dans ce secteur un manque de
Part des enfants ayant
moyens des parents pour payer l’écolage des enfants d’où pour
abandonnés l'école
moi un faible salaire pour répondre à mes propres besoins, donc
Garçon Fille
l’écolage de mes propres enfants. »
Nord
« Les enfants ne sont pas aussi en conditions pour apprendre Sud-Est
car le plus souvent ils ne mangent pas à la maison avant d’aller Nord-Ouest
à l’école. C’est peine perdue d’avoir leur pleine participation et Ouest
attention. En termes de matériels, souvent une bonne partie des Sud
élèves n’ont pas les matériels scolaires requis, ce qui nuit au bon Nippes
fonctionnement des activités de la classe. Le mobilier ne con- Artibonite
vient pas non plus pour un bon apprentissage, les bancs sont de Nord-Est
très mauvaise qualité. Les matériels didactiques sont insuffi- Centre
sants pour ne pas dire totalement manquants. » Grand'Anse
National
Pour faire fonctionner sa classe en gardant la pleine concentra-
0% 2% 4%
tion des enfants, elle achète des produits avec son argent pour
donner à manger à ceux qui n’ont rien : « c’est une des solutions Source: MSNA, année scolaire 2021-2022
que j’ai trouvées. J’encourage aussi les élèves qui ont à manger Au niveau national, parmi les ménages
à partager avec les autres. Ça leur apprend aussi la solidarité, et ayant des enfants en âge de scolarisa-
ça en Haïti, c’est très important. » tion, le taux d'abandon scolaire moyen
pour l’année scolaire 2021-2022 est de
« Pourquoi la situation est si mauvaise pour l’éducation dans 2% avec un taux plus élevé chez les
notre pays ? Je pense que le premier facteur c’est le manque de garçons (2,2%) que chez les filles (1,7%).
revenus lié au changement climatique et le faible volume de
pluie dans la zone affectant l’agriculture, l’activité génératrice de
revenu de la majorité des familles. L’état faillit également à
construire des écoles et à les faire fonctionner. Enfin, le dernier
aspect touche à l’aide humanitaire de certaines organisations. »
« L’assistance de certaines institutions aux communautés ne touchent pas toujours
les plus nécessiteux. »
Dépenses publiques en éducation en
Des enseignants abandonnés pourcentage du PIB
Dans le département de l’Artibonite, un enseignant fait tout pour 2.0%
continuer à donner des cours malgré le contexte sécuritaire et
1.5%
économique. Roger, enseignant en classe de sixième, connu
pour sa joie de vivre, n’arrive plus à transmettre son optimise à
1.0%
ses élèves : « Personne ne peut regretter le pays dans lequel il a
pris naissance, surtout que l’on n’a pas la possibilité de choisir 0.5%
son lieu de naissance. Cependant, ce que mes yeux me permet-
tent de constater me portent à déduire que le pays d’Haïti tend à 0.0%
s’effondrer s’il n’y a pas une intervention de la providence. 2014 2016 2018 2020
Toutes les conditions sont réunies pour ne plus continuer à es- Source: Banque mondiale, Journal officel
pérer quoi que ce soit des soi-disant dirigeants de ce pays. Ils Haiti fait partie des dix pays au monde
ignorent les besoins et les souffrances de la population. Les ins- où les dépenses nationales publiques
en éducation sont les plus faibles en
titutions cardinales ou républicaines sont déjà effondrées. Mes part du PIB, affectant la disponibilité
yeux physiques et spirituels me permettent de voir que le peuple d’infrastructures et enseignants.
haïtien est un peuple qui se trouve à l’agonie. »
« Le peuple haïtien pleure sous le poids de sa misère et ne trouve personne pour le
consoler. »
33
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Roger expose sa perception: « On dit souvent que l’éducation est Dégâts sur les infrastructures
la voie privilégiée de tout développement. Cependant lorsque scolaires à la suite du séisme du
l’on regarde Haïti, l’éducation est traitée en parent pauvre. Pa- 14 août 2021
Partiellement endommagées Totalement détruites
rents, professeurs, et élèves évoluent dans un cadre de
traumatisme continu. La société a besoin d’une cohorte de psy- 403
Écoles privées
chologues pour réparer l’état mental des gens de toutes 148
catégories surtout l’état mental des élèves haïtiens victimes de 301
Écoles publiques
violations aiguës de leurs droits fondamentaux. En tant que pro- 73
Source: UNICEF/Secteur éducation
fesseur, j’essaye de faire de mon mieux, mais les enjeux sont
trop grands pour moi seul. La crise économique impose de Les dommages sur les écoles dus au
lourdes conséquences sur la vie scolaire. Les élèves sont sous- tremblement de terre du 14 août 2021
ont affecté près de 250 000 élèves et
alimentés, donc ils ont du mal à faire preuve d’attention en salle
enseignants.
de classe. Ils deviennent plus agressifs. A fleur de peau, ils sont
excités parce que les conditions mêmes les plus élémentaires
ne sont pas réunies pour une vie scolaire normale. »
A l’extrême ouest du pays, dans le département de la
Grand’Anse, Jonathan, directeur d’une école, a perdu espoir à la
80% des écoles en Haïti sont pri-
vées selon les estimations du secteur
suite du tremblement de terre de 2021 : « Mon école a été totale- Education.
ment détruite au cours du tremblement de terre. Je n’ai plus
d’espace pour stocker les matériels et équipements de l’école.
Des individus malintentionnés de la zone ont volé la majorité
des bancs, tableaux et autres matériels de l’école. »
« L’école reste fermée et nous n’avons pas un espace pour accueillir les enfants, pas de
matériel, nous n’avons presque rien qui nous reste pour pouvoir donner le pain de
l’éducation aux enfants. »
« Les parents, à leur tour, ont été totalement décapitalisés, ils
n’ont pas d’argent. Tout ou presque semble dysfonctionnel dans
la zone, pas de carburant, la misère augmente après les mani-
festations dans le pays. Les enseignants de leur côté ne peuvent
venir travailler à cause des coûts de transport exagérés sans
compter la cherté de la vie et ce qu’on leur donne comme salaire
qui ne peut rien faire pour les aider à subvenir à leurs besoins. »
L’école de ce directeur de 42 ans demeure fermée: « Nous
n’avons pas un espace pour accueillir les enfants. Pas d’internet,
les réseaux de communication ne fonctionnent pas normale-
ment depuis la crise. Nous ne sommes pas prêts pour les
pratiques de cours à distance. Les professeurs sont prêts mais
ils doivent recevoir un soutien économique pour payer les frais
de transport et pour pouvoir répondre à l’alimentation de leur
famille. Les enseignants de mon école sont payés en retard. Ils
ont souvent des arriérés de salaire de presque un an. Ils ne sont
jamais payés à temps. C’est une situation difficile pour nous
dans les écoles nationales. »
« La réouverture des classes est très importante pour nous car
les enfants sont fatigués de rester chez eux. Les parents sont
ravagés par la misère mais nous devons fournir un effort pour le
bien-être des enfants. Les enfants ont besoin de retourner à
l’école pour se recréer, c’est pour cela que nous sommes en
Autres
train de fournir des efforts au niveau communautaire pour pou- Source: MSNA, sur les trente jours avant la col-
voir rouvrir les portes de l’école. Après cette crise, les enfants lecte de données
34
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
ont besoin d’appuis psychosociaux pour retourner à l’école dans
une dimension de bien-être. » 59% des ménages, ayant au
moins un enfant non-scolarisé, parlent
Depuis le début du mois de mai, l’aggravation de l’insécurité à des coûts éducatifs trop élevés comme
Port-au-Prince et dans ses environs s’est considérablement ac- raison principale pour l’année scolaire
célérée, affectant gravement les moyens de subsistance des 2021-2022.
Haïtiennes et Haïtiens. Par effet boule de neige, cela a entraîné Source: MSNA
une augmentation des niveaux de faim et une baisse massive
du pouvoir d’achat. Bien que désireux de voir leurs enfants réus- Ménages dont au moins un membre
sir et aller à l’école, de nombreux parents n’ont pas eu d’autres s'est couché le soir en ayant faim
choix que de ne pas payer l’école. Pour beaucoup, ce choix n’est Nord-Est 82.0%
Grand'Anse 75.4%
même pas possible, car les gangs bloquent les quartiers, empê- Nippes 72.9%
chent tout simplement l’accès à l’école aux enfants et Nord 72.6%
enseignants. Sud 72.6%
Artibonite 72.2%
Rose, enseignante dans une école de la capitale, est heureuse Sud-Est 71.4%
Nord-Ouest 69.7%
car le Programme alimentaire mondial continue de distribuer de
Ouest 62.9%
la nourriture dans des cantines scolaires. « Je pense que le re- Centre 61.1%
pas est très important pour les enfants, ça les aide vraiment. Source: MSNA
Parfois, ils arrivent sans manger, on leur donne de l’eau salée
pour qu’ils ne tombent pas dans les pommes. On leur demande
systématiquement s’ils ont pris un repas avant de venir à l’école.
Malheureusement la réponse est presque toujours négative.
C’est tellement rare qu’une réponse soit positive que, lorsque ça
217 000 enfants souf-
frent de malnutrition aiguë modérée à
arrive, on en parle entre enseignants. » sévère.
Au niveau sécuritaire, Rose essaye de rester rationnelle dans sa Haïti a l’un des plus hauts niveaux d’in-
sécurité alimentaire au monde. 4,5
description de la situation : « Bon, au cours de ces derniers mois,
millions d’Haïtiennes et d’Haïtiens -
Port-au-Prince nous est très difficile. Difficile dans le sens qu’en près de la moitié de la population -
tant que professeur, on a besoin de sortir mais on a peur. Aller n’ont pas assez à manger et 1,3 million
travailler avec la peur au ventre n’est pas normal. Pour les élèves souffrent d’insécurité alimentaire.
et même les parents, c’est la même chose. » Source: IPC, octobre 2022
« Les parents ont peur d’envoyer leurs
enfants à l’école le matin, et ne pas les
revoir le soir. »
24% des ménages ayant au
« Il y a des coups de feu partout, tout le temps. Parfois on ne sait moins un enfant entre 3 et 17 ans men-
pas d’où viendront les balles, on peut recevoir une balle sur la tionnent l’insécurité à l’école ou sur le
cour de l’école ou dans une salle de classe parce que quand ils chemin de l’école parmi les barrières à
l’accès à l’éducation.
tirent, les balles n’ont pas de direction. A cause des coups de
Source: MSNA, année scolaire 2021-2022
feu, les enfants ne sont plus concentrés en classe. »
35
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
La manip lati n de l’enfan e
Illustration numérique
Francisco Silva
36
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Analyses des risques
Cette analyse des risques examine les développe- pourrait faire augmenter le prix des produits im-
ments susceptibles d'avoir un impact sur les portés sur le marché haïtien.
besoins au cours des années 2023. Les risques et
les impacts sont surtout présents à l'échelle natio- Dans l'ombre de l'inflation et de l'échec écono-
nale même si des événements localisés tels que mique, les marchés noirs pourraient se développer
l’insécurité ou les menaces naturelles sont sus- davantage. Cela pourrait être particulièrement vrai
ceptibles d’avoir un impact localement. pour le carburant toujours difficile d’accès en parti-
culier en dehors de la capitale.
Parmi les risques et les influences possibles sur
les vulnérabilités des populations concernées tout Le mécontentement croissant, en particulier de la
au long des 12 mois à venir, on peut citer : jeune génération, à l'égard de leur situation socio-
économique pourrait accentuer les migrations in-
• Les développements politiques, ternationales. D'autres pourraient rejoindre les
• Les perspectives de sécurité, rangs des groupes armés.
• Les enjeux sociaux,
À moins que la spirale descendante ne soit arrêtée
• L’économie en berne,
et éventuellement inversée par une stabilisation
• Les menaces naturelles majeures (inonda-
politique et économique et des mesures de sécu-
tions, ouragans, sécheresses,
rité renforcées, la tendance socio-économique
tremblements de terre),
négative se poursuivra en 2023. Le retour à une
• Les épidémies y compris l'évolution du stabilité politique et sécuritaire permettrait une re-
choléra. lance progressive de l’activité économique et des
L'année 2023 sera fortement impactée par l’évolu- investissements.
tion de la situation politique interne mais aussi Comme chaque année le pays sera exposé à plu-
externe. Le chemin vers des élections libres et sieurs menaces naturelles, en particulier au cours
transparentes sera compliqué dans un contexte de la saison cyclonique. Les conséquences du
d'insécurité élevée. Une intervention internationale changement climatique, comme la sécheresse
en soutien à la police nationale n’est pas garantie dans le Nord-Ouest du pays, continueront à affec-
et l'influence croissante des groupes armés conti- ter les récoltes agricoles.
nuera d’avoir un impact significatif sur l'insécurité
et, par conséquent, sur l'accès humanitaire. La ten- L’épidémie de choléra continuera à s’étendre sur
dance à l'augmentation des enlèvements, des l’ensemble du pays. Si une baisse des cas pourra
violations des droits humains ou des combats être enregistrée au début de 2023 grâce aux ef-
pour le contrôle de territoires pourraient se pour- forts entrepris en 2022 et à la vaccination, il n’est
suivre et réduire davantage l’accès humanitaire. pas exclu que la maladie regagne en intensité pen-
dant la saison des pluies.
On s'attend à de nouveaux flux migratoires et des
déplacements de la population métropolitaine et
d'autres zones urbaines vers d’autres quartiers/ré-
gions. Une poursuite des expulsions et des
rapatriements de migrants haïtiens d’autres pays
est attendue en 2023.
L'accessibilité du carburant déterminera le déve-
loppement socio-économique. Les prix du
carburant ayant augmentés en 2022, pourrait avoir
un effet d'entraînement sur d'autres secteurs de
l'économie ce qui entraînera une augmentation ra-
pide des prix des services de base et des produits
de consommation courante. De plus, la déprécia-
tion de la gourde par rapport au dollar américain
37
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Analyses sectorielles
Abris, biens non-alimentaires, gestion des camps
PERS. DANS LE BESOIN FEMMES ET FILLES ENFANTS AVEC UN HANDICAP
4,2M 51% 48% 15%
Analyse des besoins humanitaires effets considérables sur le niveau de vie d’une per-
sonne, et sur son bien-être physique et mental.
En 2022, la zone métropolitaine de Port-au-Prince
Comme le dit Yamilee, les logements inadéquats
n’a jamais été aussi touchée par les violences à ré-
et le fait de vivre dans la promiscuité augmentent
pétition, causant des déplacements de population.
les risques de protection et de violence basée sur
Dans les départements du Sud et la zone métropo- le genre : « Je vis actuellement avec ma mère et
litaine de Port-au-Prince, 41 954 personnes sont mon beau-père dans une petite pièce inachevée
déplacées sur des sites et 123 469 sont hébergées dont la construction a débuté il y a trois ans, je n’ai
dans des communautés hôtes. Dans leur déplace- pas vraiment d’intimité. Parfois, je suis obligée de
ment, les personnes vulnérables rencontrent des m’habiller en présence de mon beau-père. »
difficultés d’accès aux services sociaux de base,
ce qui augmente leurs besoins en abris et en biens Projection des besoins sectoriels
non-alimentaires. Les femmes et filles sont davan-
tage susceptibles d’être victimes de violences Les violences des gangs risquent de perdurer, ce
basées sur le genre, d’exploitation et abus sexuels, qui pourrait entraîner de nouveaux déplacements
ou d’adopter des stratégies négatives de survie. et exacerber les pressions sur les familles d’ac-
cueil, les sites spontanés et les centres collectifs.
Les besoins prioritaires pour la réhabilitation des Peu de familles sont en mesure de soutenir sans
abris se concentrent dans les départements de la aide les ménages accueillis pendant de longues
Grand’Anse (22%), de l’Ouest (18%) et du Sud périodes. Ce partage de ressources entrave la rési-
(16%) et les conditions d’habitation restent inadé- lience de la famille d’accueil aux chocs futurs.
quates dans les zones affectées par le
tremblement de terre de 2021 où 2 462 personnes Les familles qui restent dans les sites sont sou-
déplacées vivent toujours dans un site. vent celles dont le retour se heurte à des obstacles
importants : l’insécurité dans la zone de retour, les
La résurgence du choléra et l’augmentation des abris endommagés, le manque de moyens de sub-
déplacements rappellent l’importance des bien sistance - ce qui accroît la probabilité d’un
non alimentaire comme bien de première néces- nouveau déplacement en cas de fermeture préma-
sité (les kits cuisine, les récipients de stockage de turée. Les sites ouverts accueilleront des familles
l’eau, couverture). L’accès à ces articles ont des particulièrement vulnérables et dont l’assistance
humanitaire multi-sectorielle sera nécessaire.
Suivi des besoins
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
Personnes déplacées internes à cause d’un désastre naturel DTM
PDI en raison d’une menace de violences de gangs DTM
% ménage vivant dans un abri inadéquat ou dans un état insuffisant MSNA
38
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Eau potable, hygiène et assainissement
PERS. DANS LE BESOIN FEMMES ET FILLES ENFANTS AVEC UN HANDICAP
3,3M 55% 45% 10%
Analyse des besoins humanitaires Cette situation de faible accès aux services EPAH
est aggravée par les multiples chocs qui affectent
L’accès à l’eau potable et aux services d’hygiène et fréquemment le pays, notamment les aléas natu-
d’assainissement de base en Haïti est très faible, rels (séismes, cyclones, inondations), les violences
notamment en milieu rural et périurbain où vit la et troubles sociaux, les déplacements de per-
majorité de la population du pays. En effet seule- sonnes (rapatriés, personnes déplacées internes)
ment 55% des ménages ont accès aux services et les épidémies dont le choléra qui a fait sa réap-
basiques d’eau potable dont 48% en milieu rural et parition en octobre 2022 et qui s’est propagé sur
68% en milieu urbain (SIEPA/DINEPA, juin 2022). Il tout le pays. Face à ces multiples crises, la rési-
ressort également de la MSNA que 61% des mé- lience de la population et le niveau de préparation
nages n’ont pas accès à des latrines améliorées aux urgences restent à améliorer notamment dans
ou pratiquent la défécation à l’air libre en milieu ru- le domaine de l’eau, l’hygiène et l’assainissement.
ral contre 33% des ménages en milieu urbain.
Projection des besoins sectoriels
L’insuffisance d’accès à l’eau potable et aux ser-
vices d’assainissement et d’hygiène surtout en Selon les résultats de l’évaluation MSNA 2022, le
milieu défavorisé, affecte considérablement les secteur EPAH estime que plus de trois millions de
conditions de vie de la population haïtienne. Le cas personnes ont des besoins humanitaires pour
d’Islande, évoqué dans les témoignages parlent de 2023. Ce chiffre correspond aux personnes qui uti-
ces problèmes d’accès : « Finalement, lorsque j’ai lisent une source d’eau non-améliorée ou de l’eau
pu me rendre à l’hôpital, les médecins nous ont ex- de surface pour couvrir leurs besoins primaires,
pliqué que nous avions probablement le choléra ainsi que des infrastructures non-améliorées d’as-
mais qu’ils n’ont pas de quoi vérifier. Nous n’avons sainissement ou la défécation à l’air libre pour
pas de toilettes à la maison, tout se fait dans un l’assainissement et l’hygiène. En plus de besoin
sac plastique. » d’accès aux services EPAH, la résilience de ces
personnes face aux crises et chocs devra être ren-
forcée.
Suivi des besoins
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
Personnes ayant accès à suffisamment d’eau potable pour les besoins domes- SIEPA ; JMP
tiques
Personnes ayant accès à des installations sanitaires appropriées SIEPA ; JMP
Accès des services essentiels d’hygiène SIEPA ; JMP
39
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Éducation
PERSONNES DANS LE BESOIN FILLES AVEC UN HANDICAP
4M 50% N/C
Analyse des besoins humanitaires raison d’abandon scolaire. La MSNA fait ressortir
un grand besoin de matériels, de kits scolaires et
Le secteur éducation en Haïti est caractérisé par pédagogiques.
une offre de près de 20% d’écoles publiques. Il
La situation précaire des familles en termes de sé-
évolue dans un contexte socio-politique, sécuri-
curité alimentaire montre la nécessité de
taire, et économique extrêmement difficile.
pérenniser et de continuer le développement du
En septembre 2022, la rentrée des classes a été programme national de cantines scolaires, et de la
retardée se faisant progressivement, de 7% mise en place de coopératives scolaires.
d’écoles ouvertes début novembre, à 73% fin dé-
Le témoignage de la jeune Della, onze ans, sou-
cembre. Ce retard considérable sur la rentrée
ligne l’importance de ces programmes : « Parfois,
scolaire s’ajoute au déficit d’apprentissage des an-
j’aimerais être à l’école le soir pour pouvoir man-
nées précédentes en raison des troubles socio-
ger, parce qu’à la maison, on n’a rien. »
politiques, de la COVID-19 et du tremblement de
terre de 2021. Projection des besoins sectoriels
L’extension et l’intensification des violences des
gangs continuent de restreindre l’accès des éco- Tenant compte de la détérioration de la situation
liers et des enseignants aux infrastructures éducative, le secteur estime que 33% des écoles
scolaires. Dans la zone métropolitaine de Port-au- du territoire auront besoin d’infrastructures adap-
Prince, 204 écoles étaient non fonctionnelles em- tées pour accueillir les élèves dans des conditions
pêchant plus de 55 000 élèves de retourner dans acceptables. Avec l’affaiblissement du revenu des
les écoles (dont 47 écoles occupées par les gangs, ménages, 1 603 653 élèves auront besoin d’un
huit occupées par des déplacés). Dans l’Artibonite, soutien financier et de matériel, nécessaire à leur
le pillage au mois de septembre de 28 écoles a scolarisation. Pour assurer une meilleure fréquen-
empêché la rentrée scolaire, contraignant 15 000 tation et rétention scolaire des élèves tout en
élèves et 800 enseignants à rester à leur domicile. appuyant les parents les plus vulnérables, la conti-
nuité du programme de cantines scolaires dans
Cette situation est aggravée par la diminution des des centaines d’école est nécessaire. Par ailleurs,
moyens des ménages, augmentant ainsi les des formations et des interventions à l’intention de
risques d’abandon scolaire. Les données de la la communauté éducative en SMSPS et protection
MSNA indiquent que 18% des ménages consultés de l’enfance sont indispensables.
ont évoqué les coûts élevés comme principale
Suivi des besoins
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
% d’enfants en âge scolaire inscrits enregistrés dans un établissement scolaire for- MENFP
mel (ou non formel) pour l’année scolaire 2021-2022.
% d’enfants ayant abandonné l’école au cours de l’année passée. MENFP
% d’enfants en âge scolaire fréquentant l’école au moins quatre jours par semaine, MENFP
lorsque les écoles étaient ouvertes sur l’année scolaire 2021-2022, par groupe
d’âge et genre.
40
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Nutrition
PERS. DANS LE BESOIN FEMMES ET FILLES ENFANTS AVEC UN HANDICAP
779K 83% 33% 15%
Analyse des besoins humanitaires Environ 519 084 femmes enceintes et allaitantes
ont besoin de ces interventions.
Les enfants de moins de cinq ans souffrant de
malnutrition aiguë sont à risque élevé de surmor- Projection des besoins sectoriels
talité. Les différentes formes de malnutrition sont
directement ou indirectement associées à environ Les risques de détérioration liés à la situation ali-
35% des causes des décès parmi les enfants de mentaire, la précarité des conditions socio-
moins de cinq ans. Il est donc crucial d’offrir à ces politiques et économiques, l’insécurité liée aux ac-
groupes vulnérables des interventions de nutrition tivités des gangs sont toujours des facteurs qui
d’urgence à haut impact pour leur garantir une sur- contribuent à la détérioration de la situation nutri-
vie. Ces interventions visent à assurer une prise en tionnelle des enfants. Les besoins humanitaires
charge adéquate aux enfants de moins de cinq des populations affectées risqueraient d’être im-
ans. Environ 259 466 d’enfants sont dans le be- portants à cause de cette dégradation de la
soin de ces interventions à haut impact en 2023. situation nutritionnelle notamment dans la zone
métropolitaine de Port-au-Prince. La situation sé-
Le retard de croissance associé à la malnutrition curitaire et l’activisme des gangs continuent à
aiguë augmente le retard cognitif de l’enfant et le entrainer les mouvements des populations et im-
risque de mortalité. La prévention des différentes pacter fortement les moyens d’existence et le
formes de la malnutrition pendant la période des pouvoir d’achat des ménages en particulier dans la
1 000 premiers jours de la vie (de la conception à zone métropolitaine de Port-au-Prince qui peuvent
deux ans) est aussi cruciale dans le contexte de la entraîner des répercussions sévères sur la situa-
République d’Haïti. Les soins nutritionnels spéciali- tion nutritionnelle. L’épidémie de choléra débuté en
sés et la promotion des pratiques de l’alimentation octobre 2022 frappe durement les enfants, ce qui
du nourrisson et du jeune enfant en situation d’ur- pourrait potentiellement augmenter la vulnérabilité
gence sont des interventions cruciales qui des moins de cinq ans. Pour le secteur de la nutri-
contribuent à la réduction de la surmortalité parmi tion, la méthodologie de calcul des personnes
les enfants de moins de deux ans, mais aussi à dans le besoin est en soi une situation projetée
prévenir les différentes formes de la malnutrition. pour 2023 tout en tenant compte de la population
Ces interventions concernent les femmes en- projetée pour 2023, mais aussi de la prise en
ceintes et allaitantes et autres personnes compte du facteur de correction de l’incidence
s’occupant des enfants de moins de deux ans. dans la formule de calcul du nombre de personnes
dans le besoin.
Suivi des besoins
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
Cas de malnutrition aigüe sévère pris en charge SISNU
Cas de malnutrition aigüe modérée pris en charge SISNU
Femmes enceintes et allaitantes conseillées sur les pratiques ANJE-U Rapportages partenaires
41
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Protection
PERS. DANS LE BESOIN PROTECTION GENERALE ENFANTS
1,9M 1M
MIGRANTS
1,2M
VBG
167K 506K
Analyse des besoins humanitaires Ajouté à cela, plus de 125 incidents de protection
liés aux personnes déplacées internes tels que des
La situation sécuritaire, socio-économique et poli- incendies de maisons et violences sexuelles.
tique haïtienne fragile, exacerbée par la violence
Les personnes les plus vulnérables dont les
grandissante des gangs dans la zone métropoli-
femmes cheffes de famille, les enfants non ac-
taine de Port-au-Prince et leur expansion sur les
compagnés et les personnes à mobilité réduite,
routes nationales, a de graves conséquences sur
sont particulièrement affectées par ces violences.
la protection de la population haïtienne, dans un
Les personnes, prises en otage dans des quartiers
pays déjà fragilisé : stagnation économique, ab-
sous contrôle de gangs armés et victimes des vio-
sence de revenus et d’opportunités d’emploi,
lences, nécessitent une assistance alimentaire,
déficiences structurelles des services publics, ca-
l’accès aux structures de services sociaux de
tastrophes naturelles et épidémies.
base, un soutien logistique et financier pour leur
La terreur et la barbarie des gangs sont caractéri- relocalisation dans des endroits sécurisés.
sés par des enlèvement et séquestrations, de
blessures par balles, d’assassinats, de détourne- Projection des besoins sectoriels
ments de marchandises, de violences sexuelles y
compris sur les mineurs, de restrictions de mouve- L’augmentation des risques et menaces contre les
ment. Cet ensemble efface complètement l’accès personnes a de graves incidences sur la protec-
aux services de base comme la santé, l’eau po- tion. Cela affecte en particulier les personnes
table et l’éducation pour de nombreuses familles. vivant dans les zones sous le contrôle des gangs.
En 2022, HCDR a recensé 4 757 victimes : Les besoins humanitaires augmenteront bien plus
vite dans ces conditions et affecteront un plus
- 2 090 meurtres (1 844 hommes, 177 femmes, 69 grand nombre de personnes, parmi lesquelles les
enfants) et 1 552 blessés; personnes vulnérables, notamment les femmes,
- 1 115 enlèvements dont 814 hommes, 188 les enfants et les personnes vivant avec un handi-
femmes, 113 enfants. cap physique ou mental, tout au long de 2023.
Suivi des besoins
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
Présence de gangs dans la zone géographique ciblée Informateurs clés HCDH
Zones avec un accès humanitaire limité ou restreint (désagrégées en fonction Informateurs clés HCDH
des principaux gangs armés opérant dans la zone) ;
# de personnes tuées, blessées ou disparues en raison de conflits, de violence HCDH
ou de choc (désagrégé par mort, blessure, disparition, âge, sexe, handicap)
42
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Sous-secteur : protection de l’enfance
PERS. DANS LE BESOIN FILLES GARCONS AVEC UN HANDICAP
1,2M 50,4% 49,6% N/C
Analyse des besoins humanitaires et parfois séparés de leur famille avec peu ou pas
d’accès aux services de base. Près de 60% des
Le sous-secteur Protection de l’enfance estime 108 000 rapatriés en 2022 étaient des enfants.
que près de 1,2 million d’enfants en Haïti sont Certains ont été victimes de violence, d’exploita-
dans le besoin, une augmentation de 64% sur un tion et d’abus sexuels et de traite. L’UNICEF a
an, dérivée de la dégradation abrupte de la situa- identifié plus de 360 enfants séparés et non ac-
tion sécuritaire, économique et sociale. Dans les compagnés dans les quatre centres officiels de
zones urbaines contrôlées par les gangs, les transit durant cette période. En zone métropoli-
risques sont accrus par le recrutement d’enfants taine de Port-au-Prince, les conditions de vie dans
par ces groupes. Les déplacements intra-urbains les sites de déplacés présentent également des
et transfrontaliers d’enfants sans leurs familles risques pour les enfants, particulièrement dû au
augmente les risques et vulnérabilités. En outre, la manque de services disponibles et d’acteurs pré-
fragilité du système de protection de l’enfance sents en temps réel pour répondre aux besoins.
n’est pas en mesure de garantir une protection
adéquate. Projection des besoins sectoriels
A la suite d’incursions et confrontations de gangs, L’année 2023 s’annonce difficile compte tenu de la
de nombreux mineurs ont été tués ou blessés, ou situation sécuritaire qui se détériore et l’accès hu-
enlevés Les fréquentes agressions sexuelles et manitaire de plus en plus restreint, y compris dans
autres violences de genre touchent les filles de nouveaux quartiers et communes du pays, tant
comme les femmes de manière disproportionnée. dans la zone métropolitaine qu’en région. La pro-
Néanmoins, l’accès aux soins et aux services de tection de l’enfance continue de représenter un
protection de base reste un défi majeur. Plus de défi majeur au vu de la détérioration continue des
500 000 enfants nécessitent un soutien psychoso- conditions de vie et la fragilisation des institutions
cial. Ceux qui n’ont pas les moyens d’aller à l’école de protection. L’annonce de la réouverture de près
et de se divertir à la maison subissent souvent la de 90% des écoles en début d’année est un objec-
frustration et l’agressivité de leurs parents. 23% tif positif qui doit néanmoins être maintenu,
des ménages consultés en 2022 dans le cadre de malgré la diminution des moyens de la population,
la MSNA ont rapportés le recours à des punitions et de leur capacité de maintenir leurs enfants à
corporelles sur les enfants. l’école. Il n’y a pas de signes qui permettent de pré-
voir un changement de tendance du nombre
La plupart des déportés arrivent en Haïti dans des d’enfants déportés en 2023.
conditions précaires, sans papiers ni ressources,
Suivi des besoins
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
# d’enfants non-accompagnés ou séparés de leurs parents ou soignants Rapport des partenaires,
# d’enfants bénéficient des activités psychosociales dans les espaces amis des fiches d’enre istrement
enfants et des espaces de transit base de données
43
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Sous-secteur : protection des migrants
PERS. DANS LE BESOIN FEMMES ET FILLES ENFANTS AVEC UN HANDICAP
52K 22% 15% 3%
Analyse des besoins humanitaires leur réintégration. Chrisla, migrante rapatriée de-
puis les États-Unis, se souvient d’un évènement
Les raisons poussant à la migration en Haïti sont traumatisant. En traversant le Darien au Panama,
nombreuses et principalement dirigées vers les elle a chuté. Sa jambe est restée coincée dans un
États-Unis, les Bahamas, les îles Turques et trou. « J’ai laissé Haïti avec mes deux jambes, je
Caïques, Cuba, et pays d’Amérique du Sud. Les suis revenue avec une seule. »
conditions difficiles encouragent la population à
Ces routes migratoires enregistrent le deuxième
migrer en s’exposant aux réseaux clandestins et à
plus grand nombre de décès et de disparitions
la traite des personnes. Ceux qui réussissent finis-
dans la région après la frontière américaine. Ce
sent avec des statuts irréguliers et sont
sont 800 décès enregistrés entre 2014 et 2020. Le
inévitablement rapatriés. Lors de ce processus, de
besoin se focalise sur la prévention de migration.
multiples vulnérabilités liées à la mobilité apparais-
sent. Gabriel, migrant rapatrié depuis la Projection des besoins sectoriels
République dominicaine, raconte : « J’ai été arrêté
par des policiers dominicains, ma carte de séjour Les rapatriements terrestres se poursuivront en
étant périmée. Un agent de police m’a assené un 2023, avec une augmentation en raison de la déci-
coup brutal à la figure. Et vu que je n’avais pas les sion voisine d’intensifier les expulsions de
moyens de payer les frais de santé, j’ai souffert. La migrants en situation irrégulière. Pour 2023, le
nuit a été longue et difficile. » sous-secteur prévoit qu’au moins 21 000 per-
Les besoins humanitaires proviennent principale- sonnes rapatriées terrestres entre les deux pays,
ment des rapatriements aux frontières terrestres, dont 17% de femmes et 9% d’enfants.
se manifestant sous forme logistique et financière Des poussées sont attendues aux niveaux aériens
pour leur réintégration, médicale, psychosociale, et maritimes, en particulier le début 2023, à la
alimentaire, vestimentaire, et hébergement tempo- suite de la suspension temporaire des rapatrie-
raire. Carline, rapatriée depuis le pays voisin avec ments aériens à partir de juillet 2022. Environ
sa fille : « C’est la deuxième fois que je suis arrêtée 31 000 personnes seront rapatriées par voie aé-
pour être rapatriée. C’est traumatisant, cela m’a rienne et maritime, dont 25% de femmes et 20%
pris beaucoup de temps pour m’en remettre, et là d’enfants, dans le besoin. Il est estimé que 160
j’étais à nouveau plongée dans ce cauchemar. » personnes vont disparaitre ou mourir sur la route
Les migrants haïtiens sont aussi rapatriés par voie migratoire.
aérienne et par la mer, amplifiant les besoins pour
Suivi des vulnérabilités
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
Personnes retournées, rapatriées ou expulsées vers Haïti par voies aérienne et Fiches d’enregistrements, DTM
maritime
Migrants haïtiens décédés ou disparus en mer en parcours migratoire IOM Missing Migrants Project
Personnes retournées, rapatriées ou expulsées de la République dominicaine Fiches d’enregistrements, DTM
nécessitant une assistance à la frontière à leur arrivée
44
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Sous-secteur : violences basées sur le genre
PERS. DANS LE BESOIN FEMMES ET FILLES ENFANTS AVEC UN HANDICAP
506K 70% 15% 12%
Analyse des besoins humanitaires augmenté les risques d’exposition aux violences
sexuelles : viol, exploitation et abus, traite de per-
Les risques de violences basées sur le genre se sonnes, sexe de survie, mariages forcés,
sont aggravés à la suite de chocs : mouvements grossesses précoces, violences domestiques. Les
de populations dû aux affrontements de gangs, in- évaluations menées dans les sites de déplacés à
sécurité, et catastrophes naturelles. Port-au-Prince montrent que 77% des ménages
utilisent des stratégies d’adaptation négatives d’ur-
La situation socio-politique à laquelle le pays fait gence.
face et l’augmentation de la violence armée dans
plusieurs quartiers contrôlés par les gangs ont eu Les acteurs judiciaires et la police jouent un rôle
un impact négatif sur l’accès aux services de base important dans la prévention notamment la sensi-
y compris les services de prise en charge de survi- bilisation, le référencement, la réinsertion, la
vant.e.s. Certains prestataires de services ont dû justice et la réparation. L’insuffisance des capaci-
réduire, fermer ou relocaliser leurs interventions. tés des institutions judiciaires pour traiter des cas
de violence, notamment de VBG, demeure problé-
Bien que le taux de rapportage d’incidents VBG matique. L’accès limité par les populations
soit très bas, l’analyse des données montrent une affectées aux informations, les services dispo-
augmentation des cas surtout parmi les popula- nibles et l’accès constituent un facteur de risques.
tions déplacées et rapatriées. Tout comme dans
l’ensemble du pays, les violences basées sur le Projection des besoins sectoriels
genre, constituent un problème important pour
toutes les couches de la population, y compris les Les projections pour l’année 2023 ne laissent pas
hommes et garçons. Les femmes et les filles de- augurer un changement radical de contexte sur
meurent plus affectées. De janvier à septembre, l’environnement protecteur des personnes à risque
selon la SISNU, 15 411 cas de violences sexuelles de violences basées sur le genre y compris les sur-
et physiques ont été enregistrés, dont 81% de vivant.e.s de VBG. La situation économique
femmes et filles, 11% d’hommes et 8% de gar- actuelle, aggravée par l’épidémie de choléra, ne
çons. De juillet à novembre, au moins 57 viols permet pas d’entrevoir dans les mois qui viennent
collectifs impliquant les gangs armés ont été re- une amélioration de l’accès à des moyens de sub-
censés. La prévalence la plus élevée de violences sistance pour les femmes et filles. La perte de
sexuelles a été enregistrée dans le Nord-Est, Est et revenu entraine des risques de VBG à travers des
Ouest. mécanismes négatifs de survie, comme l’abandon
scolaire, le travail des enfants, la prostitution, toute
Le manque de moyens de subsistance et l’impact forme d’exploitation et de trafic d’êtres humains.
des protestations sociales ont renforcé la préca-
rité socio-économique des femmes et filles et
Suivi des vulnérabilités
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
# de services VBG (gestion des cas de VBG/soutien psychosocial indivi- Cartographie de services,
duel/gestion clinique des cas de viols) disponibles UNFPA
# déclaration de victimes de violences basées sur le genre Rapports SISNU, UNFPA
45
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Santé
PERS. DANS LE BESOIN FEMMES ET FILLES ENFANTS AVEC UN HANDICAP
4,5M 65% 40% 15%
Analyse des besoins humanitaires 1. Ouest : 1 622 787 personnes (36%),
2. Artibonite : 823 849 personnes (18%),
L’insécurité, les manifestations avec le blocage 3. Nord : 489 244 personnes (11%),
des voies, et l’absence de carburant ont ralenti le 4. Centre : 359 440 personnes (8%).
fonctionnement des structures sanitaires. La per-
turbation des activités économiques dans le pays Projection des besoins sectoriels
a aggravé la pauvreté et rendu difficile l’accès aux
services de santé de base. Même lorsque ces Le secteur estime que plus de 4,5 millions de per-
groupes vulnérables parviennent à accéder aux sonnes auront besoin d’une assistance sanitaire
services de santé, ils sont souvent confrontés à en 2023. Il s’agit en priorité des femmes enceintes
des établissements de santé qui manquent d’équi- et allaitantes, des nouveaux nés, des enfants
pements et de médicaments essentiels, ou à une cibles de la vaccination, des personnes vivant avec
pénurie de personnel médical qualifié, et des ser- des handicaps, des personnes en milieu carcéral
vices d’urgence. et des populations vivant dans les zones sous
contrôle des gangs. Les besoins humanitaires en
L’accès aux services de santé, aussi bien pour les termes de santé grandissent chaque année (envi-
soignants, que pour les patients reste extrême- ron 23% de la population en 2021, 32% en 2022 et
ment difficile, comme en témoigne Dr. Carlo : « 37% en 2023).
mes patients, en plus d’être malades, doivent faire
face à de grands défis pour se rendre jusqu’aux L’ensemble des facteurs déterminants présents en
centres de traitement et accéder aux soins. Ils 2022 le seront toujours en 2023 : la diphtérie, le
sont limités par le prix des soins, le coût du trans- paludisme, la COVID-19 et d’autres maladies à po-
port qui ne cesse d’augmenter. tentiel épidémique contribueront à augmenter les
besoins humanitaires en santé et les ressources à
Bien que l’ensemble du territoire soit dans le be- mobiliser par les partenaires pour y faire face. A
soin d’assistance sanitaire, le secteur a identifié la ces facteurs s’ajoute l’épidémie de choléra avec
majorité des besoins dans quatre départements : plus de 1 500 000 de personnes à risque.
Suivi des besoins
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
Taux d’accouchements en institution sanitaire SISNU
Pourcentage d’institutions sanitaires offrant des soins de base SISNU ; MSPP
Couverture en Penta 3 chez les enfants de moins de un an SISNU
46
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Sécurité alimentaire
PERS. DANS LE BESOIN FEMMES ET FILLES ENFANTS AVEC UN HANDICAP
4,7M 53% 43% 16%
Analyse des besoins humanitaires situation, j’ai choisi de faire les achats pour ma fa-
mille sur le marché local de Port-de-Paix. J’essaie
La dernière analyse IPC d’octobre 2022 montre d’être le plus modeste possible en diminuant le
une détérioration majeure de la crise alimentaire nombre de repas par jour et leur contenu. Mainte-
avec 4,7 millions de personnes, près de la moitié nant, on mange de la viande une fois par mois,
de la population, à des niveaux élevés d’insécurité alors qu’avant, on avait de la chance, on en man-
alimentaire aiguë, dont 19 200 en catastrophe geait toutes les semaines. »
(phase 5), une première dans les Amériques.
Projection des besoins sectoriels
L’augmentation de la part des personnes se trou-
vant en phase 4 (urgence) est grandissante, Pour la période allant de mars à juin 2023, l’am-
passant de 7% à 18% en trois ans. Parallèlement, pleur de l’assistance alimentaire reste à préciser,
la proportion des personnes en phase minimale mais les personnes estimées être en catastrophe
(phase 1) est passée de 41% à 24%. On observe sont au nombre de 19 200. En plus, 17% de la po-
une migration progressive des ménages de la pulation analysée, environ 1,65 million de
phase minimale vers des phases aggravées. Le personnes, est en phase 4 (urgence) et 30%, envi-
nombre de zones classées en phase d’urgence ron 3 millions de personnes, en phase 3 (crise),
(phase 4) a triplé en juste une année. soit 48% de la population dans le besoin d’une ac-
tion urgente pour la période projetée.
Pour les besoins d’assistance pour les populations
en phase 3 et plus, 4,33 millions de personnes Les prévisions des zones déjà classées en IPC3+
étaient enregistrées en 2021. En 2022, le secteur indiquent qu’elles ne vont pas s’améliorer, et le res-
estime que 4,7 millions de personnes sont dans le teront probablement en 2023.
besoin, une augmentation de 8,5%. Les ménages
classés en urgence (phase 4) ont augmenté de Le scénario le plus probable prévoit une stagna-
33% sur un an, pour passer à 1,77 million de per- tion de la situation humanitaire. L’intensification
sonnes. de la violence des gangs, des perspectives écono-
miques négatives, notamment en raison de
Cette extrême gravité réduit la capacité des mé- l’inflation et l’augmentation des coûts de mise en
nages, en particulier les plus pauvres, à accéder à œuvre, et des contraintes d’accès et de sécurité.
la nourriture et les oblige à recourir à des straté- Cependant, la campagne agricole d’hiver devrait
gies d’adaptation négatives qui érodent leurs être plus humide que la normale, apportant une
moyens de subsistance, comme en témoigne perspective positive.
Sainfonise, une commerçante : « Pour gérer la
Suivi des besoins
INDICATEURS SOURCES D’INFORMATION
Pourcentage de personnes en IPC 3+ IPC acute analysis mars 2023 et octobre 2023
Livelihood CSI ENSAN 2023, CNSA 2023
rCSI ENSAN 2023, CNSA 2023
47
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
« Le voyageur »
Acrylique sur toile 48
Shneider Léon Hilaire
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Données
L’ensemble des données figurant dans cette partie viennent en complément des données présentes
dans l’Analyse des besoins humanitaires.
Évaluation multisectorielle des besoins
Les analyses présentées représentent un résumé Abris et articles non alimentaires
partiel de l’évaluation multisectorielle des besoins
(MSNA) facilité par IMPACT Initiatives via REACH 68% des ménages en Haïti expriment des besoins
avec l’approbation de l’Équipe humanitaire pays à insatisfaits en matière d’abris, avec une disparité
l’été 2022. L’ensemble des données est accessible entre les ruraux (85%) et urbains (61%). Les dépar-
sur le tableau de bord interactif ici. tements de la Grand’Anse, les Nippes, le Nord-Est
et le Nord-Ouest sont les plus touchés avec des
Méthodologie proportions de ménages exprimant un besoin al-
lant de 81% à 92%.
La collecte de données de cette évaluation a eu
lieu du 12 juin au 13 septembre 2022. 3 896 mé- Les données indiquent que les départements du
nages ont participé à l’évaluation, dont 1 188 dans Sud, Grand’Anse et Nippes, qui ont été les plus
la zone métropolitaine de Port-au-Prince. touchés par le séisme du 14 août 2021, ont le plus
grand nombre de maisons endommagées, et
Les entretiens ont été effectués en personne. Des nombre d’entre elles le sont encore aujourd’hui.
difficultés d’accès sécuritaires ont parfois entravé Dans la Grand’Anse, le Sud et les Nippes, respecti-
l’opérationnalisation des enquêtes en personne, vement 15%, 8% et 6% des ménages ont déclaré
amenant REACH Initiative à retirer certaines zones vivre dans un abri fragile. En Artibonite et dans le
de l’échantillonnage. Centre, 9% des ménages disent vivre dans un bâti-
L’évaluation présente plusieurs limites, notam- ment non terminé.
ment : la définition des milieux (ruraux et urbains), Les départements où les maisons sont les plus af-
la couverture géographique, le biais de réponse, fectés par des infiltrations d’eau sont le Nord-
etc. Les données ayant été collectées à l’été 2022 Ouest (78%), les Nippes (76%), le Nord-Est (72%) et
ne prennent pas en compte les derniers dévelop- le Centre (65%). Dans l’Ouest, 9% des ménages en
pements particuliers de la situation humanitaire de milieu urbain rapportent avoir un système
septembre à décembre. d’égouts endommagé ou inexistant.
Une disparité dans le genre des personnes enquê- Les principales priorités étaient d’évaluer les mé-
tées est notable puisque 60% des répondants nages vivant dans des abris inadéquats en
étaient des femmes. Ce déséquilibre était particu- utilisant des critères humanitaires, ainsi que les
lièrement prononcé dans les départements du dommages causés aux abris à la suite des catas-
Nord-Est (74%), Nord (72%) et du Nord-Ouest trophes. Plus de 14% des ménages vivent dans
(65%). Ce manque de parité peut être attribué à la des abris improvisés, collectifs ou peu solides,
conception sociétale de la femme en Haïti. Lors voire endommagés.
des visites au domicile des enquêtés, les femmes
sont souvent plus présentes au foyer, chargée de
Principaux types de dommages sur les abris
l’entretien, de la prise en charge des enfants ou
35% 33%
menant des petits commerces depuis des étals
25% 23%
disposés à proximité du domicile. Les maris ont
tendance à quitter le foyer à l’aube pour ne rentrer
3%
qu’au crépuscule.
L’âge médian des personnes enquêtées était de 42
ans alors que l’âge médian en Haïti est de 24 ans
car les entretiens sont principalement menés avec
les chefs de ménages.
49
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Éducation Dans l’ensemble du pays, 24% des ménages ont
rapporté l’insécurité à l’école ou sur le chemin de
Il est important de rappeler que l’évaluation multi- l’école parmi les barrières pour les enfants. Pour
sectorielle sur laquelle repose ces analyses date 6% des ménages, cette insécurité est même une
de l’été 2022. Elle n’est donc pas représentative cause d’abandon scolaire.
des évènements socio-politiques et sécuritaires
Dans l’Artibonite, le Nord et l’Ouest, respective-
des quatre derniers mois de l’année. Pendant de
ment 12%, 8% et 49% des ménages ont rapporté
nombreuses semaines, une majorité des écoliers
l’insécurité à l’école ou sur le chemin de l’école
n’a pas pu suivre de cours. L’analyse se fonde sur
comme barrière à l’éducation des enfants.
des données reflétant l’année scolaire 2021-2022.
Dans certaines communes de la zone métropoli-
Le secteur Éducation a mis l’accent sur les pro-
taine de Port-au-Prince, comme Carrefour,
blèmes liés à l’accès à l’éducation, à l’abandon
Cité Soleil, Croix-des-Bouquets et Tabarre, l’insécu-
scolaire et aux facteurs qui peuvent affecter l’édu-
rité sur le trajet de l’école est citée comme la
cation. La distance que les enfants doivent
principale raison de l’abandon de l’école par les en-
parcourir pour se rendre à l’école est considérée
fants. Les ménages dans ces zones ont
comme un facteur important de l’abandon scolaire
également rapporté des proportions plus impor-
avec 7% des ménages la considérant comme la
tantes d’insécurité pour les enfants sur le chemin
cause principale. Plus de 20% des enfants mettent
de l’école, et la détresse psychologique.
entre une et trois heures sur le trajet de l’école.
Eau hygiène et assainissement
Distance de l'établissement primaire ou
secondaire le plus proche La distance à parcourir pour accéder à l’eau de-
De 31 minutes à 1h 25% meure un problème pour les ménages. Le secteur
De plus de 1h à 3h 20% protection de l’enfance rapporte que les enfants
Plus de 3h 2% sont amenés à marcher pendant des heures, par-
fois jusqu’à l’épuisement, posant des problèmes
Pourcentage des ménages ayant au moins un de santé, et de protection sur le trajet.
enfant ayant abandonné l'école, par raison
Coûts 59% Sur les trente jours précédant la collecte de don-
Absence d'école 7% nées, 11% des ménages ruraux ont rapporté ne
Manque d'intérêt 7% pas avoir eu suffisamment d’eau pour boire et de-
Protection trajet 6% voir attendre plus de 1h pour aller collecter l’eau à
Maladie 3% la principale source d’eau, attendre et revenir
(contre 4% des ménages urbains).
Les coûts de l’éducation sont une charge pour les
ménages car l’enseignement public gratuit ne re- L’accès aux infrastructures sanitaires est aussi
présente qu’une faible partie des établissements crucial que la disponibilité en eau de qualité pour
scolaires. Les écoles privées, qui représentent plus la population. Cependant selon les données de la
de 80% des écoles du pays selon le secteur Éduca- MSNA, les problèmes d’accès aux infrastructures
tion, continuent d’augmenter leurs tarifs. sont criants car plus de 40% font leurs besoins de-
hors (trou ouvert, sachet plastique, air libre).
81% des enfants ont fréquenté régulièrement
l’école formelle (76% en milieu rural et 83% en mi-
Type d'infrastructure sanitaire utilisée
lieu urbain). La plus faible proportion se trouve
Trou ouvert 26%
dans le Nord-Ouest avec seulement 68% des en- Chasse d'eau 21%
fants. Dans l’ensemble, il n’y a pas de différences Fosse avec dalle 17%
notables entre les filles et les garçons. Air libre 14%
Fosse sans dalle 10%
Dans la zone métropolitaine, seuls 71% des en- Toilettes suspendues 4%
fants de Cité Soleil ont fréquenté régulièrement Sac plastique 2%
l’école formelle et 79% des enfants de Delmas. 4%
des enfants de Cité Soleil ont abandonné l’école, 40% des ménages ont rapporté le trou ouvert ou la
3% à Carrefour et 2% à Delmas. défécation à l’air libre comme infrastructure sani-
taire utilisée habituellement. Les départements les
50
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
plus concernés sont les Nippes et la Grand’Anse dominicaine, 1% aux États-Unis et 1% au Chili. Les
(68% et 66% respectivement). 49% des ménages motivations évoquées sont l’insuffisance d’accès
de Cité soleil et 33% des ménages de Croix-des- aux services de base (2%), la réunification familiale
Bouquets ont mentionné le trou ouvert. (1%), la recherche d’opportunités économiques
(1%), et l’insécurité (1%).
Plus de la moitié des ménages (61%) en milieu ru-
ral ont rapporté le trou ouvert ou la défécation à Protection
l’air libre comme infrastructure sanitaire utilisée
habituellement contre 33% des ménages urbains. Selon les acteurs de protection, la situation est
préoccupante en raison de la faiblesse de la jus-
Déplacement tice et de la police, ainsi que de la présence de
gangs armés. Selon la MSNA, 8% des ménages
L’enquête MSNA, conduite auprès de la population rapportent des restrictions de mouvements en rai-
générale, indique que 95% des ménages ne sont son de l’insécurité, principalement sous la forme
pas déplacés, avec 2% de migrants volontaires et de blocages par des gangs armés dans l’Ouest
2% de déplacés internes. Cependant, en dépit d’un (12%), de l’insécurité dans les rues (7%) et de la
environnement de sécurité et économique préoc- fermeture de routes à cause de manifestations
cupant dans le pays, seulement 9% des ménages (5%). Durant les trois mois précédant la collecte de
ont l’intention de migrer dans les six prochains données, 21% des ménages de la ZMPAP décla-
mois, dans le même département, dans le pays ou rent également avoir connu des restrictions de
à l’étranger, avec les habitants de l’Ouest en tête mouvements. Au niveau national, l’enlèvement est
(14%) suivis de ceux de la Grand’Anse et du Nord. une préoccupation importante des ménages pour
Ménages par groupe d'âge et de genre ayant les femmes (5%), et les hommes (5%). En Artibo-
l'intention de migrer nite, les menaces de violence et le fait de subir des
Femme Homme violences ou du harcèlement physique pour les
2.0% femmes (9% et 9%), pour les filles (10% et 14%)
36 - 65 ans
1.3% ressort comme préoccupations principales.
3.5%
18 - 35 ans
3.1% Protection de l’enfance
1.9%
0 - 17 ans
La situation de protection des enfants en Haïti est
préoccupante, particulièrement en raison de la per-
Les motivations pour la migration sont liées à la sistance de pratiques inacceptables telles que les
recherche d’emploi et à l’amélioration de la situa- châtiments corporels, la servitude et les abus
tion de sécurité. Les causes de la migration sont sexuels, selon le secteur de la protection de l’en-
multiples, mais la MSNA a montré que l’insuffi- fance. Selon la MSNA, 23% des ménages utilisent
sance d’accès aux services de base, la des méthodes de correction violentes.
réunification familiale, l’insécurité et la quête d’op-
portunités économiques sont les principales Punitions face aux problèmes de comportement
motivations pour les ménages ayant au moins un des enfants
membre qui a migré. Explications 68%
Punitions physiques 23%
Principales raisons d'émigration, parmi les
ménages dont au moins un membre a migré Colère verbale 16%
Services de base 35% Interdictions 9%
Réunification 16%
Insécurité 13%
Économique 11% Parmi les ménages ayant au moins un enfant, 3%
Style de vie 10% ont rapporté qu’au moins un enfant des ménages
Éducatif 6% est marié (dans les Nord il s’agit de 11%).
Crise politique 4%
17% des enfants mènent des activités liées au tra-
vail ou à la mendicité au moins une heure par jour.
3% des ménages ont déclaré que certains
membres du ménage ont émigré en République
51
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
10% des ménages ont rapporté avoir au moins
Ménages accueillant des enfants séparés ou
une femme allaitante et 6% des ménages au
non-accompagnés de leurs parents
moins une femme enceinte. Parmi les ménages
Nippes 8.2% au sein desquels au moins une femme est en-
Ouest 5.4%
Grand'Anse
ceinte ou allaitante, 28% avaient une cheffe de
4.6%
Sud-Est 2.9% ménage allaitante et 12% enceinte.
Nord-Ouest 2.5%
Sud 1.5% Redevabilité
Centre 1.2%
Artibonite 1.2% Dans le cadre de l’évaluation multisectorielle des
Nord-Est 1.0%
Nord 1.0%
besoins, des indicateurs de redevabilité envers les
populations affectées ont été intégrés.
Santé 1 ménage sur cinq était insatisfait des travailleurs
humanitaires dans leur zone lors de la collecte de
L’accès aux soins est une préoccupation particu-
données de la MSNA. Les trois raisons principales
lièrement importante pour les Haïtiens alors
justifiant cette insatisfaction ont été rapportées
qu’Haïti connait depuis octobre 2022 une résur-
par les ménages comme étant :
gence du choléra. 32% des ménages indiquent
qu’au moins un membre de la famille est atteint 1. Comportements frauduleux ou corrompus
d’une maladie chronique. des travailleurs humanitaires (32%) ;
2. Les retours et plaintes sur l’intervention
Type de maladie dont souffre au moins un n’ont pas été pris en compte d’une façon
membre du ménage satisfaisante (5%) ;
Hypertension artérielle 15%
3. Avoir été témoin ou victime d’exploitation
Maladies cardiaques 5% ou d’abus sexuels de la part de travailleurs
Diabète 5% humanitaires (5%).
Affections respiratoires 4%
Arthrose 3%
Niveau de connaissance des mécanismes de
Insuffisance rénale 2%
plaintes par les ménages affectés
Les obstacles les plus fréquemment rapportés
pour les ménages voulant accéder à des soins de Non 86.2%
santé sont : le coût de la consultation (8% de tous Ligne verte 8.3%
les ménages), le coût du traitement (8%), l’absence Boîte de suggestion 3.9%
de barrières (6%), l’absence d’un établissement de SMS 3.1%
santé fonctionnel à proximité (5%), et une attente
de service excessivement longue (4%).
5% des ménages ont rapporté avoir reçu une as-
Les principales barrières sont financières, que ce sistance humanitaire et ne pas avoir eu
soit pour payer le transport, le traitement ou la connaissance des mécanismes de gestion des
consultation. L’obstacle revenant le plus souvent plaintes.
par la suite repose sur le manque d’établisse-
ments de santé, ainsi que le manque de personnel.
Santé maternelle
26% des ménages ruraux et 18% des ménages ur-
bains ont rapporté qu’au moins un enfant de
moins de cinq ans a eu des symptômes de fièvre.
Ménages dont les femmes enceintes ont reçu une
consultation prénatale
Oui, toutes 42%
Oui, seulement certaines 29%
Non, aucune 27%
52
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Sévérité des besoins
L'analyse de la sévérité des besoins humanitaires Les contraintes d'accès, notamment en matière de
révèle les vulnérabilités transversales des commu- sécurité, ont affecté le suivi régulier et la qualité
nautés affectées à travers des indicateurs des données de certaines zones. Contrairement à
critiques dans les secteurs de l'insécurité alimen- l'analyse de la sévérité du HNO 2022 pour laquelle
taire, de l'accès à l'eau potable et à les données étaient disponibles au niveau de la
l'assainissement, de l'accès aux services de santé commune, la présente analyse est limitée au ni-
et de la protection. veau du département.
Ces indicateurs mettent en évidence deux départe- Pour le secteur de la nutrition, les données utili-
ments présentant une sévérité extrême. Il s'agit sées pour l'estimation des personnes dans le
des départements de l'Ouest et du Nord-Ouest. besoin proviennent du système d'information sani-
Les départements de l'Artibonite, du Nord, du taire unique (SISNU) du ministère de la santé
Nord-Est, de la Grand'Anse, du Sud et des Nippes publique et de la population, dans la mesure où
présentent un niveau de sévérité sévère. Quant l'enquête SMART n'a pas été finalisée avant la fi-
aux départements du Sud-Est et du Centre, ils en- nalisation de l'élaboration de ce document.
registrent un niveau de stress.
Cette analyse est basée sur les données collec-
tées en juillet 2022 dans le cadre de la MSNA et
des résultats de l'analyse de l'IPC couvrant la pé-
riode projetée de mars à juin 2023.
Abris, biens non-alimentaires, gestion des camps
53
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Eau potable, hygiène et assainissement
Éducation
54
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Nutrition
Protection
55
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Santé
Sécurité alimentaire
56
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Annexes
Acronymes
BRH : Banque de la République d’Haïti OCHA : Bureau de la coordination des affaires hu-
manitaires
CA : Communauté d’accueil
OIM : Organisation internationale pour les Migra-
CNSA : Coordination nationale sécurité alimentaire
tions
CTC : Centre de traitement du choléra
OPS/OMS : Organisation panaméricaine de la
DELR : Direction d’épidémiologie, de laboratoires, santé/Organisation mondiale de la Santé
de recherche
ONG : Organisation non-gouvernementale
DGPC : Direction générale de la Protection civile
PAM : Programme alimentaire mondial
DINEPA : Direction nationale de l’eau potable et de
PDI : Personne déplacée interne
l’assainissement
PIB : Produit intérieur brut
DTM : Matrice de suivi des déplacements
PNCS : Programme national des cantines sco-
EDH : Électricité d’Haïti
laires
EPAH : Eau potable, assainissement et hygiène
PNH : Police nationale d’Haïti
FAO : Organisation des Nations Unies pour l’ali-
PIN : Personnes dans le besoin
mentation et l’agriculture
SIMAST : Système d’Information du ministère des
FMI : Fonds monétaire international
Affaires sociales et du Travail
FVCB : Fondation voix des communautés de base
SISNU : Système d’information sanitaire unique
HCDH : Haut-Commissariat aux droits de l’homme
SMART : Suivi et évaluation standardisés des ur-
HNO : Aperçu des besoins humanitaires gences et transition
HPC : Cycle de programme humanitaire SMSPS : Santé mentale et soutien psychosocial
HRP : Plan de réponse humanitaire SOFEA : Solidarite Fanm Ayisyèn pou Ede Ayiti
IASC : Comité permanent interorganisations UNDSS : Département de sûreté et sécurité des
Nations Unies
IHSI : Institut haïtien de statistique et informatique
UNESCO : Organisation des Nations Unies pour
IPC : Cadre intégré de classification de la sécurité
l’éducation, la science et la culture
alimentaire
UNFPA : Fonds des Nations unies pour la popula-
JIAF : Joint Intersectoral Analysis Framework
tion
LCSI : Livelihood coping strategy index
UNICEF : Organisation des Nations Unies pour l’en-
MAST : Ministère des Affaires sociales et du Tra- fance
vail
VBG : Violence basée sur le genre
MENFP : Ministère de l’Éducation nationale et de la
VIH : Virus de l’Immunodéficience humaine
Formation professionnelle
ZMPAP : Zone métropolitaine de Port-au-Prince
MSNA : Évaluation multisectorielle des besoins
MSPP : Ministère de la Santé publique et de la Po-
pulation
LGBTQI+ : Lesbienne, gay, bi, trans, queer et inter-
sexe
57
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Méthodologie de calcul du PIN
La structure et l’analyse de l’Aperçu des besoins été collectées et analysées au niveau départemen-
humanitaires s’appuient sur une analyse intersec- tal sur l’ensemble du territoire justifiant le choix de
torielle, en utilisant l’intensité des vulnérabilités ce niveau administratif.
comme critère pour établir les priorités des popu-
lations affectées. Sélection des indicateurs
Pour estimer le PIN, la communauté humanitaire,
Sévérité des conditions humanitaires
à travers les secteurs, a sélectionné 30 indicateurs
La mesure de la sévérité intersectorielle (degré de de suivi. Au sein de chaque secteur, un indicateur
préjudice apporté par les conséquences des diffé- critique a été sélectionné, correspondant à une si-
rentes crises combinées) est le fondement de la tuation particulièrement préoccupante avec des
méthodologie de calcul du PIN intersectoriel. Pour conséquences potentiellement mortelles. Le choix
chaque niveau de l’échelle de sévérité (minimale, des indicateurs est fondé sur les critères suivants :
stress, sévère, extrême, catastrophique), les infor-
mations des trois sous-piliers des conditions • Pertinence : relation claire entre l’indicateur et
humanitaires (conditions de vie, survie et bien- les besoins intersectoriels ;
être) sont combinées pour identifier la sévérité au • Précision : l’indicateur mesure ce qu’il a l’inten-
niveau départemental. Cette méthodologie permet tion de mesurer (en restant proche de la valeur
de répartir la population sur les cinq phases. estimée ou prévue) ;
Groupes de population • Couverture : l’indicateur est mesurable à
Dans le cadre du HNO la population est prise en l’échelle des communes pour la population en
compte dans sa globalité. Cependant, pour les général, et à l’échelle des départements pour
secteurs de la Nutrition, de l’Éducation et de la Pro- les groupes de population ;
tection de l’enfance, l’évaluation du PIN prend en • Unicité : les indicateurs ne sont pas redon-
compte les tranches d’âge de la population con- dants, chacun mesure quelque chose qui n’est
cernée en se basant sur les données pas pris en compte par les autres indicateurs ;
démographiques de l’IHSI et du SIMAST. Le pays
est divisé administrativement en 10 départements, • Mesurabilité : l’indicateur permet de quantifier
146 communes et 575 sections communales. Les objectivement la situation humanitaire
données, principalement celles de la MSNA, ont
Secteurs Indicateurs prioritaires Sources
Pourcentage ou nombre de personnes déplacées internes en raison d’un désastre naturel
Pourcentage ou nombre de personnes déplacées internes en raison d’une menace de DTM
Abris, Biens
violences de gangs
non-alimen-
Pourcentage de ménages vivant dans un abri inadéquat ou en état insuffisant
taires
Pourcentage ou nombre de ménages rapportant posséder les BNA principaux MSNA
Pourcentage ou nombre de ménages par type de dommages pour l’abris
Pourcentage d’enfants de 5 à 17 ans (désagrégé par genre) ayant abandonné l’école au
cours de l’année passée
Pourcentage d’enfants en âge scolaire désagrégé par genre inscrits (enregistrés) dans
une école/établissement formel ou un établissement scolaire non-formel pour l’année
Éducation MSNA
scolaire 2021-2022
Pourcentage d’enfants en âge scolaire qui fréquentaient régulièrement l’école (au moins
4 jours par semaine) lorsque les écoles étaient ouvertes sur l’année scolaire 2021-2022,
par groupe d’âge et genre
Pourcentage de ménages rapportant avoir accès à suffisamment d’eau de boisson, ainsi
que d’eau pour cuisiner, se laver et laver (des vêtements, etc.)
EPAH MSNA
Pourcentage de ménages avec accès à une source d’eau améliorée
Pourcentage de ménages avec accès aux infrastructures sanitaires
Nombre d’enfants âgés de 6 à 59 mois en malnutrition aiguë
Nutrition SMART
Nombre d’enfants âgés de 6 à 59 mois en malnutrition aiguë sévère
58
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Nombre d’enfants âgés de 6 à 59 mois en malnutrition aiguë modérée
Nombre de gardiens d’enfants de 6 à 23 mois ayant besoin de conseils sur l’alimentation
du nourrisson et du jeune enfant
Pourcentage d’enfants non accompagnés et séparés
Protection de Pourcentage de ménages ayant eu recours à des mesures disciplinaires violentes avec
SMART
l’enfance leurs enfants au cours des 30 derniers jours
Pourcentage de ménages rapportant des enfants séparés du ménage
Nombre de services VBG disponibles 5W
Protection Pourcentage de personnes qui déclarent avoir été victimes de VBG SISNU
VBG Pourcentage de ménages parmi les déplacés et retournés ayant recours aux stratégies
DTM/OIM
d’adaptation né ati es (y compris les ménages dirigés par des femmes)
Nombre de personnes retournées, rapatriées ou expulsées vers Haïti par voies aérienne
et maritime
Protection des Suivi protec-
Nombre de migrants haïtiens décédés ou disparus en mer lors de leur migration
migrants tion
Nombre de personnes retournées, rapatriées ou expulsées de la République dominicaine
ayant besoin d’une assistance à la frontière à leur arrivée en Haïti
Taux d’accouchements en institution sanitaire SISNU
Santé Pourcentage d’individus n’ayant pas pu accéder aux soins de santé demandés MSNA
Taux de couverture en Penta 3 DELR/SISNU
Sécurité Phases de l’IPC (les résultats de l’analyse IPC actualisée ne sont pas disponibles,
Enquête IPC
alimentaire d’autres indicateurs de sécurité alimentaire peuvent être utilisés pour le secteur)
Détermination du PIN • Étape 2, calcul de la classe de sévérité par dépar-
tement par indicateur : pour estimer la classe de
Une approche intersectorielle a été adoptée pour sévérité d’un département, pour un indicateur
estimer le PIN et les niveaux de vulnérabilité en donné on a appliqué « la règle des 25% », selon le
combinant un certain nombre d’indicateurs secto- JIAF ce seuil est le plus susceptible de produire
riels. Cette estimation du nombre de personnes le même résultat final que ceux obtenus avec la
dans le besoin est obtenue en fonction de la sévé- méthode d’agrégation par ménage. Suivant cette
rité des besoins et ensuite affinée par d’autres règle, la classe de sévérité est calculée en effec-
paramètres ainsi que des jugements d’experts. tuant la somme cumulative du nombre de
La méthodologie JIAF propose deux scénarios personnes par classe de sévérité (première
pour l’agrégation des indicateurs de vulnérabilité étape), en partant du niveau cinq vers les niveaux
en vue d’obtenir une première estimation du PIN. de sévérité inférieurs, jusqu’à obtenir au moins
Les scénarios sont déterminés sur la base de la 25% de la population du département.
disponibilité des données, surtout si celles-ci sont • Étape 3, estimation du PIN intersectoriel : l’esti-
disponibles au niveau des ménages (scénarios A) mation du nombre de personnes dans le besoin
et/ou des zones géographiques (scénarios B). prend en compte les personnes dans les dépar-
Les données disponibles étant relatives aux zones tements dont la sévérité des besoins se situe sur
géographiques. Le scénario B a été utilisé pour les trois derniers niveaux de l’échelle par rapport
analyser et mesurer le nombre de personnes ayant aux 30 indicateurs sectoriels. Le PIN intersecto-
besoin d’une assistance humanitaire. riel de chaque département correspond à la
somme des PIN sectoriels du département, eux-
• Étape 1, estimation du nombre de personnes par mêmes étant la somme des maximums des
classe de sévérité et par département : les sec- trois derniers niveaux de l’échelle de sévérité des
teurs partagent les données relatives à leurs indicateurs du secteur. Un coefficient de con-
indicateurs de besoin. La population du départe- fiance de cinq pourcents est appliqué. Celui-ci
ment est segmentée entre les cinq niveaux de est fondé sur la marge d’erreur des données col-
sévérité (minimale, stress, sévère, extrême, ca- lectées pour la MSNA, 10%. Ce coefficient est
tastrophique). Les personnes ayant besoin également appliqué aux autres sources de don-
d’assistance humanitaire sont celles qui font par- nées. Le PIN intersectoriel national est la somme
tie des niveaux de sévérité trois à cinq. des PIN intersectoriels départementaux.
59
APERÇU DES BESOINS HUMANITAIRES 2023 - HAÏTI
Mèsi anpil Illustrations
L’élaboration de ce document n’aurait pas été pos- Nos remerciements tout particuliers vont égale-
sible sans la participation de la communauté ment au Centre d’Arts haïtiens et aux artistes qui
humanitaire en Haïti. L’Équipe humanitaire pays ont généreusement apporté leurs perspectives au
tient à remercier l’ensemble les acteurs ayant par- travers de leurs illustrations :
ticipé à l’élaboration de l’Aperçu des besoins
humanitaires 2023. Silva Jean Francisco, est un artiste passionné des
arts visuels. Formé à l’école d’art traditionnelle de
Cette approche, plus que jamais collective, a impli- Foula et au Centre d’Art en 2008, il a participé à
qué l’ensemble des secteurs, sous le leadership des formations en art numérique et en arts visuels
des leads et co-leads, et des groupes thématiques. en Belgique et en Haïti. Il est fondateur et prési-
dent de Klorat Biz’art, un groupe d’artistes
25 organisations, acteurs de la réponse humani- contemporains. Silva a participé à diverses exposi-
taire, ont contribué à la collecte de témoignages. tions en Haïti et à l’étranger, et est un caricaturiste
Sans leur travail, cette approche centrée sur les régulier pour le journal « Le National ». Il enseigne
populations vulnérables n’aurait pas été possible : également les arts plastiques à l’École nationale
- ActionAid ; des arts en Haïti.
- ADRA ; Francisco sur Instagram : @francisco_silva509
- BuildChange ;
- Diakonie DKH ; Shneider Léon Hilaire, est un artiste autodidacte
- FAO ; qui a commencé à dessiner en reproduisant les
personnages de dessins animés dans son en-
- Fondation Toya ;
fance. Il s’est ensuite consacré à la création
- FVCB ;
artistique et a suivi une formation au Centre d’Art
- GRAPDI ;
de Port-au-Prince avec des artistes internationaux
- Healing Art Missions ; reconnus. Shneider considère que ses œuvres
- Humanité et Inclusion (Handicap Interna- d’art reflètent les doutes et questionnements de la
tional) ; société dans laquelle il évolue, notamment en ce
- Idejen ; qui concerne les croyances, idéologies et illusions.
- Men pou Ede Timoun ;
- Mission de l’Espoir ; Shneider sur Instagram : @shneider_h
- OCHA ;
- OIM ;
- OPS/OMS ;
- PAM
- Prodeva ;
- Save the Children ;
- SEROvie ;
- SOFEA ;
- Solidarité ;
- UNESCO ;
- UNFPA ;
- UNICEF.
D’une grande qualité, la MSNA menée par l’équipe
de REACH initiative et ses partenaires, a permis
d’apporter des données essentielles à l’analyse
des besoins humanitaires, et sur la redevabilité du
personnel et des actions humanitaires.
60
APERÇU DES BESOINS
HUMANITAIRES
HAÏTI Publié en mars 2023