Pression anthropique et dégradation des littoraux haïtiens : l'exemple du golfe de la Gônave
Resume — Étude académique de la pression anthropique sur les littoraux haïtiens à travers le cas du golfe de la Gônave, par Michel Desse, publiée dans Les Cahiers d'Outre-Mer en 2002.
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Publié dans Les Cahiers d'Outre-Mer n° 219 (juillet-septembre 2002), pages 325-344, dans un numéro consacré aux littoraux des tropiques, cet article de Michel Desse examine la pression anthropique et la dégradation des littoraux haïtiens à travers l'exemple du golfe de la Gônave. Son argument s'ouvre sur le facteur déterminant : les littoraux haïtiens connaissent de rapides évolutions en relation avec l'augmentation des populations, qu'elles soient d'origine locale ou qu'elles résultent de déplacements en provenance des zones rurales de l'intérieur. C'est le document le plus ancien de ce lot et le seul article de géographie évalué par les pairs. À noter que le nom du fichier source porte « 2020 » alors que la date de l'article est 2002.
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Les Cahiers d’Outre-Mer
219 (Juillet-Septembre 2002)
Littoraux des tropiques
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Michel Desse
Pression anthropique et dégradation
des littoraux haïtiens : l'exemple du
golfe de la Gônave
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Référence électronique
Michel Desse, « Pression anthropique et dégradation des littoraux haïtiens : l'exemple du golfe de la Gônave », Les
Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 219 | Juillet-Septembre 2002, mis en ligne le 13 février 2008, consulté le 16 mars
2016. URL : http://com.revues.org/1018 ; DOI : 10.4000/com.1018
Éditeur : Presses universitaires de Bordeaux
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Pression anthropique et dégradation des littoraux haïtiens : l'exemple du golfe de la Gôn (...)
Michel Desse
Pression anthropique et dégradation des
littoraux haïtiens : l'exemple du golfe de la
Gônave
Pagination de l’édition papier : p. 325-344
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Les littoraux haïtiens connaissent de rapides évolutions en relation avec l'augmentation des
populations qu'elles soient d'origine locale ou résultent de déplacements en provenance des
zones rurales de l'intérieur. Ainsi la frange côtière est-elle partout accaparée, exploitée,
dégradée, épuisée, au détriment des premiers occupants qui, submergés par ces nouveaux
venus, doivent s'accommoder de leur présence.
Ainsi ces périphéries insulaires donnent-elles l'image d'une société perturbée qui, bien que
pauvre, engendre des pollutions importantes et visibles (turbidité, eaux grasses, déchets
plastiques…). A Port-au-Prince comme au voisinage des agglomérations de Jacqmel, Léogâne
ou Miragoâne, on relève les mêmes signes de dégradation écologique. A l'écart des centres
urbains, les eaux littorales retrouvent certes un peu de leur transparence mais les atteintes
aux milieux n'en sont pas moins partout sensibles : mangroves surexploitées, gisements de
coquilles de lambis d'âge juvénile, disparition de la ressource halieutique. Dans ces conditions
extrêmes, quels sont donc les facteurs et les dynamiques de la littoralisation ? quelles
organisations spatiales engendrent-elles ?
Cette étude se propose d'inventorier les formes d'appropriation de la zone côtière dans la partie
orientale du golfe de la Gonâve qui inclut la baie de Port-au-Prince, la côte des Arcadins
jusqu'à Arcahaie et le Canal du sud jusqu'à Baradères. Cette analyse prendra en compte le
littoral naturel c'est-à-dire l'estran et la partie sujette aux houles cycloniques, mais aussi le
littoral fonctionnel que l'on définira par les groupes sociaux et les activités en lien direct et
étroit avec la mer (Bousquet B., 1990). Cependant, à Haïti comme dans la plupart des îles de
la Caraïbe, on assiste aussi à un important effort d'appropriation du littoral par des activités
économiques et des populations sans lien très direct avec la mer. Le rivage n'est alors qu'un
banal espace d'accueil.
La diversité des pratiques et des usages du littoral
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Les littoraux sont le lieu d'un nombre important d'activités, les unes en relation directe avec
la mer comme la pêche ou le cabotage, les autres en rapport avec les ressources de la côte
(prélèvements de matériaux, exploitation des mangroves, agriculture).
Les activités maritimes
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A Haïti, les activités en relation avec la mer sont peu développées : les trafics restent faibles, les
productions halieutiques ne progressent plus. Malgré tout, ces activités marquent les paysages
littoraux et mobilisent les hommes.
Une pêche artisanale vivrière
L'activité de pêche est diffuse le long des côtes du Canal de Saint-Marc et du Canal du Sud.
Traditionnellement les barques à voile et les pirogues pratiquent la pêche côtière dans les
mangroves et sur les récifs bordant la côte des Arcadins, de l'île de la Gonâve et du Canal
du Sud puisque le plateau continental est peu étendu. L'isobathe des 200 m se situe souvent à
moins de 300 m du rivage. Il s'agit d'une pêche à finalité d'autoconsommation dont le surplus
est vendu aux populations locales et parfois expédié vers les centres urbains de Port-au-Prince,
de Léogâne ou de Miragoâne.
Les canots sont rarement motorisés, les pêcheurs utilisant le plus souvent rames et voile(s).
Les barques à fond plat appelés «corallins» ayant de 4 à 6 m et les canots à quille de 5 à 8
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m, construits en bois, s'aventurent parfois sur les cayes1 émergeants dans la baie de Port-auPrince. Les techniques de pêche sont limitées par les faibles moyens financiers. On pratique
la pêche à la senne, au filet maillant, à la ligne et à la nasse. Les filets confectionnés par le
pêcheur dépassent rarement la centaine de mètres. De même, les nasses sont encore fabriquées
en bambou.
Les pirogues de petite taille, ne dépassent guère les 4 m. Il s'agit dans ce cas d'un simple tronc
creusé dépourvu de bordés. La pénurie d'arbres de grandes tailles qui affecte la République
d'Haïti explique cette taille modeste. Certaines présentent même des courbures faute d'avoir
pu disposer de troncs d'une parfaite rectitude.
Les pirogues qui ne constituent que le tiers de la flottille de pêche sur la côte des Arcadins
finissent par dominer à partir de Miragoâne jusqu'à devenir exclusives dans la baie des
Baradères (fig.1). Ces embarcations propulsées par de mauvaises pagaies sont en général
menées par un homme seul, plus rarement par deux. L'absence de plat-bord ne rend possible
que les sorties par mer calme aux premières heures de la journée. Ces pêcheurs se bornent
en fait à exploiter les chenaux de la mangrove et les récifs coralliens. Ils pratiquent la pêche
à la ligne, à la nasse, au petit filet et surtout la pêche sous-marine à l'aide de fusils à harpon
de fabrication artisanale. En raison de la surexploitation des fonds et des faibles moyens de
propulsion, les communautés de pêcheurs les plus importantes ne se localisent pas à Port-auPrince mais à l'ouest du Canal de Saint-Marc (Arcahaie, Ogier) et le long du Canal du Sud.
On estime que Haïti compte entre 25 000 et 30 000 pêcheurs.
Nous avons ainsi dénombré plus de 50 barques à voile et autant de pirogues à Léogâne,
Grand-Goâve, Petit-Goâve et Miragoâne et une vingtaine de barques plus une cinquantaine de
pirogues à l'Anse-à-Veau et à Grand-Boucan. Nous estimons que la baie des Baradères héberge
une flottille de 150 pirogues. Cette zone attire aussi des pêcheurs saisonniers originaires des
Cayes et de Jérémie. Le mouvement coopératif est par contre peu développé, mise à part la
coopérative d'Ogier, et cela explique, en partie, la faible modernisation de la flotte, son absence
de mécanisation notamment. De plus les pistes impra- ticables en saison des pluies limitent les
possibilités d'expédition du poisson vers la capitale et réduisent d'autant les rentrées financières
indispensables à toute modernisation. Enfin, les mécaniciens spécialisés en moteurs marins
sont rares : il n'en existe qu'un, à Grand-Boucan, pour l'ensemble du littoral du Canal du Sud.
Les pêcheries Simon, basées au quartier Carrefour, au sud-ouest de Port-au-Prince sont la
seule entreprise de pêche d'une certaine importante. Elle compte 8 bateaux de 10 à 20 m qui
pêchent en partie sur des dispositifs de concentration du poisson (DCP) ancrés au large. Deux
navires de la flottille appartiennent à une société martiniquaise qui exploite en défiscalisation,
en joint-venture, des ligneurs de 15 à 20 m. Les pêcheries Simon possèdent aussi 17 glacières
réparties entre Jérémie et Les Cayes. Elles sont approvisionnées par la flotte de la société
et par les pêcheurs côtiers. Deux navires congélateurs collectent les glacières. Les espèces
recherchées sont les espadons, les marlins, les langoustes et les lambis. Cependant le gros du
chiffre d'affaires de l'entreprise provient de ses activités de négoce, qu'il s'agisse d'importations
de poisson à bas prix pour le marché local ou d'exportations vers Cuba et Saint-Domingue,
d'espadons, de marlins, de thons, de lambis, ou de langoustes, toutes espèces appréciées des
clientèles touristiques.
Le cabotage et l'activité de commerce maritime
Port-au-Prince est le principal port de Haïti malgré un trafic modeste. Le port international est
situé au nord-ouest du centre des affaires et couvre 18 ha. Il compte deux appontements de 1
250 m, deux plates formes Ro-Ro, un quai pour les navires de croisière, un quai à conteneurs.
Le terminal des Varreux construit en 1980 permet de recevoir des vracs et des produits
pétroliers. Le terminal de Thor (Carrefour) construit en 1930, est spécialisé dans les produits
pétroliers. Une zone industrielle se développe entre le port international et la cité Soleil. Un
centre de stockage des hydrocarbures existe à Carrefour. Miragoâne accueille aussi des petits
cargos de 30 000 à 50 000 t venant de Miami ou de Cuba.
L'activité de cabotage est importante en Haïti même si les tonnages transportés sont modestes.
Elle est essentiellement assurée par des bateaux en bois non pontés de 20 m naviguant à la
voile. Parfois deux moteurs hors-bord de 50 CV aident aux opérations d'accostage. Il faut aussi
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compter avec la flotte de pêche, des unités de 4 à 6 m, qui transportent à l'occasion des fruits
ou des passagers, parfois les uns et les autres… L'importance du cabotage s'explique par la
faiblesse du réseau routier et par la présence de l'île de la Gonâve qui occupe le centre du golfe.
Port-au Prince est ainsi le principal port de cabotage de la République avec le wharf de la Saline
situé au nord du port international. Il accueille le cabotage à voile et à moteur pour la ligne
Port-au-Prince/Jérémie. Le wharf de la cité Soleil est par contre destiné au cabotage à voile
en provenance des villes côtières et de l'île de la Gonâve. Cette activité de cabotage est aussi
très répandue le long du Canal du Sud puisque le réseau routier est impraticable en saison des
pluies même pour les fameux « tap tap », ces gros camions américains abondamment décorés
qui transportent marchandises et personnes. Les embarcations rallient les différents ports du
Canal du Sud vers l'ouest (Pestel ou Jérémie) mais aussi vers Miragoâne, Port-au-Prince et
l'île de la Gonâve. Le long de la côte des Arcadins le cabotage est plus concentré (Arcahaie
et Carriès) et ne dessert que l'île de la Gonâve.
Ces activités banales de transport de marchandises et de passagers, se doublent également
d'activités illicites. Ainsi Miragoâne est connu comme le principal point d'entrée frauduleuse
des produits et biens d'équipement provenant de Floride. A l'ouest de l'Anse-à-Veau, un
trafic de la cocaïne prévaut : les narco-trafiquants profitent de la faiblesse des réseaux de
communications et de la pauvreté de la population locale pour se livrer à leurs activités
délictueuses. Certaines populations littorales sont associées à ce trafic et marquent leur
différence par des signes apparents de mieux-vivre. Ainsi la bourgade de Grand-Boucan
spécialisée dans la pêche, le cabotage et le trafic est la seule agglomération sur le Canal du Sud
à disposer d'un groupe électrogène assez puissant pour alimenter un réseau d'éclairage public.
C'est là un témoignage non équivoque de richesse et de pouvoir aux yeux des populations
riveraines qui ne connaissent que la lampe à pétrole et la bougie.
L'exploitation de la bordure côtière
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Il s'agit des régions émergées proches de la mer ayant développé un lien fonctionnel avec elle.
Les activités extractives
La fourniture de matériaux de construction est un aspect important des économies littorales.
Le sable des plages est ainsi exploité pour la construction, de même que les blocs de corail
ramassés sur les plages. Il ne s'agit pas là cependant de prélèvements massifs. A l'ouest de
Miragoâne et jusqu'à Petit-Trou-de-Nippes, les villageois ont ouvert des carrières dans les
falaises mortes des anciens récifs soulevés. On en extrait des blocs qui servent à la construction.
Le reste est concassé et ce qui n'est pas d'utilisation locale, est expédié par la mer ou la route
vers la capitale. Il s'agit en général de chantiers fami- liaux, mais le long de la côte des Arcadins,
on trouve aussi des exploitations de grandes dimensions visant le marché de Port-au-Prince.
Miragoâne s'est ainsi fait une spécialité de fabrication de balustres en ciment, un produit très
estimé à Haïti où l'on aime décorer escaliers et balcons.
Activités agricoles et valorisation des mangroves
L'agriculture n'offre pas de formes littorales très spécifiques mais une inscription dans le
paysage bien différente permet d'opposer les régions côtières du Canal du Sud et du Canal de
Saint-Marc. Sur la côte des Arcadins en effet, l'agriculture est inexistante, en raison de l'effet
d'abri de la Chaîne des Matheux et de la forte érosion des sols. Seule la région d'Arcahaie
connaît un petit jardinage et surtout des plantations de canne à sucre. De même, la région des
Sources Puantes, associant mangroves et savanes, ne connaît qu'un peu d'élevage extensif.
Au contraire, de Léogâne à Miragoâne, de larges plaines littorales hébergent une forte
population rurale et agricole. Les petits paysans exploitent en général moins de 5 ha et cultivent
des jardins créoles en mélangeant espèces au sol (ignames, dachines, haricots et manioc),
arbustes (bananiers, pois d'angole) et arbres (manguiers, arbres à pain, agrumes). De petites
surfaces plantées en canne à sucre et cocotiers complètent ces jardins. On y trouve également
de petits élevages de porcs, de caprins, d'ovins et de mulets. L'activité agricole dans un secteur
très densément peuplé se fait plus extensive à l'ouest de Miragoâne du fait de sols karstiques.
Mais on la retrouve dans toute sa plénitude dans la plaine de Baradères.
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La valorisation de la mangrove prend toute son ampleur sur le littoral du Canal du Sud où
les mangroves alluvionnaires sont nombreuses et vastes. Elles se développent notamment en
un liseré étroit, quelques centaines de mètres, sur 5 km de long à Miragoâne et sur 10 km en
fond de baie des Baradères. Les peuplements de Rhisophora mangle sont coupés régulièrement
de sorte que les arbres ne dépassent jamais 2 ou 3 m. On en tire notamment des gaules pour
la construction et du bois pour la fabrication de charbon de bois. Les forêts sèches littorales
subissent le même sort et offrent dans certaines zones le même aspect pitoyable.
Des activités touristiques limitées
Les littoraux de l'est de la côte des Arcadins connaissent, depuis les années 1960, une
occupation touristique et de loisirs. Les plages et l'arrière-côte entre Luly et Ogier sont
fréquentées par la bourgeoisie haïtienne qui a suivi, dans les années 1960, l'exemple de la
famille Duvalier qui avaient construit ses villas, « pieds dans l'eau », à Carries. Depuis, le
mouvement s'est poursuivi de sorte qu'il est difficile maintenant de voir la mer entre Carries et
Kaliko-Plage. De hauts murs se succèdent, délimitant des parcelles construites ou à construire.
Chaque mur se prolonge en mer abritant des regards les plages privées. Ce littoral est ainsi la
seconde zone de concentration hôtelière de l'île, après l'ensemble Port-au-Prince / Pétionville.
En effet la côte des Arcadins, située à 70 km de l'aéroport international, lui est reliée par une
bonne route. Ce littoral bénéficie d'un abri naturel qui lui assure un ensoleillement maximal, et
jouit d'un plan d'eau calme particulièrement attractif. Il s'agit cependant pour l'essentiel d'une
hôtellerie modeste. Seul le Club Méditerranée a montré plus d'ambition mais le village qu'il
avait ouvert, à Ogier, en 1980 est actuellement fermé.
A titre d'exemple, le « Kiona Beach Hotel » a eu ici un rôle précurseur. Ouvert en 1963, c'était
déjà pour l'époque un établissement de conception moderne, constitué de bungalows séparés,
soit en tout 40 chambres, donnant sur une petite plage privée. Aujourd'hui, il n'est plus aux
normes internationales - insuffisance de confort et absence d'activités nautiques. Il est surtout
fréquenté par la bourgeoisie locale et par les Haïtiens de la diaspora. On compte un dizaine
d'hôtels de ce type, dispersés sur une vingtaine de kilomètres de côte. Le « Vieux Moulin
», construit en 1985, est d'une conception plus moderne : il se compose de deux bâtiments
d'une architecture créole soignée qui abritent 70 chambres. Un restaurant, une salle climatisée
pour 80 personnes, une piscine et une plage privée complètent l'ensemble. Avec son propre
groupe électrogène, son système de traitement des eaux et ses 18 gar- diens armés, il peut ainsi
fonctionner en toute indépendance. Mais cet hôtel de classe internationale n'accueille en fait,
dans l'état actuel des choses, que quelques dizaines de touristes internationaux par an, à cause,
pour l'essentiel, du climat politique intérieur.
Ainsi, les activités maritimes et purement littorales (pêche, trafic ma- ritime, tourisme et loisirs
balnéaires) restent-elles finalement de peu d'ampleur. Mais si modestes soient-elles, elles n'en
ont pas moins pour effet de susciter de graves menaces pour l'intégrité de milieux littoraux qui
sont sensibles. Les activités extractives et agricoles accentuent ces processus.
Une littoralisation génératrice de conflits
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Les différentes activités affectant le littoral et les eaux côtières ont pour effet de perturber les
écosystèmes locaux. La mauvaise maîtrise des sols et une urbanisation anarchique viennent
encore compliquer les problèmes.
Une dynamique environnementale régressive
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A Haïti, l'indice de développement humain (0,43) est le plus faible de la Caraïbe (Barbade :
0,857). La faiblesse économique tient à la faible producti- vité agricole, à l'absence d'industries,
à la carence en matières premières et à l'instabilité politique. La société haïtienne repose sur
une majorité de pauvres. Dans ces conditions le rapport à l'environnement est très différent de
celui que l'on trouve dans les autres îles antillaises où le niveau de vie est meilleur.
Pour le Haïtien, la nature n'est qu'un moyen de production immédiatement utilisable : le soussol pour la construction ; le sol, quand il existe encore, pour l'agriculture ; les arbres pour le
charbon de bois ou les bois de construction ; et quand la faim persiste : les eaux littorales. Il
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n'existe en fait pour lui aucune limite à l'exploitation des écosystèmes. La misère se vit dans le
présent. L'idée de protection durable n'a pas de sens, surtout en période de crise. Les pressions
exercées par les populations sur le littoral sont donc diverses et d'intensité variable. Sur les
milieux littoraux et marins, elles ne font que croître jusqu'à se généraliser.
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Des eaux marines particulièrement turbides
Les littoraux haïtiens sont actuellement le lieu d'une hypersédimentation qui affecte gravement
récifs coralliens et fonds de baie. Les polypes du corail ont en effet besoin d'une eau claire
et oxygénée pour se développer. Or ces deux conditions sont rarement réunies sur les côtes
haïtiennes. La sous-nutrition pousse les agriculteurs à recourir à des pratiques culturales
néfastes pour le maintien des sols. Les brûlis excessifs, les cultures sur forte pente, l'absence
d'amendements poussent l'agriculteur à rechercher constamment de nouvelles terres et sont
autant de pratiques qui stimulent l'érosion. Et ces pratiques tendent à se maintenir même quand
le sol a complètement disparu. Ainsi sur le versant Sud de la chaîne des Matheux (fig. 1), les
brûlis sont encore uti- lisés pour faire reverdir les cailloux… L'érosion des sols alimente des
dépôts alluvionnaires au débouché des rivières.
Parfois la mangrove se développe comme à Sources Puantes et Rivière Grise au fond de la Baie
de Port-au-Prince, ou dans la Baie des Baradères. Dans la baie de Port-au-Prince les sédiments
d'origine terrigène tapissent les fonds marins sur une épaisseur de 20 m (Claude, 1999). Ces
phénomènes se renforcent en périodes de pluie, surtout dans le cas de précipitations prolongées
et intenses. Les dérives littorales et les alizés exposent également davantage certains sites
comme par exemple les fonds de baie où les eaux gardent leur couleur bistre même quand le
carême est sec (mars et avril 2001). L'exploitation des carrières de calcaire en Haïti génère
aussi des panaches de turbidité qui affectent les colonies de coraux. Enfin les villes libèrent
des effluents qui ajoutent leur nocivité au trouble des eaux. Ainsi en fin de matinée on observe
des panaches d'eaux turbides autour de la Pointe de Carrefour à Port-au-Prince.
La pollution des eaux littorales d'origines urbaine et agricole
Les pollutions urbaines et industrielles sont souvent irrémédiables pour les écosystèmes
littoraux les plus fragiles comme les mangroves et les récifs coralliens. Elles résultent de fuites
industrielles, de boues déversées dans la mer par les nombreux fleuves côtiers, du lessivage
des sites de traitement d'hydrocarbures, de la proximité d'accumulations d'ordures (Truitier au
nord de Port-au-Prince). De même le lessivage des routes entraîne une forte pollution par les
minéraux lourds (plomb, vanadium).
Si ces pollutions urbaines ou agricoles sont nombreuses et dangereuses, elles sont souvent peu
visibles. Mais ce n'est pas le cas pour les déchets domestiques où, comme à Port-au-Prince,
les premiers mètres du rivage sont couverts de débris variés. De même les eaux peu profondes
sont lourdes, grasses et encombrées de résidus de toutes sortes. A ces agressions visuelles,
s'ajoutent les odeurs nauséabondes. Certains sites comme les fonds de baie, le débouché des
rivières, les fronts de mer urbains ou industriels sont particulièrement marqués par la pollution.
La catastrophe halieutique
Les zones coralliennes et les écosystèmes qui leur sont associés offrent normalement une
grande richesse halieutique. Véritables « oasis de vie », les secteurs de récifs constituent ainsi
un vif contraste avec les espaces pélagiques qui sont au contraire relativement pauvres. De
ce fait les zones récifales concentrent l'essentiel de l'effort de pêche et les phénomènes de
surexploitation sont fréquents. La situation est d'autant plus grave que l'appauvrissement des
fonds pousse les pêcheurs à rechercher peu à peu de nouveaux espaces halieutiques, aggravant
de proche en proche l'appauvrissement du milieu.
Ajoutons que, depuis une vingtaine d'années, la persistance de la crise agricole, a poussé bien
des paysans à se tourner vers la pêche.
Souvent très pauvres et sans moyens nautiques, ils fréquentent aussi, les fonds proches du
littoral contribuant ainsi à l'épuisement de la ressource. Ils pêchent à la ligne, à la petite nasse
en bambou de type « tombé lévé », au narguilé et en apnée avec des fusils à harpon de fortune.
Trop nombreux, ils utilisent aussi des moyens de pêche mal adaptés. Ainsi sur la côte des
Arcadins, les culs de sennes de plage ont un maillage de 3 cm en maille étirée laissant aux
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juvéniles peu de chances d'échapper. La recherche privilégiée de quelques espèces a aussi les
plus graves effets. Ainsi lambis et langoustes font-ils l'objet d'une surexploitation en vue de
l'exportation et les pêcheurs soucieux de sortir de la misère n'hésitent pas dans ces conditions
à répondre à l'attente du négoce.
Le résultat est, on s'en doute, une grave diminution des performances de la pêche, la moyenne
par tête s'établissant entre 3 à 4 kg, ainsi qu'une tendance à la réduction de la taille des prises ce
qui ne peut que compromettre gravement le repeuplement des fonds.. Ainsi le long du Canal
du Sud, les plages sont-elles couvertes de coquilles de lambis juvéniles dont les tailles sont
comprises entre 5 et 10 cm.
La descente des paysans des mornes vers les zones côtières
Fuyant les pentes trop fortes, érodées et épuisées, les paysans des mornes descendent s'installer
sur les bordures littorales au détriment des po- pulations locales. Ces déracinés, arrivant dans
des milieux qu'ils ne connaissent pas et qui ne sont pour eux que des écotones de transit avant
un futur départ vers la ville, ne peuvent que les dégrader. Ces acteurs exogènes sont donc
une source de conflits avec les populations anciennement établies sur la côte qui se sentent
submergées par ces nouveaux venus et ce d'autant plus que ces nouvelles populations ont un
fort croît naturel.
Sur la côte sud, la Baie des Baradères située à 250 km de Port-au-Prince, est relativement
préservée. Elle n'en connaît pas moins une forte croissance démographique. On y trouve
60 000 habitants vivant essentiellement de l'agriculture. Les fonds coralliens sont ici
préservés puisqu'ils sont à l'écart des pollutions urbaines. Les mangroves filtrent les eaux de
ruissellement et les eaux de la baie restent cristallines. Cependant des signes de dégradation
apparaissent. Le trop grand nombre de pêcheurs, dont un grand nombre de saisonniers, génère
une surexploitation des ressources halieutiques.
A Miragoâne, à 100 km de la capitale, la descente des mornes est visible dans la ville en
plein essor, dans la plaine surpeuplée comme dans les quartiers de pêcheurs traditionnels
qui s'étendent en février 2001 sur plus de 2 km à l'ouest de la ville, entre la piste et la mer.
Le nombre de pêcheurs s'accroît fortement, pour répondre à l'augmentation de la population
agglomérée et les nouveaux venus contribuent évidemment à la surexploitation des fonds.
La pollution générée par cette nouvelle population urbaine et périurbaine porte bien entendu
atteinte aux récifs frangeants. Enfin la mangrove qui occupe plusieurs centaines d'hectares est
exploitée, coupée et brûlée pour faire du charbon de bois. Dans ces conditions les écosystèmes
coralliens, récifs frangeants et platures ainsi que les écosystèmes associés sont en état de
nécrose avancée. On observe les mêmes dynamiques d'installation sur le littoral à PetiteRivière-de-Nippes où les petites cases s'alignent le long de la piste parallèle à la mer sur 3 km.
Au delà, les fondations des futurs cases sont déjà délimitées.
Au large sur le banc du Rochelois (entre l'île de la Gonâve et Miragoâne), à 10 km de Portau-Prince, les fonds coralliens sont nécrosés par les pollutions d'origines urbaine et agricole.
La surexploitation du platier est évidente et un pêcheur nous a, en février 2001, affirmé que
le banc du Rochelois était un désert. Pourtant une trentaine de canots exploitait alors ce banc
à la recherche des derniers juvéniles.
Enfin à Port-au-Prince, ce phénomène d'occupation de la côte par des activités autres que
littorales (commerces, boulevard de bord de mer, quartiers populaires) est généralisé. De part
et d'autre de l'agglomération, les récifs coralliens sont morts et à peine discernables sous des
eaux saturées de pollution.
Ainsi cette descente des mornes se révèle-t-elle pernicieuse puisque les littoraux sont envahis
par des activités qui pourraient prendre place plus à l'écart (quartier populaire, stockage du
charbon de bois, fabrication de balustres en ciment…). En réaction à ces nouveaux venus très
encombrants, les anciens occupants de la zone littorale revendiquent donc des protections :
ces gens ont une conscience claire de la dégradation provoquée puisqu'ils peuvent comparer
le rendement actuel de la pêche avec ses performances plus anciennes.
Les responsables administratifs ont aussi très conscience des problèmes environnementaux
soulevés, mais la faiblesse des moyens financiers dont ils disposent, les effets du clientélisme
politique et surtout les carences de l'Etat, les empêchent de placer la préservation de
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l'environnement côtier parmi les priorités nationales. Le respect des « 100 pas du Roi »,
pourtant inscrit dans la loi sur les domaines du 22 septembre 1964 ou code Duvalier et entérinée
par les gouvernements successifs, interdit en principe la construction dans cette partie du
littoral qui relève du régime de la concession. Des expropriations, souvent musclées, sont
envisageables avec les populations des quartiers populaires ; mais elles sont plus difficiles
dans le cas des riches constructions qui accaparent la côte des Arcadins.
Pour certains, seul le redressement économique prime, mais dans un tel contexte d'épuisement
environnemental, comment peut-on espérer restaurer l'économie si l'on ne peut pas parvenir
à protéger des écosystèmes primordiaux ?
La dissymétrie fonctionnelle des dynamiques littorales
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Loin de constituer une unité paysagère et écologique, le golfe de la Gonâve offre de nombreux
contrastes.
Des paysages contrastés
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Les côtes du Canal de Saint-Marc, du Canal du Sud et de la baie de Port-au-Prince se font face
à quelques dizaines de kilomètres seulement et pourtant tout les oppose (fig. 1).
La part de la nature
La côte des Arcadins est rectiligne dans son ensemble et irrégulière dans son tracé avec des
anses, celles d'Arcahaie, de Fond Mombin, de Kaliko-plage, et des avancées correspondant à
des cônes de déjection, à Arcahaie ou à Ogier. La chaîne calcaire des Matheux qui culmine à 1
580 m au nord-ouest et à 1 260 m au sud-est, l'abrite des alizés du Nord-Est. Sur la moitié nord
de cette côte, la plaine littorale est étroite de sorte qu'entre Carriès et Montrouis, la montagne
tombe littéralement dans la mer. Le climat est aride et la sécheresse, en carême, est totale.
Les bassins versants, par l'action conjuguée de l'érosion anthropique et de l'aridité, sont
totalement dénudés et le sol a complètement disparu. La pratique du brûlis par les éleveurs
accélère le processus érosif et empêche la reprise du couvert végétal. Ce littoral est bordé de
petits récifs coralliens au large de Fond Mombin et entre Kyona-Plage et Moulin-sur-Mer.
Les mangroves accrétionnaires sont peu étendues. Elles se développent au débouché des cinq
cours d'eau qui se jettent sur ce littoral.
Les côtes qui bordent le Canal du Sud sont aussi rectilignes dans leur ensemble avec cependant
des échancrures plus marquées comme les baies de Grand-Goâve et de Petit-Goâve, de
Miragoâne et des Baradères. Les reliefs sont moins élevés (800 m sur le plateau de Salagnac,
1 318 m au Morne Grande-Ravine, 900 à 1 268 m au Morne-à-Boites) et sont suffisamment
éloignés de la mer pour permettre le développement de plaines littorales. Elles ont une dizaine
de kilomètres de profondeur à Léogane et 3 à 5 à Grand-Goâve, Miragoâne, Baradères. Ces
mornes retiennent les précipitations et les rivières pérennes sont nombreuses sauf en zone
calcaire. Ce littoral est boisé et très cultivé, même en région sédimentaire comme à Petit-Troude-Nippes ou à Anse-à-Veau. Les petites parcelles cultivées mitent la végétation arbustive
clairsemée. Sur les hauteurs du Morne Pays Perdu et du Morne Jacquin (920 m) situés au sud
de Baradères, subsiste encore une forêt de grands arbres. Sur le littoral, les mangroves sont
étendues et tapissent les fonds de baie, parfois sur plusieurs kilomètres.
Le fond de la baie de Port-au-Prince enfin s'individualise par sa platitude, ce qui pose parfois
un problème d'écoulement des eaux de surface, et par son intense anthropisation. On opposera
ici le nord de la baie bordée de mangroves colonisant les avancées récentes du littoral liées à
la forte érosion des sols, et le sud de celle-ci, complètement aménagé et saturé par la présence
de la capitale. Le nord de la baie est abrité par les montagnes de Trou d'Eau, alors que le sud
de l'agglomération, surplombé par des reliefs importants (Morne l'Hopital), est relativement
arrosé et présente les caractères propres aux littoraux du Canal du Sud.
Le rôle de l'Histoire
Découverte par Christophe Colomb le 6 décembre 1492, Hispaniola comptait alors quelque
900 000 Arawaks ou Taïnos, vite décimés par la guerre de conquête, la mise en esclavage et
l'effet des maladies. Dès 1503, arrivaient les premiers esclaves africains. Mais les Espagnols
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abandonnaient, dès le milieu du XVIe siècle, toute la partie ouest de l'île pour se concentrer
autour de Santo-Domingo, la capitale. Dans ces conditions l'ouest de l'île, déserté, fera l'objet
d'une lente réappropriation avec l'installation de flibustiers français dans l'île de la Tortue tout
d'abord puis avec l'arrivée de boucaniers suivis de quelques cultivateurs une fois que la France
aura, en 1697, par le traité de Ryswick, obtenu la possibilité de s'y établir durablement.
Les larges plaines qui bordent le Canal du Sud connaissent alors très vite un début de
développement agricole puisqu'une sucrerie est signalée dès 1680 dans la plaine de Léogâne.
Cent ans plus tard, on y trouve 80 sucreries et des caféteries sur les versants. A même époque,
Moreau de Saint-Méry note la pauvreté de la partie occidentale du Canal du Sud et même, au
début du XVIIIe siècle, la chute de sa population. A l'inverse, dès 1735, dans la région de Portau-Prince, des travaux d'irrigation avaient transformé les potentialités agricoles de 15 000 ha où
l'on comptait, en 1787, 118 grandes sucreries, de nombreuses petites sucreries et 173 caféteries
sur les pentes, alors que l'Arcahaie, moins dynamique sur le plan agricole, ne possédait que
48 sucreries en plaine, 60 caféteries en montagne, 49 indigoteries et 25 cotonneries (Moreau
de Saint-Méry,1787).
A l'Indépendance, en 1804, la différenciation régionale est dejà fortement marquée. La
naissance de l'Etat haïtien s'accompagne d'une nouvelle hiérarchisation sociale du fait de
l'appropriation des terres agricoles, du contrôle des circuits de commercialisation et de
l'accaparement de l'appareil d'Etat (Anglade, 1999). Des groupes de puissants propriétaires
terriens et commerçants importent et exportent le sucre, le café, le bois. Les différences
s'accentuent alors, dans le sud, entre la partie occidentale qui n'accueille aucune ville portuaire
importante et la partie orientale qui évolue en fait dans l'orbite de Port-au-Prince.
Ajoutons que les troubles révolutionnaires puis ceux qui ont suivi l'Indépendance ont
largement pénalisé les régions riveraines du Canal du Sud et renforcé les oppositions. Dès
1799/1800 Toussaint Louverture, puis le roi Christophe, s'attaquent aux anciens libres, des
affranchis de la période de la colonisation française, qui tiennent le sud et poussent les
nouveaux libres à enlever aux anciens libres, le pouvoir qu'ils croyaient détenir. Plus tard, entre
1843 et 1848, les révoltes de Léogâne et les troubles sous le gouvernement Boyer trouvent leur
justification dans ce face à face entre nouveaux et anciens libres, entre sud et nord. La piste
qui rejoint Petite-Rivière-de-Nippes à Anse-à-Veau traverse des nécropoles qui témoignent de
l'ampleur des massacres qui ont pénalisé ces régions entamant leur déclin.
Pendant la dictature des Duvalier encore, les « tontons macoutes » ont continué de
persécuter les descendants de colons et les mulâtres entraînant le déclin des grandes familles
commerçantes et en conséquence l'affaiblissement des petites villes portuaires. Ainsi à Anseà-Veau, les maisons des mulâtres ont été détruites et leurs propriétaires pourchassés au début
des années 1950. Au contraire, les investissements se sont portés vers la capitale et vers la
côte résidentielle des Arcadins.
Port-au-Prince orchestre les oppositions littorales
Depuis l'installation française, l'axe Cap Haïtien/Port-au-Prince a toujours eu un rôle
structurant. Le déclin du sud a cependant bénéficié à Port-au-Prince. A partir de l'occupation
américaine en 1915, la primauté de Port-au-Prince se trouve renforcée. La réorganisation de
l'administration et des services publics, l'implantation de firmes américaines, la modernisation
du port sont autant de marques de pouvoir et de volonté de centralisation de l'Etat. Les petites
villes côtières déclinent et les crises qui affectent les productions caféière et sucrière ne font
que renforcer ce processus.
Cette primauté de la capitale est aujourd'hui très forte puisque Port-au-Prince et son
agglomération accueillent 2,5 millions d'habitants. On y trouve tous les organes du pouvoir
que ce soit en matière économique, financière, culturelle, administrative ou politique.
La pauvreté et les carences d'Etat entretiennent le phénomène. Si l'Arcahaie, la côte des
Arcadins et la ville de Miragoâne sont reliées à Port-au-Prince par une route goudronnée,
ailleurs les pistes sont les seuls axes de communication. Entre Petit-Trou-de-Nippes et
Miragoâne, il existe une piste praticable en saison sèche mais où seul les camions peuvent
s'aventurer en saison humide, et il n'existe pas de route qui permette d'aller directement à
Baradères. Pour y accéder il faut ou passer par la mer ou se résigner à un long détour par
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Les Cayes. Ces difficultés d'accès renforcent les phénomènes de périphéricité et expliquent
une tradition d'émigration vers Cuba au début du siècle dernier, vers les Etats-Unis et Portau-Prince aujourd'hui.
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L'opposition des façades
Le golfe de la Gonâve est commandé par Port-au-Prince, capitale politique, administrative et
économique du pays (fig. 2). La ville attire et rayonne sur les littoraux du Canal de SaintMarc, du Canal du Sud et sur l'île de la Gonâve. Tout y converge : les liaisons de cabotage, les
produits de la mer, les matériaux de construction tirés du substrat littoral, les hommes. Même
les lieux les plus éloignés exportent vers Port-au-Prince des denrées à haute valeur ajoutée
comme les lambis, les langoustes ou les espadons, mais aussi la cocaïne.
Ainsi les fonctions maritimes et littorales y sont-elles les plus complètes. Port-au-Prince
concentre tous les équipements portuaires : le port à conteneurs, le terminal pétrolier, les
wharfs réservés au cabotage, le mouillage de la flottille de pêche de l'entreprise Simon. La
fonction commerciale et le sto- ckage secondent l'activité portuaire. Le grand marché de la
Croix de Bossales jouxte le port international. Enfin le renouveau de l'urbanisme s'attache
à ouvrir le centre-ville sur la mer. Une vaste opération de mise en valeur du front d'eau est
en cours. Les grandes places d'Italie et des Nations-Unies sont réaménagées, des quartiers
littoraux sont détruits le long du boulevard H.Truman. Ce quartier accueille en outre des
ambassades et certaines occupent le bord de mer (ambassade des Etats-Unis).
Le littoral de Port-au-Prince est très densément peuplé et multiplie les bidonvilles et les
quartiers populaires comme la cité Soleil au nord de l'agglomération, les cités l'Eternel et
Liberté au sud du centre des affaires et le quartier de Carrefour situé à l'ouest. Les populations
indigentes viennent notamment y chercher des terrains libres en vue de s'y installer. Mais cette
urbanisation spontanée a pour effet du même coup d'empêcher une occupation rationnelle du
bord de mer.
Ces différents quartiers ne sont pas en fait desservis par des réseaux d'évacuation des effluents,
ni par un service de ramassage des déchets. Dans ces conditions, la mer et les ravines
sont perçues comme des espaces vacants, uti- lisés comme dépotoirs. Ces quartiers littoraux
génèrent donc de très graves pollutions marines avec des retombées sur l'ensemble de la baie.
A l'ouest de Carrefour, à l'opposé des bidonvilles, une zone résidentielle se développe en bord
de mer avec quelques hôtels, dancings et grandes villas.
Miragoâne est un centre secondaire avec une forte littoralisation de ses activités. On y observe
le premier port national de cabotage et un port se- condaire pour le trafic international, avec
un trafic maritime important même s'il ne porte que sur des tonnages limités. On y observe
aussi une forte concentration d'embarcations de pêche. C'est enfin, un centre important du fait
de la rapide croissance de sa population sur une bande littorale étroite.
Ainsi la côte dans la région de Port-au-Prince et de Miragoâne est-elle submergée par les
hommes sans avoir fait l'objet d'un aménagement réfléchi. Ce sont des espaces en marge, que
riches ou pauvres s'approprient, un interface qui sert les intérêts de la ville et de son pouvoir.
La côte des Arcadins est par opposition un littoral confisqué, une périphérie annexée à la
capitale. Les capitaux investis dans l'hôtellerie et la construction de maisons secondaires ont
abouti à l'éviction des populations antérieurement établies qui se sont repliées dans les petites
agglomérations d'Arcahaie et d'Ogier. Les pratiques littorales de pêche et de cabotage ne sont
pas en compétition, pas plus que les activités touristiques qui restent peu développées. La
proximité de la capitale explique en partie la concentration des flux à son avantage comme
l'activité des grandes carrières, de la cimenterie de Cabaret, et des moulins de Lafiteau.
Enfin à l'ouest de Miragoâne, le littoral est délaissé, ouvert au trafic de la cocaïne, à
l'exploitation irraisonnée des ressources halieutiques. Cette région mal contrôlée, en pleine
poussée démographique accroît la pression sur les écosystèmes littoraux. L'arrivée de pêcheurs
saisonniers et de cultivateurs affamés qui se mettent à la pêche renforce les conflits d'usage
avec les populations préétablies. De même, le narcotrafic génère des espaces de non droit
interdits aux populations riveraines. La pêche des espèces à haute valeur ajoutée, comme
le trafic de la cocaïne, s'inscrivent dans l'espace en relation également avec le cœur de la
République, Port-au-Prince.
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Le processus de littoralisation ne peut que s'aggraver à Haïti. Les populations littorales
augmentent rapidement du fait de la descente de certains des habitants des mornes vers la mer
mais aussi par l'effet du simple accroissement naturel des migrants de première génération.
Ces accapareurs du littoral y voient un espace de survie. Ainsi les prélèvements sur les
écosystèmes (la surpêche, l'exploitation du bois de palétuvier) se font sans régulation et dans
l'excès entraînant les populations traditionnellement littorales vers les mêmes comportements
abusifs s'ils désirent eux aussi survivre.
Car l'Etat ne joue pas son rôle et n'est pas relayé par les organismes internationaux qui prennent
davantage en considération les questions sociales et économiques. Or dans le cas de Haïti, on
ne peut pas imaginer d'essor économique sans un effort préalable de restauration des milieux
naturels et tout particulièrement des littoraux.
Finalement les classiques conflits d'usage du littoral entre les techniques de pêche pratiquées,
entre pêcheurs et touristes, sont ici moins importants que les conflits d'usages liés à des facteurs
exogènes à ces littoraux : les nouveaux migrants venus des mornes, les pollutions, les apports
terrigènes et finalement la misère ambiante qui pénalise toute tentative en vue de parvenir
enfin à une gestion durable et intégrée des littoraux.
Bibliographie
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BOUSQUET B., 1990 - Définition et identification du littoral contemporain. Revue juridique de
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GIRAULT C., coord., 1985 - Atlas d'Haïti - Bordeaux, Centre d'Etudes de Géographie Tropicale et
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GODARD H., 1994 - Port-au-Prince (1982-1992) : un système urbain à la dérive. Problème d'Amérique
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MOREAU-DE-SAINT-MERY M.L, 1787 et 1984 - Description topographique, physique, civile,
politique et historique de la partie française de l'isle de Saint-Domingue. Société Française d'Histoire
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MURAT C., 2001 - Aménagement et gestion du littoral de Port-au-Prince. Université des AntillesGuyane, 126 p., (Travail d'Etude et de Recherche, sous la direction de M. Desse).
Notes
1- Les cayes sont des îles de sable, issues de la destruction des hauts fonds coralliens.
Pour citer cet article
Référence électronique
Michel Desse, « Pression anthropique et dégradation des littoraux haïtiens : l'exemple du golfe de
la Gônave », Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 219 | Juillet-Septembre 2002, mis en ligne le 13
février 2008, consulté le 16 mars 2016. URL : http://com.revues.org/1018 ; DOI : 10.4000/com.1018
Référence papier
Michel Desse, « Pression anthropique et dégradation des littoraux haïtiens : l'exemple du golfe
de la Gônave », Les Cahiers d’Outre-Mer, 219 | 2002, 325-344.
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À propos de l’auteur
Michel Desse
Maître de conférence et chercheur à Géode Caraïbe, Université des Antilles et Guyane
Droits d’auteur
© Tous droits réservés
Résumés
Les littoraux haïtiens sont le lieu d'activités diverses : la pêche, le cabotage, l'exploitation
des mangroves. Mais la crise économique a conduit des populations issues de l'intérieur de
l'île à se laisser attirer par le littoral et ses apparentes potentia- lités. Tout ceci est facteur de
déséquilibres pour des écosystèmes sensibles et pour les populations préalablement installées
sur le littoral.
Les côtes du golfe de la Gonâve sont dominées par Port-au-Prince qui génère le plus de flux
et de conflits d'usage. La côte des Arcadins est en attente de la reprise du tourisme et enfin
l'ouest du Canal du Sud s'enferme dans le déclin et l'isolement.
Anthropic Pressure and Degradation of the Haitian Coastlines : the Exemple of the Gulf of
the Gonâve - Various activities are carried out along the haitian coastlines : fishing, coastal
navigation, exploitation of the mangroves. The economic crisis has lured the population living
in the interior of the island to the coastlines and their apparently potential work possibilities.
All this creates an imbalance in the fragile ecosystems of the coasts as well as among the
peoples who have always lived there. The coastline of the Gulf of the Gonâve is overlooked
by Port-au-Prince, wich is responsible for most of the population movements and for most of
the social conflicts. The Arcadin coast is waiting for a pick up in the tourist trade, and, finally,
the western part of the South Canal is sinking into decline and becoming increasingly isolated.
Entrées d’index
Mots-clés : activités maritimes, cabotage, conflits d’usage, côte corallienne, Haïti,
littoral, mangrove, pêche
Keywords : coastal activities, conflicts about usage, coral
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