République d'Haïti
Bibliothèque de documents
4 925 documents 215 848 pages
Double Circulation Monétaire et Dollarisation

Double Circulation Monétaire et Dollarisation

Résumé — Ce document d'information de la Banque de la République d'Haïti (BRH) décrit l'histoire et le rôle des banques centrales, en se concentrant sur leur évolution, leurs fonctions et leurs contributions à la stabilité financière. Il aborde des sujets tels que le contexte historique de l'émergence des banques centrales, leurs missions, leurs fonctions de réglementation et leurs efforts en matière de stabilité financière.
Constats Clés
Description Complète

Ce document offre un aperçu des banques centrales, en commençant par leurs origines historiques et leur évolution. Il détaille les missions essentielles des banques centrales, notamment le maintien de la stabilité des prix et la promotion de la croissance économique et de l'emploi. Le document explore également les fonctions de réglementation des banques centrales, leur rôle dans la garantie de la stabilité financière et la surveillance macroprudentielle, ainsi que leur financement opérationnel. Il conclut en soulignant le rôle crucial des banques centrales dans l'architecture économique moderne et les défis auxquels elles sont confrontées dans un environnement mondial en rapide évolution, notamment l'émergence des monnaies numériques.

Secteurs
Géographie
Période Couverte
1668 — 2025
Texte Intégral du Document

Texte extrait du document original pour l'indexation.

MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 Double CIRCULATION MONÉTAIRE:IDENTIFICATION DES RISQUES Document D’Information P.3 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 SOMMAIRE Introduction ..........................................................................................4 Double circulation monétaire: Généralités et Causes structurelles .............5 Déterminants de la double circulation monétaire dans l’économie haïtienne ..............................................................................................6 Inflation .....................................................................................6 Dépréciation de la monnaie locale ...............................................7 Facteurs institutionnels et Instabilité politique .................................9 Mesure de la dollarisation en Haïti .........................................................9 Risques associés à la dollarisation ..........................................................12 Exemples de pays ayant maîtrisé les risques et réduit leur dépendance à l’égard du dollar ÉU ...........................................................................13 Conclusion ............................................................................................15 P.4 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 INTRODUCTION La double circulation monétaire désigne une situation dans laquelle deux monnaies sont utilisées et circulent simultanément au sein d'une même économie, généralement la monnaie nationale et une devise étrangère. Ces deux monnaies jouent souvent les mêmes rôles et sont ainsi utilisées à la fois comme unité de compte, intermédiaire des échanges ou réserve de valeur. Ce phénomène est généralement observé dans les économies soumises aux longues périodes d’instabilité macroéconomique où la volatilité de la valeur de la monnaie nationale incite les agents économiques à privilégier une monnaie étrangère plus stable 1 . Cette coexistence peut être aussi la résultante d’une forte intégration économique avec un autre pays, de la présence d’un secteur informel important, ou encore d’une dépendance marquée aux transferts sans contrepartie. Ainsi, la demande plus accrue de cette monnaie étrangère au détriment de la mon- naie nationale se traduit par une perte de la valeur de la monnaie locale, ce qui peut limiter l'efficacité de la politique monétaire du pays. En Haïti, l’utilisation croissante du dollar américain coïncide avec l’abandon de la parité fixe de cinq (5) gourdes pour un (1) dollar après une période de dépréciation continue mais modérée de la gourde entre 1982 et 1991. Cette parité fixe, qui s’est maintenue de 1919 à 1990, a été remplacée par l’adoption d’un régime de change flexible en raison de certaines distorsions ayant conduit à des perturbations sur le marché des changes, notamment l’émergence d’un segment informel. Ainsi, dans le but de s’assurer d’un meilleur contrôle de ce marché, le gouvernement haïtien a autorisé, par décret, les banques commerciales à accepter des dépôts en dollars américains à partir du 18 janvier 1990. Depuis les trente dernières années, l’économie haïtienne évolue dans un envi- ronnement où les déséquilibres macroéconomiques, alimentés par des chocs d’or- dre externe (crise de 2008, pandémie de Covid-19 en 2020, etc.), socio-politique, des catastrophes naturelles et des chocs climatiques (séismes, ouragans, tempêtes tropicales, etc.) continuent d’impacter négativement la valeur interne et externe de la monnaie nationale. Conséquemment, la gourde s’est retrouvée de plus en plus concurrencée dans ses fonctions par le dollar américain 2 . Or, une utilisation croissante du dollar américain pour des transactions économiques peut fragiliser 1 Ceci est conforme à la loi de Gresham (1558) selon laquelle « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». 2 Cependant, une appréciation de la gourde a été observée durant la période subséquente au séisme du 12 janvier 2010. Le volume des aides étrangères a contribué à une augmentation de l’offre de dollars dans l’économie haïtienne, ce qui s’est traduit par un recul marqué du taux de change. le système financier, alimenter la dépréciation de la gourde et aussi constituer une contrainte à la transmission des impulsions monétaires de la Banque centrale. Considérant les incidences négatives de la double circulation monétaire sur l’é- conomie, notamment pour la conduite de la politique monétaire, ce document d'information présente les déterminants de la dollarisation en Haïti, et analyse le degré de dollarisation de l’économie haïtienne, tout en mettant en exergue les risques pesant sur une économie dollarisée. DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: GÉNÉRALITÉS ET CAUSES STRUCTURELLES La coexistence de plusieurs monnaies dans une économie peut résulter de plusieurs facteurs : L’instabilité socio-politique: La récurrence des chocs d’ordre socio-politique • entraîne des déséquilibres au niveau des fondamentaux macroéconomiques. En favorisant la fluctuation des prix dans l’économie, cette instabilité peut porter les agents économiques à préférer, à la monnaie locale, une devise étrangère moins volatile. La progression rapide de l’inflation et/ou du taux de change: L’augmenta-• tion rapide des prix dans un pays réduit la confiance des ménages et des in- vestisseurs dans la monnaie nationale. Ainsi, cette faible attractivité par rapport aux monnaies étrangères pousse les agents économiques à adopter une devise plus stable. L’intégration commerciale et financière et/ou les transactions interna-• tionales élevées des acteurs économiques: Une économie ouverte, avec des flux d’échanges internationaux importants peut inciter à l’utilisation accrue des devises étrangères parallèlement à la monnaie nationale. Les montants significatifs de transferts sans contrepartie reçus par les béné-• ficiaires peuvent renforcer la disponibilité de ces devises dans l’économie. Cette situation peut induire une augmentation des importations dans une économie caractérisée par une faible élasticité de la production à la demande. Ceci tend à encourager les agents économiques à en faire un usage plus accru ou à préférer la monnaie étrangère dans leurs transactions pour se protéger contre une éventuelle dépréciation de la monnaie nationale. La législation/ La politique monétaire/ La confiance dans la monnaie na-• tionale: Des lois ou des décisions monétaires autorisant l’usage d’une monnaie étrangère dans l’économie peuvent déboucher sur l’usage simultané de ces deux P.5 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 monnaies. De même, la confiance du public dans la monnaie nationale représente un élément essentiel. Si elle vient à s'éroder, les acteurs économiques seront enclins à se tourner vers des devises perçues comme plus stables et mieux garanties. Aussi, les mesures et règlementations prises par les autorités sur la détention et l’utilisation du dollar américain peuvent-elles influencer le degré de dollarisation d’une économie. DÉTERMINANTS DE LA DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE DANS L’ÉCONOMIE HAÏTIENNE La double circulation monétaire en Haïti renvoie à une situation de « dollarisation partielle ». Elle est caractérisée par l’utilisation concomitante de la monnaie na- tionale, la gourde (HTG), et une devise étrangère, le dollar américain (ÉU). Les déséquilibres macroéconomiques traduits par la forte volatilité de certains indica- teurs ont contribué et entretenu la coexistence de ces deux monnaies dans l’é- conomie haïtienne depuis les quarante dernières années. INFLATION Le phénomène de dollarisation est généralement observé dans des économies soumises à une forte inflation. En Haïti, le contexte macroéconomique est marqué par un taux d’inflation généralement élevé. Ces pressions inflationnistes ont été induites par plusieurs facteurs dont la monétisation du déficit budgétaire, laquelle se traduit par des excédents de liquidité dans l’économie. La hausse des encaisses monétaires des agents économiques qui en découle entraîne un accroissement de la demande de biens et de services. Cependant, en raison de la faiblesse de l’appareil productif national, cette demande supplémentaire provoque un renchérissement général des prix, d’où une perte de pouvoir d’achat des ménages. Toutefois, au cours de la période allant d'octobre 2023 à août 2025, le taux moyen annuel d'inflation, établi à 25,6 %, a surtout été tributaire des chocs d’offre résultant de la dégradation des conditions de sécurité. Cette progression soutenue des prix intérieurs a été observée en dépit de l’évolution favorable des finances publiques et d’une relative stabilité du taux de change. Elle reflète aussi les imperfections de marché qui entretiennent les comportements asymétriques de certains acteurs économiques. P.6 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 Par ailleurs, la demande de biens et services observée dans un contexte d’offre locale insuffisante, crée une dépendance vis-à-vis de l’extérieur, faisant ainsi de l’inflation importée une source de pressions inflationnistes en Haïti et d’amplification des tensions sur le marché des changes. DÉPRÉCIATION DE LA MONNAIE LOCALE 3 Au début des années 1980, à la suite d’une création monétaire excessive et d’un niveau de réserves de change insuffisant, le taux de change de la gourde par rapport au dollar a connu des fluctuations à la hausse, conduisant à l’adoption du régime de change flottant en 1991. Dans un tel contexte, la préservation de la valeur de la mon- naie nationale requiert un certain dynamisme de l’activité économique permettant l’accroissement de l’offre de devises via la bonne tenue des exportations, l’expansion des activités touristiques et l’attraction des investissements directs étrangers. En Haïti, les demandes excédentaires générées, soit par un accroissement des dépenses publiques ou les envois de fonds de la diaspora, sont souvent satisfaites par les produits d’importation, considérant l’inélasticité de la production nationale. Ceci se traduit par une hausse de la demande de dollars ÉU et, par ricochet, à une intensification de la dépréciation de la gourde par rapport au dollar américain. 3 Le taux de change en Haïti est coté à l’incertain et renvoie à la quantité de gourde pour un dollar américain. Graphique 1. :::: Taux d’inflation annuel (en %) Sources : IHSI/FMI 0 5 10 15 20 25 30 35 40 45 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020 2021 2022 2023 2024 P.7 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 P.8 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 En effet, sur la période allant de septembre 1991 à septembre 2015, le taux de change a affiché une tendance haussière, passant de 7,4900 gourdes pour un dollar ÉU à 52,0717 gourdes pour un dollar ÉU. Cette dépréciation continue de la gourde a été à la base d’une augmentation de la demande de la devise américaine, les agents se tournant de plus en plus vers le dollar ÉU utilisé notamment pour l’acquisition de biens d’importation. Considérant la forte volatilité du taux de change qui a été particulièrement induite par l'accroissement des encaisses de précaution en dollars ÉU, la BRH a décidé de lancer les obligations BRH en novembre 2015. Ce produit financier avait pour objectif de contenir l'impatience des acteurs économiques à la recherche du dollar ÉU à travers une meilleure rémunération de leurs actifs en monnaie nationale, ces derniers restant couverts par rapport aux risques de dépréciation de la gourde. En dépit de cette mesure et d’autres décisions de la Banque centrale, le taux de change a atteint 134,2581 gourdes pour un dollar ÉU au 30 septembre 2023, dans un environnement marqué par un ensemble de chocs socio-politiques et cli- matiques qui ont creusé davantage les déséquilibres qui caractérisent l’économie haïtienne. En revanche, à la faveur d'un niveau de financement monétaire nul et des mesures de politique monétaire prises par la BRH dans un contexte d’atonie de l’activité économique, le taux de change a été relativement stable en 2024, oscillant entre 130 et 133 gourdes pour un dollar ÉU. Graphique 2. :::: Taux de change (fin de période) 150.00 140.00 130.00 120.00 110.00 100.00 90.00 80.00 70.00 60.00 50.00 40.00 30.00 20.00 10.00 - Septembre 1992 Septembre 1990 Septembre 1994 Septembre 1996 Septembre 1998 Septembre 2000 Septembre 2002 Septembre 2004 Septembre 2006 Septembre 2008 Septembre 2010 Septembre 2012 Septembre 2014 Septembre 2016 Septembre 2018 Septembre 2020 Septembre 2022 Septembre 2024 Source: BRH P.9 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 FACTEURS INSTITUTIONNELS ET INSTABILITÉ POLITIQUE Depuis janvier 1990, le gouvernement haïtien a autorisé les banques commer- ciales à accepter des dépôts en dollars américains. Cette décision prise dans un contexte marqué par une inflation élevée, a conforté la préférence des agents économiques pour cette devise, ce qui a, conséquemment, encouragé la dollari- sation. Ainsi, des mesures institutionnelles et gouvernementales ont été adoptées pour réglementer ou limiter l’utilisation de la monnaie américaine. Néanmoins, elles n’ont pas permis de résorber ces distorsions dans l’économie en raison de l’application par les entreprises d’un taux de change supérieur à celui du marché, en guise de taux de conversion pour l’affichage des prix des produits en gourde. De plus, l’instabilité politique, qui a perduré durant ces 40 dernières années, a créé un climat propice à l’expansion des importations et au déclin des activités génératrices de devises dans l’économie. Les anticipations négatives du public par rapport à l’instabilité de la monnaie na- tionale au profit du dollar américain ont fait de ce dernier une unité de fixation des prix des biens et services, ainsi qu’un instrument de paiement et de réserve de valeur. MESURE DE LA DOLLARISATION EN HAÏTI Déterminer le degré de dollarisation dans un pays permet d'évaluer l'étendue de l'utilisation et de la circulation de la monnaie étrangère dans cette économie. Plusieurs indicateurs quantitatifs permettent de rendre compte du niveau de la dol- larisation en Haïti: Ratio des dépôts et des crédits bancaires en dollars: Dans un contexte • d’inflation persistante, les agents économiques cherchent avant tout à préserver la valeur réelle des actifs qu’ils détiennent en monnaie nationale en les convertissant en dollar américain. Le ratio des dépôts et celui des crédits bancaires en dollar ÉU constituent des indicateurs permettant d’é- valuer la préférence des agents économiques pour la devise étrangère. En Haïti, la forte dollarisation financière est reflétée à travers la part importante des dépôts et des crédits libellés en dollars ÉU dans le système bancaire. P.10 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 Depuis l’adoption du régime de change flexible, les dépôts en dollars ÉU dans le système bancaire ont considérablement augmenté au détriment de ceux libellés en gourdes. De 11,3 millions de dollars ÉU en septembre 1991, ils sont passés à 1,06 milliard de dollars ÉU en septembre 2008 pour s’établir à 2,63 milliards de dollars ÉU en septembre 2024. L’analyse de l’évolution du taux de dollarisation en Haïti mesuré par le ratio « Dépôts en devises américaines/total des dépôts » fait état d’une hausse continue, laquelle est fortement impulsée par les dépôts à vue. Ces derniers sont passés de 10,44 millions de dollars ÉU en septembre 1991 à 1,16 milliard de dollars ÉU en 2020 pour s’établir à 1,23 milliard de dollars en septembre 2024. La croissance des dépôts à vue reflète l’utilisation marquée des dollars dans les transactions courantes des agents économiques en Haïti. Ainsi, évoluant en dessous de 40 % jusqu’en 1999, le poids des dépôts en dollars dans le total des dépôts du système bancaire s’est accentué au début des années 2000 pour atteindre 55,30 % en 2010. Néanmoins, en dépit de la période de croissance positive du PIB de 2011 à 2014, et d’une dépréciation de la gourde contenue en dessous de 5 %, le niveau de dollarisation s’est graduellement accru à près de 57 %. Ceci atteste donc d’un effet d’hystérésis tel que démontré dans la littérature économique 4 . Depuis l’exercice fiscal 2015, l’économie haïtienne a été caractérisée par des troubles socio-politiques et une forte volatilité du change, lesquels ont entretenu des taux d’inflation à deux chiffres. Cette situation a renforcé les anticipations négatives des agents économiques et conforté leur préférence pour le dollar ÉU comme valeur refuge. Le taux de dollarisation des dépôts est ainsi passé de 63,71 % en septembre 2016 à 67,71 % en septembre 2019 pour revenir à 65,47 % en septembre 2024, notamment en raison d’une relative stabilité du taux de change liée à la bonne tenue des transferts sans contrepartie. S’agissant du ratio « crédit en dollars ÉU en pourcentage du crédit total », celui-ci est passé 4 Sahay et Végh (1995) ainsi que Feige (2003) ont expliqué l’inertie de la dollarisation comme une conséquence des longues périodes d’instabilité, entraînant une perte de confiance difficilement réversible des agents économiques dans la monnaie locale et dans la capacité des autorités à stabiliser durablement l’économie. Graphique 3. :::: Dépôts en dollars ÉU Source: BRH 1400.00 1200.00 1000.00 800.00 600.00 400.00 200.00 0.00 DAV $ ÉU DE $ ÉU DAT $ ÉU 1991 1995 2000 2005 2010 2015 2020 2024 P.11 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 de 0,41 % à 38,41 % durant la décennie 1990, avant de se chiffrer à 57,02 % en 2008 pour atteindre 45,74 % en septembre 2024. L’augmentation du poids des crédits dollars ÉU dans le portefeuille des banques renvoie à la préférence des ac- teurs économiques, notamment les investisseurs, pour la devise américaine. Proportion des transactions commerciales et des salaires libellés en dollars: Ces • paramètres renseignent sur la dollarisation transactionnelle. En effet, une partie significative des prix des biens et services, notamment ceux importés, sont, dans certains cas, fixés en dollars ÉU ou étiquetés en gourdes mais calqués sur la devise américaine. De plus, pour certaines institutions, le paiement de leurs employés se fait partiellement ou totalement en dollars ÉU. En effet, la dépréciation continue de la monnaie nationale par rapport au dollar américain porte les acteurs économiques à libeller les prix de leurs biens et services en dollar américain, ce dernier répondant mieux à la fonction d’unité de compte. Suivant une enquête menée par la BRH en 2020, sur 20 boutiques localisées principalement à Pétion- Ville (Haïti), 17 d’entre elles affichent leurs prix en dollar américain. De plus, la vente d’automobiles, de terrains ou d'immeubles se fait strictement en devise américaine. Ce comportement des commerçants, des rentiers et des concession- naires d’automobile est motivé par la dépréciation de la gourde découlant de la grande volatilité du taux de change. Conséquemment, ils réduisent leurs coûts particulièrement ceux liés à l’affichage et, par la même occasion, se protègent contre toute éventuelle perte de revenus advenant des variations brusques ou récur- rentes du taux de change. 5 Bien qu’il soit possible de payer en gourdes les produits dont les prix sont étiquetés en dollar américain, la multiplicité du taux de change et l’utilisation par les commerçants d’un taux de change supérieur à celui du marché, pénalisent et découragent les consommateurs à effectuer les paiements en monnaie locale. Afin de se prémunir de ce manque à gagner qui en résulte, les agents économiques préfèrent utiliser le dollar ÉU comme moyen d’échange, notamment pour l’achat et la vente de biens durables tels les biens immobiliers. 5 Cette fixation des prix en dollar américain est le résultat d’un cadre institutionnel insuffisamment contraignant, puisque le dollar américain n’a pas cours légal en Haïti. Graphique 4. :::: Niveau de dollarisation de l'économie haïtienne (en %) Source: BRH -10.00% 0.00% 10.00% 20.00% 30.00% 40.00% 50.00% 60.00% 70.00% 80.00% Dépôts en dollars / Dépôt Total Crédit en dollars/ Crédit Total Septembre 1991 Septembre 1992 Septembre 1994 Septembre 1995 Septembre 1993 Septembre 1996 Septembre 1997 Septembre 1998 Septembre 1999 Septembre 2000 Septembre 2001 Septembre 2003 Septembre 2004 Septembre 2004 Septembre 2005 Septembre 2006 Septembre 2007 Septembre 2008 Septembre 2010 Septembre 2011 Septembre 2012 Septembre 2013 Septembre 2014 Septembre 2015 Septembre 2016 Septembre 2017 Septembre 2018 Septembre 2019 Septembre 2020 Septembre 2021 Septembre 2022 Septembre 2023 Septembre 2024 P.12 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 Poids des transferts sans contrepartie dans le PIB: Les transferts de fonds des mi-• grants ont gagné en importance avant de représenter 17 % du PIB en 2024. Jusqu’en septembre 2019, les bénéficiaires pouvaient recevoir les remises migra- toires en dollars ÉU ou en gourdes selon leur préférence. Cependant, sur la base d’une enquête réalisée par la BRH, il a été constaté une grande disparité dans les taux pratiqués par les maisons et agents de transferts. Ainsi, afin de garantir les intérêts de ces bénéficiaires, la Banque centrale a décidé, à travers la circulaire No 114-1, que les transferts seraient désormais payés en gourdes au taux de référence du jour par les maisons et agents de transfert, alors que ceux reçus sur comptes continueraient d’être perçus en dollars. Cette mesure visait également à contourner la rareté des numéraires dollars dans l’économie. RISQUES ASSOCIÉS À LA DOLLARISATION La dollarisation partielle s'observe généralement lorsqu'un pourcentage élevé des dépôts bancaires est libellé en dollars. Ceci réflète une forte préférence pour cette devise comme réserve de valeur. Cette dollarisation partielle comporte des risques pour l’économie en général et la conduite de la politique monétaire en particulier. La dollarisation, qui se présente comme une forme d’innovation financière de l’agent économique pour se protéger de l’inflation, possède initialement un coût d’adoption et s’avère difficilement réversible. Cette persistance, principal risque de la dollarisa- tion, s’explique par le fait que la déflation ou la stabilité économique qui induit une baisse du coût d’utilisation de la monnaie nationale, n’implique pas une hausse des coûts d’utilisation du dollar ÉU. De plus, les anticipations négatives alimentées par les longues périodes d’instabilité et de forte dépréciation de la monnaie nationale, confortent la perception des agents économiques vis-à-vis du dollar américain en tant que monnaie refuge. Aussi, dans un système financier partiellement dollarisé, le risque de solvabilité est-il très important. En effet, les agents économiques contractant des emprunts dans une monnaie étrangère jugée plus stable mais dont les sources de revenu sont en gourde, créent un décalage entre leurs actifs et passifs en devises. En cas de dépréciation de la monnaie domestique, ils sont alors exposés au risque de solvabilité, car la perte de valeur de la monnaie nationale induit une hausse de la dette libellée en monnaie étrangère. Parallèlement, une banque qui accepte des dépôts en devise étrangère et accordent des prêts en monnaie locale est susceptible d’enregistrer un déséquilibre entre le passif et l’actif libellés en monnaie étrangère. Conséquemment, elle s’expose au risque de change, lequel s’aggrave en cas de dépréciation de la monnaie nationale. P.13 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 De surcroît, une proportion élevée de dépôts en dollar ÉU dans le système bancaire peut limiter l’efficacité de la politique monétaire. Avec un pourcentage de monnaie nationale dans la masse monétaire inférieur à celui en devise étrangère (48,98 % au 30 septembre 2024), la politique monétaire pourrait rencontrer plus de difficultés à limiter l’ex pansion de l’offre de monnaie. De plus, cette dernière tendrait à devenir in- stable en raison de la volatilité du taux de change rendant la lutte contre l’inflation plus compliquée. La dollarisation favorise également des comportements spéculatifs caractérisés par des arbitrages permanents entre la gourde et le dollar ÉU, ce qui risque d’accentuer la volatilité du change. Par ailleurs, un taux élevé de dollarisation pourrait déstabiliser le système en cas de panique bancaire impliquant les transactions en dollar ÉU, la Banque centrale ne pouvant plus jouer son rôle de prêteur en dernier ressort pour ces transactions. De plus, une forte dollarisation nécessiterait des réserves internationales importantes pour garantir la capacité d’intervention de la banque cen- trale en cas de fortes tensions sur le marché des changes. EXEMPLES DE PAYS AYANT MAÎTRISÉ LES RISQUES ET RÉDUIT LEUR DÉPENDANCE À L’ÉGARD DU DOLLAR ÉU Peu de pays ont réussi à renverser le processus de dollarisation. Cependant le Vietnam et le Pérou ont pu procéder à une dédollarisation de leur économie. Au Vietnam, la dollarisation a régressé à la fin des années 1990, suite à une réduction du déficit budgétaire résultant du financement des investissements de l’État. Ajouté à cela, les autorités monétaires ont soutenu la monnaie nationale, le dong, par des ventes mas- sives d’or et de devises étrangères, créant ainsi une stabilité du taux de change et un taux d’inflation annuel maintenu et maîtrisé à moins de 10 % entre 1992 et 1996. En 2016, la Banque Mondiale estimait à 3,24 % le taux d’inflation au Vietnam. Les dépôts en devises, qui représentaient, en décembre 1989, les 28 % de la masse monétaire, n'en constituaient plus que les 21 % en 1995. En ce qui concerne le Pérou, les autorités monétaires ont enclenché un processus de dédollarisation en utilisant comme principale mesure le ciblage de l’inflation, avec pour but de maîtriser l’évolution des prix intérieurs. Les politiques fiscale et budgétaire étant en ligne avec la mise en œuvre de cet objectif, le ciblage de l’inflation a fortement con- tribué à instaurer une inflation modérée et stable. En effet, le taux d’inflation est passé de 55 % en moyenne entre 1991 et 2001, à 3 % entre 2002 et 2015. Un deuxième facteur important de la dédollarisation péruvienne a été le relèvement du taux des réserves obligatoires sur les passifs libellés en dollars. Cette hausse du coefficient a eu pour effet de diminuer l’octroi de crédits en devises. P.14 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 Évalués à 80 % à la fin des années 1990, la proportion des prêts en dollars ÉU s’est établie à moins de 45 % en 2012. Pour renforcer son programme de dédollarisation des prêts, la Banque centrale péruvienne a imposé un plafond aux crédits automobiles et hypothécaires en dollars ÉU, ce qui a expliqué la baisse continue des prêts en dollars ÉU qui ont atteint les 30 % à la fin de 2015. Il est important de souligner que la poli- tique de dédollarisation s’avère efficace si celle-ci est soutenue principalement par des mesures visant à redonner confiance aux agents économiques dans la monnaie na- tionale (c’est-à-dire des mesures portant sur la réduction de l’inflation). En effet, seul un regain de la valeur de la monnaie nationale constituerait un coût à l’usage de la devise étrangère. P.15 DOCUMENT D’INFORMATION DOUBLE CIRCULATION MONÉTAIRE: IDENTIFICATION DES RISQUES MAE/BRH DI-0013 Octobre 2025 CONCLUSION Le phénomène de double circulation monétaire s’observe généralement dans les économies ouvertes, fragiles ou fortement intégrées aux marchés internationaux. Dans le cas d’Haïti, le degré élevé de dollarisation s’impose comme un facteur structurel limitant l’efficacité de la politique monétaire et la stabilité macroé- conomique. L’analyse des expériences d’autres pays montre que des politiques monétaires cohérentes associées à une gestion rigoureuse des finances publiques afin d’assurer une stabilité durable des prix dans l’économie, peuvent contribuer à une maîtrise progressive du phénomène. L’accentuation de la dollarisation de l’économie haïtienne constitue l’une des con- traintes majeures à l’atteinte des objectifs visés par les décisions de politique monétaire. Elle rend difficile le ciblage des agrégats monétaires pour contenir l’inflation, accroit les risques pesant sur la stabilité financière et réduit les revenus de seigneuriage de la Banque centrale. Les mesures prises par la BRH, allant de la facturation des cartes de crédit exclusivement en gourdes à l’interdiction des prêts à la consommation en dollars ÉU, ont permis de limiter le rythme de progression de la dollarisation du crédit. En re- vanche, celle des dépôts s’avère plus difficile à contrer, en dépit des incitations de la BRH en faveur des placements en gourdes à travers notamment les obligations BRH. Les politiques à adopter pour contenir la dollarisation de l’économie devront être analysées rigoureusement pour ne pas créer davantage de distorsions, tout en lançant des signaux clairs de discipline fiscale et monétaire durables afin de restaurer la con- fiance dans la monnaie locale. De plus, l’approfondissement des marchés financiers et la modernisation des systèmes de paiement devraient aussi jouer un rôle important dans le cadre des actions visant la réduction de la préférence pour le dollar ÉU et l’amélioration de la gestion de la liquidité. La résorption du problème de dollarisation passera également par la restructuration et la valorisation des secteurs pourvoyeurs de devises étrangères, notamment au niveau des différentes filières d’exportation, du tourisme et des transferts sans contrepartie reçus, ces derniers arborant un comporte- ment acyclique. Dans l’optique d’une dédollarisation éventuelle de l’économie haïtienne, il convient aussi de prendre en compte les facteurs psychologiques. Ces derniers sont liés notam- ment aux conditions sécuritaires et à l’instabilité sociopolitique, lesquelles alimentent les anticipations négatives et ont une incidence non négligeable sur la stabilité de la valeur de la monnaie nationale. www.brh.ht Direction Monnaie et Analyse Economique Angle rues Pavée et du Quai / Port-au-Prince, Haïti W.I. Boite Postale 1570 Téléphone: (509) 22.99.11.64 Fax: (509)22.99.11.92

Comment citer

Banque de la République d'Haïti (BRH), 2025, Double Circulation Monétaire et Dollarisation, https://www.brh.ht/wp-content/uploads/Double-circulation-monetaire-9.pdf