(2023) L'agroécologie en Haïti : une solution à la crise de la pauvreté - Note d'orientation
Resume — Une note d'orientation qui synthétise pour les décideurs l'étude de cas de l'initiative ELD sur l'agroécologie en Haïti, à partir d'enquêtes auprès de plus de 330 ménages agricoles dans les communes de Pignon, Saint-Raphaël et Mombin-Crochu. Elle rapporte que l'adoption du modèle agroécologique double environ le revenu net à l'hectare et améliore la résilience climatique, et présente des mesures de politique publique, du financement mixte à la réforme du régime foncier, pour élargir l'approche.
Constats Cles
- L'adoption du modèle agroécologique double environ le revenu agricole net à l'hectare dans le Massif du Nord (1 670 contre 806 USD à La Belle-Mère ; 1 246 contre 615 USD à Bois Neuf et Sans Souci).
- Toutes choses égales par ailleurs, un exploitant agroécologique type gagne 437 USD de plus de revenu brut des cultures par hectare qu'un agriculteur conventionnel, la culture intercalaire étant le principal moteur de productivité.
- Les données satellitaires NDVI (2019-2021) montrent des valeurs mensuelles de végétation supérieures de 4,3 pour cent sur les parcelles modèles malgré 3,5 mm de pluie en moins par mois, signe d'une meilleure résilience climatique.
- Parmi les adoptants, un tiers rapporte une hausse de production de 33 pour cent, la moitié de 50 pour cent et 10 pour cent un doublement ; 98 pour cent comptent poursuivre et étendre.
- La conversion des terres conventionnelles restantes des agriculteurs modèles ajouterait environ 60 800 gourdes (553 USD) de revenu par ménage et par an ; la mise à l'échelle exige financement mixte, réforme foncière et partenariats public-privé-ONG.
Description Complete
Cette note d'orientation de l'initiative Economics of Land Degradation (ELD) traduit en messages pour les responsables politiques les résultats de l'étude de cas 2023 sur l'agroécologie en Haïti. À partir de groupes de discussion et d'une enquête auprès de plus de 330 agriculteurs (octobre 2020 à juillet 2021) dans les sections communales de Bois Neuf, Sans Souci et La Belle-Mère, elle documente que les agriculteurs modèles agroécologiques obtiennent un revenu net à l'hectare près de deux fois supérieur à celui des agriculteurs conventionnels (1 670 contre 806 USD à La Belle-Mère ; 1 246 contre 615 USD à Bois Neuf et Sans Souci), que la culture intercalaire est le principal moteur de productivité et que, toutes choses égales par ailleurs, un exploitant agroécologique type gagne 437 USD de plus de revenu brut des cultures par hectare. L'observation satellitaire (NDVI, 2019-2021) confirme une productivité des terres supérieure de 4,3 pour cent sur les parcelles modèles malgré des précipitations moindres. La note replace ces résultats dans la crise alimentaire haïtienne : environ 90 pour cent de la population rurale sous le seuil de pauvreté, 4,3 à 4,4 millions de personnes ayant besoin d'une aide alimentaire immédiate et une forte dépendance aux importations (80 pour cent du riz consommé). Les mesures recommandées comprennent l'innovation décentralisée pilotée par les agriculteurs, des solutions de financement mixte pour mobiliser des capitaux commerciaux, des subventions ciblées pour la gestion communautaire des intrants, des paiements pour services écosystémiques, l'amélioration du régime foncier, l'achat public de produits agroécologiques et un examen critique des politiques commerciales. La conversion complète des terres restantes des agriculteurs modèles ajouterait environ 60 800 gourdes (553 USD) de revenu par ménage et par an.
Texte Integral du Document
Texte extrait du document original pour l'indexation.
1
L’agroécologie en Haïti:
une solution à la crise de la pauvreté
Note d’orientation
THE ECONOMICS OF
LAND DEGRADATION
1. Introduction
Haïti est actuellement considéré comme le pays le plus
pauvre d’Amérique Latine et des Caraïbes. Sa popula-
tion souffre d’une crise de sécurité alimentaire et de
pauvreté. Dans les zones rurales, jusqu’à 90 % des Haï -
tiens vivent sous le seuil de pauvreté et 4,3 millions
d’Haïtiens ont actuellement besoin d’une aide alimen-
taire immédiate (IPCinfo 2022). Il a été récemment
classé parmi les 10 crises alimentaires les plus graves
au monde (FAO 2022). Depuis 2009, des pratiques
agroécologiques ont été mises en œuvre dans le Massif
du Nord d’Haïti, avec l’appui de l’ONG Partenariat du
Développement Local. Les recherches menées dans les
communes de Pignon, Saint-Raphaël et Mombin-Cochu
ont montré que l’élargissement à plus grande échelle
du modèle agroécologique se traduirait par une infu-
sion économique significative dans les économies ru-
rales, des améliorations des moyens de subsistance et
une résilience climatique accrue.
Messages clés à l’intention des responsables
politiques :
• L’adoption d’un modèle de culture agroécologique
entraîne une augmentation impressionnante de la
productivité et un doublement de la rentabilité à
l’hectare dans le Massif du Nord d’Haïti.
• En outre, ces pratiques agroécologiques peuvent
accroître la rétention d’eau et la séquestration du
carbone dans le sol, réduire les pertes de terre
arable et les coulées de boue et renforcer la sécurité
alimentaire.
Farmers building stone soil conservation barriers.
Photo by Cantave Jean-Baptiste.
2
• L’innovation, l’information et le développement
agricoles décentralisés et axés sur les agriculteurs
doivent être soutenus.
• Des solutions de financement mixte doivent être
mises en œuvre afin de mobiliser des financements
commerciaux pour des projets agroécologiques
et fournir aux agriculteurs des ressources pour se
convertir à ces pratiques.
• L’agroécologie peut être encouragée par des
instruments L’élargissement à grande échelle
de l’agroécologie nécessitera une collaboration
entre les investisseurs du secteur privé, les ONG
communautaires et les agriculteurs pour mobiliser
des fonds et diffuser les connaissances.
1 Un agriculteur modèle, selon la définition des associations paysannes, est un agriculteur qui adopte plusieurs principes et
pratiques agroécologiques
2. Zone d’étude de cas et collecte des
données
Cette note d’orientation se concentre sur trois com-
munes du Nord d’Haïti où le PDL travaille depuis 2009
(figure 1). Les sections communales notamment de
Bois Neuf, Sans Souci et La Belle-Mère ont été choisies
pour évaluer le rôle de l‘agroécologie à travers dif-
férents systèmes de culture (ces communautés sont
spécialisées soit dans le haricot, soit dans la canne à
sucre). Chaque section communale a sa propre asso-
ciation paysanne qui a fourni une liste complète des
membres de l’association, y compris les agriculteurs
modèles
1
et les agriculteurs conventionnels. L’échantil-
lonnage des données pour l’étude a été établi à partir
de cette liste.
Des données qualitatives (trois discussions de groupe)
et quantitatives (enquête auprès des ménages) ont été
collectées d’octobre 2020 à juillet 2021. Plus de 330
ménages ont été interrogés, sur la base d’un échantil-
QU’EST-CE QUE L’AGROÉCOLOGIE ?
Le travail de l’ONG haïtienne Partenariat pour le Développement Local (PDL) est ancré dans les principes
de l’agroécologie, initialement définie comme l’application de concepts et de principes écologiques
à la conception et à la gestion d’agroécosystèmes durables, ou la science de l’agriculture durable
(Gliessman, 1990, 1997, 2018). Aujourd’hui, la définition de l’agroécologie s’est élargie pour devenir
l’écologie de l’ensemble du système alimentaire (Francis et al., 2003), qui intègre la recherche, l’édu-
cation, l’action et le changement qui apporte la durabilité à toutes les parties du système alimentaire
(Gliessman, 2018). L’élément central de l’agroécologie est l’agence des agriculteurs et de leurs organi-
sations pour expérimenter, innover, adapter et diffuser les principes et pratiques agroécologiques dans
les écosystèmes locaux. C’est donc le processus de recherche et de développement agroécologique,
centré sur l’agriculteur, autant que tout ensemble spécifique de techniques, qui est prioritaire.
Les stratégies d’agriculture agroécologique promues par PDL s’appuient sur les connaissances et les
pratiques existantes des agriculteurs (par exemple, les qualités des variétés de cultures locales, la di-
versification, la conservation des semences) tout en encourageant l’apprentissage entre agriculteurs
et les changements dans les pratiques agricoles existantes (par exemple, l’arrêt de la pratique con-
ventionnelle du «slash and burn» et l’introduction de la conservation des sols). En guise d’alternatives,
les agriculteurs testent et promeuvent une combinaison de techniques agroécologiques qui abordent
cinq problèmes majeurs : le contrôle de l’érosion du sol (par exemple, les barrières de contour) ; l’aug-
mentation de la matière organique et de la fertilité du sol (par exemple, compostage et utilisation du
fumier, intégration des résidus de récolte au lieu de les brûler, maintien d’une couverture végétale, clô-
tures pour protéger le bétail du pâturage libre) ; amélioration de l’accès et de la gestion des semences
de qualité (sélection des semences, banques de semences communautaires, utilisation de moins de
semences par hectare) ; amélioration de la diversité et de la gestion des cultures sur l’exploitation
(inter-cultures, rotation, espacement optimal des plantes) ; et amélioration de l’entretien des parcelles
(par exemple, par un désherbage opportun, le contrôle des maladies et des ravageurs locaux, etc.).
THE &CONOMICS OFN
bAND àEGRAàATION
POLICY BRIEF 3
lon stratifié représentatif du modèle agroécologique
et de l’agriculture conventionnelle au sein de chacune
des trois sections communales, à partir de la liste des
membres de l’association
2
. Les sections communales
comptent une population totale d’environ 30 000
personnes (5 000 ménages
3
et 3 000 membres d’as-
sociations paysannes). Ainsi, les résultats présentés
dans cette note d’orientation sont représentatifs des
membres des associations paysannes (exploitants
agroécologiques ou non) et non de l’ensemble de la
population. L’objectif de l’enquête était d’évaluer les
revenus à l’hectare des exploitants agroécologiques et
conventionnels, en utilisant des budgets d’exploitation
des terres conçus avec soin pour mettre en évidence
les différences dans les pratiques agricoles, l’utilisation
des intrants, les quantités produites et les prix de tous
les intrants et extrants.
2 En règle générale, un minimum de 300 observations est nécessaire pour atteindre un niveau de confiance de 95 % pour
les statistiques sur des populations de 1000 personnes ou plus.
3 En supposant qu’il y a une moyenne de 6 membres par ménage, au vu de l’enquête sur les ménages (Angelsen et al.,
2014)
4 https://country.eiu.com/article.aspx?articleid=866651470&Country=Haiti&topic=Economy
3. Étendue du problème
Haïti connaît une crise de pauvreté et de sécurité ali-
mentaire. Près de 90 % de la population haïtienne
rurale vit sous le seuil de pauvreté et l’insécurité ali-
mentaire est élevée. Selon le Programme Alimentaire
Mondial des Nations Unies, 4,4 millions d’Haïtiens ont
actuellement besoin d’une aide alimentaire immédiate.
Parmi eux, 1,2 million souffrent de malnutrition sévère,
soit l’un des taux les plus élevés au monde. Dans les
communautés rurales, l’agriculture représente jusqu’à
25 % des revenus des Haïtiens (Forum économique
mondial (WEF), 2011 ; Bargout et Raizada, 2013)along
with indigenous pre-Columbian soil interventions and
modern soil interventions, including farmer-derived
interventions and interventions by the Haitian gov-
ernment and Haitian non-governmental organizations
(NGOs et représente 25 % du produit intérieur brut
(PIB) (Singh et Cohen, 2014). Cependant, le manque
d’investissements, de politiques et de soutien aux in-
frastructures a entraîné une baisse de la production
alimentaire, une absence de croissance de la contribu-
tion du secteur agricole à l’économie et une augmenta-
tion de l’insécurité alimentaire.
Le déclin de la productivité est étroitement lié à plu-
sieurs facteurs contrôlables, notamment :
• faiblesse des infrastructures qui soutiennent
la production, le stockage, le transport et la
commercialisation des produits agricoles locaux
(Murray et Bannister, 2004 ; Bellande, 2010 ; FIDA, 2022)
• urbanisation accrue entraînant une réduction de la
main-d’œuvre, due en partie à l’absence d’efforts
pour relancer, soutenir et développer le secteur
agricole, illustrée, par exemple, par la quasi-absence
de programmes d’aide aux agriculteurs et de
services de diffusion de l’information
4
.
• manque d’accès à des options de financement
adaptées, aux coopératives de crédit et d’épargne
(Beaucejour, 2016)
• régime foncier et manque de sécurité à long terme,
ce qui n’incite pas les agriculteurs à investir dans la
fertilité des sols à long terme (LeFranc, 2021)
Figure 1 : Zone d’étude de cas, municipalités et sections
communales. Les parcelles agricoles modèles étudiées
sont en vert, et les parcelles agricoles non modèles
étudiées sont en orange (crédit : Luis Costa).
4
À ces facteurs s’ajoutent les aléas climatiques, l’insta-
bilité politique, la dépréciation de la gourde haïtienne
par rapport au dollar américain (Réseau des systèmes
d’alerte précoce contre la famine [FEWS NET], 2022) et
la détérioration de la qualité des sols pour l’agriculture
(Groundswell International, 2017).
Dans le Nord d’Haïti, environ 145000 ménages agricoles
dépendent de l’agriculture (Molnar et al., 2015), cepen-
dant la réduction du rendement des terres diminue encore
plus les capacités de création de revenus et la sécurité ali-
mentaire des ménages. Ce problème découle d’une longue
histoire d’exploitation sociale et d’extraction écologique.
Les problèmes actuels exacerbent la situation, notam-
ment la mauvaise coordination entre les financements et
les programmes gouvernementaux, les infrastructures et
les services de diffusion d’information (Murray et Bannis-
ter, 2004 ; Bellande, 2010 ; Groundswell, 2017) et la mau-
vaise orientation des programmes de développement
internationaux. En outre, il a été montré que le régime
international d’aide et de commerce qui a poussé à la libé-
ralisation de l’économie haïtienne a affaibli la production
nationale et favorisé une dépendance excessive à l’égard
des importations alimentaires (subventionnées), telles
que le riz et la volaille subventionnés en provenance des
Etats-Unis (Gros, 2010 ; Wisner, 2022). Aujourd’hui, 80 %
du riz, toute l’huile de cuisine et près de la moitié de toute
la nourriture consommée en Haïti sont importés (FEWS
NET 2021).
Au vu de ces défis, le Partenariat du Développement Lo-
cal (PDL) travaille depuis sa création en 2009, et sur
la base de plus de 35 années d’expérience antérieure
de son fondateur Cantave Jean-Baptiste, à renforcer les
communautés rurales et les associations paysannes à
travers le nord du bassin du Plateau Central d’Haïti,
avec la vision que l’amélioration de la prospérité rurale
est une pierre angulaire essentielle à la revitalisation
du pays tout entier.
4. Résultats - Lorsque les agriculteurs
adoptent des pratiques agroécologiques
Les agriculteurs de l’étude possèdent entre 0,5 et 4
hectares (ha) de terres arables, avec une moyenne de
1,6 ha. Pour les agriculteurs mettant en œuvre des stra-
5 Sur la base de : 1 gourde = 0,0139 $US, décembre 2020.
6 Il s’agit probablement d’estimations inférieures aux bénéfices réels, car une grande partie de la production est utilisée par
les ménages (de 15 % pour les oranges à 25 % dans le cas des mangues) à des fins de subsistance et il est donc plus difficile
de s’en souvenir. De plus, les récoltes de bois de chauffage pour la production de charbon de bois et la valeur du bois d’œuvre
sont également laissées de côté dans l’analyse.
tégies agroécologiques « modèles », un tiers est géné-
ralement consacré à l’agriculture modèle et deux tiers
aux pratiques conventionnelles. L’adoption de l’agroé-
cologie se fait principalement en tant que stratégie de
renforcement de la résilience et de diversification des
revenus (Gustave, 2021). Voir, par exemple, un extrait
des résultats des groupes de discussion à La Belle-
Mère (encadré 1).
Alors que les agriculteurs modèles aussi bien que
conventionnels adoptent certaines pratiques agroéco-
logiques, les agriculteurs modèles plantent en moyenne
cinq espèces de culture intercalaire différentes par
parcelle modèle sur une année, contre trois espèces en
moyen par parcelle sur une année pour les agriculteurs
conventionnels (tableau 1).
Les principales plantes cultivées dans les trois com-
munautés sont le haricot noir, le maïs, le pois d’Angole,
le manioc, la canne à sucre et la banane. À La Belle-
Mère, les agriculteurs tirent une grande partie de leurs
revenus de la culture de la canne à sucre, tandis qu’à
Bois Neuf et Sans Souci, les principales cultures sont
les haricots noirs et les pois d’Angole. Le revenu brut de
la vente de ces cultures dans les sections communales
est indiqué dans le tableau 2. Les agriculteurs ont éga-
lement une variété d’arbres sur leurs exploitations. Les
principaux produits arboricoles sont la noix de coco, la
noix de cajou, le citron, l’orange, la mangue, l’avocat, le
corossol et le cachiman. Le revenu brut total provenant
de la vente des produits arboricoles cultivés par les agri-
culteurs modèles va d’une moyenne de 124 $US/ha
5
à
Bois Neuf et Sans Souci à 233 $US/ha à La Belle-Mère
6
.
ENCADRÉ 1 : RÉSULTATS DES GROUPES DE
DISCUSSION SUR L’AGRICULTURE MODÈLE
A La Belle-Mère, les participants ont souligné que la
plantation d’avocatiers sur la parcelle d’agriculture
modèle permet la vente de bois et d’avocats. Ils jouent
également le rôle de brise-vent pour les cultures, per-
mettent de lutter contre la sécheresse et les feuilles
des arbres fournissent des engrais pour les sols.
« Vous pouvez gagner plus d’argent ; les plantes
sont plus grandes et résistent mieux
à la sécheresse ».
THE ECONOMICS OF
LAND DEGRADATION
POLICY BRIEF
5
Les dépenses des agriculteurs conventionnels et des
agriculteurs modèles sont en grande partie liées à
l’achat de semences, à la location de matériel de labou-
rage, à l’achat de jeunes plants et à la main-d’œuvre.
Les coûts moyens de la main-d’œuvre sont de l’ordre
de 4 $US par jour environ. En termes de revenu net par
hectare exploité, on constate une différence significa-
tive entre les exploitants agroécologiques modèles et
les agriculteurs conventionnels. Le revenu net moyen
des parcelles des exploitations modèles est presque le
double de celui obtenu par les agriculteurs convention-
nels. Cette différence est illustrée graphiquement à la
figure 2 pour les agriculteurs de La Belle-Mère.
Tableau 1 : Degré de culture intercalaire - nombre d’espèces cultivées sur des parcelles d’exploitation modèle et
conventionnelle, au cours des 12 mois précédant l’entretien
Bois Neuf, Sans Souci and La Belle-Mère
Nombre moyen
d’espèces cultivées
min max
Agriculteurs modèles 5 2 9
Agriculteurs conventionnels 3 1 4
Tableau 2 : Estimation du revenu net moyen par hectare pour les agriculteurs modèles et conventionnels à Le Belle-
Mère, Bois Neuf et San Souci.
La Belle-Mère Bois Neuf & Sans Souci
Agriculteurs
modèles
Agriculteurs
conventionnels
Agriculteurs
modèles
Agriculteurs
conventionnels
Revenu brut moyen des cultures ($US/ha) $2,004 $800 $1,552 $882
Revenu brut moyen des produits arboricoles
($US/ha)
$233 $128 $124 $35
Coût des intrants ($US/ha) $454 $85 $294 $203
Coût de la main-d’ œuvre ( $US/ha) $113 $37 $136 $99
Revenu net moyen des cultures et des
produits arboricoles ($US/ha)
$1,670 $806 $1,246 $615
*Coût de la main d’ œuvre salariée ou familiale pour le labourage, le désherbage, la récolte, la plantation et les barrières
agroécologiques de conservation des sols ;le coût des intrants comprend les semences, les plants d’arbres et la location des
charrues. La Belle Mère est une terre plus plate avec une plus grande demande de labourage.
6
Figure 2 : Comparaison bivariée des revenus agricoles et des coûts de production d’un agriculteur modèle moyen
(LHS) par rapport à ceux d’un agriculteur conventionnel (RHS) à La Belle-Mère.
AGRICULTEURS CONVENTIONNELS
AGRICULTEURS MODÈLES
THE ECONOMICS OF
LAND DEGRADATION
POLICY BRIEF 7
4.1. Différences de productivité des terres
expliquées
Il est important de reconnaître les différentiels poten-
tiels qui ne sont pas contrôlés dans de simples com-
paraisons bivariées. Par exemple, les agriculteurs
modèles peuvent être plus productifs parce que : leurs
parcelles sont situées plus près de leur maison, ils sont
plus instruits, ils ont des réseaux de soutien plus im-
portants ou ils utilisent un niveau plus efficace d’in-
trants agricoles conventionnels en plus d’adopter des
pratiques agroécologiques. Pour contrôler toutes les
variables susceptibles d’être à l’origine des différences
de revenus observées, une analyse statistique plus
poussée a été entreprise, qui a confirmé et expliqué les
écarts de revenus observés (tableau 1A en annexe).
Elle a montré que :
• L’éducation, les réseaux de soutien7 et la distance
entre la parcelle principale et le domicile n’étaient
pas des déterminants statistiquement significatifs
du rendement de l’exploitation.
• Les agriculteurs agroécologiques modèles dépensent
davantage en main-d’œuvre salariée et en semences,
7 Rappelons que tous les agriculteurs interrogés font partie d’associations d’agriculteurs, on peut donc s’attendre à ce qu’ils
soient tous raisonnablement bien soutenus.
8 sur la base de 1 Gourdes = 0,0139 USD en décembre 2020.
ce qui explique en partie pourquoi ils ont un
rendement et des revenus bruts des cultures plus
élevés.
Cependant, même à utilisation égale d’intrants, la
culture agroécologique produit toujours un revenu
brut des cultures plus élevé. Tout le reste étant égal,
un exploitant agroécologique typique a un revenu
brut des cultures qui est supérieur de 437 $US à
celui d’un exploitant agricole conventionnel moyen.
• La culture intercalaire est le principal moteur de
l’augmentation de la productivité des terres chez les
agriculteurs modèles. Par exemple, si un agriculteur
fait passer la culture intercalaire de 2 à 6 espèces
pour une parcelle de terre donnée sur une année, le
revenu brut des cultures attendu passe de 700 à 1
680 $US8 par hectare, voir la figure 3.
• Cependant, les agriculteurs modèles ont également
des revenus plus élevés que les agriculteurs
conventionnels parce qu’ils dépensent plus pour les
intrants essentiels (en particulier, les semences, la
main-d’œuvre pour le désherbage).
Figure 3 : Corrélation entre le degré de culture intercalaire et les jours de travail salarié et les revenus des cultures.
8
ENCADRÉ 2 : LA CULTURE INTERCALAIRE EXPLIQUÉE PAR PDL
Le terme « cultures intercalaires » désigne le nombre d’espèces de plantes différentes qu’un agriculteur cultive
sur une parcelle donnée au cours d’une année donnée. Les objectifs de la culture intercalaire sont généralement
de gérer la fertilité des sols (par exemple, en associant des légumineuses, des céréales, des plantes à racines et
tubercules et des arbres) pour améliorer la production de nourriture et de biomasse et de varier et d’étendre la
période de récolte des différentes cultures tout au long de l’année, améliorant ainsi l’accès à la nourriture et la
sécurité alimentaires. La stratégie de diversification de l’utilisation des terres combine donc des éléments de cul-
ture intercalaire mixte (les espèces composantes sont totalement mélangées dans l’espace disponible), de culture
intercalaire temporelle (pratique consistant à semer des espèces à croissance rapide et lente qui peuvent être
récoltées à différents moments de l’année) et d’agroforesterie (intégration d’arbres dans les systèmes agricoles).
La figure 4 donne un exemple de culture intercalaire et de diversification d’une parcelle typique d’une exploitation
modèle pendant une année entière. Elle peut être comparée à la figure 5, qui illustre le cycle de culture typique
d’une exploitation conventionnelle.
Figure 4 : Cultures typiques d’une parcelle de terre détenue par un agriculteur modèle de Bois Neuf ou de Sans
Souci, où la couleur claire correspond aux mois de production et les couleurs plus foncées aux mois de récolte.
Figure 5 : Cultures typiques d’une parcelle de terre détenue par un agriculteur conventionnel à Bois Neuf, où la
couleur claire correspond aux mois de production et les couleurs plus foncées aux mois de récolte.
THE ECONOMICS OF
LAND DEGRADATION
POLICY BRIEF 9
Il est important de noter que les agriculteurs ont été
interrogés sur leur perception de l’agroécologie et des
changements dans la productivité.
Empiriquement, les résultats démontrent clairement
que les agriculteurs modèles peuvent obtenir un re-
venu net plus élevé par hectare de terre consacré à la
culture agroécologique modèle par rapport aux agri-
culteurs conventionnels, malgré des coûts de produc-
tion plus élevés. Ces résultats ne sont toutefois pas
pertinents si les personnes qui mettent en œuvre ces
changements n’en perçoivent pas les avantages. Les
résultats de l’étude valident l’analyse économique. Les
enquêtes ont montré que, par rapport aux agriculteurs
utilisant des méthodes agricoles conventionnelles, par-
mi ceux qui ont mis en œuvre des pratiques agroécolo-
giques, un tiers a fait état d’une augmentation de 33%,
la moitié a connu une augmentation de 50 % et 10 %
ont déclaré un doublement de leur production agricole
au cours de la période d’étude. Plus particulièrement,
une majorité écrasante (98 %) déclare qu’ils conti-
nueront à pratiquer l’agroécologie et 98 % prévoient
également d’étendre la superficie qu’ils ont consacré à
l’agriculture modèle.
Figure 6 : Augmentation perçue de la production agricole depuis l’adoption de l’agriculture modèle
Agroecological farmer on his diversified plot.
Photo by Ben Depp.
10
Figure 7 : Réponses à l’enquête concernant la poursuite, l’extension et le succès perçu du modèle
4.2 Valider la résilience au changement
climatique et le rendement des terres par
des observations de la Terre
L’imagerie satellitaire a également validé les données
empiriques des ménages concernant la résilience au
changement climatique. Comme le montre la figure 8,
les agriculteurs du modèle agroécologique ont un ren-
dement des terres statistiquement plus élevé, mesuré
par l’indice de végétation par différence normalisée
9 Données Copernicus Sentinel (2021). Récupérées et traitées par GEE.
ERA5 (2021) Cinquième génération de réanalyses atmosphériques du climat mondial du CEPMMT. Copernicus Climate Change
Service (C3S), Climate Data Store (CDS), https://cds.climate.copernicus.eu/cdsapp#!/home
(NDVI). Nous avons comparé les valeurs de NDVI (Co-
pernicus Sentinel 2021) et les précipitations (ERA5
2021) pour les années 2019-2021.9 Sur cette période,
les valeurs mensuelles de NDVI étaient en moyenne de
4,3 % plus élevées pour les agriculteurs modèles que
dans les parcelles conventionnelles (indiquant des frac-
tions de végétation plus élevées). Cela était vrai même
si les exploitations agroécologiques modèles étudiées
recevaient en moyenne 3,5 mm de précipitations en
moins par mois que les exploitations conventionnelles.
Figure 8 : Evolution du NDVI cumulé (rendement des terres) dans les parcelles agroécologiques modèles par
rapport aux parcelles agricoles conventionnelles.
Evolution of cumulative NDVI in agro-ecological model farming plots relative to conventional farming plots
1/2019
2/2019
3/2019
4/2019
5/2019
6/2019
7/2019
8/2019
9/2019
10/2019
11/2019
12/2019
1/2020
2/2020
3/2020
4/2020
5/2020
6/2020
7/2020
8/2020
9/2020
10/2020
11/2020
12/2020
1/2021
2/2021
3/2021
4/2021
5/2021
6/2021
7/2021
8/2021
9/2021
10/2021
11/2021
12/2021
−5 0 5 10 15
% difference to non−model plots
2019 2020 2021
THE ECONOMICS OF
LAND DEGRADATION
POLICY BRIEF 1111
Ces données satellitaires suggèrent que les parcelles
agroécologiques sont caractérisées par un plus grand
rendement et une meilleure résilience au changement
climatique, ce qui est en accord avec les résultats des
enquêtes menées sur le terrain, qui indiquent des reve-
nus nets des cultures plus élevés.
5. Un plan de mise en œuvre d’une gestion
agroécologique durable des terres en Haïti
Compte tenu des résultats ci-dessus, il est de la plus
haute importance que des politiques soient mises en
place pour soutenir le développement et la croissance
des pratiques agroécologiques en Haïti afin d’amélio-
rer la production alimentaire, la sécurité alimentaire
et les revenus des communautés rurales, de réduire
la dépendance aux aliments importés, d’accroître la
résilience au changement climatique, d’accélérer le
développement du secteur agricole et d’améliorer les
moyens de subsistance des Haïtiens aux niveaux local
et national.
La mise en œuvre d’une transition agroécologique en
Haïti est possible mais nécessitera une politique in-
novante et un environnement favorable qui accorde la
priorité à l’action des agriculteurs et de leurs organisa-
tions, appuyée par un soutien économique et social du
gouvernement haïtien.
• Il est recommandé aux responsables
politiques de développer des politiques agricoles
et des incitations ciblées visant à soutenir le
développement et la transition agroécologique.
Cela peut et doit se faire de multiples façons, par
exemple :
• Soutenir les investissements à grande échelle
pour renforcer les moyens d’action et la capacité
des organisations d’agriculteurs et des ONG
pour promouvoir une innovation et une recherche
en agroécologie qui soient décentralisées et
participatives, liées à la diffusion des pratiques
efficaces entre les agriculteurs. En même temps,
mettre l’accent sur l’inclusion des femmes et des
jeunes dans les zones rurales.
• Fournir un soutien et des subventions agricoles
ciblés pour une gestion communautaire
des intrants et des actifs qui encouragent et
permettent la production agroécologique (par
exemple, coopératives d’épargne et de crédit
communautaires, banques de semences, pépinières,
réserves de céréales, installations de compostage,
technologies appropriées telles que machines et
outils permettant d’économiser de la main-d’œuvre
pour la création de barrières de conservation
des sols, terrasses et autres pratiques, collecte
et stockage de l’eau et irrigation à petite échelle,
systèmes de rotation du bétail, clôtures végétales et
fabriquées, stockage post-récolte et transformation
à valeur ajoutée, ou encore accès au marché local et
liens avec celui-ci).
• Mettre en œuvre des systèmes pour visant à
mesurer les progrès et définir des critères pour
la sélection et le soutien de projets agroécologiques
ayant un potentiel transformateur.
• Mettre en place des marchés pour les services
écosystémiques et le paiement des services
environnementaux. Parmi les exemples en
provenance d’autres pays, citons les transferts
fiscaux du gouvernement central vers les
gouvernements locaux basés sur des critères
écologiques pour investir dans la restauration des
paysages.
• Améliorer le régime foncier des agriculteurs
afin qu’ils puissent récolter les fruits de la
conservation des sols et de l’eau, de la diversification
des exploitations, de l’agroforesterie et d’autres
investissements dans leurs exploitations.
• Contribuer à débloquer des capitaux patients
à des taux d’intérêt raisonnables, grâce à des
solutions de financement mixte qui peuvent
mobiliser des capitaux commerciaux.
• Développer des incitations économiques et
des stratégies de marketing pour promouvoir
les pratiques agroécologiques, par exemple en
donnant la priorité à l’achat d’aliments produits de
manière agroécologique par de petits exploitants
agricoles pour les institutions publiques telles que
les écoles, les hôpitaux, etc.
• Examiner d’un œil critique les politiques
commerciales internationales afin de favoriser la
croissance économique, la production alimentaire
durable et la sécurité alimentaire en Haïti.
Enfin, l’adoption et l’élargissement à grande échelle
de la production agroécologique par les associations
paysannes nécessiteront un soutien important et des
12
partenariats public-privé-ONG aux niveaux national
et local. Les réformes spécifiques et les instruments
économiques pertinents pour une l’élargissement de
l’agroécologie en Haïti doivent être évalués, conçus et
mis en œuvre dans le contexte de l’ensemble des sys-
tèmes fiscaux, économiques, politiques et administra-
tifs en Haïti.
6. Conclusion
L’analyse réalisée a permis de trouver de nombreuses
preuves en faveur d’une intensification de ’exploitation
agroécologique modèle dans le Massif du Nord d’Haïti.
Cela aurait des implications majeures pour le revenu
des agriculteurs et les économies rurales. Alors que
les agriculteurs modèles appliquent actuellement des
pratiques agroécologiques sur un tiers de leurs terres,
la majorité d’entre eux souhaiteraient étendre ces pra-
tiques. S’ils disposent des ressources nécessaires pour
le faire et convertir les deux tiers restants en exploita-
tions modèles, cela se traduirait par un revenu supplé-
mentaire d’environ 60 800 gourdes par ménage et par
an
10
. Cela équivaudrait à un revenu supplémentaire de
553 $US
11
, en plus des augmentations de revenu net
déjà documentées dans cette étude. Si cette approche
et les bénéfices associés étaient extrapolés à l’ensemble
de la population paysanne d’Haïti, il en résulterait une
infusion économique significative dans les économies
rurales, en plus des bienfaits au niveau individuel, de
10 En ignorant tout effet d’équilibre général potentiel.
11 Où 1 gourde vaut 0,0091 $US en mai 2022, pour tenir compte de la baisse de la gourde par rapport au $US .
l’écosystème et de la résilience au changement clima-
tique. Pour que cela se produise, il faut agir.
Des nouveaux partenariats, la mobilisation des res-
sources, le soutien à la recherche et un investissement
significatif dans l’élargissement à grande échelle des
pratiques agroécologiques sont essentiels pour que
le gouvernement haïtien puisse faire face à la crise al-
imentaire et à la pauvreté actuelles. En outre, des ONG
telles que PDL jouent un rôle complémentaire essentiel
en renforçant les organisations paysannes du bas vers
le haut de façon à créer une participation démocra-
tique dans la diffusion de l’agriculture écologique et
des moyens de subsistance durables. Dans un contex-
te politique, cela contribue à la création d’une innova-
tion, d’une extension et d’un développement agricoles
décentralisés et à la régénération des terres dégradées
et des moyens de subsistance ruraux.
La dynamique est créée et maintenue en impliquant les
organisations et les parties prenantes locales dans la
planification, la mise en œuvre et le suivi des processus
et des pratiques. L’étude présentée ici sera également
partagée au sein des municipalités de Saint-Raphaël,
de Mombin-Crochu et de Pignon, afin de stimuler da-
vantage l’apprentissage social, la co-innovation et la
co-création de solutions visant à favoriser la transition
vers des systèmes alimentaires durables, une meilleure
santé et le bien-être dans le Massif du Nord en Haïti.
THE ECONOMICS OF
LAND DEGRADATION
POLICY BRIEF
13
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Authorship:
Vanja Westerberg, Toni McCann, Luis Costa
Key contributors:
Ronel LeFranc, Steve Brescia, William Gustave, Cantave Jean-Baptiste, Astrid Folden, Christopher Sacco
Project partners and funders:
Acknowledgements:
We are grateful for the Haitian enumerators who carried out the surveys, for the peasant families who agreed
to be participate in surveys and focus groups, for the staff of PDL and Groundswell International, and for
the financial support of the Casey & Family Foundation and the Deutsche Gesellschaft für Internationale
Zusammenarbeit (GIZ) on behalf of the German Federal Ministry for Economic Cooperation and Development.
Co-published by:
ELD Initiative Secretariat
hosted by GIZ,
Friedrich-Ebert-Allee 32+36, 53113 Bonn, Germany,
Tel. +49 228 4460-1520,
info@eld-initiative.org
www.eld-initiative.org
Altus Impact
5 rue perdtemps
1260 nyon
Switzerland
Contact: Vanja Westerberg
vanja@altusimpact.com
https://altusimpact.com/
Partenariat pour le Developpement Local
(FOHMAPS/PDL)
2, Rue Louissaint, Bourdon,
Port-au-Prince, Haïti
BP : 19006, Bas=Peu-de-Chose HT 6111
Tel. + (509) 2940-24; info@fohmapspdl.org
Contact: Cantave Jean-Baptiste
cantavejb@gmail.com;
www.groundswellinternational.org
Groundswell International
2101 L St. NW, Suite 300
Washington, DC 20037
Contact: Steve Brescia
sbrescia@groundswellinternational.org
www.groundswellinternational.org