(2017-08) Bilten ISPAN, No 36
Rezime — The Bulletin de l'ISPAN, No 36, of August and September 2017. The issue covers The Bulletin resumes after a three-year interruption, and Albert Mangonès (1917-2002). The Bulletin is the publication of Haiti's national heritage institute, which documents the country's built heritage monument by monument, its state of conservation and the work carried out on it. 8 pages.
Deskripsyon Konple
The Bulletin de l'ISPAN, No 36, of August and September 2017. The issue covers The Bulletin resumes after a three-year interruption, and Albert Mangonès (1917-2002). The Bulletin is the publication of Haiti's national heritage institute, which documents the country's built heritage monument by monument, its state of conservation and the work carried out on it. 8 pages.
Teks Konple Dokiman an
Teks ki soti nan dokiman orijinal la pou endeksasyon.
Reprise
Photo : Archives / ISPAN
numéro 36, Août, Septembre 2017
BULLETIN DE l’ISPAN
• Albert Mangonès (1917 - 2002)
BULLETIN DE L’ISPAN, No 36, 8 pages
du BULLETIN DE L’ISPAN
Après la longue halte de trois ans,
marquée, entre autres, de sollicitations, de nouvelles activités et
perspectives, l’Institut de Sauvegarde
du Patrimoine National (ISPAN) reprend sa publication, le BULLETIN
DE L’ISPAN (BI). Le bulletin vise à
mettre en
exergue le patrimoine bâti que l’ISPAN prend en
charge à travers le pays. Il s’évertue
à présenter l’actualité des interventions relatives à la poursuite de la
mission de l’ISPAN consistant en la
sauvegarde et la mise en valeur des
biens immobiliers nationaux à haute
valeur culturelle et historique.
Nous avons de nouvelles informations, de nouveaux contenus et des
réalisations récentes. De la visite
exploratoire de sites fortifiés, en passant par l’inventaire du centre-ville
historique de Jacmel, aux nouvelles
études réalisées sur les monuments
du Parc National Historique Citadelle,
Sans Souci et Ramiers (PNH-CSSR),
TCD-RIAT-SUD et bien entendu
d’autres sites patrimoniaux à travers
le territoire à vous faire découvrir.
formations spécifiques sur les sites et
monuments historiques. Il s’évertuera
également à présenter, progressivement, un portrait de chacun des
cadres qui ont dirigé cette institution
ainsi que ceux dont l’apport et la
générosité ont contribué au succès
Sommaire
•
•
•
•
•
Le Bulletin de l’ISPAN accorde la
priorité à deux types d’informations :
des dépêches d’actualité et des in-
•
•
Reprise du BULLETIN DE L’ISPAN
Il y a cent ans naissait Albert Mangonès
Albert Mangonès et les monuments
christophiens
Albert Mangonès au regard de Jean
Coulanges
La réalisation du Marron Inconnu relatée par Simil
Si te genyen yon nèg mawon ki pat nan
mawonaj men li
Choisir de A . Mangonès
BULLETIN DE L’ISPAN est une publication de l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National destinée à
vulgariser la connaissance des biens immobiliers à valeur culturelle et historique de la République d’Haïti,
à promouvoir leur protection et leur mise en valeur. Communiquez votre adresse électronique à ispanmc.
secrétariatechnique@gmail.com pour recevoir régulièrement le BULLETIN DE L’ISPAN. Vos critiques et
suggestions seront grandement appréciées. Merci.
BULLETIN DE L’ISPAN • No 36 • août - septembre 2017 • 1
du projet phare qu’était la préservation et la mise en valeur des
monuments historiques : Citadelle,
site de Sans Souci, site fortifié des
Ramiers, et aménagement du Parc
national historique (1979-1990).
Etats-Unis, en Italie, Espagne, France
et au Brésil, dont l’engagement et la
compétence représentent l’atout de
l’institution.
Depuis juin 2009, le bulletin en est à
sa 36ème parution. Nous travaillons
Ainsi, ce numéro rend hommage à pour qu’il ne soit plus interrompue,
Albert Mangonès, le premier archi- qu’il se renouvelle et conquiert un
tecte de monument de l’ISPAN, dont public de plus en plus large.
cette année ramène le centième
anniversaire de naissance (1917- La plupart de nos lecteurs sont des
2017). L’institution saisit cette habitués, voire des consommateurs
occasion pour confirmer que la avisés. Cependant, pour d’autres, il
vision de cet éminent architecte est faut un effort pour rendre accesmaintenue tout en s’adaptant aux sibles nos contenus tout en gardant
nouvelles réalités dans le domaine la rigueur qui fait de notre bulletin
de la restauration et de la conser- un document de référence pour
vation des monuments historiques. tous. Les étudiants, les historiens,
Les multiples travaux qui consistent les chercheurs, les journalistes, les
en la protection, la sauvegarde et spécialistes de la construction et de
la mise en valeur des biens identi- l’aménagement du territoire (urtaires de la nation font l’objet de banistes, architectes, ingénieurs,
préoccupation et de gestion par des ouvriers du bâtiment, …), les opéraprofessionnels spécialisés en la teurs culturels et touristiques, entre
matière, formés notamment aux autres, y trouveront des données
intéressantes sur notre patrimoine
dont certaines, jusqu’à date, étaient
conservées dans les centres documentaires de l’Institution.
Le bulletin sera distribué en version
électronique.
Direction générale / ISPAN
Angle des Rues Magny et Capois
Port-au-Prince, Haïti
Tél. : (509)2910-6146
Courrier:ispanmc.secrétariatechnique@gmail.com
Site web: www.ispan.gouv.ht
Il y a cent ans naissait
Albert Mangonès
Albert Mangonès est né à Port-au- Cornell University et la médaille
Prince le 26 mars 1917. Il passe son « Charles Goodwin Memorial Medal
enfance et la première partie de son (1st Award) » en 1942 pour son proadolescence dans sa ville natale où jet de sortie.
il fait ses études classiques. Après
sa terminale, il part en Belgique Après l’obtention de son diplôme,
pour des études d’agronomie.
l’architecte travailla
Cependant, fréquentant les mià New-York et à
lieux intellectuels et artistiques,
Mexico City avant
il décide d’abandonner les
de revenir définiétudes d’agronomie et intègre
tivement en Haïti
l’Académie des Beaux-Arts de
pour mettre ses
Bruxelles pour étudier l’architecture.
compétences au
Par la suite, il se rend aux Étatsservice du pays
Unis d’Amérique où il obtient
avec, entre au• Charles Goodwin Memorial Medal
son diplôme d’architecte à
tres, le rêve de
construire des logements à bas
prix pour les paysans et les travailleurs. Revenu en 1944, il participe, la
même année, avec Dewitt Peters, à
la création du Centre d’Art de Portau-Prince dont il fut le secrétaire
général tout en travaillant au service
de génie municipal de la mairie de
Port-au-Prince.
En 1948, l’architecte Mangonès se voit
confier, par le président Dumarsais
Estimé, des travaux pour l’Exposition
Universelle du Bicentenaire de la
création de Port-au-Prince. A cette
occasion, Il réalise le Théâtre
BULLETIN DE L’ISPAN • No 36 • août - septembre 2017 • 2
de Verdure Massillon Coicou,
en
trois
semaines
environ.
e
En 1999 pour le 250 anniversaire il
sera conseiller de la commémoration.
En 1968, sur commande du président de la République François
Duvalier il crée dans l’aire du
Champ-de-Mars, sur la Place des
Héros de l’Indépendance à Port-auPrince, la place du «Marron Inconnu».
En 1989 l’ONU choisit la statue du
Marron Inconnu pour représenter
l’article 4 de la déclaration universelle des droits de l’homme qui fait
référence à l’abolition de l’esclavage.
En 1972, Albert Mangonès prit
l’initiative de créer le Service Na-
ture étatique et plaça alors sous le
leadership de l’initiateur, cette entité
convertie en un organe spécialisé
de l’Etat : l’Institut de Sauvegarde du
Patrimoine National (ISPAN).
Par Arrêté Présidentiel en date du
29 mars 1979, l’ISPAN a la mission suivante :
Dresser l’inventaire et faire le classement des éléments concrets du
patrimoine national, réaliser des
études générales et détaillées des
projets de restauration et de mise
en valeur de monuments et de sites
historiques, assurer la direction et le
contrôle des travaux d’exécution de
tous les projets de restauration du
patrimoine bâti de la république
d’Haïti, aider à la promotion et au
développement d’activités publiques
ou privées visant à sauvegarder le
patrimoine national et diffuser toutes
informations et documentations
relatives au patrimoine architectural
et monumental, national et international.
En plus de ses travaux de sauvegarde sur le patrimoine de prestige,
comme la restauration et la mise
hors d’eau de la Citadelle Henry, du
Palais de Sans-Souci et du Site fortifié des Ramiers, Albert Mangonès
s’impliqua, avec l’ISPAN, dans les
travaux d’inventaire du bâti, des sites,
villes et monuments historiques ; des
fouilles archéologiques comme celles
de Puerto-Real et du village du Cacique Guacanagaric dans le Nord
d’Haïti ; et des études archéologiques
sur l’Ile de la Tortue avec Alfred Métraux.
Ramiers (PNH-CSSR) qui devient
patrimoine de l’humanité en 1982.
Au cours de cette période, il entreprend aussi les travaux de
restauration des forts Jacques et
Alexandre. On reconnait également à l’architecte Mangonès le
rapatriement en Haïti vers les
années 80 du portrait de Henri
1er réalisé en 1816 par son peintre
contemporain, l’anglais Richard Evans.
Cette œuvre picturale est actuellement gardée au Musée du Panthéon
National Haïtien (MUPANAH).
En 1984, il est honoré par l’Institut
Américain d’Architecture (American
Institute of Architecture, AIA) pour la
somme de ses œuvres et ses luttes
pour la sauvegarde de la Citadelle
Henry.
En plus des institutions et la
construction d’édifices publics, Albert
Mangonès est l’auteur de nombreux
articles dont «Architecture et civilisation négro-africaine», «La Citadelle,
le Palais de Sans Souci, le Site des Ramiers : monuments à l’indépendance
d’une nation et à la liberté de son
peuple = The Citadelle, the Palace
of Sans Souci, the Site of Ramiers :
monuments to a nation’s independence and to it’s people’s freedom»,
«En toute urbanité» entre autres.
L’architecte Albert Mangonès est
mort à Port-au-Prince le 25 avril
2002. Le 12 décembre 2009, l’État
Haitien l’élève, à titre posthume, au
rang de Grand Officier de l’Ordre
National Honneur et Mérite.
Ainsi, participa-t-il à des travaux
de recherches dans les archives de
tional des Monuments et des Sites France relatives à la période coloniale
Historiques qui est une institution de Saint-Domingue. Sous sa direcfinancée par le trésor public . L’État tion, L’ISPAN initia le Parc National
Haïtien, en 1979, décida d’une struc- Historique Citadelle, Sans Souci et
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Si te genyen yon nèg mawon ki pat nan
mawonaj Men li!
En tous lieux et en toutes circonstances, par ses écrits et par ses
paroles, Albert Mangonès a toujours
dit ce qu’il croyait être vrai. En toute
sincérité et sans ambages. Sa vie durant, il parla de sa vision pour son
pays, de liberté de choix et de liberté
tout court.
Albert se retrouva, avec beaucoup
de fierté, en compagnie de Jose Clemente OROZCO,Vassily KANDISKY,
Mary CASSAT, Kathe KOLLWITZ et
RAPHEL, comme le seul artiste encore vivant parmi ceux qui furent
choisis pour représenter quelques
articles de cette déclaration.
Nul ne sera tenu en esclavage ni en
servitude ; l’esclavage et la traite des
esclaves sont interdits sous toutes
leurs formes.
Lui qui s’arma du glaive et de la torche tel un géant
Lui qui fit de ses armes un abri pour les siens
Semblable au lion par ses grandes actions
Il harcela partout ceux qui le tourmentaient
Brûla leurs champs, détruisit leurs demeures
Ses exploits irritèrent des rois
Mais firent cependant la joie de tout un peuple
Sa mémoire sera éternellement en bénédiction
En 1986, des sans aveux ont volé la
machette du marron, la plaque qui
portait inscription de ce texte, et
éteignirent sa flamme.
Une des plus grandes déceptions de
la vie de mon père, et nous en parlions encore tout récemment, fut que
de 1986 à nos jours personne n’a eu
Son nègre marron, l’œuvre de sa vie, Albert avait choisi pour accompa- le COURAGE de rendre son glaive
fut par beaucoup compris dans cet gner sa sculpture un texte de la et sa torche au lion de la liberté.
esprit là.
Bible de Jérusalem tiré du livre des Sa mémoire restera, néanmoins, éterMachabbés, qu’il disposa sur l’un des nellement en bénédiction.
En effet, le Nègre Marron fut choisi voiles de béton entourant la flamme
par l’UNESCO comme symbole lors éternelle sur la Place du Marron InFrédérick Mangonès
d’une émission commémorative de connu.
4 avril 2002
timbres pour représenter l’article
4 de la Déclaration Universelle des Ce texte, le voici :
Droits de l’Homme qui stipule :
Ce fut lui qui accrut la grandeur de son peuple
Albert Mangonès
et les monuments christophiens
Photo : ISPAN
Albert est un humaniste profond ! Je le classe parmi les
pères des mouvements de
conservation de monuments
historique de l’Amérique et des
Caraïbes,
c’est-à-dire les
hommes de la renaissance.
• Restauration de la toiture de la Citadelle Henry
Au fait, aucune expression n’est assez forte pour exprimer la valeur
de sa contribution dans la sauvegarde du patrimoine haïtien. Son
dévouement pour la survie et la
transmission du patrimoine a ouvert
la voie à un autre regard sur les nombreux vestiges.
C’est en ces termes que Albert a été plus qu’un catalyseur
l’Architecte Patrick Delatour dans la régénérescence des monuprésente Albert Mangonès. ments bâtis du pays en particulier
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là, il articule le programme de restauration, son orientation, la partie
C’est avec Sténio Vincent en 1940 architecturale et établit le mécanisme
que l’Etat haïtien commence à mani- de suivi pour la réalisation des travaux.
fester son intérêt pour la protection De 1972 à 1990, Albert Mangonès
des biens patrimoniaux. Cependant s’est livré à un rude combat pour la
en 1972 on retrouve l’ensemble
Citadelle Henry, Palais Sans Souci
et Ramiers dans un état de dégradation avancée. Avec le rapport de l’Organisation des Etats
Américains (OEA) en 1972 qui prévoit
le développement du tourisme
historique en Haïti, on assiste à un
regain d’intérêt pour le patrimoine
bâti. La même année, Albert Mangonès crée le Service National des
Monuments et des Sites Historiques.
Nommé au poste de Directeur Général de l’ISPAN le 10 mai 1979, il
s’entoure de jeunes cadres tels que:
Frederick Mangonès, Directeur des sauvegarde du patrimoine en Haïti.
projets ; Patrick Delatour coordo- Abandonné depuis 1820, les monunateur du projet de mise en valeur ments Christophiens, symboles de
et Gilbert Valmé, responsables des l’indépendance, étaient fortement
travaux à Sans Souci ; Harold Gaspard, abimés. Albert s’est donné la misresponsable des travaux à la Cita- sion de les faire renaître pour qu’ils
delle et les Ramiers ; Pierre Dénizé, continuent à être la fierté nationale.
responsable des archives ; etc. De Avec un engouement pour le patri-
moine, il a coordonné les travaux et
surtout a passé le flambeau à une
équipe jeune, professionnelle et dynamique : Robert Manuel historien et
Didier Dominique, Daniel Elie, Herold
Perard, Henri Robert Jolibois,
• La Citadelle Henry
Ginette Cheribun. Le travail de
restauration et de mise en valeur
de nos monuments n’est pas fini
mais Albert a tracé le chemin.
Sa
vision,
sa
détermination
et son dévouement doivent
être un exemple à suivre.
Albert Mangonès
au regard de Jean Coulanges
Albert était vraiment un brillant En fait, le jeune cadre ne va colmonsieur […] il était intelligent, il laborer avec l’architecte que deux
parlait bien et il connaissait le pays, ans plus tard. Il précise : on va se
ainsi parle Jean Coulanges lors d’un connaitre et travailler ensemble
entretien à son bureau à la Com- au MUPANAH en 1982, 1983.
Mais ce n’est pas croyable ça […],
vraiment, ça relevait de l’intelligence.
Devant une telle prouesse on ne
peut pas dire quel est son plus grand
mérite tant il a de grands mérites…
mission Nationale Haïtienne de
Coopération avec l’UNESCO à Pacot. À la question sur le plus grand
mérite d’Albert Mangonès, Jean
Jean Coulanges revient sur sa ren- Coulanges répond «l’ISPAN» sans
contre avec celui à propos de hésiter avant de dire qu’il s’agit en
qui il n’a que de bons souvenirs : fait de toute l’œuvre d’un personj’ai rencontré Albert Mangonès quand nage polyvalent. Il ajoute : Mais c’est
Quant à la fameuse statue « Nèg
Mawon» , symbole de la liberté
utilisé par l’Organisation des Nations
Unies, le professeur nous explique
que Mangonès l’a talentueusement
dessiné et en a fait la maquette ainsi
je suis revenu au pays en 1980. Je l’ai tout ce qu’il a fait. Des gens m’ont que celle de la place où se trouve
vu agir. Il venait de créer l’Institut de dit qu’il a créé le théâtre de verdure l’œuvre. Cependant, il a tenu à
Sauvegarde du Patrimoine National. Massillon Coicou en quinze jours. signaler la participation considérable
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Photo : ISPAN
les monuments Christophiens.
du professeur italien Amerigo Marco Montagutelli, sculpteur-fondeur,
directeur de l’Académie des BeauxArts qui a coulé le bronze de la statue.
En plus de tout ce qu’il a fait, il a
participé à la création du Centre d’Art en 1944 qui a permis
de découvrir nos fameux peintres primitifs, nous dit le professeur.
À la question sur ce qui différen-
cie Albert Mangonès d’autres
architectes et sculpteurs de son
temps, Jean Coulanges nous donne
une réponse simple : «c’est qu’il était
très artiste».
La réalisation de la statue du Marron Inconnu
relatée par Simil
Cette œuvre monumentale donne
à voir l’appel au rassemblement
des esclaves pour la révolte contre
le système esclavagiste. Cet appel
vient d’un esclave qui s’est fait marron, d’où le nom Marron Inconnu.
Emilcar Similien dit Simil nous
conte avec sa verve habituelle
certains épisodes de sa réalisation : J’ai eu à dessiner la maquette
du Nèg Mawon comme examen de
dessin à la fin de ma troisième année
à l’académie des beaux-arts. Dans
un premier temps, j’ai refusé de la
dessiner à cause de l’échelle qui me
paraissait incorrecte mais j’étais bien
obligé de le faire et on a corrigé certaines imperfections, ce qui n’enlève
rien au génie d’Albert Mangonès.
C’est
au
professeur
franco-italien, le sculpteurfondeur Amerigo Marco
Montagutelli, directeur de
l’Académie des Beaux-Arts,
qu’on avait confié la réalisation de la maquette du Nèg
Mawon.
Immédiatement
après les examens de fin
d’année, le directeur Montagutelli est venu nous dire
: il va se réaliser aux ateliers
de l’Académie un travail que
vous n’allez pas avoir la possibilité d’en faire l’expérience
pendant toute votre vie.
Donc, ceux qui sont intéressés, sont bienvenus. On a été
5 ou 6 à embarquer dans le
projet, mais la cadence était
si dure et difficile que nous
• La statue du Nègre Marron
n’étions que trois à y rester : Sterne devait faire l’armature, il fallait faire
Emmanuel Delsoin, Wilfrid Louis et poser quelqu’un pour avoir les dimenmoi.
sions justes. Il y avait un autre fondeur
à l’académie qui s’appelait Andrisson
En effet, les trois étudiants ont Fils-aimé, il était de grande taille et
participé à toutes les étapes de la ré- assez costaud pour représenter le
alisation de l’œuvre. Ils ont contribué Nèg Mawon. le professeur s’en était
à redessiner la maquette, agrandir le servi comme modèle. On l’a fait poser,
dessin, monter l’armature, mettre et on a redessiné le «Nèg Mawon» à
la glaise, sculpter la glaise, faire le l’échelle, c’est-à-dire redessiner Andrisson
moulage, couler dans le bronze, Fils-aimé en position de «Nèg Mawon».
réassembler les parties, ciseler les
impuretés, installer l’œuvre à son emplacement et faire la patine puis, le
cirage.
Simil nous apprend : Quand on
L’étudiant avoue que la tâche n’a pas
été facile. Des erreurs de dimension
aux incidents liés aux visites surprises du président Duvalier, ils ont
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Photo : ISPAN
En face du Palais national à l’extrême
nord-ouest de la place des Héros
de l’indépendance se trouve la place
du Marron Inconnu. Des voiles
de béton décorés des épées de
Damballah et d’un texte biblique
protègent du vent une flamme éternelle. Un peu en contre bas, sur un
socle : la statue du Marron Inconnu.
Elle représente un esclave qui, en
fuyant l’habitation coloniale, met
un genou à terre, se penche en arrière pour souffler dans une conque
de lambi, avec une machette dans
la main droite et un maillon de
chaîne brisée à sa cheville gauche.
Quand le professeur Montagutelli
devait partir en vacances, il a fait
venir le sculpteur Leon Segura de
Miami pour continuer les travaux.
Après le départ de Leon Segura,
Albert Mangonès, maitre d’œuvre,
venait régulièrement chaque aprèsmidi pour travailler sur la sculpture
et je voyais le Nèg Mawon maigrir
à vue d’œil. En octobre, Montagutelli
arrive, il voit le Nèg Mawon maigre
comme un clou et pique une crise
: Nom de Dieu ! Comment avezvous pu accepter tout ça ? Puis on
a re-sculpté la statue pour la mettre
dans ses dimensions actuelles. Simil,
• Albert Mangonès sculptant la statue du Nègre Marron
Wilfrid
et
Sterne
à différentes générations en Haïti et dans
l’Académie des Beaux-arts représente la diaspora, en témoignent diverses
Cette œuvre d’Albert Mangonès aujourd’hui une icône de la lutte productions artistiques et artisanales.
qui a fait durer quatorze mois la anti-esclavagiste. Malgré les vicissi
quatrième année académique de tudes, l’œuvre est appropriée par les
Choisir
par Albert Mangonès
Le Bulletin de l’ISPAN reproduit
pour l’occasion in extenso un article d’Albert Mangonès paru dans
Reflets d’Haïti Première année. No
21. Samedi 3 mars 1956 pour donner une idée plus précise du profil
du personnage et de ses combats.
nous avons voulu présenter et que Cinquante kilomètres de route nouvelnous espérons pouvoir utiliser pour lement asphaltée, un pont, un barrage,
le plus grand bien de la collectivité. autant d’actes aux conséquences
irréversibles, clamant l’inéluctable néCe soir, j’ai relu la série des chroniques cessité du plan d’ensemble, du plan
que j’ai eu le privilège de publier dans régional, du plan national.
« Reflets d’Haïti », de sa parution à
ce jour, chroniques dont la portée, Des précisions : la route indispensable
Comme j’ai eu à le dire il y a de j’ose l’espérer n’a pas été étrangère à instrument de développement touriscela quelques semaines, un Co- la concrétisation de cet acte prélimi- tique annule la distance. Soudainement
mité d’Architectes et d’Ingénieurs, naire indispensable au développement Port-au-Prince a accès à telle zone
répondant à la demande du Ministre d’un urbanisme rationnel en Haïti. de plage utilisable. Potentiellement
Saint-Lot, avait entrepris la prépara- Peut-être ai-je pu, en partie réussir c’est la porte ouverte vers une future
tion d’une étude préliminaire sur la à susciter de la part du public, cette Riviéra Haïtienne. Mais pratiquement ?
constitution de la première Com- prise de conscience de l’événement Sans organisme de planification, c’est
mission
d’Urbanisme
Nationale. urbain dont j’ai si souvent parlé. la lamentable atomisation de l’espace
Dans quelques jours notre travail sera Mais plus qu’une prise de conscience – de Mariani et de la Mer-Frappée.
terminé et le Ministre aura en mains le de l’événement urbain il faut aussi Avec la laideur du genre BidonVille
document que le Comité aura élaboré que le public atteigne une prise de érigée en principe ! Exemples fort
avec tout le dévouement à la cause de conscience analogue de l’événement descriptifs, mais hélas aussi fort conl’urbanisme et le sérieux nécessaires. national. Car la nécessité de la planifi- tagieux : il n’est que de commettre
C’est un instrument d’action construc- cation s’inscrit chaque jour davantage l’erreur d’attendre passivement, et
tive, créatrice, à longue portée, que dans les faits de notre vie de peuple. on verra… trop tard malheureuse-
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Photo : ISPAN
dû traverser de nombreux obstacles.
ment. Toute la côte, d’ici Saint-Marc y
passera et est en train d’y passer…
Autre exemple et combien plus spectaculaire : Péligre. Là, l’importance de
l’événement est indiscutable. Mais
son futur ? J’ai vu à Camp-Perrin les
restes d’un système d’irrigation, barrages et canaux, legs de la colonie,
que l’absence de vision et l’inaptitude
à prévoir de plus d’un siècle de
« mesadministration », réduisent
presqu’à une curiosité archéologique!
Certes, il n’est pas pensable que Péligre connaisse le même sort. Mais
dans quelques mois nous recevrons
cet énorme potentiel de productivité, don combien onéreux d’une
technique dépassant en fait nos
moyens actuels. Peut-être seront-ils
long le temps et difficile à acquérir les
moyens indispensables à la pleine mise
en valeur productrice de la gigantesque
machine. Mais en attendant, au-dessus
du barrage, fait indiscutable, une région
sera là, nouvellement modelée, trans-
formée : un beau lac aux rives riantes,
à moins de deux heures de route
de la capitale, et sur les lieux d’un
centre d’attraction touristique spectaculaire. Deux visions possibles du
futur. La première, celle d’un lac sillonné
de bateaux à moteur, d’esquifs à voiles,
d’estivants sur skis nautiques. Des rives
rationnellement développées ; un
centre touristique, des chalets, des auberges,un immense parc national autour,
démonstration d’un programme de
conservation forestière. Bref, un splendide instrument d’enrichissement
national autant que d’embellissement,
dont l’apport financier peut même précéder celui du barrage proprement dit.
Cette vision-là n’est possible qu’avec
un plan ! L’autre ? C’est la Mer
Frappée sur les rives de Péligre !
Pour cela il ne faut pas de plan !
comprendre. Nous avons longtemps
accepté la croissance, l’arrêt du
développement ou la décrépitude de
nos villes comme des faits inaccessibles
à notre contrôle. Aujourd’hui nous devons savoir qu’une ville peut se penser
et se vouloir telle ou telle. Un pays aussi.
C’est pourquoi l’étude que nous
remettrons bientôt sur les bureaux
du Ministre des Travaux Publics
présentera l’analyse de la structure
d’un organisme national autonome
de planification, conçu pour pouvoir
graduellement embrasser non seulement les tâches de planification de
nos villes, mais aussi celles plus amples
d’aménagement du territoire entier de
la République, en vue d’une productivité
ascendante et d’une amélioration
positive des conditions de vie du peuple.
Sommes-nous en mesure de choisir ? Un
enfant de 10 ans peut répondre. Mais
pour choisir il faut comprendre, vouloir
Comité de rédaction:
• Sabry ICCENAT ,
Communicateur / ISPAN
• Yvenel JEAN-PIERRE,
Historien / ISPAN
• Ref Culture (Consultant)
Recherche historique et photographique
• Vanessa DARBOUZE,
Architecte / ISPAN
• La place du Nègre Marron, croquis de l’architecte Albert Mangonès.
Photo : ISPAN
Correction et Avis:
• Frédérick MANGONES,
Architecte / ISPAN
Graphiste:
• Roberson ETIENNE,
Ing. informaticien / ISPAN
Supervision:
• Jean Patrick DURANDIS, D.G / ISPAN
Architecte de Monument
Distribution:
Service de la promotion / ISPAN
BULLETIN DE L’ISPAN • No 36 • août - septembre 2017 • 8