(2025) « Mwen se yon timoun sèlman, poukisa sa rive m ? » Ayiti : ofansiv gang yo kont timoun yo
Rezime — Amnesty International dokimante enpak vyolans gang yo sou timoun nan zòn metwopolitèn Pòtoprens, sou baz entèvyou ak 112 moun, ladan yo 51 timoun ki gen ant 10 ak 17 lane. Rapò a anrejistre rekritman ak itilizasyon timoun pa gang yo, kadejak ak lòt vyolans seksyèl sou tifi, asasinay ak blesi timoun, ansanm ak efè ki pi grav sou timoun ki gen andikap, epi li jwenn ke mekanis leta pou pwoteksyon, reyentegrasyon ak jistis prèske pa fonksyone.
Dekouve Enpotan
- Amnesty dokimante 14 timoun (11 tigason, 3 tifi) gang rekrite epi itilize pou espyonaj, livrezon ak travay kay; grangou ak laperèz se prensipal rezon yo.
- 18 tifi dokimante kòm viktim kadejak oswa lòt vyolans seksyèl pa manm gang, ladan yo 10 kadejak an gwoup ak 9 kidnapin; plizyè vin ansent epi, kòm avòtman ilegal, kèk itilize metòd ki pa an sekirite.
- 10 timoun blese ak 2 mouri nan ka dokimante tire san distenksyon ak tire espre, ak gang tankou Brooklyn, Simon Pelé, Belekou, Boston ak Grand Ravine.
- Sant detansyon pou minè CERMICOL gen kat fwa plis moun pase kapasite li, prèske 300 granmoun melanje ak anviwon 100 tigason; okenn nan 93 tigason yo pa te kondane epi tribinal pou timoun Pòtoprens lan pa fonksyone depi 2019.
- Timoun ki gen andikap yo an plis danje: sou sis ki te bezwen aparèy asistans, se de sèlman ki te genyen, epi sit deplase yo pa gen twalèt aksesib.
Deskripsyon Konple
Rapò Amnesty International sa a chita sou rechèch ki fèt ant me ak oktòb 2024, ak yon travay sou teren nan Pòtoprens soti 16 rive 27 septanm 2024. Li dokimante vyolasyon dwa timoun nan uit komin depatman Lwès la (Pòtoprens, Site Solèy, Tabarre, Kwadèbouke, Dèlma, Kafou, Kenskòf ak Gresye). Chèchèz yo te fè entèvyou ak 112 moun, ladan yo 51 timoun (31 tifi ak 20 tigason) ki gen ant 10 ak 17 lane, paran, otorite leta, travayè imanitè ak anplwaye Nasyonzini, epi yo te verifye plizyè dizèn videyo, foto ak imaj satelit. Rapò a kouvri twa nan vyolasyon grav Nasyonzini ap swiv sou timoun nan konfli ame: rekritman ak itilizasyon timoun (14 ka dokimante, sitou akoz grangou ak laperèz, ak gang tankou Grand Ravine, Ti Bwa, 5 Segon ak Kraze Baryè), kadejak ak lòt vyolans seksyèl (18 tifi dokimante, 10 ladan yo sibi kadejak an gwoup, 9 te kidnape, ak plis risk nan sit moun deplase yo), epi asasinay ak blesi (10 timoun blese ak 2 mouri nan ka yo dokimante). Li egzamine tou enpak ki pi grav sou timoun ki gen andikap (11 ka). Rapò a montre sistèm pwoteksyon an kraze: sant detansyon CERMICOL ap fonksyone kat fwa plis pase kapasite li, prèske 300 granmoun ap pataje espas ak anviwon 100 tigason, okenn nan 93 tigason yo pa te kondane, epi tribinal pou timoun Pòtoprens lan pa fonksyone depi 2019. Amnesty mande yon plan konplè pou pwoteksyon timoun, yon pwogram demobilizasyon ak reyentegrasyon, tribinal espesyalize ak kontwòl sou zam k ap antre nan peyi a.
Teks Konple Dokiman an
Teks ki soti nan dokiman orijinal la pou endeksasyon.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT,
POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
© Amnesty International 2025
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Photo de couverture : Une fille dans un site pour personnes déplacées dans lequel se sont rendues les
chercheuses d’Amnesty International dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, septembre 2024.
© Amnesty International
L’édition originale en langue anglaise
de ce document a été publiée en 2025
par Amnesty International Ltd, Peter Benenson House,
1 Easton Street,
Londres WC1X 0DW, Royaume-Uni.
Index : AMR 36/8875/2025
Version originale : anglais
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aux côtés de personnes du monde entier peut rendre nos
sociétés meilleures.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 3
SOMMAIRE
SYNTHÈSE 5
MÉTHODOLOGIE 11
1. CONTEXTE 14
2. RECRUTEMENT ET UTILISATION D’ENFANTS 20
DES RÔLES DIFFÉRENTS, MAIS UNE SEULE ET MÊME RÉALITÉ 21
MENACES ET SANCTIONS 23
PRÉSUMÉS COUPABLES 25
LA RÉINSERTION AU POINT MORT 28
3. VIOLS ET AUTRES FORMES DE VIOLENCES SEXUELLES 32
ATTAQUES À GRANDE ÉCHELLE ET RISQUES QUOTIDIENS 34
« RELATIONS » FORCÉES ET EXPLOITATION À DES FINS DE COMMERCE DU SEXE 38
VIOLENCES SEXUELLES DANS LES SITES POUR PERSONNES DÉPLACÉES 39
STIGMATISATION ET PEUR 41
ACCÈS INSUFFISANT AUX SERVICES DE SANTÉ 42
OBSTACLES À LA JUSTICE 44
4. HOMICIDES ET BLESSURES 47
TIRS AVEUGLES 47
ATTAQUES DÉLIBÉRÉES 49
MORTS ET BLESSURES CONNEXES 51
ARMES ET MUNITIONS 52
5. RÉPERCUSSIONS SUR LES ENFANTS EN SITUATION DE HANDICAP 55
DIFFICULTÉS À FUIR LES VIOLENCES 56
ACCÈS À DES DISPOSITIFS D’ASSISTANCE ET À DES SERVICES 56
DES CONDITIONS DE VIE INADAPTÉES POUR LES PERSONNES DÉPLACÉES 61
6. CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS 66
RECOMMANDATIONS 67
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 4
CARTE
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HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 5
SYNTHESE
Un garçon n’avait que 13 ans lorsqu’un gang a commencé à lui demander de recueillir des informations sur
des cibles et de livrer de la nourriture et des stupéfiants. « Parfois, j’ai très faim, c’est la seule solution », a-t-
il déclaré. Deux sœurs ont quant à elles été enlevées par des membres d’un gang alors qu’elles rentraient de
l’école et ont été conduites dans une maison où elles ont été victimes d’un viol en réunion : l’une d’elles a
été violée par cinq hommes et l’autre par six. « J’y pense et je me dis, je ne suis qu’une enfant, pourquoi
cela m’est-il arrivé ? », a déclaré l’une des filles. Un garçon de 16 ans a expliqué que des médecins avaient
dû amputer sa jambe droite pour lui sauver la vie, car il avait été blessé délibérément par balle par un
membre d’un gang alors qu’il était au marché. « Je ne sais pas pourquoi il m’a fait ça… Ma vie a tellement
changé », a déclaré le garçon.
Depuis l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse en juillet 2021, la violence des gangs armés n’a cessé
de s’intensifier, atteignant un niveau sans précédent en 2024. Les gangs contrôlent à présent la majeure
partie de la capitale, ce qui a engendré une crise humanitaire aux conséquences profondes et poussé le
Conseil de sécurité des Nations unies à autoriser une Mission multinationale d’appui à la sécurité. Les
expériences de ces enfants, dont les noms et identités ne sont pas révélés pour des raisons de sécurité et de
confidentialité, reflètent celles de nombreux enfants vivant dans le chaos imposé par les gangs.
L’intensification des violences au cours des quatre dernières années dans l’ensemble de la zone
métropolitaine de Port-au-Prince et ses environs a tout d’une offensive contre l’enfance. Ces violences ont
causé des souffrances généralisées et ont bafoué un vaste éventail de droits humains des enfants,
notamment leurs droits à l’éducation, au développement physique et mental et à la protection contre la
violence, l’exploitation et la maltraitance, ainsi que leur droit de circuler librement. Elle a privé les enfants de
leur droit de jouer. Sans un engagement ferme des autorités haïtiennes à protéger les droits humains des
enfants conformément à leurs obligations internationales et nationales, notamment au titre de la Convention
relative aux droits de l’enfant, et un soutien durable des partenaires internationaux, le tissu social des
populations sera menacé pour les décennies à venir.
Amnesty International a réuni des informations sur l’impact de la violence liée aux gangs sur les enfants, en
menant des recherches entre mai et octobre 2024, notamment sur le terrain à Port-au-Prince en septembre.
Au total, les chercheuses se sont entretenues avec 112 personnes, dont 80 personnes pendant la visite
dans la capitale haïtienne. Cinquante-et-un enfants (31 filles et 20 garçons), âgés de 10 à 17 ans, ont été
interrogés en personne à Port-au-Prince, ainsi qu’une jeune femme de 18 ans ayant été agressée par des
membres d’un gang lorsqu’elle était mineure. L’équipe de recherche s’est également entretenue avec des
parents, des représentant·e·s du gouvernement, des travailleurs et travailleuses humanitaires haïtiens et
internationaux et des membres du personnel de l’ONU. Les chercheuses ont examiné des dizaines de
vidéos et de photos, analysé des images satellite et obtenu des documents pertinents pour leurs recherches.
Les recherches couvrent les violations des droits humains et atteintes à ces derniers ayant eu lieu dans huit
communes dans le département de l’Ouest : Port-au-Prince, Cité Soleil, Tabarre, Croix-des-Bouquets,
Delmas, Carrefour, Kenscoff et Gressier. L’équipe de recherche a recueilli des informations sur trois types
d’atteintes aux droits humains infligées à des enfants, principalement par des membres de gangs : le
recrutement et l’utilisation d’enfants, le viol et les autres formes de violences sexuelles contre les enfants, et
les homicides et les blessures d’enfants. Ces trois types d’atteintes aux droits humains sont parmi les graves
violations suivies par l’ONU et recensées dans le Rapport annuel du secrétaire général de l’ONU sur les
enfants et les conflits armés. Les conséquences disproportionnées de la violence pour les enfants en
situation de handicap ont également été étudiées.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 6
S’appuyant sur les informations recueillies par l’ONU et d’autres travaux sur les droits humains menés par
des organisations haïtiennes et internationales, les recherches d’Amnesty International visent à offrir un
espace pour que les enfants puissent s’exprimer, ce qui est indispensable pour comprendre l’impact qu’ont
les violations et atteintes qu’ils subissent sur les droits des enfants en général, ainsi que pour contribuer à
mettre en lumière les obstacles à la réinsertion et à l’avenir.
RECRUTEMENT ET UTILISATION D’ENFANTS
Amnesty International a recueilli des informations sur 11 garçons et trois filles qui ont été recrutés et utilisés
par des gangs, notamment Delmas 6, Baz Pilate, Ti Bwa, Baz Belè, Grand Ravine, 103 Zombie, 5 Segon et
Kraze Baryè. Les enfants ont déclaré avoir été exploités de diverses manières, notamment pour espionner
les gangs rivaux et la police, faire des livraisons, des tâches ménagères ou des travaux de construction et
réparer des véhicules. Les 14 enfants ont déclaré qu’ils n’avaient pas le choix et que leur implication était
principalement motivée par la faim ou la peur. La pratique généralisée de recrutement et d’utilisation
d’enfants par des gangs en Haïti est interdite au titre du droit national et international : cela fait des enfants
des victimes de traite des êtres humains, entre autres atteintes aux droits humains.
Un garçon de 12 ans qui vivait dans la rue a déclaré à Amnesty International qu’il avait été forcé par des
membres du gang Grand Ravine à jouer le rôle d’« antenne », autrement dit d’informateur. « Si j’avais refusé
de le faire, ils m’auraient tué », a-t-il déclaré. Un garçon de 16 ans a expliqué que des membres d’un gang
l’arrêtaient régulièrement lorsqu’ils le voyaient dans la rue, notamment quand il jouait au football, et lui
donnaient entre trois et sept dollars des États-Unis pour accomplir diverses tâches comme acheter du crédit
d’appel pour les téléphones portables. « Parfois, nous n’avons rien à manger pendant deux jours », a
déclaré le garçon à propos de sa famille, expliquant que ses parents avaient cessé de vendre des produits
dans la rue en raison de l’insécurité. Un de ses amis, qui est membre d’un gang, a essayé de le recruter
parmi les combattants, mais il a refusé. Le garçon a déclaré : « Mon ami a vu la situation dans laquelle nous
vivions et m’a dit qu’il gagnait beaucoup d’argent et que je pouvais gagner beaucoup d’argent aussi. »
Un autre garçon préadolescent a déclaré qu’il avait fini par porter une arme et qu’il avait été exploité par l’un
des gangs, pour qui il commettait des actes criminels avant d’être arrêté. « Ce que j’ai fait, je ne l’ai pas fait
de gaité de cœur. Je ne comprenais pas ce que je faisais. Je tenais une arme, pas pour faire du mal, mais
pour subvenir à mes besoins », a-t-il déclaré. Certains enfants ont déclaré avoir été frappés et menacés s’ils
refusaient d’obéir aux ordres. Une fille de 17 ans, qui a expliqué que des membres du gang Ti Bwa l’avaient
envoyée acheter des choses pour leurs petites amies et nettoyer des logements en échange de tout juste
deux dollars des États-Unis parfois, a déclaré : « Parfois, je dis que je ne veux pas le faire, alors ils me crient
dessus et me disent : “Quand le chef te demande de faire quelque chose, tu dois le faire”… On ne peut pas
leur dire non. »
Des enfants ont évoqué leur très grande peur de la police et des habitant·e·s et celle d’être stigmatisés ou
humiliés parce qu’ils viennent simplement de quartiers contrôlés par un gang. Plusieurs des personnes
interrogées ont fait part de leur inquiétude d’être arrêtées par la police pour des contrôles d’identité et du fait
que leur lien avec certaines zones peut entraîner leur homicide illégal. Amnesty International a recensé le
cas d’un garçon de 16 ans qui a été arbitrairement tiré de son lit et arrêté après l’attaque d’un commissariat
par des membres d’un gang. Il a été libéré sans inculpation après huit jours de détention, grâce à des
habitant·e·s du quartier qui ont levé 700 dollars des États-Unis pour payer son avocat.
L’une des autres menaces pesant sur les enfants est liée aux « groupes d’autodéfense », également connus
sous le nom de mouvement Bwa Kale, qui ont été impliqués dans de terribles lynchages visant des
personnes en raison de leur affiliation réelle ou présumée avec des gangs. Amnesty International a recensé
les cas de cinq garçons qui ont été placés en détention après avoir été dénoncés par des habitant·e·s. Au
moins l’un d’entre eux a été violemment frappé avant d’être remis aux autorités.
Tentant de lutter contre le problème du recrutement et de l’utilisation des enfants, le gouvernement haïtien
et l’ONU ont signé un protocole en vue de créer des dispositifs pour le transfert et les soins d’enfants liés aux
gangs armés rencontrés dans le cadre d’opérations de sécurité. Mais des fonds sont nécessaires pour
construire et agrandir des centres de transit, et aucun processus de démobilisation et de réintégration digne
de ce nom n’a encore été mis en œuvre dans le contexte d’insécurité et d’instabilité politique.
Parallèlement, le centre de détention de facto nommé Centre de rééducation des mineurs en conflit avec la
loi (CERMICOL) accueille quatre fois plus de personnes que ce que permet sa capacité d’accueil maximale.
Près de 300 hommes, femmes et filles partagent l’espace avec les presque 100 garçons pour qui
l’établissement était prévu. Un tel mélange est interdit au titre du droit international et des normes en la
matière. Le CERMICOL est conçu pour servir de centre de réinsertion pour les garçons arrêtés par les
autorités, afin de leur fournir une éducation, une formation professionnelle et tout autre soutien tant pendant
que leur situation est évaluée par un·e juge d’instruction qu’après leur condamnation.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 7
Mais les attaques de gangs contre des établissements pénitentiaires ces dernières années ont entraîné le
transfert des détenus adultes restants vers le CERMICOL, et ceux-ci occupent maintenant les espaces
prévus pour les cours et la récréation des garçons. En outre, le tribunal pour enfants de Port-au-Prince ne
fonctionne plus depuis 2019 en raison de la violence liée aux gangs, et, lorsqu’Amnesty International a visité
l’établissement, aucun des 93 garçons détenus au centre (dont un grand nombre sont soupçonnés d’être
liés à des gangs), n’avait été condamné.
VIOLS ET AUTRES FORMES DE VIOLENCES SEXUELLES
Enhardis par le fait que les gangs contrôlent de vastes poches de territoire et par l’impunité généralisée, des
membres de gangs, seuls ou en groupe, ont enlevé, violé et agressé sexuellement des filles lors d’attaques
sur des quartiers ou après avoir pris le contrôle de zones. Les filles sont confrontées à ce risque non
seulement lorsque des attaques se produisent, mais également dans leur vie quotidienne, en route pour
l’école ou lorsqu’elles font des courses, à pied ou dans les transports en commun. Plusieurs comportements
caractérisent les attaques, notamment le harcèlement de rue, qui peut dégénérer en viol ou en violences
sexuelles, ainsi que le fait de s’en prendre à certaines filles chez elles. Des membres de gangs ont
également forcé des filles à entretenir une « relation » avec eux, leur imposant une exploitation, notamment
à des fins de commerce du sexe.
Amnesty International a recueilli des informations sur 18 filles ayant été violées ou ayant subi d’autres
formes de violences sexuelles aux mains de membres de gangs. Certaines ont été agressées à plusieurs
reprises. Dix des filles ont été soumises à des viols en réunion, et neuf ont été enlevées. De plus, l’équipe de
recherche s’est entretenue avec deux filles qui ont été violées dans des sites pour personnes déplacées
après avoir fui leur domicile en raison de la violence liée aux gangs.
La majorité des filles qui ont été violées ont déclaré qu’elles n’avaient pas pu identifier les gangs auxquels
leurs agresseurs appartenaient. D’autres savaient quel gang contrôlait la zone et ont associé leurs agresseurs
à certains groupes. Les gangs impliqués dans les cas recensés par Amnesty International comprennent :
400 Mawozo, Grand Ravine, 5 Segon et peut-être Chien Méchant. Au titre du droit international et haïtien,
un enfant qui est enlevé à des fins d’exploitation sexuelle ou d’autres formes d’exploitation est considéré
comme une victime de traite des êtres humains. Le droit international impose aux États de protéger les
enfants de l’exploitation et des violences sexuelles, notamment de la prostitution, ainsi que de la torture et
d’autres traitements cruels, inhumains et dégradants, ce qui comprend le viol et les violences sexuelles.
Une fille de 14 ans a déclaré à Amnesty International qu’en février 2024, un membre du gang 400 Mawozo
s’était présenté chez elle alors qu’elle n’était pas là et avait demandé à sa mère d’aller la chercher sous
peine de tuer tout le monde dans la maison. Il a attendu près de chez elle jusqu’à ce que sa mère la ramène
puis a conduit la fille dans un logement vide à proximité et l’a violée. La fille a dit que l’attaque avait poussé
la famille à quitter la zone. « Avant j’allais à l’école, mais depuis ce qui est arrivé, j’ai arrêté », a déclaré la
fille.
En décembre 2023, une fille de 17 ans qui vivait à Carrefour-Feuilles a été enlevée dans la rue par des
membres d’un gang alors qu’elle était sortie acheter de la nourriture tard un soir. Vêtus de noir et visages
dissimulés, ils l’ont conduite dans une maison où cinq d’entre eux l’ont violée à tour de rôle. « Ils m’ont dit :
“Tu ne parleras pas de ça. Si tu en parles, on te tuera.” Puis ils m’ont dit de partir », a-t-elle déclaré. Après
s’être enfuie vers un site pour personnes déplacées, elle a appris qu’elle était enceinte. « Cela m’a
détruite.... Je n’ai personne pour m’aider avec le bébé », a-t-elle dit. Plusieurs filles avec lesquelles Amnesty
International s’est entretenue sont également tombées enceintes après avoir été violées. L’avortement étant
illégal en Haïti, certaines ont recouru à des méthodes non sécurisées pour tenter de mettre un terme à leur
grossesse non désirée.
Les enfants impliqués dans le commerce du sexe sont victimes d’exploitation sexuelle – une pratique qui est
reconnue par l’Organisation internationale du travail comme l’une des pires formes de travail des enfants et
une atteinte grave aux droits humains. Une fille de 16 ans vivant dans une zone contrôlée par 5 Segon a
déclaré à Amnesty International que son implication dans le commerce du sexe avec des membres d’un
gang avait commencé après que son enfant et elle avaient passé plusieurs périodes sans manger. « Je n’ai
pas le choix.... Ils vous voient et ils disent “allez”. Si vous refusez, ils vous frappent avec une arme. J’ai
essayé. Je pourrais me faire tirer dessus un jour. Ils vous attrapent et ils vous frappent. Certains paient.
D’autres non », a-t-elle déclaré. Le commerce du sexe avec des membres de gang n’était pas sa première
expérience de violences sexuelles aux mains de gangs. Elle avait été violée par cinq membres de 5 Segon
quelques années auparavant et était tombée enceinte.
Les risques supplémentaires de violences sexuelles dans les sites d’accueil de fortune, où sont entassées
des dizaines de milliers de personnes déplacées par les violences des gangs, notamment dans des écoles et
d’autres bâtiments gouvernementaux dans la métropole de Port-au-Prince, sont une source d’inquiétude
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 8
majeure. L’équipe de recherche a pu constater le manque criant d’intimité et les conditions de surpopulation
dans deux sites pour personnes déplacées dans lesquels elle s’est rendue. Amnesty International a recensé
les cas de deux filles qui ont été violées dans des sites pour personnes déplacées.
Des filles rescapées ont évoqué leur lutte pour surmonter la stigmatisation liée aux violences sexuelles et le
rejet des habitant·e·s voire, parfois, de leur propre famille. Elles ont également exprimé leur profonde crainte
d’être de nouveau attaquées par des membres de gangs, notamment certains hommes qui les ont violées et
qui vivent toujours dans le même quartier.
Les filles qui sont victimes de violences sexuelles aux mains de membres de gangs, notamment du
phénomène répandu de viols collectifs, ont besoin de soins spécialisés. Mais les services de santé déjà
limités en Haïti ont été encore plus affaiblis par les attaques de gangs, notamment sur des établissements de
santé. Plusieurs des filles avec lesquelles Amnesty International s’est entretenue ont déclaré qu’elles avaient
contracté des infections sexuellement transmissibles après avoir été violées et que les grossesses non
planifiées les avaient exposées à de graves risques pour leur santé, notamment des complications
obstétricales. L’État a l’obligation de prendre toutes les mesures possibles pour aider les victimes dans leur
rétablissement physique et psychologique, mais ce sont des ONG locales et internationales qui ont pris en
charge diverses interventions, avec des ressources très limitées, pour essayer de combler certains manques.
Parallèlement, les victimes de violences sexuelles continuent de se heurter à plusieurs obstacles à la justice
dans le contexte d’impunité généralisée qui frappe Haïti. Les craintes des représailles empêchent les
victimes de dénoncer les agissements à la police. De nombreuses personnes interrogées ont rejeté l’idée de
dénoncer leur agression aux autorités, en raison de l’absence totale de personnel d’application des lois dans
les zones contrôlées par des gangs. « Il n’y a pas de police… Les seuls chefs en ville sont les membres de
gangs », a déclaré une fille qui a été enlevée et violée par plusieurs membres d’un gang en 2023 puis de
nouveau agressée sexuellement par un membre d’un gang en 2024. Des représentant·e·s de l’ONU et
d’ONG ont déclaré que davantage d’établissements étaient nécessaires pour accueillir les enfants victimes
de violences sexuelles et fournir la réadaptation et les soins nécessaires, ainsi qu’une protection pendant et
après les procédures judiciaires.
HOMICIDES ET BLESSURES
Des enfants continuent d’être tués et blessés lors des incursions des gangs dans les quartiers. Dans les
zones contrôlées par les gangs, les enfants subissent des tirs aveugles et directs. Amnesty International a
recueilli des informations sur 10 enfants qui ont été blessés et deux qui ont perdu la vie du fait de la violence
liée aux gangs et d’épisodes qui en ont découlé. Ces enfants avaient entre cinq et 17 ans. Parmi les gangs
impliqués dans ces cas figurent Brooklyn, Simon Pelé, Belekou, Boston et Grand Ravine. Dans au moins
deux cas, des coups de feu ont été échangés entre les gangs et la police.
Le droit international relatif aux droits humains reconnaît le droit à la vie. La loi haïtienne oblige l’État à
garantir le droit à la vie et érige le meurtre en infraction. Mais la violence liée aux gangs est devenue une
réalité tellement quotidienne qu’il n’est pas rare de trouver plusieurs victimes au sein d’une même famille,
voire parfois une même victime ayant subi plusieurs attaques. Une jeune fille de 14 ans a expliqué à
Amnesty International qu’elle avait été blessée par balle au visage lorsqu’une balle tirée par des membres
d’un gang contre une banque située près de chez elle avait ricoché et lui avait transpercé la lèvre
supérieure, en septembre 2024. Trois mois avant cela, son frère de 17 ans avait été tué après avoir reçu une
balle perdue dans le ventre au cours d’un combat entre gangs dans les environs. « Ce n’est pas une zone
calme. Il y a tout le temps des troubles. Il y a tellement de coups de feu. Je ne supporte pas les coups de
feu », a-t-elle déclaré.
En août 2023, une série d’attaques coordonnées du gang Grand Ravine dans le quartier de Carrefour-
Feuilles a fait fuir des milliers de personnes. Un garçon de 15 ans a dit qu’il était en train de fuir avec sa
mère et sa sœur lorsqu’il est tombé et a été gravement blessé à la hanche. Il a maintenant une jambe plus
longue que l’autre, la chute ayant aggravé une blessure de basketball datant de plusieurs mois, a-t-il
expliqué. « Les gens se moquent de moi, et je n’aime pas ça… C’est comme si je n’étais pas humain. J’ai
même envisagé de boire du Clorox [eau de javel] ».
RÉPERCUSSIONS SUR LES ENFANTS EN SITUATION DE HANDICAP
Les recherches ont systématiquement démontré les conséquences disproportionnées des situations de
conflit et de crise pour les enfants en situation de handicap. Amnesty International a recueilli des
informations sur les cas de 11 enfants en situation de handicap, dont huit ayant été déplacés en raison de la
violence liée aux gangs. Ces enfants étaient en situation de handicap soit physique soit psychosocial.
L’équipe de recherche a également recensé des attaques sur deux établissements (une école et un centre
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HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 9
de santé) qui faisaient partie des rares établissements offrant une éducation, des formations professionnelles
et des services médicaux aux enfants en situation de handicap.
En tant qu’État partie à la Convention relative aux droits des personnes handicapées, Haïti a plusieurs
obligations, notamment celle d’assurer la protection et la sécurité des enfants en situation de handicap
lorsqu’ils se trouvent dans des contextes à risques. Les enfants en situation de handicap sont confrontés à
un risque accru lorsqu’ils fuient les violences, du fait notamment de leur mobilité réduite et de l’absence de
dispositifs d’assistance, qu’ils ont dû abandonner dans leur fuite. Dans le contexte de Haïti, de nombreux
enfants ont subi des déplacements multiples récemment.
Trois enfants avec lesquels Amnesty International s’est entretenue ont expliqué que leurs familles, en fuyant
les attaques des gangs sur leur quartier, avaient laissé derrière elles des dispositifs d’assistance tels que des
fauteuils roulants et des béquilles. « Les membres du gang ont brûlé la maison des gens… C’était la nuit…
Mon oncle m’a portée et a couru avec moi », a déclaré une enfant de 12 ans à la mobilité réduite et qui a fui
l’attaque d’août 2023 sur Carrefour-Feuilles. Lorsque la famille est retournée voir la maison quelques mois
plus tard, elle avait été brûlée et rien n’avait été épargné à l’intérieur, pas même le fauteuil roulant de la fille.
Même avant la crise actuelle, il était difficile de se procurer des dispositifs et technologies d’assistance de
qualité en Haïti, une problématique commune dans les pays à revenu faible. La violence liée aux gangs a
bouleversé tous les aspects de la vie, y compris l’accès déjà limité à ces biens essentiels, ainsi qu’aux
services de spécialistes. Sur les six enfants en situation de handicap qui avaient besoin de dispositifs
d’assistance, seuls deux en étaient équipés : l’un avait un fauteuil roulant et l’autre des béquilles, d’une
qualité laissant toutefois à désirer. Les dispositifs d’assistance et les prothèses ont un impact considérable
sur le développement et la réussite scolaire des enfants en situation de handicap.
Plusieurs enfants atteints de différents types de handicap, dont la situation a été examinée par Amnesty
International, ont déclaré avoir besoin de soins de santé spécialisés et de services connexes, notamment des
kinésithérapeutes, des ergothérapeutes et un soutien psychosocial. Si certaines ONG répondent à certains
besoins essentiels en matière de santé, notamment par le biais de cliniques mobiles, le gouvernement doit
cependant lancer une réponse considérablement plus solide, en partenariat avec des donateurs, afin de
réaliser les droits et répondre aux besoins des enfants en situation de handicap.
Amnesty International a également constaté, par des entretiens et des visites sur place, les difficultés
supplémentaires et les obstacles considérables en matière d’accessibilité pour les enfants en situation de
handicap dans les sites pour personnes déplacées. Plusieurs enfants en situation de handicap physique ont
déclaré que les conditions dans lesquelles ils dormaient exacerbaient leur douleur. Les latrines et les
installations sanitaires ne sont pas accessibles à de nombreux enfants en situation de handicap, ce qui les
rend dépendants d’autres personnes.
« Il y a deux toilettes [dans le camp]… Ce n’est pas facile pour moi de les utiliser… Chez moi, je pouvais
aller aux toilettes tout seul… Dans le camp, ma mère garde quelque chose à côté de moi pour que je m’en
serve au lieu de me porter jusqu’aux toilettes », a déclaré un garçon de 13 ans en situation de mobilité
réduite. Ces conditions sanitaires et d’hébergement nuisent à leur capacité de prendre soin d’eux-mêmes au
même titre que les autres et entravent leur autonomie, leur vie privée et leur dignité.
L’exposition prolongée aux violences a des répercussions sur la santé mentale – entraînant de nouvelles
souffrances et de nouveaux troubles mentaux et rendant encore plus vulnérables les personnes ayant des
problèmes de santé préexistants. Les préjudices sur le plan de la santé mentale causés par la violence liée
aux gangs transparaissent dans les entretiens menés par Amnesty International avec les enfants et leur
famille. Une jeune fille de 13 ans qui a fui la tuerie perpétrée par Grand Ravine à Carrefour-Feuilles en août
2023 a déclaré : « J’ai vu des cadavres… Je fais des cauchemars, je n’arrive pas à dormir. J’ai des visions
de ce que j’ai vu… Avant, je n’avais aucun problème pour étudier. Maintenant, c’est difficile. Je revis sans
cesse ce que j’ai vu. »
LA VOIE VERS L’AVENIR
La situation des enfants vivant dans un contexte de violence liée aux gangs en Haïti exige que le
gouvernement haïtien et ses partenaires en fassent une priorité. Le gouvernement doit collaborer avec des
donateurs et d’autres acteurs de la protection de l’enfance en vue d’élaborer un plan de protection de
l’enfance complet et inclusif, guidé par le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant. Une aide technique et
financière durable de la communauté internationale est indispensable.
Parmi les actions prioritaires figurent l’extension des programmes d’appui aux moyens d’existence et le
rétablissement de l’éducation dans des conditions d’égalité, y compris pour les enfants en situation de
handicap. Le gouvernement et ses partenaires doivent immédiatement commencer à travailler avec les
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 10
populations touchées par la violence, notamment pour mener un travail de sensibilisation au fait que les
enfants associés aux gangs sont avant tout des victimes.
La question des enfants associés aux gangs détenus sans inculpation, pendant parfois des années, doit être
traitée de toute urgence, notamment par la reprise des procédures judiciaires mobiles. Les autorités doivent
par ailleurs placer sous la responsabilité d’acteurs de la protection de l’enfance tous les enfants se trouvant
au CERMICOL depuis plus de six mois sans inculpation, les enfants associés aux gangs n’ayant pas commis
d’infractions violentes et les enfants de moins de 14 ans, soit l’âge de responsabilité pénale recommandé
par le Comité des droits de l’enfant.
Un programme de désarmement, de démobilisation et de réintégration des enfants est nécessaire pour
éviter qu’une génération entière de garçons et de filles soit perdue et que de nouveaux cycles de violence ne
s’engagent. Cela implique de fournir des ressources pour la création de centres de transit et de réadaptation.
Une réponse coordonnée est également nécessaire pour répondre à l’intensification des violences sexuelles
liées aux gangs. Un programme de santé complet intégrant le rétablissement physique et psychologique des
victimes, ainsi qu’une assistance juridique efficace sont également des éléments clés de cette réponse, qui
doivent être fournis avec l’aide des États et agences donateurs.
Les autorités haïtiennes doivent créer un environnement sûr pour les enfants. Cela nécessite de contrôler le
flux massif d’armes à feu en Haïti. Cela implique également de renforcer les capacités de la Police Nationale
d’Haïti et de veiller à ce que toute force internationale fournissant un soutien en matière de sécurité donne
également la priorité à la protection de l’enfance et mène ses actions de manière transparente, responsable
et respectueuse des droits humains. Parallèlement, tous les pays doivent cesser d’expulser de force les
personnes haïtiennes tant que la campagne de terreur des gangs et la crise plus large des droits humains
dans le pays se poursuivent.
Lutter contre l’impunité est également essentiel pour contrôler l’insécurité croissante et rétablir la confiance
dans le système et les institutions judiciaires du pays. Dans l’immédiat, le gouvernement haïtien, avec l’aide
de ses partenaires internationaux, doit concrétiser son engagement à mettre en place des pôles judiciaires
spécialisés pour les poursuites engagées pour de graves violations des droits humains et atteintes à ces
droits, notamment des violences sexuelles, entre autres crimes.
Les enfants avec lesquels Amnesty International s’est entretenue ont fait part de leurs espoirs et de leurs
rêves de poursuivre leur éducation et de devenir des membres productifs de la société. Plusieurs ont déclaré
que leurs vies pouvaient changer pour le mieux et que les horreurs qu’ils avaient vécues ne devaient pas
définir leur avenir. Il est temps que les autorités haïtiennes et la communauté internationale répondent aux
espoirs de ces enfants, au lieu d’aggraver les atteintes aux droits humains dont ils sont victimes aux mains
des gangs. Les expressions de préoccupation vides de sens de la communauté internationale ne suffisent
pas : Haïti a besoin d’une aide urgente et durable afin de protéger les enfants de l’offensive sans pitié des
gangs contre l’enfance et d’empêcher que de nouveaux cycles de violence ne s’amorcent.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 11
METHODOLOGIE
Le présent rapport est fondé sur des recherches menées entre mai et octobre 2024 et axées sur l’impact de
la violence liée aux gangs sur les enfants en Haïti. Des déléguées d’Amnesty International ont mené des
entretiens et des visites sur le terrain dans la capitale haïtienne Port-au-Prince du 16 au 27 septembre
2024. Des violations des droits humains et des atteintes à ces derniers ont été recensées contre des enfants
dans les huit communes suivantes du département de l’Ouest : Port-au-Prince, Cité Soleil, Tabarre, Croix-
des-Bouquets, Delmas, Carrefour, Kenscoff et Gressier.
La majorité des atteintes aux droits humains recensées ont été commises en 2024, année au cours de
laquelle la violence liée aux gangs a atteint un niveau sans précédent. Des situations emblématiques
reflétant un schéma de violations des droits humains remontant à 2023 ont également été recensées. Le
principal cadre juridique employé pour le présent rapport est le droit international relatif aux droits humains.
Au moment de la publication du rapport, la situation en Haïti n’était pas considérée comme un conflit armé.
Au total, dans le cadre de ces recherches, Amnesty International s’est entretenue avec 112 personnes, dont
80 personnes pendant la visite à Port-au-Prince. Les recherches sur le terrain comprenaient des entretiens
avec 51 enfants (31 filles et 20 garçons) destinés à consigner leurs expériences de vie dans un contexte de
violence liée aux gangs. Les enfants étaient âgés de 10 à 17 ans. Une jeune femme de 18 ans ayant été
agressée par des membres d’un gang lorsqu’elle avait 16 ans a également été interrogée. L’équipe de
recherche s’est en outre entretenue avec 15 parents, un frère et une sœur de certains de ces enfants et
d’autres enfants ayant été confrontés à cette violence, mais avec qui Amnesty International n’a pas pu
s’entretenir en raison de leur âge et de leur capacité à donner leur consentement.
Dans ce rapport, on entend par « enfant » toute personne âgée de moins de 18 ans, tel que le dispose le
droit international. Les âges indiqués correspondent à ceux relevés au moment des entretiens.
Conformément aux lignes directrices d’Amnesty International sur les entretiens avec les enfants, l’équipe de
recherche a mené des entretiens officiels uniquement avec des enfants de 10 ans et plus, en raison des
risques et limites concernant l’entretien avec des enfants plus jeunes. L’équipe de recherche a échangé de
façon informelle avec des enfants de moins de 10 ans, notamment pendant qu’elle s’entretenait avec leurs
parents, ou des travailleurs et travailleuses humanitaires, et des violations des droits humains et des atteintes
à ces derniers ont été recensées contre des enfants de moins de 10 ans dans le cadre d’entretiens avec
d’autres témoins.
Amnesty International a veillé à inclure les enfants en situation de handicap dans son rapport, recueillant
des informations sur 11 enfants (cinq garçons et six filles) en situation de handicap diverses. Sur les
11 enfants en situation de handicap, neuf ont été interrogés directement, et des informations sur la situation
de deux autres enfants ont été recueillies par l’intermédiaire d’un entretien avec leurs parents. Deux des
enfants se trouvaient en situation de handicap à cause de la violence liée aux gangs.
Les entretiens se sont déroulés en créole haïtien et en français avec une interprétation. Ils se sont déroulés
principalement de manière individuelle, en donnant la priorité à la confidentialité. Parfois, des membres des
familles étaient présents à la demande des enfants ou des parents. Le consentement éclairé des parents et
des enfants était alors obtenu.
Amnesty International a informé la personne interrogée de la nature et de l’objet des recherches ainsi que de
l’utilisation prévue des informations recueillies. Le consentement oral a été obtenu dans tous les cas. Il a été
précisé à ces personnes qu’elles pouvaient mettre un terme à l’entretien ou faire une pause à tout moment
et refuser de répondre à certaines questions.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 12
Lorsqu’elle s’est entretenue avec des enfants, Amnesty International a pris des précautions pour éviter de
raviver leur traumatisme. Dans la mesure du possible, les déléguées ont laissé les enfants guider la
discussion et leur ont régulièrement demandé s’ils souhaitaient poursuivre l’entretien, faisant des pauses
lorsque les enfants montraient des signes de détresse. Les déléguées se sont également assurées que les
entretiens se terminaient sur des sujets plus positifs, comme ce que les enfants souhaitaient faire plus tard.
Aucune compensation n’a été offerte pour ces entretiens. Amnesty International a pris en charge les coûts
de transport et les rafraichissements pour les personnes interrogées, dont bon nombre avaient parcouru de
grandes distances depuis des quartiers à faible revenu touchés par la violence. Compte tenu des limites
considérables des systèmes d’orientation en Haïti, l’équipe de recherche a collaboré avec plusieurs ONG
spécialistes des droits des enfants haïtiennes et des groupes locaux pour identifier et prendre contact avec
les enfants interrogés, afin de veiller à ce que les personnes interrogées disposent d’un certain niveau de
soutien, même minimal.
Amnesty International tient à remercier sincèrement les groupes haïtiens qui ont proposé leur expertise et
leurs contacts et dont la collaboration a permis de mener ces recherches de manière éthique. L’équipe de
recherche s’est entretenue avec dix représentant·e·s de ces ONG, ainsi qu’avec trois représentant·e·s d’un
groupe et de deux institutions offrant des services et un soutien aux personnes en situation de handicap,
afin d’inclure leurs points de vue et recenser les conséquences de la violence pour leurs activités et les
enfants à qui ils viennent en aide.
Parmi les personnes interrogées figurent 17 représentant·e·s d’ONG internationales et d’agences et bureaux
de l’ONU travaillant sur la question de la protection de l’enfance. L’équipe de recherche s’est également
entretenue avec des représentant·e·s du gouvernement responsables de l’enfance, notamment des
représentant·e·s de l’Institut du Bien Être Social et de Recherches (IBESR), en charge de la protection de
l’enfance, de la Brigade de protection des mineurs (BPM), de la Direction de l’Administration Pénitentiaire
(DAP) et du ministère de la Justice. Ces entretiens se sont déroulés en anglais et en français, grâce à une
interprétation. Les entretiens avec cinq représentant·e·s de quatre organisations humanitaires et de plaidoyer
basées aux États-Unis menant des opérations en Haïti et d’un institut international offrant une expertise
technique en matière de protection de l’enfance ont été menés en anglais.
Amnesty International s’est rendue au Centre de rééducation des mineurs en conflit avec la loi (CERMICOL).
L’équipe de recherche a observé les conditions de vie dans certaines parties du centre, s’est entretenue
avec deux garçons qui y étaient retenus, a parlé à des responsables et d’autres personnes ayant
connaissance de la situation et a analysé des rapports sur le centre établis par des organisations
internationales spécialistes des droits humains.
Les déléguées de l’organisation se sont également rendues dans deux sites pour personnes déplacées à
Port-au-Prince mis en place dans des établissements d’enseignement : le Lycée Marie Jeanne et la Faculté
de Linguistique Appliquée. L’équipe de recherche a observé les conditions de vie dans ces sites et s’est
entretenue avec trois membres des comités représentant les personnes déplacées qui y vivent.
Amnesty International n’a pas révélé les noms et informations permettant d’identifier les enfants et les
parents avec qui elle s’est entretenue et a assuré la confidentialité afin de veiller à ce qu’ils ne soient pas la
cible de représailles. Les noms des responsables, des travailleurs et travailleuses humanitaires et des autres
personnes interrogées ne sont pas révélés, pour diverses raisons, notamment à leur demande expresse,
pour des raisons de sécurité, parce que ces personnes n’étaient pas autorisées à faire des déclarations, ou
encore pour assurer leur capacité à faire leur travail sans contrainte.
L’équipe de recherche d’Amnesty International a obtenu des documents officiels et a analysé les lois
relatives à la protection de l’enfance. L’équipe a également analysé des rapports de diverses agences et
représentant·e·s de l’ONU, du Groupe d’experts sur Haïti mis en place par le Conseil de sécurité des Nations
unies, et de groupes haïtiens et internationaux de défense des droits humains, des publications sur les
réseaux sociaux d’entités officielles, entre autres, et les nombreuses informations publiées sur la crise en
Haïti par des médias crédibles au cours des quatre dernières années.
En outre, Amnesty International a analysé des publications sur les réseaux sociaux et vidéos de chefs de
gangs, ainsi que d’autres ressources numériques montrant des enfants subissant les conséquences de la
violence liée aux gangs. Le rapport s’appuie également sur une analyse du Service de vérification numérique
d’Amnesty International, un réseau de bénévoles formés à la vérification des réseaux sociaux, qui a examiné
des dizaines de vidéos et images en accès libre. Le Service de vérification numérique a analysé 29 vidéos et
une image de 2023 et 2024 illustrant l’impact de la violence liée aux gangs sur les enfants à Port-au-Prince.
Les ressources analysées par le Service de vérification numérique comprennent des contenus générés par
des utilisateurs ainsi que des contenus publiés par des médias locaux et internationaux. Certaines vidéos
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
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font explicitement référence à l’âge des enfants, notamment avec des enfants déclarant eux-mêmes leur
âge. Dans d’autres cas, des chefs de gangs ont évoqué l’implication d’enfants, par exemple. Lorsque l’âge
n’était pas ouvertement évoqué, il a été déterminé de manière raisonnable que les personnes avaient moins
de 18 ans grâce à des indicateurs visuels de développement physique, notamment par des caractéristiques
spécifiques à l’âge comme la taille, la carrure et la structure faciale.
L’expert en armements d’Amnesty International a fourni une analyse de vidéos et d’images en accès libre,
identifiant notamment certains types d’armes utilisées par les gangs. Une analyse d’images satellite a été
utilisée pour géolocaliser les vidéos publiées sur les réseaux sociaux, ainsi que pour visualiser et confirmer
certaines des attaques de grande ampleur et certains des schémas de violence des gangs.
Dans le rapport, certains événements ont été attribués à des gangs spécifiques grâce à des témoignages de
personnes qui connaissaient les responsables des agissements ou le gang contrôlant la zone, ainsi que par
des informations en accès libre obtenues de groupes et ONG locaux. Dans un cas, la personne victime
pensait savoir que les responsables appartenaient à un certain gang, grâce à des informations des médias
sur l’attaque contre son quartier menée par ce gang. L’utilisation de la formulation « peut-être » dans le
rapport pour évoquer l’éventuelle implication du gang reflète cette déduction.
Le 18 décembre 2024, Amnesty International a écrit au bureau de Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé,
présentant un résumé de ses conclusions et demandant des informations. À la date de publication, aucune
réponse n’avait été reçue.
Des personnes fuyant l’explosion d’un camion-citerne transportant du carburant, causée par un tir de projectile de membres d’un gang qui tentaient de le saisir, Port-
au-Prince, 4 juin 2024. © Guerinault Louis / Anadolu via Getty Images
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 14
1. CONTEXTE
Après l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse en juillet 2021, la violence des gangs armés n’a cessé
de s’intensifier, atteignant un niveau sans précédent début 2024
1
. Depuis plusieurs années, des dizaines de
gangs ravagent la zone métropolitaine de Port-au-Prince, menant des guerres entre bandes rivales,
attaquant la population et érodant l’autorité du gouvernement en toute impunité
2
. Dans un contexte de force
policière réduite et d’insécurité croissante dans de vastes zones de la capitale
3
, le Conseil de sécurité des
Nations unies a autorisé la mise en place d’une Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) dirigée
par le Kenya en octobre 2023
4
.
VIOLENCE INTENSE ET CRISE POLITIQUE
À titre manifestement de réponse à l’autorisation imminente de la Mission multinationale de soutien à la
sécurité (MMAS), les deux principaux groupements de gangs (G9 et G-Pèp) ont annoncé une trêve, qui
n’aura pas duré longtemps, en septembre 2023 et ont établi une alliance connue sous le nom de Viv
Ansanm
5
(Vivre ensemble). Les gangs ont ensuite intensifié leurs attaques contre la population et les
bâtiments gouvernementaux, étendant leur territoire et mettant directement au défi le Premier ministre (qui
était alors chef de l’État de fait depuis l’assassinat de Jovenel Moïse), afin de le forcer à empêcher le
déploiement de la force internationale
6
.
En février 2024, l’alliance entre les gangs a mené une série d’attaques coordonnées dans la capitale. Ce
moment charnière a ravivé l’attention de la communauté internationale, lorsque des commissariats ont été
incendiés, des personnes se sont introduites dans des prisons, des quartiers ont été assiégés et privés de
biens de première nécessité et la capitale a été totalement paralysée
7
. Les gangs ont assiégé le principal port
du pays et ont même essayé de prendre le contrôle de l’aéroport
8
. En mars 2024, le Premier ministre de
l’époque Ariel Henry, qui était la cible d’appels à la démission depuis sa nomination, a été empêché de
revenir dans le pays après des visites diplomatiques, notamment au Kenya
9
.
À ce moment, l’ONU avait indiqué que les gangs contrôlaient au moins 80 % de la capitale
10
. Le 24 avril
2024, le Premier ministre Ariel Henry a démissionné, laissant la place à un Conseil présidentiel de
1
AP, “Gang violence is surging to unprecedented levels in Haiti, UN envoy says”, 25 janvier 2024, https://tinyurl.com/mtbd9av3 ; Reuters,
“UN rights chief deplores 'unprecedented scale' of rights abuses in Haiti”, 2 avril 2024, https://tinyurl.com/y77cfbpb ; ONU, “Deadly
violence in Haiti at record high, some worst scenarios now realities, special representative tells Security Council, urging deployment of
support mission”, 22 avril 2024, https://tinyurl.com/cez4sy7h
2
Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 25 septembre 2023, doc. ONU
A/HRC/54/79, § 31.
3
Reuters, “Haiti's police force shrinks amid gang crisis – union”, 22 janvier 2024, https://tinyurl.com/3thu9hj9 ; New York Times, “Haiti’s
police are ‘begging for help’ in battle against ruthless gangs”, 3 mai 2024, https://tinyurl.com/ychrukt3
4
ONU, “Security Council authorizes Multinational Security Support Mission for Haiti for initial period of one year, by vote of 13 in favour with
2 abstentions”, 2 octobre 2023, https://tinyurl.com/y2btz3kk ; Résolution 2699 (2023) du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le
2 octobre 2023, doc. ONU S/RES/2699. En septembre 2024, le Conseil de sécurité de l’ONU a prolongé la Mission pour un an.
Résolution 2751 (2024) du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptées le 30 septembre 2024, doc. ONU S/RES/2751.
5
International Crisis Group (ICG), “Haiti’s Gangs: Can a Foreign Mission Break Their Stranglehold?”, 5 janvier 2024,
https://tinyurl.com/epjucdev
6
ICG, “Haiti’s Gangs” (op. cit.).
7
ICG, “Will a New Government Halt Haiti’s Nosedive?”, 21 mars 2024, https://tinyurl.com/4em2b2kz
8
CNN, “Gangs rule Haiti’s capital. Some say they’re ready to overthrow the government too”, 5 mars 2024, https://tinyurl.com/ypmajm5t
9
AP, “Haiti’s prime minister is locked out of his country and faces pressure to resign”, 8 mars 2024, https://tinyurl.com/5n84xm8a ; AP,
“Haitians scramble to survive, seeking food, water and safety as gang violence chokes the capital”, 21 avril 2024,
https://tinyurl.com/buy8wkxh
10
ONU Info, “Haiti crisis: UN chief calls for ‘urgent action’ to end rampant insecurity”, 5 mars 2024, https://tinyurl.com/2tnuczmf ;
Commission interaméricaine des droits de l’homme, « La CIDH condamne l’escalade de la violence et les attaques des groupes armés en
Haïti », 7 mars 2024, https://tinyurl.com/2s3r59u6 ; ONU Info, “Getting children back to school in deadly gang-ravaged Haiti”, 7 avril 2024,
https://tinyurl.com/3zacpa3e
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 15
transition
11
. Des pays de la Communauté des Caraïbes (CARICOM), ainsi que les États-Unis, le Canada et
d’autres ont joué un rôle clé pour encourager des groupes politiques se trouvant dans l’impasse à se réunir
et élaborer une feuille de route pour une transition politique
12
. Finalement, après plusieurs tentatives
infructueuses, le Conseil présidentiel de transition a nommé Gary Conille Premier ministre
13
.
Gary Conille et le Conseil présidentiel de transition ont annoncé un nouveau gouvernement mi-juin 2024
14
. À
la fin du mois de juin, le premier contingent de policiers kenyans est arrivé en Haïti
15
. Cependant, fin de
2024, quelques mois après son déploiement, seulement 400 policiers kenyans étaient déployés, avec
quelques personnes envoyées par d’autres pays de la région
16
. Des groupes haïtiens et internationaux de
défense des droits humains, notamment Amnesty International, ont fait part de préoccupations quant à
l’absence manifeste de protections en matière de droits humains dans la structure opaque de la force,
surtout compte tenu de l’histoire trouble du pays en ce qui concerne les interventions internationales
17
.
En novembre 2024, dans un contexte d’insécurité croissante
18
, la transition politique du pays a été
confrontée à des difficultés, du fait de tensions entre le Conseil présidentiel de transition et le Premier
ministre Gary Conille, qui ont mené au limogeage de ce dernier
19
. Le Conseil a nommé Alix Didier Fils-Aimé
Premier ministre, et celui-ci a nommé un nouveau gouvernement
20
. Les violences croissantes ont atteint un
point culminant avec la fermeture du principal aéroport international pour la deuxième fois en un an, après
que des gangs eurent tiré sur trois avions
21
.
La Police Nationale d’Haïti continue de faire face à de graves difficultés et limites, notamment la réduction
considérable des effectifs, le manque de personnel spécialisé et l’insuffisance des équipements et
ressources
22
. La police est confrontée à ces difficultés alors que ses installations et ses membres restent
l’une des cibles principales des gangs, ce qui entraîne des pertes toujours importantes parmi les effectifs. À
la mi-2024, la force policière comptait environ 12 000 membres, soit 1 000 de moins qu’au début de
l’année
23
, qui avaient accès à l’ensemble des 20 véhicules blindés en état de marche
24
. En réalité, des
spécialistes de l’ONU affirment que la puissance de feu des gangs est largement supérieure à celle de la
police
25
.
CRISE HUMANITAIRE
Parallèlement, les gangs ont poursuivi leur campagne de terreur, incendiant des quartiers et déplaçant une
grande partie de la population. Dans un pays qui était déjà en butte à une inflation croissante et à une crise
11
BBC, “Haiti PM Ariel Henry resigns as transitional council is sworn in”, 25 avril 2024, https://tinyurl.com/486x6vau ; AP, “With fear and
hope, Haiti warily welcomes new governing council as gang-ravaged country seeks peace”, 25 avril 2024, https://tinyurl.com/2x7bwhz4
12
ICG, « Haïti : un nouveau gouvernement fait face aux gangs », 23 mai 2024, https://tinyurl.com/3csd7vum
13
AP, “Transitional council in Haiti selects new prime minister for a country under siege by gangs”, 28 mai 2024,
https://tinyurl.com/y82rsrbh ; Miami Herald, “UN expert, former prime minister is named to lead Haiti’s transitional government”, 28 mai
2024, https://tinyurl.com/mmj87zaj
14
AP, “Haiti’s transitional council appoints new Cabinet tasked with leading a country under siege by gangs”, 13 juin 2024,
https://tinyurl.com/msv77pdv ; Miami Herald, “Crisis-ridden Haiti turns a page, officially welcomes new transitional government”, 13 juin
2024, https://tinyurl.com/4zmajb8n
15
AP, “UN-backed contingent of foreign police arrives in Haiti as Kenya-led force prepares to face gangs”, 25 juin 2024,
https://tinyurl.com/bdcax78m ; Reuters, “Haiti PM vows to retake country as first Kenyan police arrive”, 27 juin 2024,
https://tinyurl.com/2ftd62n7
16
Plusieurs pays se sont initialement engagés à contribuer à une force de 2 500 personnes. AP, “UN extends Kenya-led force to tackle
gangs in Haiti, but sidelines call for UN peacekeepers”, 30 septembre 2024, https://tinyurl.com/yckb239s ; ICG, « Haïti : évaluer
l’opportunité d’une nouvelle mission de maintien de la paix », 1
er
novembre 2024, https://tinyurl.com/bdf6du5s. Deux cent officiers kenyans
supplémentaires sont arrivés en janvier 2025, Reuters, “Kenya sends another 200 police to fight gangs in Haiti”, 18 January 2025,
https://tinyurl.com/ms38xfsj
17
Amnesty International, Haïti. Le déploiement de la mission de sécurité doit être guidé par la transparence et par des garanties en matière
de droits humains (Index AI : AMR 36/8084/2024), 4 juin 2024, https://tinyurl.com/vza3mjyp ; The New Humanitarian, “Haiti in-depth: Ten
key questions as Kenyan police deploy to restore order”, 26 juin 2024, https://tinyurl.com/4nfh9fhe. Voir également Amnesty International,
Soldats de la paix des Nations unies – La « tolérance zéro » signifie qu’il ne faut pas protéger les violeurs, 20 août 2015,
https://tinyurl.com/yvk2x3pb
18
New York Times, “Haiti: It’s not back to where we started – it’s worse”, 13 novembre 2024, https://tinyurl.com/dkzn9b39 ; AP, “Masses
of residents flee homes in Haiti's capital as gangs ratchet up violence”, 14 novembre 2024, https://tinyurl.com/39577vrv ; El Pais, “Armed
gangs announce ‘new battle’ in Haiti after the dismissal of the prime minister”, 12 novembre 2024, https://tinyurl.com/3tyrfr78
19
Miami Herald, “Haiti’s ruling council moves to fire prime minister, endangering U.S.-backed transition”, 10 novembre 2024,
https://tinyurl.com/cm4kw4vp
20
AP, “Haiti replaces its prime minister, marking more turmoil in its democratic transition process”, 10 novembre 2024,
https://tinyurl.com/2h65d4dn ; Caribbean Community, “Statement from the Caribbean Community (CARICOM) on the ongoing transitional
governance process in Haiti”, 14 novembre 2024, https://tinyurl.com/bddmkv44
21
AP, “Haiti wonders what’s next as gang violence surges and the push for a UN peacekeeping mission flops”, 24 novembre 2024,
https://tinyurl.com/44s9zx9b ; AP, “Haiti’s main international airport reopens a month after gang gunfire forced it to close”, 11 décembre
2024, https://tinyurl.com/yvv5bapt
22
Rapport du Secrétaire général de l’ONU, 27 juin 2024, doc. ONU S/2024/508, § 22-24.
23
Rapport du Secrétaire général de l’ONU, 27 juin 2024 (op. cit.), § 24.
24
Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 26 septembre 2024, doc.
ONU A/HRC/57/41, § 27.
25
Voir par exemple ONU Info, “Haiti: Gangs have ‘more firepower than the police’”, 4 avril 2024, https://tinyurl.com/2vrtb7c9
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
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économique plus générale, une grave crise humanitaire a éclaté dans un contexte de soutien international
minime
26
. Il est estimé que 5,5 millions de personnes, soit près de la moitié de la population d’Haïti, ont
besoin d’une aide humanitaire
27
.
Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées par la violence des gangs. De nombreuses personnes se sont réfugiées dans des écoles, comme celle-ci dans la
capitale Port-au-Prince. © Amnesty International
À la fin de l’année 2024, plus d’un million de personnes, dont plus de la moitié d’enfants, étaient déplacées
en Haïti
28
. Ce chiffre a été multiplié par trois par rapport à 2023
29
. Des personnes ont trouvé refuge dans des
écoles, des églises, des bâtiments gouvernementaux, des espaces partagés et des familles d’accueil
30
. De
nombreuses personnes ont fui vers des zones du nord ou du sud du pays, ce qui a créé une pression
accrue sur les infrastructures et les ressources qui y étaient déjà limitées
31
. Près de 140 000 personnes se
trouvent sur des sites pour personnes déplacées, confrontées à d’énormes risques en termes de protection,
dans un contexte de conditions de vie extrêmement inadaptées
32
, que l’équipe de recherche d’Amnesty
International a pu constater.
Dans le cadre de l’une des plus importantes vagues de déplacement de ces dernières années, la violence a
déplacé 41 000 personnes dans le pays en tout juste deux semaines en novembre 2024, dont plus de la
moitié étaient des enfants
33
. De nombreuses personnes, notamment certaines de celles avec qui Amnesty
26
En décembre 2024, le Plan de réponse humanitaire pour Haïti des Nations unies, pour lequel 674 millions de dollars des États-Unis
étaient nécessaires, n’était financé qu’à 43 %. Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’Organisation des Nations unies,
“Haïti: Situation Report No. 07 – Armed attacks and displacement in the Port-au-Prince Metropolitan Area”, 10 décembre 2024,
https://tinyurl.com/ayvb9enj. Pour davantage d’informations sur le financement, voir par exemple ONU Info, “Haiti: Millions of lives on the
brink amid multiple crises”, 22 août 2024, https://tinyurl.com/3y4rj8ns
27
Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires, “Latin America and the Caribbean: Haiti”, “Overview”,
https://www.unocha.org/haiti (consulté le 20 décembre 2024).
28
UN News, “Haiti: spiralling gang violence has left more than one million displaced”, 14 janvier 2025, https://tinyurl.com/5cmdfvnk ;
UNICEF, « Près d’un enfant sur huit est en situation de déplacement interne en Haïti, où la violence armée continue de faire rage »,
17 janvier 2025, https://tinyurl.com/52tcpaw8 ; Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), « Haïti — Rapport sur la situation de
déplacement interne en Haïti — Round 9 », 14 janvier 2025, https://tinyurl.com/exfwxavd
29
UN News, “Haiti: spiralling gang violence has left more than one million displaced” (op. cit.)
30
OIM, « Haïti — Rapport sur la situation de déplacement interne en Haïti — Round 9 » (op. cit.).
31
Mercy Corps, “Haiti: Scenario Forecasting For Humanitarian Planning”, 27 août 2024, https://tinyurl.com/awjt255k ; ONU Info, “Haiti:
Education in jeopardy as gang violence continues”, 11 septembre 2024, https://tinyurl.com/c4d7u3tk
32
OIM, « Haïti — Rapport sur la situation de déplacement interne en Haïti — Round 9 » (op. cit.) ; Bureau des Nations unies pour la
coordination des affaires humanitaires, “Humanitarian Bulletin: Haiti – Issue 1”, 8 octobre 2024, https://tinyurl.com/4z5k25zb
33
Save the Children, “Haiti: Escalating gang violence forces over 21,000 more children from their homes in 2 weeks”, 27 novembre 2024,
https://tinyurl.com/3aer2n9f
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HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
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International s’est entretenue, risquent d’être expulsées des sites pour personnes déplacées, alors que la
majorité a déjà été déplacée à plusieurs reprises.
Dans ce contexte, la moitié de la population du pays n’a pas assez de nourriture et vit ce que l’ONU a décrit
comme l’une des pires crises de la famine dans le monde
34
. Sur les 5,4 millions de personnes souffrant de
faim aiguë, deux millions se trouvent dans une situation d’urgence alimentaire « critique » ou grave
35
. La
violence liée aux gangs a empêché le fonctionnement des chaînes d’approvisionnement pendant plusieurs
mois, faisant augmenter encore davantage les prix et entravant l’accès à la nourriture pour des millions de
personnes
36
.
D’après l’ONG Save the Children, un enfant sur six dans le pays est « à la limite de conditions de famine »
qui sont « caractérisées par une malnutrition aiguë et un risque accru de mort causée par la faim
37
». Plus
généralement, d’après l’ONU, trois millions d’enfants ont besoin d’une aide humanitaire
38
. Plusieurs des
enfants, ainsi que des parents, avec qui Amnesty International s’est entretenue ont déclaré avoir parfois
passé plusieurs jours sans manger. Presque toutes les personnes qui avaient été déplacées dans des camps
ont déclaré que les conditions y étaient difficiles
39
. Fin 2024, le Fonds des Nations unies pour l’enfance
(UNICEF) a fait état d’un déficit de financement de 75 % des 222 millions de dollars des États-Unis dont
l’agence et ses partenaires avaient besoin pour répondre aux besoins urgents des enfants et des personnes
s’occupant d’eux
40
.
ENFANTS ET VIOLENCE LIÉE AUX GANGS EN HAÏTI
D’après les estimations, plus d’un million d’enfants vivent dans des zones contrôlées par des gangs armés
ou soumis à leur influence en Haïti
41
. En 2022, des acteurs de la protection de l’enfance avaient commencé
à tirer la sonnette d’alarme quant à l’impact disproportionné que la violence liée aux gangs avait sur les
enfants, si bien que le secrétaire général de l’ONU avait ajouté Haïti aux « situations préoccupantes » dans
son rapport de 2023 sur les enfants et les conflits armés
42
.
Le rapport fait état de six « violations graves » faites aux enfants : le recrutement et l’utilisation par des
acteurs armés, le meurtre et les atteintes à l’intégrité physique, le viol et d’autres formes de violences
sexuelles, l’enlèvement, les attaques contre des écoles et des hôpitaux, et le refus d’accès humanitaire
43
.
À cette occasion, le secrétaire général a pour la première fois appelé l’ONU à vérifier, en vue de son rapport
annuel, les cas signalés d’atteintes aux droits humains commises par des gangs
44
. Cela a également mené à
l’intégration historique de ces groupes à la « liste de la honte » annuelle du secrétaire général, recensant les
parties commettant de graves violations des droits humains et atteintes à ces droits contre des enfants
45
.
34
Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires, “Humanitarian Bulletin: Haiti – Issue 1” (op. cit.) ; Organisation
des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), “Hunger Hotspots: FAO–WFP early warnings on acute food insecurity: June to
October 2024 outlook”, 5 juin 2024, https://tinyurl.com/5242u78n
35
Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, “Haïti : Aperçu de l’insécurité alimentaire aiguë de l’IPC”, 30 septembre 2024,
https://tinyurl.com/ymubwe3n ; Programme alimentaire mondial, « La faim en Haïti atteint un niveau historique : un Haïtien sur deux
souffre désormais de faim aiguë », 30 septembre 2024, https://tinyurl.com/4rpepwhk
36
Action contre la Faim et autres, “Aid agencies call for action as extreme hunger spikes in Haiti”, 30 septembre 2024,
https://tinyurl.com/banbftpf. Dans un contexte où 230 millions de dollars des États-Unis de financement manquaient fin 2024 aux agences
et organisations humanitaires travaillant sur des programmes alimentaires. Programme alimentaire mondial, « La faim en Haïti atteint un
niveau historique : un Haïtien sur deux souffre désormais de faim aiguë » (op. cit.).
37
Save the Children, “One in six children in Haiti are now one step away from famine-like conditions”, 3 octobre 2024,
https://tinyurl.com/5v3t3sjy
38
Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) États-Unis, “Children in Haiti caught in cycle of violence”, 25 octobre 2024,
https://tinyurl.com/bdzmysaw
39
Entretiens en personne menés du 18 au 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
40
UNICEF, “Haiti Humanitarian Situation Report No. 9: October 2024”, 29 novembre 2024, https://tinyurl.com/yckry79y
41
Save the Children, “More than one million children trapped as gang violence rages in Haiti”, 14 mars 2024, https://tinyurl.com/2kct3457
L’UNICEF a estimé en 2023 que plus de 500 000 enfants se trouvaient dans des territoires contrôlés par des gangs. Haut-Commissaire aux
droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 25 septembre 2023 (op. cit.), § 49.
42
Secrétaire général des Nations unies, « Les enfants et les conflits armés », 5 juin 2023, Doc. ONU A/77/895-S/2023/363, § 349. Voir
également Watchlist on Children and Armed Conflict, “’A Credible List’: Recommendations for the Secretary-General’s 2024 Annual Report
on Children and Armed Conflict”, avril 2024, https://tinyurl.com/yhs267vb. En 1999, le Conseil de sécurité des Nations unies a émis sa
première résolution concernant les enfants et les conflits armés, faisant part de ses préoccupations quant aux graves violations commises
contre des enfants et appelant le secrétaire général à présenter un rapport dans l’année suivante, inscrivant ainsi la question à l’ordre du
jour du Conseil concernant la paix et la sécurité. Résolution 1261 (1999) du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 25 août
1999, doc. ONU S/RES/1261. En 2005, le Conseil a créé un mécanisme de surveillance et de communication de l’information pour
recueillir des éléments sur six graves violations. Ces éléments servent de base au secrétaire général pour dresser la liste des forces
étatiques et des groupes non étatiques qui commettent ces atteintes, ainsi qu’à l’ONU pour travailler avec ces acteurs en vue d’obtenir des
engagements concrets sous la forme de plans d’action. Résolution 1612 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 26 juillet
2005, doc. ONU S/RES/1612.
43
Watchlist, “A Credible List” (op. cit.).
44
Secrétaire général des Nations unies, « Les enfants et les conflits armés », 3 juin 2024, Doc. ONU A/78/842-S/2024/384, § 70-77.
45
La « liste de la honte » annuelle est composée de forces étatiques et de groupes non étatiques énumérés dans les annexes du rapport du
secrétaire général sur les enfants et les conflits armés.
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Ajouter Haïti au rapport ne permet pas de conclure juridiquement à l’existence d’un conflit armé en Haïti,
mais reflète en revanche la gravité de la situation. Dans le rapport de 2024 du secrétaire général, l’ONU a
déclaré avoir confirmé au total 383 graves violations contre 307 enfants en Haïti, dont 32 ayant été soumis à
plusieurs violations
46
.
Ce rapport d’Amnesty International vise à offrir un espace pour l’expression de la voix des enfants,
indispensable pour comprendre l’impact des violations des droits humains et des atteintes à ces derniers sur
leurs droits et besoins de manière plus générale, ainsi qu’à contribuer à mettre en lumière les obstacles à la
réinsertion et à l’avenir.
D’après l’ONU, Haïti est le théâtre de l’une des pires crises de la famine dans le monde : 5,4 millions de personnes souffrent de faim aiguë. De nombreux enfants
risquent de souffrir de malnutrition aiguë voire de mourir de faim. © Amnesty International
CADRE JURIDIQUE ET OBLIGATIONS
Au moment de la publication du présent rapport, ni le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de
l’homme (HCDH) ni le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) n’avait qualifié les combats entre d’un
côté les gangs armés, et de l’autre la Police Nationale d’Haïti et la MMAS de conflit armé. Ainsi, le droit
international relatif aux droits humains, le droit international pénal, le droit international du travail et
certaines dispositions du droit haïtien servent de cadre juridique au contexte actuel.
Le droit international prévoit des protections particulières pour les enfants. Haïti est partie à plusieurs traités
et protocoles internationaux relatifs aux droits humains, notamment le Pacte international relatif aux droits
civils et politiques (PIDCP), le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels
(PIDESC), la Convention relative aux droits de l’enfant, la Convention relative aux droits des personnes
handicapées, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes
(CEDAW), le Protocole visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes
et des enfants (Protocole de Palerme), le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant,
concernant la vente d’enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants et
la Convention (n° 182) sur les pires formes de travail des enfants de l’OIT
47
.
46
Secrétaire général des Nations unies, « Les enfants et les conflits armés », 3 juin 2024 (op. cit.), § 70-77.
47
Organes de suivi des traités relatifs aux droits humains de l’ONU, « Base de données relative aux organes conventionnels de l’ONU :
Statut de ratification pour Haïti », https://tinyurl.com/3h4z6hd5, (consulté le 20 décembre 2024) ; Collection des traités des Nations unies,
« Dépositaire », Protocole additionnel à la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée visant à prévenir,
réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants, https://tinyurl.com/2uhdnkzr, (consulté le 20 décembre
2024) ; Organisation internationale du travail, « Ratification pour Haïti », https://tinyurl.com/4twkw9pf, (consulté le 20 décembre 2024).
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
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Haïti a signé, mais pas encore ratifié le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant,
concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés
48
, qui prévoit des protections qui ne sont pas
restreintes en période de conflit armé
49
. Le pays n’est en outre pas partie au Statut de Rome de la Cour
pénale internationale
50
.
Haïti est partie à un certain nombre de traités régionaux relatifs aux droits humains, notamment la
Convention américaine relative aux droits de l’homme
51
, la Convention interaméricaine pour l’élimination de
toutes les formes de discrimination contre les personnes handicapées
52
et la Convention interaméricaine sur
la prévention, la sanction et l’élimination de la violence contre la femme (Convention de Belém do Pará
53
).
La Constitution de la République d’Haïti prévoit : « Les Traités ou Accord Internationaux, une fois
sanctionnés et ratifiés dans les formes prévues par la Constitution, font partie de la Législation du Pays et
abrogent toutes les Lois qui leur sont contraires
54
. »
Le gouvernement d’Haïti est tenu de respecter, de protéger et de concrétiser les droits prévus par ces traités.
Avec le soutien de partenaires internationaux, il doit prendre des mesures concrètes de toute urgence pour
protéger les enfants de toute menace actuelle et raisonnablement prévisible posée par les gangs. Les
atteintes aux droits humains commises par les gangs et présentées dans ce rapport bafouent les lois
haïtiennes. Il existe en outre des règles et normes internationales imposant des restrictions directes aux
agissements des gangs armés, notamment la Convention sur les pires formes de travail des enfants et le
Protocole de Palerme sur la traite des personnes
55
.
Les gangs ont intensifié leurs attaques sur la métropole de Port-au-Prince et ses environs en 2024, prenant le contrôle de nouvelles zones et renforçant leur emprise sur
les populations. © Amnesty International
48
Organes de suivi des traités relatifs aux droits humains de l’ONU, « Statut de ratification pour Haïti » (op. cit.).
49
Le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés, interdit
spécifiquement le recrutement et l’utilisation d’enfants « par des groupes armés distincts des forces armées d’un État ». L’expression
« groupes armés distincts des forces armées d’un État » est largement considérée comme se rapportant non pas seulement à des groupes
qui correspondraient à la définition d’un groupe armé dans un contexte de conflit armé, mais plutôt comme une référence à une
interdiction plus générale, y compris en dehors des contextes de conflit armé. Le cadre d’applicabilité de cette définition dans des contextes
n’étant pas des conflits armés est encore en discussion. Voir Chapitre 2 « Recrutement et utilisation d’enfants » pour une analyse juridique
plus poussée sur le sujet.
50
Collection des traités des Nations unies, « Dépositaire », Statut de Rome de la Cour pénale internationale, https://tinyurl.com/4dw3vf2v,
(consulté le 20 décembre 2024)
51
Collection des traités des Nations unies, https://tinyurl.com/mryz2a4m, (consulté le 20 décembre 2024)
52
Organisation des États américains, “Signatories and Ratifications: Inter-American Convention on the Elimination of all forms of
Discrimination against Persons with Disabilities”, https://tinyurl.com/zhpwsfrn, (consulté le 20 décembre 2024).
53
Organisation des États américains, Convention interaméricaine sur la prévention, la sanction et l’élimination de la violence contre la
femme « Convention de Belém do Pará », https://tinyurl.com/2wdnwm69, (consulté le 20 décembre 2024).
54
Haïti, Constitution, 1987, article 276.2, tel que modifié le 9 juin 2021, https://tinyurl.com/mrpfwwvv
55
Une analyse juridique plus poussée est présentée dans les chapitres suivants, en fonction des atteintes aux droits humains et violations
analysées dans le chapitre.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 20
2. RECRUTEMENT ET
UTILISATION D’ENFANTS
Amnesty International a recueilli des informations sur 14 enfants (11 garçons et trois filles) ayant été
recrutés et utilisés par des gangs armés
56
. Parmi les gangs impliqués figuraient : Delmas 6, Baz Pilate, Ti
Bwa, Baz Belè, Grand Ravine, 103 Zombie, 5 Segon et Kraze Baryè. Les enfants avaient entre 12 et 17 ans
au moment des entretiens. Leurs témoignages mettent en lumière l’ampleur du désespoir dans les territoires
contrôlés par des gangs. La pratique généralisée de recrutement et d’utilisation d’enfants par les gangs en
Haïti est interdite au titre du droit national et international : entre autres atteintes aux droits humains, cela
fait de ces enfants des victimes de la traite des êtres humains
57
.
Les enfants ont déclaré avoir été forcés à s’acquitter de diverses tâches, notamment recueillir des
informations ou faire des livraisons, des tâches ménagères, des travaux de construction et des réparations
de véhicules. Tous les enfants interrogés ont indiqué ne pas avoir eu d’autre choix que de travailler pour les
groupes, en raison de leur terrible situation économique et des menaces des membres des gangs. L’ONU et
d’autres entités ont également constaté l’exploitation des enfants par des gangs haïtiens, notamment leur
implication dans des actes allant d’infractions mineures à des crimes graves
58
. Si l’ONU reconnaît que les
chiffres sont difficiles à vérifier, l’organisation estime toutefois que 30 à 50 % des membres de gangs sont
des enfants
59
. Les représentant·e·s du gouvernement avec qui Amnesty International s’est entretenue ont
déclaré qu’il n’existait pas de données sur le nombre d’enfants faisant partie de gangs
60
.
Le Service de vérification numérique d’Amnesty International a analysé 29 vidéos et une image montrant des
enfants associés à des gangs ainsi que l’impact de la violence sur les enfants plus généralement
61
. Les
56
Dans trois cas, l’utilisation des enfants par les gangs a pris fin en 2023. À des fins de sécurité et de confidentialité, Amnesty International
ne révèle pas d’informations permettant d’identifier les enfants ayant témoigné.
57
Voir encadré pages 24 et 25.
58
L’ONU a confirmé l’implication de plusieurs gangs dans le recrutement et l’utilisation d’enfants en 2023, notamment : Brooklyn, Grand
Ravine, 5 Segon, Team Ascenseur, Bas Grand Grif de Savien, 400 Mawozo, Force Résistance Chandelle et Belekou. Au total, 23 cas
(17 garçons et six filles) ont été confirmés. Secrétaire général des Nations unies, « Les enfants et les conflits armés », 3 juin 2024 (op. cit.),
§ 71. Le Groupe d’experts sur Haïti de l’ONU a indiqué que Brooklyn, Grand Ravine, 5 Segon, Gran Grif, 400 Mawozo, Belekou, Ti Bwa et
103 Zombie étaient certains des gangs recrutant le plus des enfants et que Kraze Baryè comptait environ 40 enfants parmi ses membres.
Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti, « Rapport final du Groupe d’experts sur Haïti présenté en application de la résolution 2700
(2023) », 30 septembre 2024, Doc. ONU S/2024/704, § 127-135 ; Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti, « Rapport final du Groupe
d’experts sur Haïti présenté en application de la résolution 2700 (2023) », 29 mars 2024, Doc. ONU S/2024/253, § 60-61. Voir également
Haut-Commissaire aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 26 septembre 2024 (op. cit.), § 15 ; Bureau intégré
des Nations unies en Haïti (BINUH), « Rapport trimestriel sur la situation des droits de la personne en Haïti (juillet-septembre 2024) »,
30 octobre 2024, p. 9 ; BINUH, « Rapport trimestriel sur la situation des droits de la personne en Haïti (avril-juin 2024) », 30 juillet 2024,
p. 8, https://tinyurl.com/2yzv7mdt ; Rapport du Secrétaire général de l’ONU, 27 juin 2024 (op. cit.), § 33 et 39 ; Haut-Commissaire des
Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 25 mars 2024, Doc. ONU A/HRC/55/76, § 14, 49, 51 ;
Human Rights Watch, « Haïti : Des enfants pris au piège de la violence criminelle et de la faim », 9 octobre 2024,
https://tinyurl.com/3nw2j995
59
Haut-Commissaire aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 25 septembre 2023 (op. cit.), § 49. En novembre
2024, l’UNICEF a indiqué que le nombre d’enfants recrutés par des gangs avait augmenté de 70 % par rapport à 2023. UNICEF, « En
Haïti, le nombre d’enfants recrutés par des groupes armés a augmenté de 70 % en un an », 24 novembre 2024,
https://tinyurl.com/2s3d2vhs
60
Entretiens en personne avec des responsables de l’Institut du Bien Être Social et de Recherches (IBESR), agence de protection de
l’enfance, 17 et 21 septembre 2024, Port-au-Prince ; Entretien en personne avec un représentant de la Brigade de protection des mineurs
(BPM) de la Police Nationale d’Haïti, 26 septembre 2024, Port-au-Prince.
61
À des fins de sécurité et de confidentialité, Amnesty International ne fournit pas les liens vers les vidéos et d’autres informations
permettant d’identifier des enfants.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 21
contenus comprenaient des vidéos et une photo de 2023 et 2024 montrant des enfants portant des armes
et accompagnant des membres de gangs plus âgés, des interactions de chefs de gangs avec des enfants
dans des quartiers contrôlés par des gangs, ainsi que des vidéos montrant des enfants « avouant » leur
association présumée avec des gangs.
DES RÔLES DIFFÉRENTS, MAIS UNE SEULE ET MÊME RÉALITÉ
Des garçons et des filles ont décrit à Amnesty International les différentes tâches pour lesquelles les
membres de gangs les exploitaient. Certains avaient des rôles plus réguliers que d’autres, certains
touchaient des sommes variables alors que d’autres pouvaient « garder la monnaie ».
Un garçon de 16 ans d’une zone contrôlée par Grand Ravine, dans le sud de Port-au-Prince, a expliqué qu’il
était chargé d’acheter de la nourriture et des boissons aux membres du gang. Il a déclaré : « Lorsqu’ils me
voient, ils me demandent de leur acheter quelque chose. Des choses à boire, de la nourriture… S’ils me
donnent de l’argent c’est 500 gourdes (3,80 dollars américains) ou 1 000 gourdes (7,60 dollars
américains)… L’autre jour, je jouais au foot, [le membre du gang] m’a vu et m’a demandé de lui acheter du
crédit d’appel [pour son téléphone portable
62
]. »
Le garçon a expliqué que ses parents, qui étaient vendeurs de rue avant, ne pouvaient plus faire leur travail,
car « tout le monde a trop peur » d’être dans la rue, et qu’en conséquence, la famille avait souvent faim.
« Parfois, il n’y a rien à manger, alors on ne mange pas. On peut passer deux jours à une semaine sans
manger. » Parallèlement, un de ses amis, qui est membre d’un gang, a essayé de le recruter et de lui faire
porter une arme, mais il a refusé.
« Il a vu la situation dans laquelle nous vivions et m’a dit qu’il gagnait beaucoup d’argent et que je
pouvais gagner beaucoup d’argent aussi. Ma famille n’a pas assez et je peux gagner plus d’argent…
C’est très difficile quand on vit dans un quartier [comme le mien]. Il faut faire le nécessaire. Ça ne
semble pas bien. Ils tirent sans arrêt. On ne peut rien dire ou faire… [Les gangs] ont le pouvoir. Et on
ne peut rien y faire
63
. »
Un autre garçon de 16 ans vivant dans un quartier du sud a déclaré :
« Les gars du gang me demandent de leur acheter des choses. Ils m’envoient acheter de l’eau, des
cigarettes et de la marijuana. La dernière fois, c’était il y a quelques jours. C’est commun pour eux de
demander à des enfants comme moi de faire certaines courses pour eux… Ils sont membres du gang
de Chrisla [Ti Bwa]. Une fois que j’ai fait leurs courses, je garde la monnaie pour moi. Parfois, ils me
demandent [de faire ça] trois fois par semaine… Si ma mère avait assez pour me donner, pour
s’occuper de moi, je ne serais pas forcé de rendre service à des gars armés… Parfois, j’ai très faim.
C’est la seule solution. Parfois, je peux gagner 1 000 gourdes [7,60 dollars américains] par
semaine
64
. »
Il a ajouté qu’il avait 13 ans quand il a été approché pour la première fois par des membres de gang à ces
fins. Lorsqu’il vivait dans un autre quartier, le même gang lui demandait de recueillir des informations sur le
lieu où se trouvaient certaines personnes
65
. Plusieurs garçons ont expliqué à Amnesty International qu’ils
avaient ce rôle, connu sous le nom d’« antenne ». Parfois, le but est de ramener des informations sur la
localisation et les équipements de forces de police ou de gangs rivaux
66
, d’autres fois c’est de permettre des
enlèvements ou d’autres infractions comme des cambriolages
67
.
« La première fois que j’ai fait ça [espionner] pour eux, j’ai eu peur. [L’autre gang] pourrait vous prendre et
brûler votre corps. Je prie toujours et je dis “Jésus, sors-moi de cet endroit” », a déclaré un garçon de
17 ans d’un autre quartier du sud, qui a été utilisé par deux gangs rivaux, 5 Segon et Baz Pilate, à différents
moments
68
. « Ils nous donnent de l’argent et nous disent quoi faire. Et on doit le faire. La première fois qu’ils
62
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince. Calcul basé sur un taux de change d’un dollar des États-Unis pour
131,58 gourdes haïtiennes, le 22 juillet 2024 sur le convertisseur de devises XE.
63
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
64
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
65
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
66
Entretiens en personne menés du 19 au 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
67
Voir par exemple Rapport du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti »
25 mars 2024 (op. cit.), § 14.
68
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 22
sont venus [me demander], je jouais au foot près de la maison. Le gang essayait de contrôler la zone », a-t-il
déclaré, ajoutant qu’il pouvait gagner jusqu’à 5 000 gourdes (38 dollars américains
69
).
Amnesty International s’est également entretenue avec un garçon à qui le gang Kraze Baryè avait donné une
arme. Le préadolescent a déclaré qu’il gagnait 5 000 gourdes (38 dollars américains) par mois
70
. Il a
déclaré :
« Mon ami faisait partie d’un [gang] et m’a proposé d’en faire partie. Ce que j’ai fait, je ne l’ai pas fait
de gaité de cœur. Je ne comprenais pas ce que je faisais. Je tenais une arme, pas pour faire du mal,
mais pour subvenir à mes besoins. À la base [du gang], on vous donne un neuf millimètres pour
chercher de la nourriture. On sortait par deux… On braquait des gens et on prenait ce qu’ils avaient
pour le ramener à la base. Si [ces gens] avaient de l’argent, je le gardais pour nous
71
. »
Il a expliqué qu’un jour, fin 2023, on lui avait donné une arme automatique pour garder un groupe de
femmes kidnappées qui étaient détenues dans le camp du gang
72
. Il a dit qu’il avait entendu que des
habitant·e·s du quartier allaient s’en prendre aux membres du gang, qu’il avait eu peur pour sa vie et qu’il
s’était alors enfui avec les femmes, qu’il avait libérées
73
.
Amnesty International s’est entretenue avec trois filles auxquelles divers gangs ont fait appel pour des
corvées, notamment la cuisine et le ménage, ainsi que pour des livraisons
74
. Des membres d’un gang « me
demandent d’acheter des choses pour leur petite amie et de faire le ménage chez eux… Ils me donnent
seulement 250 gourdes [2 dollars américains] pour manger », a déclaré une fille de 17 ans vivant dans une
zone contrôlée par le gang Ti Bwa
75
. Une fille de 17 ans vivant dans une zone contrôlée par 5 Segon a
déclaré : « J’ai cuisiné tellement de fois pour eux… Parfois pour un groupe de 10 à 15 personnes… La
dernière fois c’était le mois dernier… Ils m’envoient l’argent, je prépare le repas et je les appelle pour qu’ils
viennent le chercher
76
. »
Une fille de 16 ans a déclaré qu’un membre du
gang 103 Zombie avait essayé de la séduire et lui
avait demandé de venir vivre avec lui dans la
commune de Gressier
77
. Cela s’est produit mi-
2024, après que le gang avait envahi la zone
78
.
Elle a déclaré :
« Un jour, je passais et nous nous sommes
rencontrés… Il m’a dit qu’il était amoureux de
moi… Il m’a dit de venir à Gressier avec lui
immédiatement et j’ai dit “pas encore”… Il m’a
demandé encore plusieurs fois et, au bout de
15 jours, j’ai décidé de le suivre… Quand on est
arrivés à Gressier ensemble… Il m’a dit de cuisiner
pour eux. J’ai cuisiné pour le groupe… 58 personnes
au total… Nous étions [plusieurs] filles à cuisiner…
Nous cuisinions pour eux, allions leur acheter des
choses. Nous faisions la vaisselle. [Nous] lavions
leurs t-shirts et leurs pantalons
79
. »
Elle a déclaré qu’au bout de deux mois, elle n’a
plus supporté d’être entourée de coups de feu
constants. Elle a dit à son petit ami de l’époque
69
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince. La fréquence des paiements n’était pas claire.
70
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
71
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
72
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
73
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
74
Des filles sont également exploitées à des fins sexuelles. Voir Chapitre 3 « Viols et autres formes de violences sexuelles ». À l’exception
d’une fille qui a été exploitée tant pour la cuisine qu’à des fins sexuelles, les filles que les membres de gangs ont exploitées à plusieurs
reprises à des fins sexuelles ne sont pas comptées parmi celles évoquées au début du présent chapitre sur le recrutement et l’utilisation.
75
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
76
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
77
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
78
Pour davantage d’informations sur l’attaque de 103 Zombie sur Gressier, voir par exemple, Haitian Times, “Over 25 killed and many
kidnapped by gangs in Gressier, Haiti”, 2 juillet 2024, https://tinyurl.com/yszjh9s4
79
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
Les gangs exploitent des enfants pour accomplir différentes tâches, notamment
recueillir des informations. Des milliers de personnes ont été déplacées par les
violences, et de nombreux enfants risquent d’être recrutés et utilisés par les gangs.
© Amnesty International
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 23
qu’elle allait rendre visite à sa mère et n’est jamais revenue
80
. « Ce n’est pas une bonne vie [avec les
gangs
81
]. »
Amnesty International a analysé et vérifié 23 vidéos et une image montrant des enfants interagissant avec
des membres de gangs, portant des armes et, parfois, marchant derrière des chefs de gangs et faisant partie
de leur entourage ou présents durant des actes de violence. Dans un documentaire publié sur YouTube le
11 octobre 2024 par un réalisateur ayant passé du temps avec des gangs, on voit plusieurs enfants portant
des armes dans la rue et sur la base d’un gang
82
. Dans une des parties du documentaire, un enfant avec
une mitrailleuse est identifié comme ayant 14 ans, bien que le réalisateur dise qu’il pense que le garçon est
plus jeune
83
. Dans une autre partie, un autre garçon armé est identifié comme ayant 15 ans
84
. À un moment
donné, le réalisateur demande à un chef de gang à partir de quel âge quelqu’un peut se battre dans le
groupe. Celui-ci répond : « Je crois qu’il n’y a pas d’âge pour se battre. Il faut juste savoir ce qu’on fait. L’âge
ne veut rien dire dans le combat
85
. »
Dans une vidéo publiée sur X le 20 octobre 2024, qui montrerait des membres d’un gang pendant une
attaque en cours sur le quartier de Solino, on voit au moins deux enfants se déplaçant avec des membres de
gangs armés et chantant « Si vous n’êtes pas Viv Ansanm, on vous réduira en cendres
86
. » Une analyse
d’images satellite montre des dégats et des destructions considérables dans la zone, ainsi que des panaches
de fumée en décembre 2024
87
. Dans une vidéo initialement publiée sur TikTok et partagée sur X en mars
2024, au moins un garçon plus âgé, éventuellement un jeune homme, apparaît parmi une foule de gangs
ayant pris d’assaut le port. Des membres grimpent dans des conteneurs et semblent en sortir des paquets
88
.
Dans une autre vidéo vérifiée par Amnesty International, des enfants apparaissent autour de membres d’un
gang attaquant des installations et des véhicules de police
89
.
MENACES ET SANCTIONS
En plus de la faim et de besoins immenses, les enfants ont déclaré qu’ils étaient forcés à accomplir
différentes tâches pour des gangs par pure peur, et que des gangs leur avaient parfois placé une arme dans
la main. De nombreux enfants ont été directement menacés de représailles contre eux-mêmes ou leur
famille s’ils refusaient.
Un garçon de 12 ans qui vivait dans la rue a déclaré à Amnesty International qu’il avait été forcé par des
membres de Grand Ravine à jouer le rôle d’« antenne ». « Si j’avais refusé de le faire, ils m’auraient tué », a-
t-il déclaré
90
. Le garçon de 17 ans qui travaillait tant pour 5 Segon que pour Baz Pilate a déclaré : « Ils m’ont
dit : “Dis-nous si tu vois un gang [rival]. Puis viens récupérer de l’argent. Si tu ne le fais pas, tu seras tué.”
J’ai accepté de faire ce qu’ils disaient. Je ne voulais pas mourir
91
. » À un moment, des membres de 5 Segon
ont essayé de le forcer à se battre avec eux et lui ont donné un fusil automatique, menaçant de le tuer ou de
80
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
81
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
82
Charles Villa, « Haïti : J’ai rencontré les gangs qui contrôlent la capitale Port-au-Prince », 11 octobre 2024, https://tinyurl.com/3xkktm9e ;
83
Charles Villa, « Haïti : J’ai rencontré les gangs qui contrôlent la capitale Port-au-Prince », 11 octobre 2024 (op. cit.), minute 20:53.
84
Charles Villa, « Haïti : J’ai rencontré les gangs qui contrôlent la capitale Port-au-Prince », 11 octobre 2024 (op. cit.), minute 22:15.
85
Charles Villa, « Haïti : J’ai rencontré les gangs qui contrôlent la capitale Port-au-Prince », 11 octobre 2024 (op. cit.), minute 23:40.
Amnesty International a analysé et vérifié plusieurs autres vidéos montrant des enfants en compagnie de chefs de gangs, notamment
Jimmy “Barbecue” Chérizier. Les vidéos semblent montrer ces interactions dans différents contextes, notamment des chefs de gangs
donnant certaines choses à des enfants, comme des paquets de nourriture et des enveloppes d’argent liquide ou s’adressant à des enfants
parmi les habitant·e·s, essayant de séduire la population en affirmant qu’ils sont là pour l’aider contre la classe politique.
86
Michael Deibert, publication sur X : « Les gangs alliés de Viv Ansanm attaquent le quartier de #Solino en ce moment même. De
nombreux acteurs du gouvernement de #Haïti semblent occupés à jouer à la politique et la majeure partie de la communauté
internationale, ignorant l’urgence, a abandonné le pays à son sort. », 20 octobre 2024, [Lien non divulgué]. Des gangs se sont battus contre
la police et ont lancé une longue attaque sur Solino en septembre 2024, qui a duré plusieurs mois. Voir, par exemple, “Gang coalition in
Haiti spreads violence to Port-au-Prince neighborhood, setting fire to homes”, 26 octobre 2024, https://tinyurl.com/5avsuywt
87
Voir carte page 50.
88
Amerique.info7, publication sur X : « Gang ki kontwole plis pase 80 % nan kapital la antre nan pò kay Baussan (CPS) yon lòt fwa jodia
samdi 16 mas, anpil gagòt, yo demantibile anpil konntenè e yo pote ale anpil machandiz » (« Le gang contrôle plus de 80 % de la capitale,
est entré dans le port de Baussan (CPS) de nouveau aujourd’hui samedi 16 mars, avec beaucoup de bruit. Ils ont démantelé de nombreux
conteneurs et pris de nombreuses marchandises. »), 16 mars 2024, [Lien non divulgué].
89
Radio indépendante fm, publication sur X : « Gang 103 Timoun Bougòy nan gresye boule fenk boule yon blennde lapolis.2 polisye pran
bal youn nan do e lòt la nan kwis men yo pa grav. » (« Des enfants membres du gang 103 de Bougóy à Gressier viennent d’incendier un
véhicule de police. Deux policiers blessés par balle, l’un dans le dos, l’autre dans la cuisse, mais ils ne sont pas gravement [blessés] »),
27 mai 2024, [Lien non divulgué, en créole haïtien]. Comme indiqué précédemment, le gang 103 Zombie a lancé une vague d’attaques sur
la commune de Gressier à partir de mi-2024, tuant et blessant des habitant·e·s et en faisant fuir un grand nombre. Voir, par exemple Le
Nouvelliste, « Un blindé de la PNH incendié, un policier blessé à Gressier », 27 mai 2024, https://tinyurl.com/vnwxddsk ; Haitian Times,
“Over 25 killed and many kidnapped by gangs in Gressier, Haiti” (op. cit.).
90
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
91
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 24
tuer quelqu’un de sa famille s’il refusait. Il a été sauvé par l’intervention d’un membre haut placé du gang,
mais ils ont continué de l’effrayer, notamment en mettant une arme devant chez lui pendant la nuit
92
.
La fille de 17 ans vivant dans une zone contrôlée par le gang Ti Bwa et qui fait des courses et des corvées
pour les membres du gang a déclaré : « Parfois je dis que je ne veux pas le faire, alors ils me crient dessus
et me disent : “Quand le chef te demande de faire quelque chose, tu dois le faire”… On ne peut pas leur
dire non
93
. » Un garçon plus âgé qui répare des motos pour des membres d’un gang a déclaré : « J’ai peur
d’eux parfois. Ils sont armés. Parfois je n’arrive pas à trouver une pièce et si je ne la trouve pas, je ne peux
pas réparer la moto et ils me crient dessus
94
. »
Dans certains cas, des enfants ont déclaré qu’ils étaient sanctionnés s’ils refusaient de faire ce que les
gangs leur demandaient. Un garçon plus âgé que le gang Delmas 6 a utilisé pour de la surveillance a
déclaré : « Ils m’ont demandé de leur ramener une fille et je ne voulais pas le faire. Alors ils m’ont giflé
95
. »
Un garçon de 15 ans qui vit dans la rue et que des membres du gang Ti Bwa ont utilisé pour acheter de la
nourriture et de l’eau a déclaré qu’il avait été frappé au bras parce qu’il avait refusé d’acheter de la
nourriture une fois
96
. « Ils ont aussi dit : “Si tu ne portes pas d’arme, tu dois quitter [le quartier
97
]”. »
Un adolescent qui achète différentes choses, notamment de la nourriture et de la marijuana, pour le gang
Baz Belè a déclaré qu’il avait été frappé et agressé, et qu’il avait été blessé, à de nombreuses reprises, pour
diverses raisons. C’est notamment arrivé lorsqu’il avait refusé d’accomplir certaines tâches, demandé de
l’argent et même une fois pour avoir jeté un coup d’œil lorsque des membres du gang regardaient un film
98
.
Il a déclaré :
« Presque chaque jour, ils me proposent des armes… Si je demande quelque chose, ils disent : “Tu
peux l’avoir de la même manière que je l’ai eu.” Je ne veux pas faire partie de ça. Dans mon quartier,
ils sont capables de tout… [Quand je refuse], ils m’insultent parfois et disent : “Tu veux de l’argent,
mais tu ne veux pas faire le travail”. Un jour ils m’ont envoyé chercher quelque chose. J’ai dit que
c’était bientôt mon anniversaire, [qu’ils devaient] m’acheter une paire de baskets… [Les membres du
gang] m’ont frappé et ont dit : “Est-ce que tu sors pour me ramener de l’argent de la rue
99
?” »
Le droit international et national protège les enfants du recrutement et de l’utilisation par les gangs
armés de Haïti. La Convention sur les pires formes de travail des enfants interdit l’utilisation des enfants
pour le travail forcé ou les activités illégales et impose aux États parties d’aider les victimes de ces
atteintes pour la réadaptation, l’intégration sociale et l’accès à l’éducation
100
. Le droit national haïtien
interdit également le recrutement d’enfants à des fins d’activités criminelles
101
.
En outre, les législations tant internationale qu’haïtienne sur la lutte contre la traite interdisent le
recrutement et l’utilisation d’enfants à des fins d’exploitation
102
. Le Protocole des Nations unies visant à
prévenir, réprimer et punir la traite des personnes (Protocole de Palerme) impose aux États d’empêcher
92
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
93
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
94
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
95
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
96
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
97
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
98
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
99
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
100
Organisation internationale du travail, Convention n° 182 - Convention sur les pires formes de travail des enfants, articles 3(a), 3(c), 6 et
7(2).
101
Haïti, Loi relative à l’interdiction et à l’élimination de toutes formes d’abus, de violences, de mauvais traitements ou traitements
inhumains contre les enfants, 5 juin 2003, https://tinyurl.com/343txbxa, article 2(c).
102
Le Protocole visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants (Protocole de Palerme)
définit à l’article 3(a) la traite comme « le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes, par la menace de
recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de
vulnérabilité, ou par l’offre ou l’acceptation de paiements ou d’avantages pour obtenir le consentement d’une personne ayant autorité sur
une autre aux fins d’exploitation ». Protocole de Palerme adopté le 15 novembre 2000 par la résolution de l’Assemblée générale des
Nations unies 55/25, article 3(a). Il prévoit en outre : « Le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil d’un enfant aux
fins d’exploitation sont considérés comme une "traite des personnes" même s’ils ne font appel à aucun des moyens énoncés à l’alinéa a) du
présent article. » Protocole de Palerme, article 3(c). D’après le Bureau de la représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU pour le
sort des enfants en temps de conflit armé (OSRSG-CAAC), aux termes de cette définition, tout acte visant à associer un enfant à un groupe
ou des hostilités s’apparente à de la traite des enfants. OSRSG-CAAC, “Child Trafficking and Armed Conflict”, octobre 2024,
https://tinyurl.com/34rjpx9j, p. 14. La définition s’applique dans les situations de paix comme de conflit armé et est employée pour la traite
des enfants interne comme internationale. OSRSG-CAAC, “Child Trafficking and Armed Conflict” (op. cit.), p. 10. La loi haïtienne sur la
traite donne une définition similaire et prévoit que le recrutement d’enfants à des fins d’exploitation est considéré comme de la traite, même
en l’absence de l’élément de « moyens ». Haïti, Loi sur la lutte contre la traite des personnes, 2 juin 2014, https://tinyurl.com/452jcxc2,
Article 1.1.1. Les personnes déclarées coupables de traite sont passibles d’une peine d’emprisonnement de sept à 15 ans et d’une amende
de 200 000 gourdes (1 520 USD) à 1 500 000 gourdes (11 400 USD). Loi sur la lutte contre la traite des personnes (op. cit.), article 11.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 25
ces actes et de protéger les victimes de telles atteintes
103
. La Loi haïtienne de lutte contre la traite prévoit
plusieurs mesures que le gouvernement doit prendre pour protéger et aider les victimes de la traite
104
.
La Convention américaine relative aux droits de l’homme impose aux États de fournir des protections
spécifiques aux enfants, comprenant notamment, d’après la Commission interaméricaine des droits de
l’homme, l’éradication du recrutement d’enfants par des gangs armés en vue de leur faire accomplir
des activités illégales
105
. La Commission interaméricaine des droits de l’homme maintient que mettre un
terme à ce type de recrutement « implique non seulement l’obligation pour les États d’éradiquer ce type
de travail des enfants, mais également l’obligation pour les acteurs non étatiques de s’abstenir de se
livrer à un tel recrutement
106
. »
Enfin, le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication
d’enfants dans les conflits armés interdit le recrutement d’enfants de moins de 18 ans dans le cadre
d’hostilités par les groupes armés distincts des forces armées d’un État
107
. Bien que Haïti ait seulement
signé le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication
d’enfants dans les conflits armés, celui-ci a été ratifié par 173 États et cette disposition interdisant le
recrutement ou l’utilisation d’enfants de moins de 18 ans peut être considérée comme relevant du droit
international coutumier
108
.
Les protections énoncées dans le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant,
concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés ne sont pas limitées aux périodes de conflit
armé
109
, cependant « un cadre d’analyse commun couvrant différents contextes » doit être élaboré
110
.
Le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication d’enfants
dans les conflits armés pourrait être un outil utile pour contribuer à empêcher le recrutement d’enfants
dans les gangs armés et protéger ceux qui sont déjà impliqués.
Plusieurs facteurs appuient la possible application aux gangs armés en Haïti du Protocole facultatif à la
Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés. Le
secrétaire général des Nations unies et le CICR ont récemment observé que les niveaux d’insécurité et
les besoins humanitaires sont comparables à ceux dans les situations de conflit armé
111
.
En outre, les
méthodes de recrutement, d’utilisation, d’exploitation et de violences employées par les gangs sont
comparables à celles employées par des acteurs non étatiques dans des contextes de conflit armé. Il
convient de noter que la situation à Port-au-Prince risque de se transformer en conflit armé.
PRÉSUMÉS COUPABLES
Indépendamment des tâches pour lesquelles les enfants sont utilisés par les gangs, leur simple association
avec les groupes les met en danger. Les enfants ont décrit leur immense peur de la police et des
habitant·e·s. Ils ont également indiqué avoir été stigmatisés et humiliés parce qu’ils vivaient dans des
quartiers contrôlés par des gangs.
103
Protocole de Palerme, articles 6, 7, 8 et 9 ; OSRSG-CAAC, “Child Trafficking and Armed Conflict” (op. cit.), p. 14-15.
104
Loi sur la lutte contre la traite des personnes (op. cit.), Chapitre II.
105
Convention américaine relative aux droits de l’homme (CADH), Article 19 ; Commission interaméricaine des droits de l’homme et l’OEA,
“Organized Crime and the Rights of Children, Adolescents and Young People: Current Challenges and State Actions”, 16 février 2023,
https://tinyurl.com/8k8ubuzm, § 155.
106
Commission interaméricaine des droits de l’homme et Organisation des États américains, “Organized Crime and the Rights of Children,
Adolescents and Young People” (op. cit.), § 154.
107
Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés, article 4(1).
Voir également article 4(2).
108
Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), “Status of Ratification Interactive Dashboard”, Optional Protocol
to the Convention on the Rights of the Child on the involvement of children in armed conflict, https://indicators.ohchr.org/, (consulté le
20 décembre 2024).
109
Coalition pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats et UNICEF, “Guide to the Optional Protocol on the Involvement of Children in
Armed Conflict”, décembre 2003, https://tinyurl.com/mr2vcmxf, p. 17 (« l’article 4(1) n’implique pas nécessairement que les groupes
armés soient activement engagés dans un conflit armé pour que ses dispositions s’appliquent. Le recrutement d’enfants de moins de
18 ans avant le début des hostilités est également interdit ») ; Child Rights Connect, “Reporting on the OPSC and OPAC, A Guide for Non-
governmental Organizations”, https://tinyurl.com/4rwar5j4, p. 5 (« Le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant,
concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés s’applique que l’État partie soit actuellement dans une situation de conflit armé
ou l’ait été récemment ou non »).
110
UNICEF, “Children’s Involvement in Organized Violence: Emerging trends and knowledge gaps”, septembre 2024,
https://tinyurl.com/56n9pvu5, p. 5 et 26.
111
Rapport du Secrétaire général des Nations unies, 14 avril 2023, Doc. ONU S/2023/274, § 74 ; Comité international de la Croix-Rouge
(CICR), « En Haïti, les niveaux élevés d’insécurité ne doivent pas faire obstacle à une aide humanitaire vitale », 8 février 2023,
https://tinyurl.com/28t8ynh5
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 26
Le garçon plus âgé utilisé comme « antenne » par le gang Delmas 6 a déclaré : « Je pourrais être tué en
raison du travail que je fais pour eux. Je pourrais disparaître et ma famille ne saurait pas où je suis… S’ils
m’envoient faire l’antenne près du commissariat, pensez-vous que la police me laisserait vivre si elle
m’attrapait ? Ils me tueraient… Par exemple, si vous venez de mon quartier, [quartier non divulgué], et que
la police vous attrape avec une carte d’identité indiquant cela, ils [les policiers] vous tuent
112
. »
Plusieurs des personnes interrogées ont fait part à plusieurs reprises de leur inquiétude d’être arrêtées par la
police pour des contrôles d’identité et du fait que leur affiliation à certaines zones peut entraîner leur
homicide illégal
113
. En outre, les garçons adolescents sont particulièrement menacés, car l’âge pour obtenir
une carte d’identité est de 18 ans et ils peuvent sembler plus âgés aux yeux des policiers, qui ne croient pas
toujours qu’ils sont plus jeunes, ont déclaré certaines personnes interrogées
114
. L’un des garçons
adolescents évoqués précédemment, qui fait des courses pour des membres d’un gang, a déclaré que la
police installait parfois des postes de contrôle mobiles avec des véhicules blindés. « Si vous [êtes] de Bel Air,
Saint Martin, Delmas sud et que vous croisez le camion de police, vous pouvez être abattu sur place…
[Quand] on voit [le véhicule blindé], on fait demi-tour et on prend un autre chemin… Parfois des gens sont
arrêtés puis libérés. Mais d’autres sont arrêtés et ne reviennent jamais [après cela]. Le quartier sait. C’est
partout à la radio », a-t-il déclaré
115
.
Fin 2024, les chiffres de l’ONU sur le nombre de personnes tuées et blessées au troisième trimestre
indiquaient que sur les 1 223 homicides recensés entre juillet et septembre, la police était responsable d’au
moins 96 exécutions extrajudiciaires, dont celles de six enfants accusés d’être des « antennes
116
».
Amnesty International a recensé le cas d’un garçon plus âgé qui a été arrêté arbitrairement et placé en
détention en mars 2024 après l’attaque d’un commissariat à Delmas par des membres d’un gang. « La
police est venue dans mon quartier et a arrêté tous les jeunes hommes. Ils m’ont arrêté alors que je dormais.
Ils m’ont emmené à un commissariat et m’ont mis en prison », a-t-il dit
117
. Il a finalement été présenté au
tribunal et a dû verser près de 760 dollars des États-Unis à un avocat, une petite fortune que des
habitant·e·s du quartier se sont cotisés pour réunir
118
. Il a été libéré sans inculpation après avoir passé huit
jours en détention, notamment dans un établissement surpeuplé où il était détenu avec des adultes et où il a
dû payer huit dollars des États-Unis pour avoir une place pour dormir
119
. « Je n’aurais jamais dû me trouver
dans cette situation
120
. »
Les enfants victimes de la traite des êtres humains sont protégés par le principe de non-sanction, qui interdit
la détention, l’inculpation et les poursuites contre des enfants pour des activités qui sont la conséquence
directe du fait qu’ils étaient victimes de traite
121
. La Commission interaméricaine des droits de l’homme a
également appelé à traiter les enfants recrutés par des gangs comme des victimes avant tout
122
.
112
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
113
Entretiens en personne menés du 19 au 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
114
Par exemple, Amnesty International s’est entretenue avec des membres de la famille d’un garçon de 15 ans qui a été tué, et qui pense
que la police l’a abattu, car il n’a pas pu présenter de carte d’identité lorsqu’on lui a demandé alors qu’il avait l’air plus vieux que son âge.
Amnesty International n’a pas été en mesure de vérifier le témoignage de la famille.
115
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
116
AP, “Haiti sees a rise in killings and police executions with children targeted, UN says”, 30 octobre 2024, https://tinyurl.com/9uwcups5
117
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
118
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
119
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
120
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
121
Comité pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, Recommandation générale n° 38 (2020) sur la
traite des femmes et des filles dans le contexte des migrations internationales, 20 novembre 2020, Doc. ONU CEDAW/C/GC/38, § 98. Le
Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes impose aux garants des droits de veiller à ce que « toutes les femmes et
les filles victimes de la traite, sans exception, ne fassent pas l’objet d’une arrestation, d’une mise en examen, d’une détention, de poursuites
ou de sanctions ou ne soient pas punies d’une autre manière pour […] avoir participé à des activités illégales, dans la mesure où cette
participation est une conséquence directe de leur situation de victimes de la traite ». Voir également Haut-Commissariat aux droits de
l’homme, « Principes et directives concernant les droits de l’homme et la traite des êtres humains : recommandations », 20 mai 2002,
https://tinyurl.com/47mrk3u6 ; Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la traite des êtres humains, en particulier des femmes et des
enfants, « Application du principe de non-sanction », 17 mai 2021, Doc. ONU A/HRC/47/34, § 18.
122
Commission interaméricaine des droits de l’homme et Organisation des États américains, “Violence, Children and Organized Crime”,
11 novembre 2015, https://tinyurl.com/mrxax7cz, § 15, 61, 473 ; Commission interaméricaine des droits de l’homme et Organisation des
États américains, “Organized Crime and the Rights of Children, Adolescents and Young People” (op. cit.), § 59. Dans les situations de
conflit armé, d’autres lignes directrices internationales appellent également les États à traiter les enfants liés à des groupes et forces armés
avant tout comme des victimes et à de ne pas poursuivre en justice ou sanctionner les enfants pour leur seule appartenance à un groupe
armé. Principes et lignes directrices sur les enfants associés aux forces armées ou aux groupes armés (Principes de Paris), février 2007,
https://tinyurl.com/3ycbh4b9, § 3.6 et 8.7. Pour davantage d’informations sur l’adhésion de Haïti aux Principes de Paris, voir CICR, “Paris
Principles Signatories”, 30 septembre 2011, https://tinyurl.com/bdhshufc. Au titre du même raisonnement politique, les enfants associés à
des groupes armés en Haïti, qui sont soumis à une exploitation et des atteintes aux droits humains similaires, doivent être traités avant tout
comme des victimes.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 27
Plusieurs enfants ont déclaré avoir tout fait pour dissimuler le fait qu’ils menaient des activités pour les
gangs, par crainte des représailles d’habitant·e·s ayant beaucoup souffert aux mains des gangs
123
. « Si
quelqu’un me montre du doigt, je pourrais mourir », a déclaré le garçon qui fait des courses pour Baz Belè.
Mécontents de l’incapacité de l’État à enrayer la violence croissante des gangs, ces dernières années,
certains habitant·e·s ont décidé de prendre les choses en main et de réinstaurer une tradition de « groupes
d’autodéfense », qui est devenue le mouvement Bwa Kale
124
. Ces groupes ont pris part à de terribles
lynchages, dont certains ont été filmés et largement diffusés sur les réseaux sociaux à titre
d’avertissement
125
.
Amnesty International a analysé six vidéos montrant des enfants et de jeunes hommes perçus comme étant
associés à des gangs après leur capture présumée par des habitant·e·s. On voit les enfants, visiblement
effrayés, être interrogés dans trois vidéos. Trois autres vidéos semblent montrer des attaques du Bwa Kale,
notamment deux dans lesquelles les personnes capturées semblent avoir été brûlées vives
126
. Par exemple,
une vidéo publiée sur Facebook le 19 octobre 2024 semble montrer un « interrogatoire » de deux garçons
accusés d’être des « antennes » pour un gang actif dans le quartier de Canaan, dirigé par un homme connu
sous le nom de « Jeff
127
».
Des enfants ont déclaré à Amnesty International qu’ils craignaient que leur identité soit révélée sur les
réseaux sociaux, car il est de plus en plus commun pour les habitant·e·s de dénoncer les personnes
soupçonnées de collaborer avec des gangs. La fille de 17 ans faisant des corvées et des livraisons pour Ti
Bwa a déclaré :
« Ils prennent pour cible des personnes [dont l’identité a été révélée] sur les réseaux sociaux… On ne
sait même pas qui a publié la photo… Elle apparaît simplement… Les gens qui veulent que d’autres
sachent qu’on fait de mauvaises choses publient les photos sur les réseaux sociaux… Ça arrive
souvent… Il y a beaucoup de photos de personnes [accusées d’être associées à des gangs] sur les
réseaux sociaux… Ils prennent des photos de n’importe qui, parce qu’ils pensent que personne n’est
innocent dans le quartier
128
. »
Amnesty International a recueilli des informations sur cinq garçons qui ont été placés en détention par les
autorités après avoir été dénoncés par des habitant·e·s. Trois d’entre eux ont reconnu avoir fait des choses
pour des gangs
129
. Sur les deux autres, qui affirmaient n’avoir aucun lien avec des gangs, l’un a été placé en
détention à des fins de protection après qu’il avait été pris en étau par des habitant·e·s qui l’avaient forcé à
« avouer » qu’il était guetteur, d’après des responsables
130
.
Le garçon de 12 ans qui avait dit à Amnesty International qu’il avait été forcé par des membres de Grand
Ravine à jouer le rôle d’« antenne » a déclaré qu’il s’était perdu un jour alors qu’il allait recueillir des
informations pour le gang
131
. « Les habitant·e·s m’ont vu et ont commencé à me frapper… Ils ont dit que je
faisais un [travail] d’antenne pour des membres de gang… Il y avait tellement de personnes [qui me
frappaient]… Je saignais », a-t-il ajouté, expliquant qu’il avait été conduit à un commissariat par la suite
132
.
Nombre des enfants interrogés ont déclaré se sentir ostracisés dans leur propre entourage. Ils ont indiqué
qu’ils se sentaient piégés, incapables de se rendre dans d’autres quartiers, de peur de ne pas être en
123
Cela a également été évoqué dans les témoignages de certaines filles qui avaient eu des relations sexuelles, consenties ou non, avec des
membres de gangs et qui ont déclaré avoir peur d’être identifiées comme des « petites amies », car cela pourrait également les exposer aux
attaques du Bwa Kale. Voir le chapitre 3 pour davantage d’informations.
124
Voir par exemple, BINUH, « Rapport trimestriel sur la situation des droits de la personne en Haïti (juillet-septembre 2024) », octobre
2024, p. 8 ; Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 26 septembre 2024
(op. cit.), § 13. Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 25 mars 2024
(op. cit.), § 14 et 15 ; Human Rights Watch, « “Vivre un cauchemar”. Face à une crise qui s’aggrave, la situation en Haïti nécessite une
réponse urgente fondée sur les droits humains », 14 août 2023, https://tinyurl.com/46pjkbhj, p. 22-25 ; International Crisis Groupe, « Les
Haïtiens recourent à la justice populaire alors que la menace des gangs s’intensifie », 3 juillet 2023, https://tinyurl.com/3tk4yrar ; Centre
d’analyse et de recherche en droits de l’homme, « Impacts du “Bwa Kale” sur l’insécurité et le kidnapping en Haïti », 26 mai 2023,
https://tinyurl.com/3essnr68
125
Voir par exemple Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 25 mars
2024 (op. cit.), § 15 ; Human Rights Watch, « “Vivre un cauchemar” » (op. cit.). En novembre 2024, après que des gangs eurent encore
intensifié les attaques sur la capitale, les attaques du Bwa Kale ont augmenté, et des habitant·e·s se sont joints à la police pour tuer des
membres de gangs. Voir par exemple, Reuters, “More than two dozen killed after attempted attack on Haiti suburb”, 19 novembre 2024,
https://tinyurl.com/5f45snuu ; Le Monde,« Haïti : Médecins sans frontières suspend ses activités à Port-au-Prince à la suite de violences de
la police », 20 novembre 2024, https://tinyurl.com/4vbeyzct ; Miami Herald, “More than 100 suspected gang members have been killed as
vigilantism grows in Haiti”, 25 novembre 2024, https://tinyurl.com/esw93rxe
126
L’âge des victimes du Bwa Kale n’a pas pu être déterminé au moyen des vidéos.
127
Haïti TV Infos, publication sur Facebook du 19 octobre 2024, (lien non divulgué).
128
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
129
Entretiens en personne menés du 19 au 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
130
Entretiens en personne menés les 17 et 21 septembre 2024 à Port-au-Prince.
131
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
132
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 28
sécurité, et incapables aussi de partir, car ils n’avaient pas suffisamment d’argent. Le garçon de 16 ans qui
a dit qu’il achetait de la nourriture et de l’eau pour des membres de Grand Ravine a déclaré : « Certaines
personnes du quartier me regardent de travers
133
. » Il a ajouté : « J’ai l’impression de vivre en prison. Je
veux que la sécurité soit meilleure pour que je puisse être libre… Je ne peux aller nulle part. Je suis coincé à
un endroit. Les gens savent toujours d’où vous venez… Ils pensent que vous faites partie d’un gang… [Des
responsables de l’État] ont dit que la plupart des personnes vivant dans ces quartiers n’étaient pas
innocentes. Mais certaines le sont. Ils disent aux gens de partir. Certains n’ont pas les moyens de partir et
sont obligés de rester
134
. »
Ces témoignages et éléments numériques mettent en lumière l’ampleur du travail nécessaire pour permettre
à ces quartiers de guérir, afin qu’un processus de réinsertion puisse fonctionner. Le processus de réinsertion
ne devra pas adopter une approche descendante. Les Haïtien·ne·s ont accordé peu de confiance aux
gouvernements centraux successifs
135
. Des processus locaux seraient donc plus pertinents pour les
populations touchées, et obtenir leur soutien doit être une priorité.
Une affiche au siège de la Brigade de protection des mineurs de la Police Nationale d’Haïti décrit les enfants comme « l’espoir du pays » et met en garde contre les
violences à l’encontre des enfants. © Amnesty International
LA RÉINSERTION AU POINT MORT
La Convention relative aux droits de l’enfant et son protocole facultatif imposent aux États de prendre des
mesures pour contribuer à la réinsertion des enfants qui ont été victimes d’une forme, quelle qu’elle soit,
d’exploitation ou d’atteinte aux droits humains
136
. En octobre 2023, le gouvernement haïtien et l’ONU ont
signé un protocole en vue de créer des dispositifs pour le transfert et les soins d’enfants associés aux gangs
armés rencontrés dans le cadre d’opérations de sécurité
137
. Le protocole consacre plusieurs normes et
133
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
134
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
135
Voir par exemple, Freedom House, “Freedom in the World 2024: Haiti”, https://tinyurl.com/26jxu5pu ; Conseil de relations extérieures,
“Haiti’s Troubled Chemin to Développement”, 25 juin 2024, https://tinyurl.com/ybtzv8te
136
Convention relative aux droits de l’enfant (CDE), article 39 ; Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant
l’implication d’enfants dans les conflits armés, article 6(3).
137
Le protocole s’applique non seulement au personnel d’application des lois haïtien, mais également aux membres de la Mission
multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) dirigée par le Kenya. Protocole figurant aux archives d’Amnesty International. Voir également,
Secrétaire général des Nations unies, « Les enfants et les conflits armés », 3 juin 2024 (op. cit.), § 78. Bureau de la Représentante spéciale
du Secrétaire général pour la question des enfants et des conflits armés, Rapport, 26 juillet 2024, Doc. ONU A/79/245, § 23. Les protocoles
de transfert prévoyant le transfert rapide d’enfants de la détention aux mains d’acteurs de la sécurité vers des autorités civiles de protection
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 29
principes déjà prévus par le droit international, notamment le traitement humain, la libération conditionnelle,
les alternatives à la détention et l’assistance juridique
138
.
Des représentant·e·s du gouvernement et de l’ONU, ainsi que d’ONG internationales et haïtiennes
intervenant sur la protection de l’enfance ont déclaré à Amnesty International que des projets étaient en
cours en vue de mettre en place un certain nombre de centres de transit pour accueillir des enfants
139
. Mais
si l’accord-cadre et un centre de transit existent en effet, un véritable processus de démobilisation et de
réintégration n’a pas encore été lancé. Les personnes interrogées ont évoqué plusieurs obstacles à Amnesty
International. Tout d’abord, des ressources considérablement plus importantes sont nécessaires pour
financer la construction de centres de transit dans des zones sûres, notamment en dehors de la capitale, et
pour appuyer diverses fonctions clés, notamment la formation des acteurs de la protection et des forces de
sécurité.
Un autre obstacle essentiel entravant le processus, d’après les personnes interrogées, est l’insécurité
actuelle. Des acteurs de la protection ont déclaré qu’il serait irresponsable d’encourager la démobilisation
massive des enfants tant que les gangs contrôlent la vaste majorité de la métropole et que le gouvernement
n’a aucun levier pour entamer des négociations avec eux. La réinsertion dans leur quartier d’origine n’est
pas possible dans les circonstances actuelles, ont déclaré les personnes interrogées, car les enfants restent
gravement menacés tant par les gangs que par les habitant·e·s des quartiers. Ainsi, la prévention et la
protection contre le recrutement et l’utilisation des enfants sont d’autant plus importantes.
Parallèlement, la situation au Centre de rééducation des mineurs en conflit avec la loi (CERMICOL) est
extrêmement préoccupante. Amnesty International a visité l’établissement, s’est entretenue avec des
responsables ayant connaissance de la situation, notamment de la direction responsable de la gestion du
CERMICOL, ainsi qu’avec deux garçons qui y étaient détenus, et a analysé des rapports d’organisations
internationales et locales de protection des droits humains portant sur le centre
140
. Au moment de la visite
d’Amnesty International en septembre 2024, le CERMICOL accueillait quatre fois plus de personnes que ce
que sa capacité permet : 390 hommes, femmes, filles et garçons, au lieu des 100 garçons pour qui le centre
était prévu, a déclaré un responsable de Direction de l’Administration Pénitentiaire (DAP
141
). Cela a eu des
conséquences pour les conditions de détention, notamment en ce qui concerne les installations pour
dormir, les installations sanitaires et la qualité de l’alimentation.
Le CERMICOL est conçu pour servir de centre de réinsertion pour les garçons pris en charge par des
responsables de l’application des lois, afin de leur fournir une éducation, une formation professionnelle et
tout autre soutien tant pendant que leur situation est évaluée par un·e juge d’instruction qu’après leur
condamnation. Mais ces dernières années, le centre est devenu un « complexe pénitentiaire », a déclaré le
représentant de la DAP
142
. Les attaques de gangs contre la prison pour femmes de Cabaret en 2022 et
plusieurs établissements pénitentiaires pour hommes en 2024 ont entraîné le transfert des détenus adultes
restant de ces établissements vers le CERMICOL
143
. Une telle cohabitation de détenu·e·s entraîne des
conditions contraires à la Convention relative aux droits de l’enfant
144
, et constitue en elle-même une
infraction à la Convention, ainsi qu’à plusieurs principes et normes sur la séparation des détenu·e·s par
genre et âge, entre autres considérations destinées à assurer la dignité et d’autres droits
145
.
de l’enfance s’inscrivent dans le système de protection de l’enfance de l’ONU employé dans divers pays du monde, principalement dans
des contextes de conflit armé. Voir Résolution 2427 (2018) du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 9 juillet 2018, Doc.
ONU S/RES/2427, § 19 ; Principes de Paris, § 7.21.
138
La Convention relative aux droits de l’enfant prévoit que la détention doit être une mesure de dernier recours, doit être la plus courte
possible et, lorsqu’un enfant est accusé d’avoir commis une infraction, elle prévoit qu’il doit être traité conformément aux normes de justice
des mineur·e·s, qui comprennent notamment des alternatives aux procédures judiciaires et des solutions autres qu’institutionnelles.
Convention relative aux droits de l’enfant, articles 37(b) et 40.
139
Entretiens menés par visioconférence et en personne entre juin et septembre 2024.
140
Voir par exemple Rapport du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti »
(op. cit.), 25 mars 2024, § 39 ; Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), « Traitements cruels, inhumains et dégradants
au CERMICOL : Le RNDDH tire la sonnette d’alarme », 9 septembre 2024, https://tinyurl.com/bdh4dpb7
141
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince. L’équipe de recherche d’Amnesty International a pu constater sur
place la surpopulation. Au moment de la visite de la délégation, 93 garçons, 131 hommes, 157 femmes et neuf filles étaient détenus dans
le centre, d’après des responsables.
142
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
143
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince. Voir également BINUH, « Rapport trimestriel sur la situation des
droits de la personne en Haïti (avril-juin 2024) » (op. cit.), p. 9.
144
Convention relative aux droits de l’enfant, article 37(c).
145
Nations unies, Principes fondamentaux relatifs au traitement des détenus, adopté le 14 décembre 1990 ; Ensemble de règles minima
des Nations unies concernant l’administration de la justice pour mineurs (Règles de Beijing), § 29. Principes et bonnes pratiques de
protection des personnes privées de liberté dans les Amériques, adopté le 13 mars 2008. Elle va également à l’encontre des garanties
prévues par la Constitution haïtienne, qui prévoit que les conditions en prison doivent refléter le « respect pour la dignité humaine ». Haïti,
Constitution, 1987 (révisée en 2012), article 44-1.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 30
Le représentant de la DAP a déclaré que les détenus hommes adultes étaient détenus dans deux salles de
classe prévues pour les services éducatifs pour les enfants, ce qui a entraîné la suspension de
l’enseignement pour les garçons, sauf ceux de troisième qui doivent passer des examens
146
. Même le temps
de récréation pour les garçons a été touché, car certaines femmes et filles utilisent la cour, notamment pour
se laver et laver le linge, sans aucune intimité
147
.
Amnesty International a constaté que des garçons de moins de 13 ans, soit l’âge de la responsabilité pénale
en Haïti, étaient détention au CERMICOL
148
. Au titre des lois nationales haïtiennes, les enfants de moins de
16 ans ne doivent pas être détenus dans des centres de détention
149
.
En outre, sur les 93 garçons détenus au centre (dont un grand nombre sont soupçonnés d’être associés à
des gangs), aucun n’avait été condamné, d’après le représentant de la DAP
150
. Le tribunal pour enfants de
Port-au-Prince ne fonctionne plus depuis 2019 en raison de la violence liée aux gangs, ont déclaré des
représentant·e·s de la DAP et du ministère de la Justice
151
. Certaines audiences se sont tenues au
CERMICOL en octobre 2023, mais la pratique a pris fin depuis début 2024, après l’intensification de la
violence liée aux gangs et le transfert de détenus hommes adultes qui occupent les salles de classe où se
tenaient les audiences, a déclaré le représentant de la DAP
152
.
Si les conséquences de la restriction des ressources et des complications liées à la sécurité sont
compréhensibles, les longs délais pour avoir accès à des services de justice des mineur·e·s ne peuvent pas
continuer. Le Comité des droits de l’enfant recommande qu’un tribunal ou un autre organe compétent
prenne une décision finale sur les poursuites engagées contre un enfant dans un délai de six mois au
maximum après le début de sa détention, faute de quoi l’enfant doit être libéré
153
.
Ainsi, le gouvernement haïtien doit faire en sorte que les enfants qui sont détenus au CERMICOL sans
inculpation ni jugement depuis plus de six mois, y compris lorsqu’ils sont détenus pour des actes commis
alors qu’ils étaient associés à des gangs, soient transférés à l’Institut du Bien Être Social et de Recherches
(IBESR), agence de protection de l’enfance, ou à d’autres acteurs civils de la protection de l’enfance en vue
de leur réinsertion. Pour les enfants détenus dans le centre depuis moins de six mois, les autorités doivent
envisager des solutions alternatives pour les tribunaux mobiles, afin que leur affaire puisse être jugée de
toute urgence. Au titre du droit haïtien, les enfants de 13 à 16 ans déclarés coupables d’infractions doivent
être placés dans des programmes de déjudiciarisation, qui offrent des mesures de substitution à l’exécution
de la peine dans le système judiciaire formel, et non pas au CERMICOL, qui, par définition, constitue un
centre de détention de facto
154
.
146
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince. Les lignes directrices de l’ONU prévoient que les enfants détenus
qui ont l’âge de la scolarisation obligatoire ont le droit à l’éducation. Assemblée générale de l’ONU, Résolution 45/113 : Règles des Nations
unies pour la protection des mineurs privés de liberté, adoptée le 14 décembre 1990, Doc. ONU A/RES/45/113, § 38.
147
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince. Voir également RNDDH, « Traitements cruels, inhumains et
dégradants au CERMICOL » (op. cit.). Les lignes directrices de l’ONU imposent que les enfants détenus aient « droit à un nombre d’heures
approprié d’exercice libre par jour, en plein air si le temps le permet ». Assemblée générale des Nations unies, Résolution 45/113 (op. cit.),
§ 47.
148
Haïti, Code pénal, 1835, https://tinyurl.com/mr39cs6p, article 50. Pour les enfants de 11 à 13 ans ayant commis une infraction, le/la
juge peut ordonner d’autres mesures pour la « protection, la surveillance, l’assistance ou l’éducation » de l’enfant. Organisation Mondiale
contre la Torture (OMCT), « Rights of the Child in Haiti: Report on the implementation of the Convention on the Rights of the Child by the
Republic of Haiti », octobre 2002, https://tinyurl.com/3v2k49m6, p. 12. Voir également Avocats sans frontières Canada (ASFC), « Les
Mineurs en Conflit avec la Loi en Haïti : Guide à l’intention des praticiens du droit », novembre 2015, https://tinyurl.com/3hcy9ybp, p. 14-
16.
149
Au titre du Code pénal de Haïti, un enfant de moins de 16 ans qui a commis une infraction peut, par exemple, être confié à la personne
qui en a la garde ou être placé dans une Institution d’Éducation corrective. Haïti, Code pénal (op. cit.), article 50. Dans certains cas plus
graves, l’enfant peut être condamné à être placé jusqu’à huit ans dans un « Centre d’Éducation corrective de l’État ». Haïti, Code pénal (op.
cit.), article 51. Au titre du décret du 19 septembre 1989, les enfants de moins de 16 ans ne peuvent pas être détenus dans un centre de
détention. Correspondance par courriel avec une avocate spécialiste des droits humains haïtienne, 18 décembre 2024, pièce figurant dans
les archives d’Amnesty International. Le Comité des droits de l’enfant de l’ONU a indiqué que dans les systèmes de justice des mineur·e·s
la « déjudiciarisation devrait être la solution à privilégier dans la majorité des affaires concernant des enfants ». Comité des droits de
l’enfant, Observation générale n° 24 sur les droits de l’enfant dans le système de justice pour enfants, 18 septembre 2019, Doc.
ONU CRC/C/GC/24, § 16. Cela semble s’appliquer, au moins en théorie, pour les enfants de moins de 16 ans en Haïti. Le CERMICOL, qui
relève de la compétence de la DAP, et qui ne peut plus fournir les services de réinsertion et d’éducation adaptés, constitue un centre de
détention de facto. En décembre 2024, Amnesty International a appris que, grâce à un travail de plaidoyer commun, l’UNICEF et l’IBESR
avaient organisé la libération et la réintégration de 13 garçons du centre entre octobre et novembre. Entretien mené par visioconférence le
13 décembre 2024.
150
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
151
Entretiens en personne menés les 23 et 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
152
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince. D’autres problèmes structurels comme le nombre insuffisant de
juges d’instruction et les grèves répétées des juges entravent les procédures judiciaires et le système de justice des mineur·e·s, d’après des
informations du RNDDH et d’organes de suivi des droits de l’ONU.
153
Comité des droits de l’enfant, Observation générale n
o
24 (op. cit.), § 90.
154
Voir Haïti, Code pénal (op. cit.), articles 50 et 51. Voir la note 147 pour une explication plus complète de la raison pour laquelle le
CERMICOL est un centre de détention de facto.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 31
Le gouvernement doit également augmenter l’âge de la responsabilité pénale de 13 ans à au moins 14 ans,
conformément aux recommandations du Comité des droits de l’enfant, et placer tous les enfants ayant
moins de 14 ans sous la responsabilité d’acteurs de la protection de l’enfance
155
. Dans le contexte de
l’élaboration de sa réponse pour les enfants détenus au CERMICOL, le gouvernement doit être guidé par le
principe de l’intérêt supérieur de l’enfant
156
.
Amnesty International s’est rendue au Centre de rééducation des mineurs en conflit avec la loi, ou CERMICOL (photo du haut) et a constaté la surpopulation et les
pratiques de détention illégales qui y sont pratiquées. Les chercheuses se sont entretenues avec des responsables de l’établissement et de l’IBESR (photo du bas),
l’agence de protection de l’enfance, à propos de la réinsertion, qui est au point mort. © Amnesty International
155
Haïti, Code pénal (op. cit.), article 50 ; Comité des droits de l’enfant, Observation générale n
o
24 (op. cit.), § 22.
156
Voir la Convention relative aux droits de l’enfant, article 3(1), qui impose aux États de tenir compte de l’intérêt supérieur de l’enfant dans
tout acte qui concerne des enfants.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 32
3. VIOLS ET AUTRES
FORMES DE VIOLENCES
SEXUELLES
Des gangs armés ont enlevé, violé et agressé sexuellement des filles lors d’attaques sur des quartiers ou
après avoir pris le contrôle d’une zone. Certaines filles sont toujours coincées dans certaines zones
dangereuses de Port-au-Prince et n’ont pas pu partir lorsqu’elles ont été menacées ou attaquées par des
membres de gangs. Des gangs armés ont également exploité sexuellement des filles cherchant
désespérément à gagner de l’argent pour acheter de la nourriture et couvrir d’autres dépenses. Cette
pratique largement répandue de violences et d’exploitation sexuelles contre les filles est rendue possible par
le contrôle exercé par des gangs sur des quartiers, du fait de l’impunité généralisée qui permet aux
membres de ces bandes criminelles de commettre ces crimes, individuellement ou en groupe, sans craindre
de devoir rendre des comptes.
Le viol et les autres formes de violences sexuelles contre les femmes et les filles en Haïti sont depuis
longtemps utilisés dans les contextes d’instabilité politique et comme outil systématique des gangs
157
. L’ONU
a exprimé sa vive préoccupation quant à l’intensification manifestement délibérée des attaques contre des
femmes et des filles associées à l’attaque coordonnée menée par les gangs qui a commencé début 2024
158
,
ravivant les inquiétudes de 2022
159
. Le déplacement massif expose également depuis longtemps les femmes
et les filles au risque de violences sexuelles en Haïti
160
, et la dernière vague de déplacement en date a causé
des niveaux « sans précédent » de violences de ce type d’après l’ONU
161
.
Amnesty International a recueilli des informations sur 18 filles ayant été violées ou ayant subi d’autres
formes de violences sexuelles aux mains de membres de gangs, dont certaines ayant été agressées plus
157
Voir, par exemple, Amnesty International, Ne leur tournez pas le dos. La violence sexuelle contre les filles en Haïti (index AI :
AMR 36/004/2008), 27 novembre 2008, https://tinyurl.com/ycyt46ru
158
Le rapport de 2024 du secrétaire général de l’ONU sur les violences sexuelles liées aux conflits évoque la situation en Haïti et cite les
gangs suivants parmi les « parties concernées dans des situations dont le Conseil de sécurité est saisi » : G9, 5 Segon, Grand Ravine, Kraze
Baryè et 400 Mawozo. Secrétaire général des Nations unies, « Violences sexuelles liées aux conflits », 4 avril 2024, Doc. ONU S/2024/292,
§ 18, 86-89, Annexe p. 35. Voir également BINUH, « Rapport trimestriel sur la situation des droits de la personne en Haïti (juillet-
septembre 2024) » (op. cit.), p. 9 ; Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en
Haïti », 26 septembre 2024 (op. cit.), § 16 et 18 ; BINUH, « Rapport trimestriel sur la situation des droits de la personne en Haïti (avril-juin
2024) » (op. cit.), p. 7-8 ; Secrétaire général des Nations unies, « Les enfants et les conflits armés », 3 juin 2024 (op. cit.), § 74 ; Rapport
du Secrétaire général de l’ONU, 27 juin 2024, § 38 ; Rapport périodique du Groupe d’experts sur Haïti, 29 mars 2024 (op. cit.), § 53-55 ;
Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 25 mars 2024 (op. cit.), § 19.
159
HCDH et BINUH, « Violence sexuelle à Port-au-Prince : Une arme utilisée par les gangs pour répandre la peur », 14 octobre 2022,
https://tinyurl.com/3xn6vfrz
160
Voir par exemple Amnesty International, Haïti. Doublement touchées. Des femmes s’élèvent contre les violences sexuelles dans les
camps haïtiens (Index AI : AMR 36/001/2011), 6 janvier 2011, https://tinyurl.com/7a29vc4s
161
Voir par exemple ONU Info, “Haiti: Displaced women face ‘unprecedented’ level of insecurity and sexual violence”, 17 juillet 2024,
https://tinyurl.com/yasxsk3v ; Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti »,
26 septembre 2024 (op. cit.), § 22.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 33
d’une fois
162
. Dix de ces filles ont été soumises à des viols en réunion, et neuf ont été enlevées. De plus, les
chercheuses se sont entretenues avec deux filles qui ont été violées dans des sites pour personnes
déplacées après avoir été forcées à fuir leur quartier en raison des violences des gangs.
La majorité des filles qui ont été violées ont déclaré qu’elles n’avaient pas pu identifier les gangs auxquels
leurs agresseurs appartenaient. Certaines filles ont été agressées par des membres de gangs qui les avaient
forcées à les fréquenter ou ont été contraintes à une « relation » d’exploitation ou au commerce du sexe par
des membres de gangs qu’elles connaissaient ou qu’elles avaient rencontrés. D’autres savaient quel gang
contrôlait la zone et ont associé leurs agresseurs à certains groupes. Les gangs impliqués dans les cas
recensés par Amnesty International comprennent : 400 Mawozo, Grand Ravine, 5 Segon et peut-être Chien
Méchant
163
.
Le déplacement massif expose depuis longtemps les femmes et les filles à un risque accru de violences sexuelles en Haïti. D’après l’ONU, les multiples vagues de
déplacement en 2024 ont causé des niveaux « sans précédent » de violences de ce type. © Amnesty International
La Convention relative aux droits de l’enfant impose aux États parties d’interdire l’enlèvement d’enfants et,
tout comme le PIDCP, de protéger la liberté des enfants
164
. Au titre du droit international et haïtien, un
enfant qui est enlevé à des fins d’exploitation sexuelle ou d’autres formes d’exploitation est considéré comme
une victime de traite des êtres humains
165
.
La Convention relative aux droits de l’enfant impose également aux États de protéger les enfants de
l’exploitation et des violences sexuelles, notamment de la prostitution, ainsi que de la torture et des
162
Elles avaient entre 14 et 17 ans au moment des entretiens, et l’une d’entre elles venait d’avoir 18 ans, mais avait 16 ans quand elle a été
violée. Dans la grande majorité des cas, les faits recensés se sont déroulés en 2024 : neuf des filles ont été violées en 2024 et quatre ont
été soumises à d’autres formes de violences sexuelles en 2024. Parmi les filles ayant été soumises à d’autres formes de violences sexuelles
en 2024, une avait également été violée en 2023 et une autre avait été violée en 2021. Trois autres filles et la femme de 18 ans avaient été
violées en 2023.
163
Certaines attaques ont été attribuées à des gangs spécifiques par des témoignages de victimes ou de témoins, lorsque ces personnes
connaissaient les responsables des agissements ou le gang contrôlant la zone, ainsi que par des informations en accès libre obtenues
d’ONG. Dans un cas, l’une des victimes a déclaré qu’elle pensait savoir que les responsables appartenaient au gang Chien Méchant,
d’après des informations des médias sur l’attaque sur son quartier par ce gang. L’ONU a confirmé l’implication de plusieurs gangs dans les
violences sexuelles contre 41 filles en 2023, notamment : Baz Gran Grif de Savien, 5 Segon, Canaan, Belekou, Grand Ravine, Kraze Baryè,
Ti Bwa, Bel-Air, 400 Mawozo, Kokorat Sans Ras et d’autres membres de l’alliance de gangs nommée « Famille du G9 » et la coalition G
Pèp. Secrétaire général des Nations unies, « Les enfants et les conflits armés » (op. cit.), 3 juin 2024, § 74.
164
Convention relative aux droits de l’enfant, articles 35 et 37(b) ; Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP),
article 9(1).
165
OSRSG-CAAC, “Child Trafficking and Armed Conflict” (op. cit.), p. 16-17 et 19 ; Haïti, Loi sur la lutte contre la traite des personnes (op.
cit.), articles 1.1.1, 1.1.2, 1.1.5, 1.1.17.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 34
traitements cruels, inhumains et dégradants, ce qui comprend le viol et les violences sexuelles
166
. En outre,
au titre du Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant la vente d’enfants, la
prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants, les États doivent interdire et
prévenir l’exploitation des enfants à des fins de commerce du sexe, et prendre toutes les mesures possibles
pour soutenir les victimes de tels actes dans leur réadaptation physique et psychologique
167
. Des
instruments régionaux imposent également aux États d’interdire les violences sexuelles
168
.
ATTAQUES À GRANDE ÉCHELLE ET RISQUES QUOTIDIENS
Des filles ont été violées et soumises à d’autres formes de violences sexuelles par des membres de gangs
lors d’attaques sur des quartiers, dans le but de terroriser la population d’une zone envahie ou pour en
prendre le contrôle à d’autres gangs. Les filles sont confrontées à d’autres risques aux mains des gangs,
notamment des enlèvements et des agressions sexuelles en route pour l’école ou lorsqu’elles font des
courses, à pied ou dans les transports en commun. Les filles sont également soumises par des membres de
gangs à un harcèlement de rue, qui peut dégénérer en viol ou en violences sexuelles, et elles sont parfois
prises pour cibles spécifiquement, notamment chez elles.
Une femme de 18 ans a expliqué à Amnesty International qu’elle avait été violée dans le contexte d’une
attaque, lorsque le gang 5 Segon avait envahi son quartier au début de l’année 2023. Elle avait 16 ans au
moment des faits. Elle a déclaré :
« Ils sont arrivés et ils ont dit qu’ils prenaient le contrôle de la zone. Ils ont fait ce qu’ils avaient à faire
et ont tout volé. Ils ont tout pris.... Lorsqu’ils sont arrivés, ma mère s’est enfuie. J’essayais de prendre
des vêtements, et ils sont rentrés [chez moi]. Trois hommes m’ont violée… [Ils] avaient des armes et
m’ont frappée et menacée de me tuer. Ils avaient de grandes armes… J’ai très peur de les revoir. Mais
je n’ai pas les moyens de partir [du quartier
169
]. »
Même lorsque des gangs ont affirmé qu’ils épargneraient la population, comme l’avait annoncé l’alliance Viv
Ansanm en septembre 2023, ils n’ont pas tenu parole. En mars 2024, une fille de 16 ans qui vivait dans le
quartier de Carrefour-Feuilles est retournée dans le quartier quelques mois après que sa famille l’avait fui en
raison de la violence liée aux gangs
170
. Les gangs avaient dit aux gens qu’ils pouvaient revenir
171
, a-t-elle
déclaré, alors elle était allée chercher des actes de naissance et des documents d’identité que la famille
avait laissés dans le chaos de la fuite
172
. Elle a ajouté :
« D’abord, [l’un des membres du gang] m’a pris par la main et m’a dit : “Hey, suis-moi.” Un autre
homme est arrivé derrière moi et m’a [couvert] le visage et m’a trainée pendant longtemps, pour
m’emmener quelque part. On a marché au moins 30 minutes. Ils avaient des armes à la main. Un autre
homme a demandé : “Où allez-vous avec une petite fille ?” Ils ont répondu : “On vient de la prendre”.
Ils m’ont emmenée dans une maison et m’ont tous les deux violée. Après, l’un d’eux a dit qu’il serait
aussi bien de me tuer. L’autre a dit qu’ils en avaient fini avec moi et qu’il fallait me laisser partir
173
. »
En souffrance et les vêtements déchirés, elle est retournée au site pour personnes déplacées où sa famille
s’était installée. Quelqu’un lui a donné des vêtements en route
174
. « J’avais honte et peur de le dire à ma
mère… Je n’ai pas pu parler pendant trois mois… Je l’ai dit à ma mère en juin. Finalement, j’ai pu reparler
et j’ai expliqué à ma mère ce qui s’était passé. Elle m’a emmenée chez le médecin
175
. » Elles ont alors
166
Convention relative aux droits de l’enfant, articles 34 et 37(a) ; OSRSG-CAAC, « The Six Grave Violations Against Children During Armed
Conflict: The Legal Foundation », octobre 2009 (mis à jour en 2013), https://tinyurl.com/3mx65494, p. 16-17. La loi haïtienne interdit
également le recrutement, le transfert et l’hébergement d’enfants à des fins de prostitution. Haïti, Loi relative à l’interdiction et à l’élimination
de toutes formes d’abus, de violences, de mauvais traitements ou traitements inhumains contre les enfants (op. cit.), article 2(b).
167
Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant la vente d’enfants, la prostitution des enfants et la
pornographie mettant en scène des enfants, articles 1, 9(1) et (4).
168
Convention américaine relative aux droits de l’homme, articles 5, 7 et 11. La Convention interaméricaine sur la prévention, la sanction et
l’élimination de la violence contre la femme, qui prévoit que chaque femme a le droit d’être libre de la violence dans les contextes tant
publics que privés, engage Haïti à empêcher, sanctionner et éradiquer les violences sexuelles. Articles 3 et 7.
169
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
170
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
171
Référence à des déclarations de chefs de gangs, notamment Jimmy Chérizier après la création de la coalition Viv Ansanm en septembre
2023 et à des déclarations des gangs selon lesquelles les personnes déplacées, y compris celles ayant fui Carrefour-Feuilles, pouvaient
retourner chez elles en toute sécurité. Voir par exemple Reuters, “Haitian gangs call for armed overthrow of PM Henry as chaos escalates”,
20 septembre 2023, https://tinyurl.com/ydpehw86 ; Rezo Nòdwès, « Plusieurs puissants chefs de gangs criminels déclarent mettre bas
leurs armes, quelques heures avant le discours de Ariel Henry à l’ONU », 22 septembre 2023, https://tinyurl.com/yrmnwjus
172
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
173
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
174
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
175
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 35
découvert qu’elle était enceinte. « Ce n’était pas ma décision et maintenant je dois m’occuper d’un bébé
sans père
176
. »
Même certaines activités du quotidien sont devenues dangereuses pour les filles dans les zones contrôlées
par des gangs. Par exemple, deux sœurs ont été enlevées par des membres d’un gang alors qu’elles
rentraient de l’école et ont ensuite été conduites dans une maison où elles ont été violées
177
. Le 12 février
2024, dans la commune de Tabarre, les deux sœurs marchaient quand des membres d’un gang, peut-être
Chien Méchant, les ont enlevées
178
. Elles ont été victimes d’un viol en réunion : l’une d’elles a été violée par
cinq hommes et l’autre par six
179
. La plus jeune des deux sœurs a déclaré :
« Nous étions couvertes de sang… Aucune de nous n’avait eu de relation sexuelle avant. Nous avions
des blessures au vagin… C’était très douloureux… Il y avait énormément de sang. Quand j’y pense
parfois, je me dis, regardez l’âge que j’ai. Pourquoi cela m’est-il arrivé ? Ma mère me dit : “Ne pleure
pas, sois courageuse.” J’y pense et je me dis, je ne suis qu’une enfant, pourquoi cela m’est-il
arrivé
180
? »
Une fille de 17 ans vivant à Carrefour-Feuilles a déclaré qu’elle avait été violée par des membres d’un gang
le 19 décembre 2023
181
. Vivant avec une famille qui l’exploitait en tant que travailleuse domestique, elle
avait été envoyée tard le soir acheter des pâtes. « J’étais dans la rue et les deux hommes m’ont appelée. J’ai
dit : “Je suis très pressée. Je dois acheter quelque chose.” Ils ont dit que si je ne venais pas avec eux, ils
avaient des armes et ils me mettraient une balle dans la tête », a-t-elle déclaré
182
. Vêtus de noir et le visage
dissimulé, les hommes armés l’ont conduite dans une maison vide où cinq d’entre eux l’ont violée à tour de
rôle.
« Ils m’ont dit : “Tu ne parleras pas de ça. Si tu en parles, on te tuera.” Puis ils m’ont dit de partir », a-t-elle
déclaré
183
. Elle est ensuite allée acheter les pâtes et quand elle est rentrée, elle a pris un bain et n’a dit à
personne ce qui s’était passé. Une semaine plus tard, elle s’est enfuie du foyer abusif et s’est rendue dans
un site pour personnes déplacées. Une femme du camp l’a conduite à l’hôpital et, lors d’une autre visite, la
fille a découvert qu’elle était enceinte. « Cela m’a détruite.... Je n’ai personne pour m’aider avec le bébé
184
. »
Une autre tactique commune consiste à arrêter des véhicules de transport en commun et à forcer les filles à
en descendre afin de les agresser sexuellement. Amnesty International a recensé deux événements lors
desquels cette pratique avait été employée. Une fille de 16 ans a déclaré qu’elle avait été sortie d’un bus
avec cinq femmes à Cité Soleil, en avril 2023
185
. Des membres d’un gang, qui appartenaient d’après elle à
l’alliance G9, les ont conduites dans une maison avec un jardin
186
. Dans le jardin, ils l’ont frappée à la tête
avec une arme et elle a perdu connaissance
187
. Quand elle s’est réveillée, elle était nue et les hommes l’ont
ensuite attachée à une chaise, et elle les a suppliés de ne pas la tuer.
« Ils m’ont de nouveau frappée, puis ils m’ont violée. Trois hommes m’ont violée… Plus tard, ils m’ont
relâchée, mais ils m’ont laissée nue comme un ver, sans robe. Des gens m’ont trouvée dans la rue et m’ont
mis une robe », a-t-elle déclaré
188
. Lorsqu’elle est rentrée chez elle, elle n’a dit à personne qu’elle avait été
violée jusqu’à ce qu’elle n’ait pas ses règles le mois suivant. Sa mère l’a alors conduite dans un centre de
santé où il a été déterminé qu’elle était enceinte
189
.
Elle a déclaré qu’avec l’aide de sa mère, elle avait bu « tout ce qui était possible » pour mettre un terme à la
grossesse, mais que rien n’avait fonctionné. Elle s’est ensuite vu refuser un avortement dans un
176
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
177
Entretiens en personne menés le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince. Entretien téléphonique avec la mère des filles mené le
20 septembre 2024.
178
Entretiens en personne menés le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince. Entretien téléphonique avec la mère des filles mené le
20 septembre 2024. L’une des filles a déclaré que les membres de gang responsables de l’agression appartenaient à Chien Méchant, ce
qu’elle a déduit d’informations des médias sur l’attaque du gang sur le quartier.
179
Entretiens en personne menés le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
180
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
181
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
182
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
183
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
184
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
185
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
186
L’alliance G9 a mené une attaque sur Cité Soleil en mars et avril 2023, prenant pour cible des zones contrôlées par le groupe rival de
l’époque, la fédération G-Pèp. Les nombreux viols de filles et de femmes ont été évoqués comme élément essentiel de cette attaque. Voir
par exemple Human Rights Watch, « “Vivre un cauchemar” » (op. cit.), p. 20, 27-30 et 32. Voir également HCDH et BINUH, « Violence
sexuelle à Port-au-Prince » (op. cit.), § 41.
187
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
188
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
189
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 36
établissement médical
190
. Comme elle n’avait pas d’emploi et peu de ressources, l’enfant dont elle a été
forcée d’accoucher souffrait de malnutrition au moment de l’entretien. « J’ai essayé de me suicider. Ma
mère m’en a empêchée… J’ai bu du Clorox [de la javel]. Des gens m’ont emmenée à l’hôpital à temps…
Avant j’avais plein de rêves. Mais depuis que j’ai eu le bébé, tous mes rêves se sont envolés. Je rêvais de
finir l’école et de devenir infirmière », a-t-elle ajouté
191
.
L’avortement reste illégal en Haïti, dans l’attente d’une réforme du Code pénal attendue de longue date
qui devrait légaliser l’avortement jusqu’à la douzième semaine de grossesse dans tous les cas et
l’autoriser tout au long de la grossesse pour les victimes de viol
192
. Le Comité des droits de l’enfant de
l’ONU a souligné que les filles doivent « prendre, de manière autonome et en connaissance de cause,
des décisions concernant leur santé procréative
193
». Le Comité a recommandé que les adolescents
aient « accès facilement et rapidement » à des méthodes contraceptives et a recommandé aux États de
« garantir l’accès à des services d’avortement médicalisé et à des soins après avortement, que
l’avortement soit légal ou non
194
».
Le Comité des droits de l’enfant a aussi demandé instamment aux États de « dépénaliser l’avortement
afin que les adolescentes puissent accéder à l’avortement médicalisé et bénéficier de services après
l’avortement
195
». Il a réitéré son appel à la dépénalisation de l’avortement « en toute circonstance »
dans plusieurs de ses évaluations du respect du traité par les États. Il a également exprimé clairement
son opinion selon laquelle les lois et réglementations érigeant en infraction ou sanctionnant l’avortement
bafouent le droit des filles de ne pas subir de discrimination
196
.
Le refus ou report d’un avortement sécurisé est une forme de violence liée au genre qui, dans certains
cas, peut constituer un acte de torture ou un traitement cruel, inhumain ou dégradant
197
. La
jurisprudence des organes de suivi des traités indique également que la privation d’un avortement peut
constituer une violation des droits à la santé et à la vie privée et, dans certains cas, du droit de ne pas
subir de traitement cruel, inhumain ou dégradant
198
.
La Commission interaméricaine des droits de l’homme considère également que l’interdiction totale de
l’avortement bafoue un certain nombre de droits, notamment les droits à la vie, à un traitement humain,
à la vie privée et à la santé
199
.
Dans certains cas, des membres de gangs ont identifié et pris pour cible des filles en particulier dans un
quartier. Une fille de 14 ans a déclaré à Amnesty International qu’un membre d’un gang s’était présenté
chez elle le 1
er
février 2024, dans la commune de Croix-des-Bouquets et avait demandé à la voir
200
. Elle
n’était pas là, mais le membre de 400 Mawozo, le gang connu pour contrôler la zone, a insisté pour que sa
mère aille la chercher, menaçant de « revenir et tuer tout le monde dans la maison » si elle ne le faisait
pas
201
. Il a attendu près de chez elle jusqu’à ce que sa mère la ramène. Il l’a ensuite conduite dans un
190
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
191
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
192
Voir par exemple Le Nouvelliste, « L’entrée en vigueur du nouveau Code pénal repoussée au mois de juin 2025 », 24 juin 2024,
https://tinyurl.com/2u2e2zna ; Library of Congress, “Haiti: Government Postpones Bringing New Criminal Code into Force”, 22 juin 2022,
https://tinyurl.com/27r5wtp2
193
Comité des droits de l’enfant, Observation générale n° 15 (2013) sur le droit de l’enfant de jouir du meilleur état de santé possible
(article 24), 17 avril 2013, Doc. ONU CRC/C/GC/15, § 56.
194
Comité des droits de l’enfant, Observation générale n
o
15 (op. cit.), § 70.
195
Comité des droits de l’enfant, Observation générale n° 20 (2013) sur la mise en œuvre des droits de l’enfant pendant l’adolescence,
6 décembre 2016, Doc. ONU CRC/C/GC/20, § 60.
196
Voir par exemple Comité des droits de l’enfant, Observations finales : Arabie saoudite, 17 mars 2006, doc. ONU CRC/C/SAU/CO/2, § 28.
197
Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, Recommandation générale n° 35 sur la violence à l’égard des
femmes fondée sur le genre, 26 juillet 2017, Doc. ONU CEDAW/C/GC/35, § 18. Voir également Comité contre la torture, Observations
finales : Pologne, 29 août 2019, Doc. ONU CAT/C/POL/CO/7, § 33(d) et 34(e) ; Comité contre la torture, Observations finales : Royaume-
Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, 7 juin 2019, Doc. ONU CAT/C/GBR/CO/6, § 46 et 47. Haïti a signé, mais n’a pas ratifié la
Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Organes de suivi des traités relatifs aux droits
humains de l’ONU, Statut de ratification pour Haïti (op. cit.).
198
Voir par exemple Comité des droits de l’homme, Constations : Whelan c. Ireland, adopté le 17 mars 2017, Doc. ONU
CCPR/C/119/D/2425/2014/2-14, § 7.6 ; Mellet c. Irlande, adopté le 31 mars 2016, Doc. ONU CCPR/C/116/D/2324/2013, § 7.4-7.6 ;
K. L. c. Pérou, adopté le 24 novembre 2005, doc. ONU CCPR/C/85/D/1153/2003, § 6.3 ; V.D.A c. Argentine, adopté le 29 mars 2011,
doc. ONU CCPR/C/101/D/1608/2007, § 9.2. Haïti a ratifié le PIDCP, mais n’a pas accepté sa procédure individuelle de plainte.
199
Voir par exemple “IACHR Takes Case Involving El Salvador's Absolute Ban on Abortion to the Inter-American Court of Human Rights”,
11 janvier 2022, https://tinyurl.com/4w8jdr5k
200
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
201
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 37
logement vide à proximité, l’a violée et l’a laissée repartir
202
. Deux jours plus tard, la famille a fui la zone.
« Avant j’allais à l’école, mais depuis ce qui est arrivé, j’ai arrêté », a déclaré la fille
203
.
Une fille de 14 ans de Martissant a déclaré qu’elle avait été harcelée à plusieurs reprises dans la rue par un
membre d’un gang dans son quartier
204
. Elle a expliqué :
« Il m’interpelait et me disait “Je t’aime bien”. Je ne me retournais pas… Le harcèlement était
constant. Il m’a menacée et m’a dit : “Je te tue si tu dis aux gens que tu es harcelée.” Je craignais pour
ma vie. La pression était constante… Lorsqu’il me croisait, il pointait une arme sur moi. Il disait : “Si tu
ne fais pas ce que je dis, je te tire dessus”. Il appuyait son arme dans mes côtes et me disait : “Une de
ces nuits, je vais te tuer
205
.” »
Le 22 juillet 2024, elle est sortie le soir pour acheter de la nourriture
206
. Sur le chemin du retour, elle l’a
croisé. Il était armé et accompagné de deux autres membres du gang, elle avait donc trop peur pour
s’enfuir. Il l’a conduite dans une maison et l’a violée sous la menace d’une arme, lui disant : « Ce pourrait
être ton dernier jour
207
». Elle a déclaré qu’après l’avoir violée il lui avait donné des coups de pied au sol et
avait dit : « Tu ne vaux plus rien
208
». Il lui a dit de ne pas dire ce qui s’était passé, puis lui a versé une
bouteille d’alcool dessus et a juré
209
.
En plus des viols, Amnesty International a recueilli des informations sur d’autres formes de violences
sexuelles infligées à des filles par des membres de gangs. Une fille de 16 ans a déclaré qu’elle avait été
agressée sexuellement par un membre du gang Grand Ravine dans une discothèque à Fontamara en
septembre 2024
210
. La fille a dit qu’il s’était approché et avait commencé à lui toucher la poitrine. Elle voyait
son arme et a eu peur de réagir agressivement, a-t-elle ajouté
211
. Lorsqu’elle a essayé de s’éloigner, il l’a
suivie et a essayé de mettre son arme dans sa main
212
. Elle lui a dit qu’elle ne voulait pas. « Il a commencé à
me crier dessus et a dit que je me faisais désirer et que je prétendais être différente des autres filles… Il a
continué de me crier dessus en disant : “Tu n’es pas la seule fille en ville !” », a-t-elle déclaré, ajoutant
qu’elle était alors sortie de la discothèque
213
. Cette même fille avait également été violée un an auparavant à
Martissant. Elle avait été enlevée par des membres d’un gang alors qu’elle se trouvait dans un bus, puis
détenue pendant trois jours, frappée, violée à plusieurs reprises par des hommes et des femmes et forcée à
faire « des choses horribles » avant d’être libérée
214
.
Une autre fille de 16 ans qui a également été agressée à
Martissant a déclaré qu’environ 10 membres d’un gang
avaient arrêté le bus dans lequel elle se trouvait en juin
2024
215
. L’un d’entre eux avait essayé de la séduire par le
passé, a-t-elle déclaré. Les membres du gang ont
commencé à lui toucher le visage et la poitrine et quand
elle leur a demandé d’arrêter, ils l’ont frappée au sol, où
elle est restée, choquée
216
.
Elle a déclaré qu’ils étaient partis chercher leurs armes, ce
qui avait permis aux vendeurs ambulants de la cacher.
« Mon père a dit que nous allions partir, qu’il allait nous
emmener ailleurs, mais nous n’avons pas les moyens.
Nous sommes obligés de rester… J’ai très peur. Je
n’emprunte plus cet itinéraire », a-t-elle a déclaré
217
.
202
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
203
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
204
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
205
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
206
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
207
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
209
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
210
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
211
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
212
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
213
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
214
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince. Elle a déclaré qu’elle ne savait pas quel était le gang qui l’avait
attaquée à l’époque, car tant Grand Ravine que 5 Segon étaient actifs dans la zone, et que contrairement à l’homme qui l’avait agressée en
2024, elle ne connaissait pas les responsables de l’attaque de 2023.
215
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
216
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
217
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
Une fille de 16 ans a déclaré à Amnesty International qu’elle avait été
agressée sexuellement par un membre d’un gang en 2024, un an
après avoir été enlevée et soumise à un viol collectif par des membres
d’un gang. © Amnesty International
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 38
« RELATIONS » FORCÉES ET EXPLOITATION À DES FINS DE COMMERCE
DU SEXE
Des membres de gangs forcent des filles à entretenir une « relation
218
» avec eux et les exploitent à des fins
de commerce du sexe
219
. Les deux situations constituent des violences sexuelles et, dans certains cas,
également de la traite des êtres humains
220
. Au titre des normes internationales, les enfants impliqués dans
le commerce du sexe sont victimes d’exploitation sexuelle – une pratique qui est reconnue par l’Organisation
internationale du travail comme l’une des pires formes de travail des enfants et une atteinte grave aux droits
humains
221
. Amnesty International a recensé cinq cas dans lesquels des filles avaient été forcées à
entretenir des « relations » et exploitées à des fins de commerce du sexe
Une fille de 17 ans qui vivait à Martissant a expliqué à Amnesty International qu’un membre d’un gang, qui
avait essayé de séduire plusieurs autres filles, avait essayé de la séduire quand elle s’était installée dans la
zone avec une famille au début de l’année 2024
222
. Elle a déclaré :
« Quand il m’a vue pour la première fois, il m’a demandé mon numéro de téléphone. J’ai répondu que je
n’avais pas de téléphone. Il a proposé de m’acheter un téléphone, j’ai dit non… Il a commencé à me
harceler et à me dire : “Je veux être ton petit ami et si tu refuses, je vais te tuer”. J’avais peur… Je ne
voulais pas mourir, donc j’ai accepté d’être avec lui… Je ne compte plus le nombre de fois où il m’a
demandé… Et une fois que j’avais accepté d’être sa petite amie, il m’a forcée à avoir des relations
sexuelles avec lui… Il faisait tout pour me forcer à coucher avec lui… C’était ma première fois… Je
ne l’aimais pas et c’était la première fois que j’avais une relation sexuelle
223
. »
Elle a déclaré qu’il avait pointé son arme sur elle plusieurs fois pour la forcer à faire des choses qu’elle ne
voulait pas faire et qu’il avait menacé de l’abattre, car elle était sortie acheter quelque chose sans sa
permission
224
. Elle a déclaré qu’elle avait finalement réussi à mettre fin à la « relation », ajoutant : « J’ai peur
qu’il parle de notre situation à son groupe et qu’ils me fassent du mal… Comme m’enlever ou me tuer
225
. »
Une autre fille de 17 ans a déclaré qu’elle était tombée amoureuse d’un homme d’une vingtaine d’années
en 2023, ignorant qu’il faisait partie de Grand Ravine
226
. « Quand j’ai découvert qu’il était membre d’un
gang, j’avais tellement honte. Je lui ai dit que je voulais rompre, mais il m’en a empêchée », a-t-elle a
déclaré
227
. D’abord, il a pleuré et a dit qu’il n’avait pas choisi de rejoindre le gang. Elle a dans un premier
temps accepté de poursuivre la relation, mais a changé d’avis après quelques mois
228
. Elle a essayé de
rompre avec lui de nouveau, et a ensuite appris qu’elle était enceinte. C’est alors que les menaces ont
commencé, a-t-elle a déclaré. Il lui a notamment dit qu’il la tuerait si elle mettait fin à la grossesse
229
.
Elle a essayé d’obtenir un avortement non sécurisé avec l’aide de sa mère, mais n’y est pas parvenue
230
. Il
l’a forcée à avoir des relations sexuelles avec lui quelques fois, jusqu’à ce qu’elle parvienne à mettre fin à
leur relation. Parmi ces actes d’intimidation, il a notamment pointé une arme sur elle et un de ses amis
lorsqu’il les a vus marcher ensemble. « Maintenant je reste chez moi… Je voudrais donner naissance à mon
bébé en sécurité. Et après, je veux vivre ailleurs », a-t-elle a déclaré
231
.
218
Ces « relations » relèvent de l’exploitation et les filles n’ont souvent que peu d’influence sur la situation.
219
Amnesty International considère que, contrairement aux adultes consentants, l’implication d’enfants dans le commerce du sexe ne peut
pas être considéré comme du travail du sexe autorisé. Dans ce contexte, les enfants sont considérés comme des victimes d’exploitation
sexuelle. Amnesty International, Position d’Amnesty International relative à l’obligation des États de respecter, protéger et mettre en œuvre
les droits humains des travailleuses et travailleurs du sexe (Index AI : POL 3040622016), 26 mai 2016, https://tinyurl.com/4myvvsck, p. 3-
4.
220
Comme indiqué précédemment, le Protocole de Palerme impose que les trois critères suivants soient remplis pour que les adultes soient
considérés comme des victimes de la traite : 1) une action telle que « le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil
de personnes », 2) accomplie par un moyen particulier comme « la menace de recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de
contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité », 3) « aux fins d’exploitation »,
notamment l’esclavage ou des pratiques similaires à l’esclavage. Seuls les critères d’action et d’objectif sont nécessaires pour établir la traite
d’enfants, car ils ne peuvent pas consentir à l’exploitation envisagée. Protocole de Palerme, articles 3(a), (b) et (c).
221
OIT, Convention n° 182 sur les pires formes de travail des enfants, articles 3(b) et 6(1).
222
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince. Elle ne savait pas à quel gang il appartenait, mais a déclaré que
5 Segon contrôlait la zone.
223
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
224
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
225
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
226
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
227
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
228
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
229
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
230
Elle était visiblement mal à l’aise pendant l’entretien et a expliqué qu’elle souffrait depuis un moment, depuis la tentative d’avortement.
231
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 39
Une fille de 16 ans vivant dans une zone contrôlée par 5 Segon a déclaré à Amnesty International que son
implication dans le commerce du sexe avec des membres d’un gang avait commencé après avoir passé
plusieurs longues périodes sans manger, « une semaine entière sans pouvoir me nourrir ou donner de la
nourriture à mon enfant
232
. », a-t-elle a déclaré. Elle a également entretenu une relation avec un membre
d’un gang à des fins de « protection », mais, comme le montre son témoignage, cette soi-disant protection
l’a exposée à davantage de violences et d’exploitation
233
. Elle était toujours avec lui au moment de l’entretien
et a déclaré qu’il lui donnait parfois de l’argent, mais que surtout, il la battait et la traitait « comme un
animal
234
». Elle a expliqué que quand des membres du gang l’appelaient, elle était obligée de répondre. Elle
a déclaré :
« Dans cette situation, je n’ai pas le choix. S’ils me disent de venir et si je ne viens pas, ils le voient
comme un manque de respect. Ils me tireraient dessus… Même s’ils savent que je fréquente
quelqu’un. Ils me donnent de l’argent s’ils veulent… Ils vous emmènent et on ne sait jamais s’ils vont
payer… J’ai été emmenée de nombreuses fois. Ils ont toujours des armes… Cela peut arriver trois ou
quatre fois par semaine. Ils vous voient et ils disent “allez”. Si vous refusez, ils vous frappent avec une
arme. J’ai essayé. Je pourrais me faire tirer dessus un jour. Ils vous attrapent et ils vous frappent.
Certains paient. Certains non… Ils donnent 1 500 gourdes [11,40 dollars américains] ou 1 000 gourdes
[7,60 dollars américains], suffisamment pour nourrir le bébé et acheter des sandales et des robes
235
. »
Le commerce du sexe avec des membres de gang n’était pas sa première expérience de violences sexuelles
aux mains de gangs. En 2021, elle avait été violée par cinq membres de 5 Segon lors d’une attaque du gang
sur son quartier
236
. Sa famille n’avait pas les moyens de fuir, et une nuit, après avoir passé plusieurs jours
terrée dans la maison, elle était sortie acheter de la nourriture. Un membre du gang l’avait arrêtée et avait
tiré un coup de feu en l’air. Elle avait été conduite dans une maison, où elle avait été frappée et violée
237
.
« Après, ils m’ont poussée dans les escaliers et m’ont dit de partir. J’ai eu beaucoup de mal à me lever, ils
ont dit : “Et si on te tirait dessus plutôt ?” J’ai fait l’effort pour partir
238
. » C’est ainsi qu’elle est tombée
enceinte.
Une autre fille exploitée à des fins sexuelles a déclaré : « Nous avons commencé à faire des choses que
nous n’étions pas censées faire pour pouvoir nous nourrir
239
. » Elle a expliqué qu’avec d’autres femmes de
sa famille, elle avait été forcée à faire cela par un groupe de membres d’un gang qui étaient venus chez
elles. La fille de 17 ans a déclaré :
« Parfois, ils nous donnent 2 500 gourdes [19 dollars américains], nous les prenons pour nous nourrir.
Certains d’entre eux ne sont pas agressifs, mais la plupart le sont vraiment. Ils disent en colère : “Je te
donne de l’argent… Tu dois coucher avec moi”… Parfois, ils me forcent à coucher avec eux… S’ils
ne paient pas, je le fais quand même et j’abandonne parce que j’ai peur d’eux… Quand je ne veux pas
coucher avec eux, ils font pression sur moi avec leurs armes… Ils ont pointé un pistolet sur ma tête à
de nombreuses reprises… Parfois, quand je leur demande d’utiliser un préservatif, certains écoutent,
mais d’autres refusent… Et parfois ils me frappent
240
. »
VIOLENCES SEXUELLES DANS LES SITES POUR PERSONNES DÉPLACÉES
Les risques supplémentaires de violences sexuelles dans les divers sites d’accueil de fortune, notamment
des écoles et d’autres bâtiments gouvernementaux dans la métropole de Port-au-Prince, où sont entassées
des dizaines de milliers de personnes déplacées par les violences des gangs, sont devenus une inquiétude
majeure. Des travailleurs et travailleuses humanitaires et des filles déplacées ont déclaré à Amnesty
International que certaines des personnes qui avaient fui l’emprise des gangs dans leur zone n’avaient pas
trouvé de répit dans les camps dangereux.
Des groupes représentant des femmes et des enfants ont déclaré avoir été confrontés à plusieurs situations
de violences sexuelles dans les camps, notamment des viols par des habitants des camps et, parfois, des
232
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
233
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 40
membres des comités chargés de la gestion des camps
241
. Des femmes et des filles déplacées sont
également parfois exploitées à des fins sexuelles en échange d’aide ou pour pouvoir accéder aux toilettes, a
déclaré une travailleuse humanitaire
242
, ce que l’ONU a également constaté
243
.
L’équipe de recherche a pu constater le manque criant d’intimité et les conditions de surpopulation dans
deux sites pour personnes déplacées dans lesquels elle s’est rendue. Les pièces grandes ouvertes sans
portes et les zones de douche non couvertes, ce qui est également commun dans d’autres camps d’après
des travailleurs et travailleuses humanitaires, exposaient encore davantage les filles
244
.
Une fille de 14 ans a été violée mi-2024 dans un site pour personnes déplacées à ciel ouvert, dans une zone
contrôlée par la police, a déclaré sa mère
245
. La fille a déclaré à Amnesty International qu’elle était sortie de
la tente familiale, où vivait la famille depuis plusieurs années, pour aller chercher de l’eau, seule la nuit,
quand trois hommes l’avaient appelée. « Je leur ai dit : “Je ne vous connais pas. Pourquoi m’appelez-
vous ?” Je suis entrée [dans les sanitaires], il n’y avait personne d’autre. Ils m’ont violée là », a-t-elle a
déclaré
246
. Les hommes, dont les visages étaient cachés, n’avaient pas d’arme à feu.
« Ils ont dit qu’ils m’avaient vue dans le camp et savaient où je [vivais], que si je ne le faisais pas, j’aurais
des problèmes avec eux… L’un d’eux avait un grand couteau… Il l’a pointé vers moi… J’avais peur et je les
ai laissés faire ce qu’ils voulaient… Ils m’avaient mis les mains [dans le dos]… L’un d’eux me tenait les
mains, un autre les jambes… Les trois hommes [m’ont violée chacun à leur tour] », a-t-elle a déclaré
247
. Elle
ne l’a dit à sa mère qu’un mois plus tard. La famille vit toujours dans le camp.
Une autre fille de 14 ans a déclaré à Amnesty International qu’elle avait été violée en mai 2024 par un
membre du comité du camp dans un site pour personnes déplacées installé dans une école
248
. La famille de
la fille avait été déplacée de Carrefour-Feuilles après une attaque de gang. Dans le camp, elle dormait à côté
d’une personne de sa famille dans une pièce bondée, avec d’autres personnes déplacées, dont un membre
du comité du camp. Elle a expliqué ce qui s’était passé la nuit de son agression : « Je suis entrée. Il faisait
très noir. Il n’y a pas de lumière. On ne peut voir que la journée… Tout le monde dormait, sauf lui [le
membre du comité
249
]. » Elle a dit qu’elle avait tourné un moment et que le membre du comité avait
demandé pourquoi elle ne dormait pas. À un moment, elle a entendu quelque chose, comme un bruit
d’aérosol, et a commencé à sentir que quelque chose avait changé, a-t-elle a déclaré
250
. Elle a eu un vertige
et a senti quelqu’un la toucher. Elle a déclaré qu’elle avait essayé d’appeler la personne de sa famille qui
dormait à côté et qu’elle avait appelé d’autres personnes dans la pièce, mais que personne ne s’était
réveillé
251
.
Lorsqu’elle s’est réveillée le lendemain, les collants qu’elle portait sous sa robe « n’étaient pas comme ils
devaient être », a-t-elle a déclaré
252
. Elle a ressenti une douleur dans le vagin et a eu du mal à marcher.
Lorsque le membre du comité du camp l’a vue pleurer, il lui a demandé ce qui n’allait pas et elle lui a
expliqué. Elle a ajouté : « Il m’a dit : “Je vais te dire quelque chose si tu n’en parles à personne… As-tu senti
quelqu’un te toucher ? C’était moi. Si je te l’explique, ne le dis à personne ou je te ferai tuer ou
disparaître
253
.” » Il lui a alors dit qu’il l’avait violé digitalement
254
et que c’était pour cette raison qu’elle avait
mal, mais qu’il n’y avait pas de raison de pleurer. Lorsque sa famille a découvert ce qui s’était passé, elle l’a
signalé à la police et l’homme a été arrêté et fait actuellement l’objet de poursuites
255
. La fille a dû changer
de camp et aller dans un lieu d’accueil temporaire. Sa famille est restée
256
.
241
Les membres des comités sont souvent autoproclamés. Ils ne sont pas nommés par une entité supervisant le camp, mais sont des
habitant·e·s qui prennent des responsabilités.
242
Entretien par visioconférence avec une représentante d’une ONG haïtienne féministe travaillant sur les droits des femmes et des filles,
4 septembre 2024.
243
Voir par exemple ONU Info, “Haiti: Displaced women face ‘unprecedented’ level of insecurity and sexual violence” (op. cit.).
244
Une fille de 17 ans vivant dans un site pour personnes déplacées à Port-au-Prince a notamment déclaré à Amnesty International que
des filles et des femmes devaient se doucher dans un espace non fermé et que des garçons grimpaient sur une zone surélevée pour
prendre des photos d’elles pendant qu’elles se douchaient. Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
245
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
246
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
247
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
248
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
249
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
251
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
252
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
253
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
254
Le viol digital implique la pénétration du vagin ou de l’anus avec un ou plusieurs doigts.
255
La fille et sa mère ont montré aux déléguées d’Amnesty International les rapports médicaux et policiers sur l’agression. Pièces figurant
aux archives d’Amnesty International.
256
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 41
Les chercheuses d’Amnesty International ont pu constater le manque d’intimité et les conditions de surpopulation dans deux sites pour personnes déplacées dans
lesquels elles se sont rendues en septembre 2024. Les pièces grandes ouvertes et les zones de douche non couvertes, ce qui est également commun dans d’autres
camps d’après des travailleurs et travailleuses humanitaires, exposaient encore davantage les filles. © Amnesty International
STIGMATISATION ET PEUR
Plusieurs filles ont déclaré lutter pour surmonter la stigmatisation liée aux violences sexuelles et être parfois
confrontées au rejet de la population voire, parfois, de leur propre famille également. Comme présenté dans
les témoignages précédents, de nombreuses filles craignent d’être de nouveau attaquées par des membres
de gangs, notamment certains hommes qui les ont agressées sexuellement et qui vivent toujours dans le
même quartier. Certaines filles se trouvant dans une « relation » et étant impliquées dans le commerce du
sexe avec des membres de gangs ont également déclaré craindre pour leur sécurité et l’opinion que la
société a d’elles.
Une fille de 14 ans qui a été violée par cinq membres d’un gang en juin 2024 dans la commune de Croix-
des-Bouquets, près d’un site pour personnes déplacées où elle logeait avec sa mère, a déclaré que les
autres personnes du quartier avaient changé leur manière d’interagir avec elle
257
. « Ils ne me traitent plus de
la même manière depuis ce qui s’est passé. Ils sont mal à l’aise avec moi. Ils pensent que j’ai le SIDA ou
que je suis enceinte. Ils restent loin de ma mère et moi », a-t-elle a déclaré
258
.
La fille de 17 ans de Carrefour-Feuilles qui, après avoir été violée par un gang, s’est enfuie d’un foyer abusif
où elle était travailleuse domestique vers un camp pour personnes déplacées a déclaré qu’elle ne révélait
pas aux autres personnes dans le camp comment elle était tombée enceinte
259
. « S’ils le découvrent, ils se
moqueront de moi », a-t-elle a déclaré
260
.
La fille de 16 ans déplacée et enceinte qui a été violée en mars 2024 après être allée à Carrefour-Feuilles
pour récupérer des papiers a déclaré : « Je suis traitée différemment maintenant… À cause de cela, je reste
à l’intérieur. Je ne prends pas l’air… On me traite mal dans le camp… Ma mère a dit “C’est déjà assez de
t’élever toi, et maintenant je dois m’occuper de l’enfant d’un des voyous
261
?” »
La fille enceinte de 17 ans qui a rompu avec son partenaire après avoir appris qu’il était membre d’un gang
a déclaré que sa propre mère avait honte d’elle et lui avait demandé de déménager quand elle avait
257
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
258
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
259
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
260
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
261
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 42
découvert qu’elle était enceinte
262
. Elle a également dit qu’elle avait peur d’être prise en photo par des
personnes recherchant activement les personnes associées aux gangs :
« J’ai tellement peur que quelqu’un me prenne en photo et la publie sur les réseaux sociaux et dise que
je suis la femme d’un membre d’un gang… Je n’ai pas peur de mourir. Mais j’ai peur de mourir dans la
situation dans laquelle je me trouve, comme une femme enceinte de l’enfant d’un membre d’un gang…
Je préfère mourir pour une autre raison, pas pour ça
263
. »
Cette peur d’être prise en photo fait écho au cas d’une autre fille, évoquée dans le chapitre précédent, qui
fait des corvées et des livraisons pour Ti Bwa et qui a peur d’être reconnue grâce aux réseaux sociaux.
La jeune femme de 18 ans qui a été violée lors d’une attaque sur Martissant en 2023, quand elle avait
16 ans, a déclaré qu’en plus de la menace des représailles liée au fait de vivre dans une zone contrôlée par
un gang, on suppose souvent que les filles vivant dans ces zones ont des relations sexuelles avec des
membres des gangs
264
. Cela entraîne encore davantage de peur et de honte. Elle a déclaré :
« C’est difficile d’aller ailleurs… On vous dit des choses comme : “Voilà la reine”, ce qui signifie que
vous couchez avec des membres de gangs. [Les gens] peuvent déterminer [de quelle zone] vous venez
en fonction de la direction d’où vous arrivez. Je marchais près du stade, et quelqu’un a dit : “Voilà la
copine d’un membre d’un gang
265
.” »
Cela l’a blessée non seulement car elle n’a en réalité pas de « relation » avec un membre d’un gang, mais
aussi parce que cela est arrivé cinq mois après qu’elle avait été violée par des membres de 5 Segon, a-t-elle
a déclaré
266
.
ACCÈS INSUFFISANT AUX SERVICES DE SANTÉ
Les filles qui sont victimes de violences sexuelles aux mains de membres de gangs, notamment du
phénomène répandu de viols collectifs, ont besoin de soins de santé spécialisés
267
. Les services de santé
sont depuis longtemps saturés en Haïti et la violence liée aux gangs a encore davantage entravé l’accès aux
services pour tout un éventail de raisons, notamment l’insécurité limitant les déplacements de la population
et les attaques contre des établissements de santé
268
. Par exemple, au plus fort des attaques de gangs en
2024, l’ONU a déclaré que six des dix hôpitaux de Port-au-Prince étaient à peine fonctionnels
269
. Plus de la
moitié des victimes de viol avec qui Amnesty International s’est entretenue ont reçu des soins médicaux,
mais presque toutes en avaient bénéficié grâce à des ONG internationales ou locales.
Les viols par des membres de gangs exposent les filles à des infections sexuellement transmissibles.
Plusieurs des filles avec lesquelles Amnesty International s’est entretenue ont déclaré qu’elles avaient en
effet contracté des infections sexuellement transmissibles après avoir été violées. Les grossesses non
désirées résultant de violences sexuelles commises par des gangs ont également confronté les filles à des
risques majeurs pour leur santé, notamment des complications obstétricales, car le corps des jeunes filles
n’est pas encore suffisamment développé pour l’accouchement, ou car elles ont recours à des avortements
non sécurisés. Les filles avec lesquelles Amnesty International s’est entretenue ont déclaré que même
262
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
263
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
264
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
265
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
266
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
267
Haïti est tenu de veiller à la réalisation du droit au meilleur état de santé physique et mentale susceptible d’être atteint, ce qui implique,
entre autres choses, que des établissements, des produits et des services de santé de bonne qualité soient disponibles en quantité
suffisante et accessibles à toute personne, sans discrimination. Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels
(PIDESC), article 12 ; Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n° 14 : Le droit au meilleur état de santé
susceptible d’être atteint (article 12), 11 août 2000, doc. ONU. E/C.12/2000/4, § 12.
268
Entretien par visioconférence avec un représentant d’une ONG médicale internationale, 10 juillet 2024. Voir également Arens Jean
Ricardo Medeus et autres, “Impact of gang violence in Haiti on healthcare delivery and medical education”, août 2024, The Lancet,
Volume 36, https://tinyurl.com/4vf7zsc6 ; UN News, “Haitian capital’s crippled health system ‘on the brink’”, 28 juin 2024,
https://tinyurl.com/mse9c9nv ; AP, “Haiti health system nears collapse as medicine dwindles, gangs attack hospitals and ports stay shut”,
23 avril 2024, https://tinyurl.com/3ukzac3p ; Médecins Sans Frontières (MSF), « Haïti : MSF contrainte de suspendre ses activités de
Turgeau à la suite de l’exécution d’un patient », 15 décembre 2023, https://tinyurl.com/y85b3dbz ; MSF, « Haïti : comment la violence
affecte l’accès aux soins de santé”, 10 avril 2024, https://tinyurl.com/2y8fxn7n
269
UNICEF, “Violence sending shocks around Haiti’s collapsing health system”, 22 mai 2024, https://tinyurl.com/49enabv4. Voir également
Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 26 septembre 2024 (op. cit.),
§ 21.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 43
lorsqu’elles avaient accès à des soins de santé après avoir été agressées, plusieurs obstacles, notamment
l’insécurité et des contraintes financières, entravaient leur accès continu à ces services
270
.
La fille de 17 ans de Martissant qui a essayé de mettre un terme à sa grossesse non planifiée après avoir
appris que son partenaire était membre d’un gang a déclaré qu’elle avait d’abord consulté un guérisseur
traditionnel qui lui avait donné quelque chose à ingérer, ce qui l’avait fait saigner, mais n’avait pas permis de
mettre un terme à la grossesse
271
. Elle a souffert pendant des mois et a finalement vu un médecin. « Je vois
un médecin et je fais des échographies et j’achète des médicaments, mais je n’ai pas les moyens de faire
tout ce que je dois faire. Il y a beaucoup d’examens que je dois faire et que je n’ai pas encore faits
272
. »
L’accès aux services de santé mentale et à une assistance psychosociale est essentiel pour les victimes de
violences sexuelles. Les États sont tenus de respecter, protéger et concrétiser le droit au meilleur état de
santé physique et mentale susceptible d’être atteint
273
. Cela nécessite de veiller à la disponibilité, à
l’accessibilité, y compris économique, et à l’acceptabilité d’établissements, de biens et de services de santé
de qualité, notamment de soins et de traitements en matière de santé mentale
274
. Cela requiert également
de reconnaître et de prendre en compte le rôle des facteurs (sociaux, économiques et environnementaux)
sous-jacents qui déterminent l’état de santé, car ce sont des éléments essentiels à la santé mentale et au
bien-être psychique
275
. En Haïti, comme dans de nombreux autres pays à revenu faible, même dans les
meilleures circonstances, ces services sont extrêmement limités, malgré les plans gouvernementaux
destinés à les assurer
276
.
De nombreuses victimes de viol avec qui Amnesty International s’est entretenue ont déclaré qu’elles
n’avaient pas accès à ces services, mais certaines ont indiqué qu’elles avaient vu des conseillers ou
conseillères dans les établissements de santé après avoir reçu des soins ou dans les sites pour personnes
déplacées où des ONG apportent certains soins aux victimes
277
. Même dans les circonstances les plus
difficiles, le gouvernement, et non pas les ONG, reste le principal responsable de la réalisation des normes
de base en matière de droit à la santé
278
.
Les chercheuses d’Amnesty International ont clairement constaté que des ONG internationales et locales se
sont mobilisées pour combler les insuffisances et ont fait de grands efforts en vue de fournir un certain
niveau de soutien psychosocial dans les établissements de santé et les sites pour personnes déplacées.
Mais ces services ne peuvent pas continuer de dépendre de groupes de la société civile et doivent être
considérablement renforcés, notamment en veillant à ce que des soins plus spécialisés soient fournis,
compte tenu de l’ampleur de la crise. En outre, il a été prouvé à de nombreuses reprises que dans des
contextes de crise similaires, les gouvernements et les partenaires internationaux, notamment les acteurs de
l’aide humanitaire et du développement, doivent veiller à ce que ces services soient fournis sur la durée, afin
de garantir des soins éthiques et durables
279
.
270
Entretiens en personne menés du 18 au 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
271
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
272
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
273
PIDESC, article 12.
274
Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n° 14, § 12 et 17.
275
Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n° 14, § 4 et 11 ;
276
HCDH et BINUH, « Violence sexuelle à Port-au-Prince » (op. cit.), § 76 ; Organisation mondiale de la santé (OMS), “Mental Health
Atlas 2020 Country Profile:OMS Haiti”, 15 avril 2022, https://tinyurl.com/4ukp3h3j
La Commission Lancet sur la santé mentale mondiale et le développement durable a été créée dans le but de redéfinir la priorisation de la
santé mentale dans le cadre de la réalisation des objectifs de développement durable, reconnaissant que la proportion de leur budget de
santé que les pays de tout niveau de revenu allouent à la santé mentale est largement inférieure à ce qui est nécessaire. Dans son rapport
historique de 2018, elle a recommandé que, de manière générale, les pays à revenu faible et moyen portent à au moins 5 % de leur budget
de santé le montant alloué à la santé mentale. Voir Vikram Patel et autres, “The Lancet Commission on mental health and sustainable
development”, The Lancet, 9 octobre 2018, Vol. 392, numéro 10157, p. 1553-1598, https://tinyurl.com/ycxpebnn
277
Entretiens en personne menés du 18 au 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
278
Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n° 3 : La nature des obligations des États parties (article 2.1),
14 décembre 1990, Doc. ONU E/1991/23, § 11 et 12 ; Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale 14, §
43(a) et 44(a). Tout État partie au PIDESC est tenu de prendre des mesures « tant par son effort propre que par l’assistance et la
coopération internationales » en vue de progressivement réaliser les droits prévus par le Pacte. PIDESC, Articles 2(1), 22, 23. Des
dispositions similaires sont également prévues par la Convention relative aux droits de l’enfant (article 4) et la Convention relative aux droits
des personnes handicapées (articles 4(2) et 32). Des déclarations et engagements internationaux, notamment la Déclaration et le
programme d’action de Vienne de 1993 et la Déclaration sur le droit au développement de 1986, ont également souligné l’importance de
l’aide et de la coopération internationales, soulignant la coresponsabilité de la communauté internationale dans la réalisation des droits
humains. Voir également les observations générales suivantes des organes de suivi des traités : Comité des droits économiques, sociaux et
culturels, Observation générale n° 2, International Technical Assistance Measures (article 22), 2 février 1990, Doc. ONU E/1990/23 ;
Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n° 3 (op. cit.) ; Comité des droits de l’enfant, Observation
générale n° 4 : La santé et le développement de l’adolescent dans le contexte de la Convention relative aux droits de l’enfant, 1er juillet
2003, Doc. ONU CRC/GC/2003/4, § 43.
279
Voir, par exemple, Amnesty International, « On nous oublie ». Les effets durables de la guerre et d’Ébola sur la santé mentale en Sierra
Leone (Index AI : AFR 51/4095/2021), 25 mai 2021, https://tinyurl.com/2a97mjz8
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 44
Les membres de gangs, comme celui photographié à Port-au-Prince, la capitale, le 22 février 2024, portent souvent des masques en public. Dans la plupart des cas
recensés par Amnesty International, les membres de gangs portaient des masques lorsqu’ils ont violé les filles, un problème que plusieurs de ces filles ont évoqué
comme les empêchant de signaler les agressions, car elles ne pouvaient pas identifier leurs agresseurs. © Giles Clarke / Getty Images
OBSTACLES À LA JUSTICE
Comme évoqué précédemment, les violences sexuelles entraînent une stigmatisation considérable. De
même, comme l’évoquent certains des témoignages, la crainte des représailles des membres de gangs est
vive, empêchant les victimes de dénoncer les agissements à la police. Du fait de l’absence généralisée de la
police dans les zones contrôlées par les gangs, les victimes n’avaient tout simplement personne vers qui se
tourner et elles craignaient que les autorités finissent par les associer aux gangs. Les contraintes financières
et l’impunité généralisée dans le pays comptent également parmi les éléments dont les victimes doivent tenir
compte.
« Le simple fait de penser à parler à la police fait de moi une personne morte », a déclaré la fille de 16 ans
de Martissant qui a été exploitée à des fins de commerce du sexe par des membres d’un gang
280
. La fille de
16 ans dont le bus a été arrêté à Martissant par des membres d’un gang qui l’ont alors touchée et frappée
en juin 2024 a déclaré : « J’avais peur de le dire à la police. Je ne voulais pas que [les policiers] pensent
que j’étais la petite amie d’un membre du gang
281
. »
Dans de nombreux cas, les filles n’ont simplement pas pu identifier leurs agresseurs, un problème que
plusieurs filles ont évoqué comme obstacle au signalement des agressions. Dans la vaste majorité des cas
recensés par Amnesty International, les membres de gangs portaient des masques quand ils ont agressé les
filles. La fille de 17 ans qui a été violée par cinq membres d’un gang à Carrefour-Feuilles en décembre 2023
et qui est tombée enceinte du fait de ce viol a déclaré : « Je voulais le signaler à la police, mais je n’avais pas
vu le visage [des agresseurs], je n’avais aucune preuve. Alors j’ai abandonné… J’ai peur que la police me
demande si j’ai vu [le visage des agresseurs] et je ne les ai pas vus, ou si je les connaissais, et je ne les
connais pas
282
. »
La fille de 14 ans qui a été violée par cinq membres d’un gang en juin 2024 dans la commune de Croix-des-
Bouquets a dit que plus personne dans sa famille n’avait de document d’identité ou de documents
280
Elle n’avait pas non plus dénoncé le viol par cinq membres de 5 Segon dont elle avait été victime quand elle avait 13 ans, en 2021.
Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
281
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
282
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 45
administratifs depuis que le gang avait attaqué son quartier et incendié le domicile de la famille
283
. « Nos
cartes d’identité ont brûlé dans la maison. Nous n’avons pas de carte d’identité pour nous présenter à la
police. C’est difficile. Nous avons abandonné », a-t-elle a déclaré
284
. Plusieurs des personnes avec qui
Amnesty International s’est entretenue ont perdu tous leurs biens, y compris leurs cartes d’identité et
d’autres documents essentiels, lorsqu’elles ont fui les attaques des gangs sur leur quartier.
Pour de nombreuses personnes interrogées, il était impossible de faire appel à la police du fait de l’absence
complète de personnel d’application des lois dans les zones contrôlées par des gangs. De nombreuses
personnes ont ri à l’idée de signaler leur agression aux autorités. La fille de 16 ans qui a été enlevée et violée
en réunion à Martissant en 2023, puis agressée sexuellement par un membre d’un gang à Fontamara en
2024, a déclaré :
« Vous plaisantez ? Ce n’est pas possible [de signaler les agressions à la police]… Il n’y a pas de
police… Les seuls chefs en ville sont les membres de gangs. Si vous avez un problème avec quelqu’un,
vous allez le voir [le chef de gang] et vous résolvez le problème avec lui. C’est le seul chef. Il n’y a pas
de policiers en ville en ce moment. Ils ont été chassés. Et même les policiers qui sont toujours là ne
peuvent rien faire pour nous, car ils travaillent avec les membres des gangs. Si on voit un policier en
ville en ce moment, il ne sert à rien de perdre son temps et de lui parler, car il travaille avec les
membres des gangs
285
. »
Dans un seul des cas recensés par Amnesty International, la victime de violences sexuelles a signalé
l’agression à la police. Mais même dans ce cas, la mère de la fille a déclaré que la famille avait dû payer des
sommes exorbitantes à l’avocat qui les a ensuite représentées dans les poursuites. « Tout l’argent que
j’avais, je l’ai donné à l’avocat pour l’affaire… Parfois j’emprunte de l’argent pour pouvoir le payer. [L’État] ne
m’a pas proposé d’avocat », a déclaré la mère de la fille de 14 ans qui a été violée en mai 2024 par un
membre du comité du camp du site pour personnes déplacées dans lequel la famille s’était installée après
avoir fui Carrefour-Feuilles
286
.
Elle a dit qu’elle avait dû verser diverses sommes à l’avocat à différents moments, notamment
15 000 gourdes (114 dollars américains) pour qu’il se présente au tribunal à chaque fois que l’accusé
comparaissait
287
. D’autres membres du comité et habitant·e·s du camp ont fait pression sur la famille pour
qu’elle retire sa plainte et qu’elle accepte un accord de paiement de l’agresseur, mais la mère a refusé.
Depuis, la mère a déclaré qu’elle avait été exclue de la distribution d’aide humanitaire fournie par une ONG
dans le camp
288
. La mère et une partie de la famille sont restées dans le camp, mais la fille s’est installée
dans un foyer pour victimes de violences sexuelles géré par une ONG.
Des représentant·e·s de l’ONU et d’ONG ont déclaré à Amnesty International que le nombre très limité de
foyers existants étaient surchargés
289
. Ils ont déclaré que davantage d’établissements étaient nécessaires
pour accueillir les enfants victimes de violences sexuelles et fournir la réadaptation et les soins nécessaires,
ainsi qu’une protection pendant et après les procédures judiciaires
290
. Plusieurs agences de l’ONU œuvrent
à la coordination du travail en vue d’élaborer une cartographie à jour des services et des systèmes
d’orientation, mais une grande partie de leur travail continue de manquer de financement
291
.
Plus généralement, comme pour les victimes d’autres formes de violences par les gangs, les filles ayant été
agressées souffrent de l’impunité accordée aux membres de gangs
292
. Cela est toujours le cas malgré
l’existence d’un certain nombre d’unités de police spécialisées chargées de gérer les violences sexuelles et
la protection de l’enfance
293
.
Au titre du droit haïtien, le viol et l’agression sexuelle sont passibles d’une peine de 10 ans de travail forcé,
portée à 15 ans si la victime a moins de 15 ans
294
. Un nouveau Code pénal, qui doit entrer en vigueur en
283
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
284
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
285
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
286
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
287
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
288
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
289
Entretiens menés par visioconférence entre juin et septembre 2024.
290
Entretiens menés par visioconférence entre juin et septembre 2024.
291
Entretiens menés par visioconférence entre juin et septembre 2024.
292
Voir par exemple HCDH et BINUH, « Violence sexuelle à Port-au-Prince » (op. cit.), § 4, 8, 14, 56, 80.
293
HCDH et BINUH, « Violence sexuelle à Port-au-Prince » (op. cit.), § 82 ; Haut-Commissaire aux droits de l’homme, « Situation des droits
de l’homme en Haïti », 25 septembre 2023 (op. cit.), § 54.
294
Haïti, Décret modifiant le régime des agressions sexuelles et éliminant en la matière les discriminations contre la femme, 11 août 2005,
https://tinyurl.com/3ueevbmy, articles 2 et 3.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 46
juin 2025
295
, ajoutera de nouvelles sanctions aux infractions existantes, notamment une peine de 15 à
20 ans de prison pour le viol de mineur·e de moins de 15 ans, ainsi que de nouvelles infractions comme la
sollicitation de mineur·e se livrant au commerce du sexe
296
.
En septembre 2024, les autorités haïtiennes et l’ONU ont signé un protocole visant à la création de pôles
judiciaires spécialisés destinés à juger les « crimes de grande ampleur, notamment les violences sexuelles et
les crimes financiers
297
. » Les autorités haïtiennes doivent de toute urgence donner la priorité à la mise en
œuvre du protocole et veiller à ce que les professionnel·le·s intervenant dans ces organes judiciaires soient
spécialement formés pour entendre des victimes de tels crimes et à ce que les procédures soient centrées
sur les victimes et tiennent compte des traumatismes. Dans le cadre de leurs efforts en vue d’assurer des
procédures judiciaires efficaces et des soins pour les victimes, les autorités doivent également travailler en
collaboration étroite avec des organisations haïtiennes et internationales de la société civile présentes sur le
terrain et ayant été en première ligne de l’aide aux victimes et leurs familles.
Un policier se tient près d’un mur sur lequel est peint un portrait du président haïtien Jovenel Moïse une semaine après son assassinat en juillet 2021. De nombreuses
victimes de violences sexuelles ont déclaré à Amnesty International qu’elles n’avaient pas pu signaler leur agression aux autorités en raison de l’absence de forces de
police dans les quartiers contrôlés par les gangs. © Valerie Baeriswyl / AFP via Getty Images
295
Le nouveau Code pénal doit remplacer celui datant de 1835. Le défunt président Jovenel Moïse avait émis un décret en mars 2020,
dont les détails ont été publiés dans le Journal Officiel en juin de cette même année, révisant le Code pénal. Le nouveau Code pénal devait
initialement entrer en vigueur en 2022. Mais la décision avait causé une contestation et son entrée en vigueur avait alors été repoussée plus
d’une fois. Voir par exemple Miami Herald, “Legalization of abortion, gay rights has Haiti churches up in arms, criticizing president”, 6 août
2020, https://tinyurl.com/556k3fmx ; Haïti Libre, “Postponement of the penal code”, 25 juin 2024, https://tinyurl.com/52abex2c ; Le
Nouvelliste, « L’entrée en vigueur du nouveau Code pénal repoussée au mois de juin 2025 », 24 juin 2024, https://tinyurl.com/2u2e2zna
296
Le Moniteur, « Sommaire : Décret Programmer Pénal », 24 June 2020, https://tinyurl.com/2ymzbhjf, articles 298(2) et 384. Voir
également Library of Congress, Global Legal Monitor, “Haiti: Government Postpones Bringing New Criminal Code into Force”, 28 juin 2022,
https://tinyurl.com/27r5wtp2 ; Le Nouvelliste, « Mise au point des auteurs du nouveau Code pénal », 22 juillet 2020,
https://tinyurl.com/yhmya4v9
297
BINUH, « Rapport trimestriel sur la situation des droits de la personne en Haïti (juillet-septembre 2024) » (op. cit.), p. 11. Cette mesure
est intervenue après que le Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique avait créé une équipe en juillet 2024 pour suivre et prioriser
les affaires de violences sexuelles. D’après l’ONU, la création de cette équipe a « permis l’examen de 18 affaires de violences sexuelles,
notamment deux impliquant des enfants. Après ces procès, douze accusés ont été déclarés coupables, cinq ont été libérés et une affaire
s’est conclue par un non-lieu ». BINUH, « Rapport trimestriel sur la situation des droits de la personne en Haïti (juillet-septembre 2024) »
(op. cit.), p. 11. Le travail de cette équipe a été évoqué à Amnesty International lors d’un entretien avec un représentant du ministère de la
Justice. Entretien en personne mené le 23 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 47
4. HOMICIDES ET
BLESSURES
La violence liée aux gangs a semé la mort et la destruction dans toute la zone métropolitaine de Port-au-
Prince et ses environs. Au cours d’offensives menées dans les quartiers, des enfants ont été tués et blessés
par des tirs aveugles et, parfois, par des balles tirées directement contre eux. Dans le rapport du secrétaire
général des Nations unies sur les enfants et les conflits armés, l’ONU a confirmé que 128 enfants avaient
été tués et 79 autres mutilés à la suite des violences commises par les gangs en 2023
298
. Le Haut-
Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a par la suite signalé qu’au moins 5 601 personnes
avaient été tuées et 2 212 blessées dans le cadre de violences liées aux gangs en Haïti en 2024. Au moment
de la finalisation de ce rapport, la ventilation de ces données par âge pour connaître le nombre d’enfants
n’était pas disponible, mais ces chiffres montrent une augmentation de 1 150 personnes tuées et de
540 personnes blessées supplémentaires par rapport à 2023. Il est donc très probable que le nombre
d’enfants tués et blessés en 2024 ait également augmenté considérablement
299
.
Amnesty International a recueilli des informations sur 12 enfants qui ont été blessés (10) ou qui ont perdu la
vie (2) du fait de la violence liée aux gangs et d’épisodes qui en ont découlé
300
. Ces enfants avaient entre
cinq et 17 ans. Parmi les gangs impliqués dans les cas recensés par Amnesty International, on peut citer
Brooklyn, Simon Pelé, Belekou, Boston et Grand Ravine. Dans au moins deux cas, des coups de feu ont été
échangés entre les gangs et la police.
Le droit international relatif aux droits humains reconnaît le droit à la vie
301
. Le Pacte international relatif aux
droits civils et politiques et la Convention américaine relative aux droits de l’homme exigent également que
nul ne soit arbitrairement privé de sa vie
302
. En outre, les États parties à la Convention relative aux droits de
l’enfant sont tenus d’« assure[r] dans toute la mesure du possible la survie et le développement de
l’enfant
303
». La loi haïtienne oblige l’État à garantir le droit à la vie et érige le meurtre en infraction
304
.
TIRS AVEUGLES
Selon les personnes interrogées, la violence liée aux gangs est devenue une réalité tellement quotidienne
dans de nombreux quartiers qu’il n’est pas rare de trouver plusieurs victimes au sein d’une même famille,
voire, dans certains cas, une même victime ayant subi plusieurs attaques. Une jeune fille de 14 ans
originaire de Delmas a expliqué à Amnesty International avoir reçu au visage une balle tirée par des
membres d’un gang contre une banque située près de chez elle. La balle avait ricoché et transpercé sa lèvre
298
Secrétaire général des Nations unies, « Les enfants et les conflits armés », 3 juin 2024 (op. cit.), § 73.
299
UN News, “More than 5,600 killed in Haiti gang violence in 2024”, 7 janvier 2025, https://tinyurl.com/y7224dfv ; Haut-Commissaire aux
droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 25 mars 2024 (op. cit.), § 18.
300
L’un de ces cas s’est produit en 2023 et les 11 autres ont eu lieu en 2024.
301
PIDCP, article 6(1) ; Convention relative aux droits de l’enfant, article 6(1) ; Convention américaine relative aux droits de l’homme,
article 4(1).
302
PIDCP, article 6(1) ; Convention américaine relative aux droits de l’homme, article 4(1).
303
Convention relative aux droits de l’enfant, article 6(2).
304
Haïti, Constitution (op. cit.), article 19 ; Haïti, Code pénal (op. cit.), titre II, chapitre 1, section 1.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 48
supérieure
305
. La jeune fille se trouvait avec sa mère devant leur maison au moment des faits, survenus en
septembre 2024
306
.
La mère a emmené sa fille à l’hôpital, où elle a été opérée. « J’avais tellement peur d’entrer dans la salle
d’opération… Quand je me suis réveillée, j’ai vu ma mère en larmes. Elle avait cru que je ne me réveillerais
jamais, que j’allais mourir. Quand je me suis réveillée, j’avais tellement mal tout autour de [la bouche] » a
raconté la jeune fille, marquée d’une cicatrice oblique allant de son nez à sa lèvre supérieure
307
.
« La zone n’est pas calme. Elle est constamment en proie à des troubles. Il y a tellement de coups de feu. Je
ne supporte pas les coups de feu », a dit la jeune fille, ajoutant que son frère de 17 ans avait été tué le
14 juin 2024 après avoir reçu une balle perdue dans le ventre au cours d’un combat dans le secteur
308
.
Alors que des coups de feu retentissaient dans le quartier, il lui avait dit de ne pas sortir, mais il était lui-
même allé donner de la nourriture à un ami qui vivait non loin de là. Elle a déclaré :
« Nous [avons même eu du mal] à trouver un endroit pour conserver le corps de mon frère avant les
obsèques… C’est comme si j’avais perdu une partie de mon corps, mon meilleur ami, mon conseiller.
J’ai perdu une présence énorme dans ma vie. Depuis, je n’arrive plus à être heureuse, et je ne veux pas
rester dans le quartier. Je veux aller ailleurs… Nous ne trouvons pas de nourriture facilement… Ma
mère n’a pas assez de ressources. Parfois, quand elle sort vendre des marchandises, elle revient sans
rien. Il nous arrive de ne pas manger de toute la journée, d’aller nous coucher sans rien dans le
ventre… Ma mère n’a plus de clients ; les gens ont peur [des combats] et ont quitté la ville… Nous
n’avons pas les moyens de partir
309
. »
En août 2024, un jeune garçon de 17 ans, qui allait prendre les transports en commun en périphérie de Cité
Soleil pour rentrer chez lui après avoir assisté à un séminaire sur le renforcement du pouvoir de la jeunesse,
a reçu une balle perdue
310
. Visiblement en souffrance et dans un état d’inconfort, il a expliqué à Amnesty
International qu’il était descendu d’un véhicule pour faire un changement, sans se rendre compte qu’une
fusillade avait éclaté en même temps entre le gang Simon Pelé et la police, comme on le lui a dit plus tard.
« J’ai senti quelque chose de chaud sur mon ventre. Quand j’ai baissé les yeux, j’ai vu que mes
vêtements étaient rouge sang… J’avais reçu une balle sur le côté. [Une] balle est restée coincée. [Les
médecins] n’ont pas réussi à la retirer… Je suis en grande souffrance. Je vais [retourner] chez le
médecin pour qu’il m’opère à nouveau pour enlever la balle… Je ne peux pas courir. Je ne peux pas
trop manger… Je ne sens pas bien du tout. J’entends des coups de feu et j’ai l’impression de devenir
fou
311
. »
Des personnes se trouvant à côté de lui ont aussi reçu des coups de feu, mais il ne les connaissait pas, a-t-il
dit. C’était la deuxième fois que le garçon avait été blessé à cause de la violence des gangs. En novembre
2021, dans la commune de Tabarre, il avait reçu une balle dans le bras alors qu’il rentrait d’un match de
football. Des membres du gang de Brooklyn se livraient à une fusillade qui a fait plusieurs blessés, dont
lui
312
.
Le 1
er
janvier 2024, un garçon de 10 ans a reçu une balle perdue lors d’un combat entre les gangs de
Boston et de Brooklyn à Cité Soleil, a expliqué une personne appartenant à une organisation humanitaire
313
.
Les habitant·e·s ont levé des fonds pour l’aider à financer ses procédures médicales
314
. Le garçon a dit à
Amnesty International qu’il était parti acheter de la glace pour sa mère lorsqu’il a été touché par deux
balles
315
. Il a indiqué qu’une des balles lui avait transpercé l’oreille, et qu’une autre était restée dans son
crâne ; les médecins lui ont dit que c’était inopérable. « J’ai du mal à mettre mes sandales. Je dois lever
mon pied. Une fois, j’ai essayé de mettre ma sandale, j’ai été pris de vertige et je suis tombé… Depuis que
j’ai reçu une balle, je ne peux plus marcher comme avant », a-t-il déclaré
316
. Il a expliqué que sa mère l’avait
déscolarisé après les faits, craignant qu’il n’aggrave sa blessure en allant à l’école
317
.
305
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
306
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
307
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
308
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
309
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince.
310
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
311
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
312
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
313
Entretien téléphonique mené le 23 septembre 2024.
314
Entretien téléphonique mené le 23 septembre 2024.
315
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
316
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
317
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 49
Même lorsque les gangs forment des alliances ou concluent des trêves, les rivalités ne s’effacent pas
vraiment. Les événements les plus fortuits peuvent déclencher des violences, et les enfants finissent par en
payer le prix. Le 11 septembre 2024, à Cité Soleil, lorsqu’un arbitre d’un match de football a accordé un
penalty à Boston (l’équipe qui jouait à domicile), des affrontements ont éclaté entre le gang du quartier et
celui de l’équipe adverse, Simon Pelé, ainsi que des membres du gang Belekou (qui font tous partie de
l’alliance du G9
318
).
Des personnes sans lien avec les affrontements, qui assistaient au match ou qui se promenaient dans le
quartier, ont été tuées ou blessées. Une jeune fille de 14 ans a dit à Amnesty International avoir reçu quatre
balles alors qu’elle était sortie faire une course pour sa mère : une balle au niveau de la poitrine et deux
dans son avant-bras étaient ressorties, tandis que la dernière balle était restée logée dans le haut de son
bras.
« Je saignais… Je pensais que j’allais mourir… Je me suis cachée dans une boutique de loterie […] où
d’autres personnes se cachaient aussi… J’y suis restée un moment… Quelqu’un m’a bandé la main
pour stopper l’hémorragie… À l’intérieur, on entendait toujours les membres du gang qui se battaient
et la fusillade à l’extérieur… J’ai appelé ma mère avec le téléphone de quelqu’un… Lorsqu’elle est
arrivée, nous ne pouvions plus sortir. Plus tard, quelqu’un est venu dans la boutique et […] a dit que
nous pouvions sortir… Nous sommes rentrées à la maison. Ma mère a changé mes vêtements pour
aller à l’hôpital… Depuis, je ne sors plus, je ne vois pas mes ami·e·s… Je ne veux plus être prise par
surprise à nouveau et me prendre une balle au milieu d’une fusillade… À chaque fois que j’essaie de
dormir, j’ai mal partout
319
. »
Une fille de 14 ans a expliqué à Amnesty International qu’elle avait été touchée par quatre balles le 11 septembre 2024, lorsque des gangs s’étaient affrontés après
qu’un arbitre avait accordé un tir de penalty lors d’un match de football à Cité Soleil. © Amnesty International
ATTAQUES DÉLIBÉRÉES
Pour punir les résident·e·s de quartiers sous le contrôle de groupes rivaux, surtout dans des zones
contestées ou le long des frontières entre leurs différentes zones, les gangs ont l’habitude de viser la
318
AP, “Fresh wave of violence erupts in Haiti’s capital over a soccer match”, 13 septembre 2024, https://tinyurl.com/2avus25f ; Le
Nouvelliste, « Cité Soleil : un penalty contesté provoque une nouvelle guerre des gangs », 12 septembre 2024,
https://tinyurl.com/5n92yv9n ; Haïti Libre, « Un match de foot déclenche une guerre de gangs à Cité Soleil », 13 septembre 2024,
https://tinyurl.com/ycy67twh
319
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 50
population à l’aide d’armes à longue portée, une pratique qualifiée d’attaques de snipers par les Nations
unies
320
. Ce mode opératoire a été employé dans plusieurs zones, en particulier par les gangs qui opèrent à
Cité Soleil
321
.
Un garçon de 16 ans originaire du quartier de Boston à Cité Soleil a expliqué à Amnesty International que, le
20 janvier 2024, alors qu’il était au marché pour acheter des haricots, il avait reçu une balle d’un tireur qu’il
n’avait pas vu, et qu’il a qualifié de sniper. Il a fait le récit suivant :
« Il m’a tiré dans la jambe… Je ne la sentais plus. J’ai essayé de courir en m’appuyant sur mon autre
jambe… L’homme armé continuait de me tirer dessus. Alors que j’essayais de fuir, un homme à moto
m’a vu et m’a emmené à l’hôpital. Une fois à l’hôpital, ma jambe a enflé et est devenue vraiment
grosse… Le docteur a dit : “Si je ne l’ampute pas, vous allez mourir”. Ma mère est arrivée à l’hôpital,
et elle ne voulait pas que le docteur procède à l’amputation. Mais il a insisté et a dit que si je ne le
faisais pas, j’allais mourir. Alors que nous attendions que ma mère prenne une décision, ma jambe a
commencé à sentir mauvais. Finalement, elle a décidé de laisser le docteur l’amputer
322
. »
Le garçon – qui a eu la jambe droite amputée au-dessus du genou – a indiqué que les tirs venaient d’une
position en hauteur, connue de la population comme appartenant au gang de Brooklyn. Dans les jours qui
ont suivi, le groupe a continué de terroriser les résident·e·s du quartier où vivait le garçon en tirant depuis
cette zone surélevée
323
. La zone où il vivait était contrôlée par Boston depuis plusieurs années ; les deux
gangs ont fini par « faire la paix » plus tard, en 2024, a indiqué le garçon
324
. Il a ajouté : « Je ne sais pas
pourquoi [le tireur] m’a fait ça… Ma vie a tellement changé. Avant, j’avais beaucoup d’ami·e·s. On sortait
pour traîner ensemble, mais maintenant, c’est comme si les gens ne voulaient plus être amis avec moi. On
dirait qu’ils me voient différemment… Alors, je les regarde jouer sur leur téléphone et jouer dehors
325
. »
Des images satellite du 2 décembre 2024 montrent certaines des destructions ayant eu lieu dans le quartier de Solino à Port-au-Prince, une zone dans laquelle se sont
déroulés des affrontements intenses entre les gangs et la police. Les marquages jaunes indiquent les zones gravement endommagées et les bâtiments détruits. Une
fumée noire s’élève de l’une des zones. @ 2025 Airbus
En plein carnage, lors des invasions de quartiers, il arrive que les membres des gangs s’introduisent dans les
maisons et tuent des familles à bout portant. En août 2023, des membres d’un gang ont fait irruption dans
une maison de Carrefour-Feuilles et ont abattu un homme et blessé son fils de 10 ans, selon les déclarations
de deux personnes appartenant à une organisation humanitaire
326
. Le père a reçu une balle entre les deux
320
Voir, par exemple, HCDH et BINUH, La population de Cité Soleil en proie aux gangs, février 2023, https://tinyurl.com/534aaw7r, § 3, 28,
38, 40, 41, 73 et 79 ; Rapport périodique du Groupe d’experts sur Haïti, 29 mars 2024 (op. cit.), § 49(b) ; Haut-Commissaire des Nations
Unies aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 25 mars 2024, (op. cit.), § 20.
321
Voir, par exemple, HCDH et BINUH, La population de Cité Soleil en proie aux gangs, (op. cit.).
322
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
323
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
324
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
325
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
326
Entretien en personne mené le 24 septembre 2024 à Port-au-Prince ; échange par textos du 22 octobre 2024.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 51
yeux devant l’enfant. Amnesty International a rencontré ce dernier, qui a confirmé les faits et a montré aux
chercheuses la cicatrice qu’il avait au niveau du torse depuis qu’il avait reçu une balle dans le ventre.
MORTS ET BLESSURES CONNEXES
Amnesty International a recensé un certain nombre de morts et de blessures qui n’ont pas été perpétrées
directement par les gangs ou d’autres personnes impliquées dans des affrontements avec eux, mais qui se
sont produits dans le cadre d’événements en lien avec la violence commise par les gangs. Par exemple,
l’organisation a recueilli des informations sur les cas de quatre enfants gravement blessés après une chute
alors qu’ils fuyaient des violences liées aux gangs. Amnesty International a également recensé le cas rare
d’une fillette décédée après avoir inhalé du gaz lacrymogène provenant d’une bombe lancée –
apparemment par inadvertance – dans le site pour personnes déplacées où elle vivait alors que des combats
faisaient rage à l’extérieur.
En avril 2024, l’enfant de sept ans se trouvait dans un site de déplacement surpeuplé installé dans l’une des
écoles de la capitale lorsque la bombe lacrymogène a atterri dans la cour, alors que des tirs nourris
retentissaient à l’extérieur, a raconté la mère de la fillette
327
. Elle a expliqué :
« Ce jour-là, personne ne pouvait sortir dans la rue. Tout était fermé… Je n’arrivais pas à respirer. Le
nez de ma fille s’est mis à couler. Plusieurs personnes ont essayé de la ramener à la vie, mais en vain.
Elle se sentait bien jusqu’au tir de [bombe] lacrymogène. J’étais paniquée… Nous ne pouvions pas
sortir… Quand on a pu sortir, le lendemain, elle était décédée… L’ambulance est arrivée le matin. Elle
était déjà décédée
328
. »
Dans le camp, de nombreuses personnes ont reçu du gaz lacrymogène, a dit la femme. Ce n’était pas la
première fois que des affrontements éclataient à proximité de ce site pour personnes déplacées. « Nous
étions très proches. Elle était très intelligente… pleine d’affection », a dit la mère à propos de sa fille
329
.
En août 2023, Grand Ravine a lancé une série d’attaques dans les quartiers de Savane Pistache et de
Carrefour-Feuilles, qui ont fait de nombreux blessés et déplacés parmi les résident·e·s
330
. Plusieurs
personnes interrogées ont décrit à Amnesty International le chaos dans lequel elles ont fui les violences. Un
garçon de 13 ans, qui souffre désormais de douleurs incapacitantes après s’être blessé sur le côté du corps
et au dos en tombant alors qu’il tentait de fuir, a confié à Amnesty International :
« Je peux faire certains mouvements, mais lorsque j’essaie de courir, je n’y arrive pas… Les gars
tiraient sur les gens et mettaient le feu chez eux. Ils sont arrivés jusqu’à notre quartier. Nous avons
commencé à courir. Je suis tombé. Ma mère m’a [relevé], je suis resté coincé dans un arbre et j’ai vu
une traînée de sang. Des gens étaient lacérés à coups de machette, et j’ai vu des cadavres… Après la
chute, j’arrivais encore à courir, mais je souffrais… Maintenant, j’ai surtout mal d’un côté
331
. »
La mère du garçon a dit qu’elle l’avait emmené à l’hôpital où il avait subi une première série d’examens,
mais que, comme elle n’avait plus les moyens de payer les soins médicaux, il continuait de souffrir
332
.
Un autre garçon qui fuyait la même série d’attaques a raconté qu’il était en train de fuir avec sa mère et sa
sœur lorsqu’il est tombé et a été gravement blessé à la hanche
333
. Depuis, le garçon de 15 ans a une jambe
plus longue que l’autre. La chute a aggravé une blessure de basketball datant de plusieurs mois, a-t-il
expliqué
334
.
327
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
328
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince. Les décès résultant de l’inhalation de gaz lacrymogène sont
généralement rares. Selon Amnesty International, ce récit semble crédible compte tenu de divers facteurs, notamment le lieu bondé, la
longue période d’exposition et la description de l’état et des symptômes de la fillette. Les enfants sont particulièrement vulnérables face aux
effets nocifs du gaz lacrymogène, du fait notamment de l’augmentation de la production de mucus, qui peut provoquer une suffocation.
Voir, par exemple, Forbes, “Tear gas Is especially harmful to children – here's why”, 28 novembre 2018, https://tinyurl.com/3bzzh2hz ;
CNN, “This is how tear gas affects children”, 29 novembre 2018, https://tinyurl.com/8aktr4wc ; Craig Rothenberg et autres, “Tear gas: an
epidemiological and mechanistic reassessment”, Annals of the New York Academy of Sciences, 8 juillet 2016,
https://tinyurl.com/32apy8ve ; Amnesty International, Gaz lacrymogène. L’enquête, https://teargas.amnesty.org/fr/
329
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
330
Voir, par exemple, RNDDH, « Escalade de la violence dans les départements de l’Ouest et de l’Artibonite : Le RNDDH dénonce la
complicité du CSPN », 18 août 2023, https://tinyurl.com/4f3fmnc8 ; Le Nouvelliste, « Carrefour-Feuilles : La PNH veut reprendre le contrôle
de la situation », 14 août 2023, https://tinyurl.com/2j9wjacx ; OIM, “Emergency Tracking Tool (ETT): Updates on displacement following
violences at Carrefour-Feuilles”, 25 août 2023, https://tinyurl.com/44jbrjzf
331
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
332
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
333
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
334
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 52
« Je n’oublierai jamais le jour où je suis tombé, car il nous a beaucoup coûté. J’ai tout laissé derrière. Nous
avons perdu beaucoup. J’ai rassemblé quelques vêtements. Je porte les mêmes baskets depuis. Nous
n’avons pas pris d’argent avec nous », a-t-il dit
335
. Il a ajouté qu’il avait besoin d’une chaussure spéciale
pour compenser la longueur de ses jambes et pouvoir mieux marcher. Il a aussi besoin de subir une
opération chirurgicale, qui coûte 10 000 dollars des États-Unis selon son médecin
336
. « Les gens se
moquent de moi, et je n’aime pas ça. Je suis déprimé. On se moque de moi, c’est comme si je n’étais pas
humain. J’ai même envisagé de boire du Clorox [eau de javel] », a-t-il confié
337
.
Les entretiens montrent le climat de peur dans lequel vivent les populations de la capitale, qui est tel que les
habitant·e·s s’enfuient immédiatement aux premiers bruits de tirs. Une femme déplacée qui avait fui la
violence liée aux gangs à Savane Pistache a déclaré qu’en septembre 2024, elle s’était rendue dans le
centre de Port-au-Prince avec son fils de cinq ans pour emprunter de l’argent à une connaissance, car ils
n’avaient pas mangé de la journée
338
. Elle a expliqué que des combats avaient éclaté entre des membres de
gangs et la police. Lorsqu’elle a essayé de fuir avec son fils, le petit garçon est tombé et a été piétiné dans
un mouvement de foule. Elle l’a emmené à l’hôpital, où ils ont appris que son bras gauche était cassé
339
.
L’os cassé venait juste de guérir d’une précédente fracture datant d’une chute, trois mois auparavant, dans
le site pour personnes déplacées où ils vivaient. Deux des enfants de la femme interrogée, des jumeaux de
huit ans, un garçon et une fille, avaient été tués plusieurs années plus tôt dans une attaque menée par des
membres de gangs dans la zone
340
. « On ne sait pas où vivre en paix en Haïti », a déploré la mère des
enfants
341
.
ARMES ET MUNITIONS
En Haïti, les gangs utilisent tout un arsenal d’armes pour commettre des atteintes aux droits humains.
On manque de données précises et détaillées, mais 600 000 armes à feu seraient en circulation dans le
pays selon les dernières estimations des experts
342
. Les calibres les plus couramment disponibles sont
les armes à poing de 9 x 19 mm, et les fusils de 7,62 x 39 mm, dont la demande est en constante
augmentation
343
. Les gangs ont principalement recours à trois méthodes pour se procurer des armes à
feu et des munitions : détournement de stocks du gouvernement, importations et production artisanale
locale.
Le détournement d’armes de maintien de l’ordre issues des stocks du gouvernement pose problème
depuis longtemps en Haïti. En 2023, le Groupe d’experts sur Haïti des Nations unies a établi
qu’« [e]ntre 2012 et 2023, près de 2 500 armes à feu de la police [avai]ent été déclarées perdues ou
volées
344
». On ne connaît pas bien les modalités exactes des systèmes de détournement, mais on peut
raisonnablement supposer qu’une part importante de ces armes à feu est saisie ou vendue (directement
ou indirectement) aux membres des gangs
345
. Par exemple, comme le montre une analyse en accès
libre, on voit souvent des membres de gangs haïtiens en possession du Galil ACE 22, un modèle
compact relativement rare du fusil Galil israélien dans sa version moderne, qui est couramment utilisé
par la Police nationale d’Haïti
346
.
Les importations d’armes à feu, qui sont interdites depuis 2023 (sauf pour le gouvernement haïtien et
les forces de sécurité autorisées par les Nations unies) par plusieurs résolutions du Conseil de sécurité
335
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
336
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
337
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
338
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
339
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
340
Entretien par téléphone mené le 26 octobre 2024 avec le fils aîné de la femme, qui était avec les jumeaux lorsqu’ils ont été tués.
341
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
342
Anne-Séverine Fabre et autres, CARICOM IMPACS et Small Arms Survey, Weapons Compass: The Caribbean Firearms Study, avril 2023,
https://tinyurl.com/dbbjhpee, p. 60. Les données fiables sont rares, notamment parce que les règles d’enregistrement des armes sont mal
appliquées.
343
Rapport final du Groupe d’experts sur Haïti, 30 septembre 2024 (op. cit.), § 73.
344
Groupe d’experts sur Haïti, « Rapport final du Groupe d’experts sur Haïti présenté en application de la résolution 2653 (2022) »,
15 septembre 2023, doc. ONU S/2023/674, § 107.
345
D’après le Groupe d’experts, certains policiers vendent leurs armes à feu et leurs munitions à des membres de gangs. Rapport final du
Groupe d’experts sur Haïti, 15 septembre 2023 (op. cit.), § 107.
346
Voir, par exemple, Charles Villa, « Haïti : J’ai rencontré les gangs qui contrôlent la capitale Port-au-Prince », 11 octobre 2024,
https://tinyurl.com/3xkktm9e ; publication sur X de la police jamaïcaine : “This rifle & six rounds were seized in Rockfort, St. Andrew
Sunday morning. The weapon bears the insignia of the Haitian Police.” [Ce fusil et ces six balles ont été saisis à Rockfort (St Andrew)
dimanche matin. L’arme porte l’insigne de la police haïtienne], 4 juin 2017, https://tinyurl.com/3kc26285
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 53
des Nations unies
347
, contribuent fortement au stockage d’armes par les gangs. En raison de la
proximité géographique, de contrôles limités et de la présence d’une importante diaspora haïtienne, les
États-Unis sont, de loin, la principale source d’armes introduites clandestinement en Haïti
348
.
Des armes provenant des États-Unis sont également introduites en Haïti par l’intermédiaire de pays
tiers, notamment la République dominicaine et la Jamaïque
349
. Le Service des douanes et de la
protection des frontières des États-Unis a redoublé d’efforts pour interdire les livraisons d’armes
provenant des États-Unis (de Floride en particulier) vers Haïti, ce qui s’est traduit par un certain nombre
de saisies
350
. En 2022, le Bureau d’enquête sur la sécurité intérieure de Miami a rendu publique la
saisie de fusils de plus gros calibre, comme le Barrett MRAD SMR, le Barrett 20″ M82A1 et la
mitrailleuse lourde de type M2
351
, qui sont toutes des armes conçues pour des tirs de longue portée et
contre des cibles blindées, ce qui laisse craindre que les gangs cherchent à se procurer des armes plus
puissantes.
En juillet 2022, Haïti a achevé la rédaction de son plan d’action national et d’une évaluation de
référence dans le cadre de la Feuille de route des Caraïbes sur les armes à feu, une initiative visant à
réduire le risque de détournement d’armes à feu et de munitions dans la région
352
.
Bien qu’Haïti ne dispose d’aucune capacité de production d’armes industrielles, les armes à feu
fabriquées par des particuliers, par exemple des armes artisanales ou imprimées en 3D, ou des armes à
blanc reconverties, représenteraient une menace croissante selon des recherches récentes
353
. En 2020,
par exemple, les autorités douanières des États-Unis ont saisi des carcasses fraisées inférieures et
supérieures fabriquées à l’aide de technologies numériques de commande par ordinateur, qui étaient
destinées à Haïti
354
. Ces pièces font généralement partie de kits qui, une fois montés, deviennent des
« armes fantômes », c’est-à-dire des armes à feu dont on ne peut pas retrouver la trace faute de
numéro de série ou de marques d’identification
355
. Selon des informations sur des coups de filet de la
police haïtienne, la police aurait saisi des armes artisanales lors d’opérations antigangs
356
.
Dans leurs témoignages, des enfants ont souligné l’omniprésence des armes autour d’eux, précisant
notamment qu’elles sont souvent mises entre leurs mains et qu’elles jouent un rôle central dans les
actes de violence commis par les gangs, par exemple des viols. Étant donné qu’Haïti ne fabrique pas
ses propres armes, il est essentiel d’enrayer le commerce illicite d’armes et d’empêcher leur
détournement afin de réduire les violations commises par les gangs. La jeune fille de 14 ans originaire
de Cité Soleil qui a été touchée par quatre balles en septembre 2024 a affirmé : « Je veux dire [au
monde] de nous aider à changer la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement en Haïti et
de supprimer toutes les armes à feu… Je ne veux pas que ce qui m’est arrivé arrive à quelqu’un
d’autre
357
. »
347
Résolution 2699 (2023) du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 2 octobre 2023, doc. ONU S/RES/2699, § 14 ;
Résolution 2751 (2024) du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 30 septembre 2024, doc. ONU S/RES/2751, § 2.
348
Rapport final du Groupe d’experts sur Haïti, 15 septembre 2023 (op. cit.), § 96. Office des Nations unies contre la drogue et le crime
(ONUDC), Rapport, 17 janvier 2024, S/2024/79, § 2, 11 et 12 ; Government Accountability Office, “Caribbean firearms: Agencies have anti-
trafficking efforts in place, but State could better assess activities”, 14 novembre 2024, https://tinyurl.com/yufatz3h
349
Small Arms Survey, Weapons Compass: The Caribbean Firearms Study (op. cit.) ; Rapport final du Groupe d’experts sur Haïti,
15 septembre 2023 (op. cit.), § 96, 97, 103 et 104, annexe 31, annexe 32 ; Rapport de l’ONUDC, 16 octobre 2024, S/2024/752, § 2 et
18 ; ONUDC, Haiti’s criminal markets: Mapping Trends in Firearms and Trafficking, 17 février 2023, https://tinyurl.com/d3b4aert, p. 19.
350
Voir, par exemple, Rapport final du Groupe d’experts sur Haïti, 15 septembre 2023 (op. cit.), annexe 29. Haitian Times, “As Haitian
gangs escalate attacks, cutting off ammunition supplies could be crucial”, 29 octobre 2024, https://tinyurl.com/35zea9fz ; NBC News,
“Department of Homeland Security working to stop illegal gun flow into Haiti”, 30 mars 2024, https://tinyurl.com/mr3ky4j6
351
AP, “US officials warn of uptick in weapons smuggled to Haiti”, 17 août 2022, https://tinyurl.com/5n7vaz5e
352
Bureau des affaires de désarmement des Nations unies, “Haiti finalizes National Action Plan on firearms after welcoming second in-
person mission from UNLIREC”, 15 juillet 2022, https://tinyurl.com/k72nsaz7
353
Small Arms Survey, Weapons Compass: The Caribbean Firearms Study (op. cit.), p. 90-100 ; Rapport final du Groupe d’experts sur
Haïti, 15 septembre 2023 (op. cit.), annexe 29.
354
Small Arms Survey, Weapons Compass: The Caribbean Firearms Study (op. cit.), p. 93.
355
ONU Info, “Haiti: Gangs have ‘more firepower than the police’” (op. cit.).
356
Voir, par exemple, Haïti Brise-Info, publication Facebook du 9 décembre 2023, https://tinyurl.com/3mern49a
357
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 54
Une carte du centre de Port-au-Prince montre les incendies détectés par des capteurs sur des satellites de la NASA pendant des périodes d’affrontements et de
destructions intenses signalés en 2024. Une forte densité et un grand nombre d’incendies ont été détectés entre le 5 février et le 1
er
avril 2024 dans des zones de l’ouest,
avec 24 zones actives, indiquées par les icônes rouges. Une forte densité et un grand nombre d’incendies ont également été détectés dans l’est entre le 31 octobre et le
4 décembre 2024, avec 20 zones actives, indiquées par les icônes orange. D’autres incendies, qui n’ont pas été détectés par les capteurs, ont probablement eu lieu.
© 2025 Planet Labs PBC
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 55
5. RÉPERCUSSIONS SUR
LES ENFANTS EN
SITUATION DE HANDICAP
Les recherches montrent systématiquement que les enfants en situation de handicap subissent de manière
disproportionnée les conséquences des situations de conflit et de crise, étant notamment confrontés à des
risques supplémentaires
358
. Amnesty International a recueilli des informations sur les cas de 11 enfants en
situation de handicap vivant dans le climat de violence liée aux gangs en Haïti. Neuf d’entre eux ont été
directement interrogés par l’organisation
359
. Ces enfants, dont huit avaient été déplacés, étaient âgés de sept
à 15 ans.
Les enfants en situation de handicap qui ont été interrogés présentaient divers types de handicaps,
notamment physiques et psychosociaux, et parfois plusieurs formes de handicaps. Deux enfants étaient en
situation de handicap à cause de la violence liée aux gangs. Les chercheuses se sont également entretenues
avec des représentant·e·s d’organisations et de structures qui apportent un soutien aux personnes en
situation de handicap. Elles ont ainsi pu observer directement les conditions inadéquates et le manque
d’accessibilité de deux sites pour personnes déplacées de la capitale.
Haïti étant partie à la Convention relative aux droits des personnes handicapées, le gouvernement haïtien est
tenu « de promouvoir, protéger et assurer la pleine et égale jouissance de tous les droits de l’homme et de
toutes les libertés fondamentales par les personnes handicapées et de promouvoir le respect de leur dignité
intrinsèque
360
». L’article 11 de la Convention relative aux droits des personnes handicapées porte
spécifiquement sur la nécessité de prendre « toutes mesures nécessaires pour assurer la protection et la
sûreté des personnes handicapées dans les situations de risque, y compris les conflits armés, les crises
humanitaires et les catastrophes naturelles
361
».
Haïti a également ratifié la Convention interaméricaine pour l’élimination de toutes les formes de
discrimination contre les personnes handicapées, qui inclut l’obligation d’« [a]dopter toutes les mesures
nécessaires dans les domaines législatif, social, éducatif, et du travail ou dans tout autre domaine, pour
éliminer la discrimination contre des personnes handicapées » et pour promouvoir leur pleine intégration
dans la société
362
. Le gouvernement a besoin d’une assistance internationale pour l’aider à satisfaire à ces
obligations.
358
Voir, par exemple, Amnesty International, Excluded: Living with disabilities in Yemen’s armed conflict (index : MDE 31/1383/2019),
3 décembre 2019, https://tinyurl.com/3ycbk8rv ; Amnesty International, “We all need dignity”: The exclusion of persons with disabilities in
Türkiye’s earthquake response (index : EUR 44/6704/2023), 26 avril 2023, https://tinyurl.com/bdzvx3ha ; Human Rights Watch, “UN: High
risk in conflicts for children with disabilities”, 2 février 2022, https://tinyurl.com/26arvutm
359
Les informations sur la situation des deux autres enfants ont été recueillies lors d’un entretien avec leurs parents.
360
Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH), article premier. Voir également Haïti, Loi du 11 mai 2012 portant sur
l’intégration des personnes handicapées, https://tinyurl.com/4976mbzh
361
CDPH, article 11.
362
Convention interaméricaine pour l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les personnes handicapées, article 3.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 56
DIFFICULTÉS À FUIR LES VIOLENCES
Comme on a pu maintes fois l’observer dans des situations d’instabilité, les enfants en situation de handicap
sont confrontés à un risque accru lorsqu’ils fuient les violences, du fait notamment de leur mobilité réduite et
des dispositifs d’assistance qu’ils doivent laisser derrière eux. Ils dépendent donc souvent d’autres
personnes pour avoir la vie sauve. Certains enfants en situation de handicap interrogés par Amnesty
International ont vécu cela à plusieurs reprises, car ils ont été plusieurs fois déplacés avec leur famille pour
se mettre à l’abri.
Trois enfants avec lesquels l’organisation s’est entretenue ont expliqué que leurs familles, en fuyant les
attaques des gangs sur leur quartier, ont laissé derrière elles des dispositifs d’assistance tels que des
fauteuils roulants et des béquilles.
« Les gens couraient quand les membres des gangs ont envahi notre quartier. [Ils] ont brûlé la maison des
gens… C’était la nuit… Mon oncle m’a portée et a couru avec moi », a déclaré une enfant de 12 ans à la
mobilité réduite âgée qui a fui l’attaque de Carrefour-Feuilles par Grand Ravine en août 2023
363
. La famille a
d’abord rejoint un site pour personnes déplacées à Carrefour-Feuilles, mais, lorsque les attaques se sont
intensifiées, elle a dû partir à nouveau pour aller s’installer dans une école du centre de Port-au-Prince. La
mère de la jeune fille, qui l’a portée lorsqu’elles ont fui pour la deuxième fois, a expliqué être retournée voir
la maison trois mois après l’attaque : elle avait été brûlée et rien n’avait été épargné à l’intérieur, pas même
le fauteuil roulant de sa fille
364
.
Un garçon de 13 ans en situation de mobilité réduite a raconté comment il avait fui une attaque de gang à
Delmas 18 en mars 2023. « Ils ont mis le feu à notre maison. J’ai fui avec ma mère… Nous sommes partis
seulement avec les vêtements que nous avions sur le dos », a-t-il dit
365
. La mère du garçon a expliqué :
« J’ai dû le porter… Je ne pouvais pas pousser son fauteuil, le chemin n’était pas plat, il y avait de la boue et
des gens couraient dans tous les sens
366
. »
Le jeune garçon de 15 ans qui, en tombant pendant sa fuite de Carrefour-Feuilles, avait sévèrement aggravé
une ancienne blessure due à un accident de basketball a expliqué qu’il avait utilisé une béquille pendant
environ un mois, juste après sa blessure de basketball initiale, mais qu’il avait arrêté, car d’autres enfants
avaient commencé à se moquer de lui
367
. La nuit de l’attaque, « J’ai oublié la béquille. Comme les gens
disaient “partez, partez”, je n’ai pas pensé à la prendre. Je n’y ai pensé qu’une fois arrivé chez [nos amis] »,
a-t-il raconté
368
.
Une autre fille de 12 ans, atteinte de multiples handicaps, qui avait fui Carrefour-Feuilles en août 2023, a
expliqué qu’elle pouvait courir toute seule, mais que ses problèmes de mobilité due à une déviation de la
colonne vertébrale la ralentissaient
369
. À un moment, elle a glissé, et des gens sont tombés sur elle dans un
mouvement de foule
370
.
Ces témoignages montrent bien que l’absence de tout avertissement avant les attaques des gangs expose
les enfants en situation de handicap à des risques accrus, entravant ainsi leur exercice de leur droit à la vie
sur un pied d’égalité avec les autres.
ACCÈS À DES DISPOSITIFS D’ASSISTANCE ET À DES SERVICES
Même avant la crise actuelle, il était difficile de se procurer des équipements et technologies d’assistance en
Haïti, qui est le pays d’Amérique latine et des Caraïbes affichant le plus faible PIB par habitant
371
. Il s’agit
d’un problème courant dans les pays à faibles revenus, où seulement 3 % des personnes en situation de
handicap ont accès à des équipements et des technologies d’assistance
372
. La violence liée aux gangs a
bouleversé tous les aspects de la vie, y compris l’accès déjà limité à ces biens et services essentiels.
Sur les six enfants en situation de handicap qui avaient besoin de dispositifs d’assistance, seuls deux en
étaient équipés : l’un avait un fauteuil roulant et l’autre des béquilles, d’une qualité laissant toutefois à
363
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
364
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
369
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
370
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
371
Banque mondiale, « Vers une plus grande inclusion pour les Haïtiens vivant avec un handicap », 17 décembre 2021,
https://tinyurl.com/3htn96ry
372
OMS, « Technologies d’assistance », 2 janvier 2024, https://tinyurl.com/bdd5tzdx
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HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 57
désirer. La mère du garçon de 13 ans en situation de mobilité réduite qui avait fui Delmas 18 a expliqué
qu’elle s’était adressée, sur les conseils d’un ami, à un bureau non gouvernemental susceptible de lui fournir
un fauteuil
373
. Celui-ci ne semblait pas adapté aux besoins et à la taille du garçon. Les fauteuils roulants
doivent être bien adaptés aux besoins des personnes qui l’utilisent, faute de quoi ils peuvent avoir un effet
nocif
374
.
Le garçon de 16 ans qui a reçu une balle tirée par un sniper à Cité Soleil et qui a dû être amputé de la
jambe en janvier 2024 a obtenu des béquilles de la part d’une ONG internationale après son opération. Il a
indiqué qu’elles lui étaient indispensables, tout en faisant remarquer qu’au moment de l’entretien avec
Amnesty International en septembre, elles étaient déjà en train de se disloquer
375
. Il avait reçu des soins
importants pendant son séjour de neuf jours à l’hôpital, puis lors de trois rendez-vous ultérieurs à l’hôpital,
notamment de kinésithérapie et d’aide psychosociale, mais le suivi n’a pas duré. Il a décrit les répercussions
que la violence liée aux gangs continuait d’avoir sur lui :
« Je ne suis pas à l’aise [avec ces béquilles]… Je ne vais plus à l’hôpital. Quand on les regarde, on voit
bien que ces béquilles sont assez usées et doivent être remplacées. Elles sont abîmées… [À l’hôpital,]
le psychologue m’a dit : “Ne t’inquiète pas, on pourra te poser une prothèse de jambe plus tard, et tu
pourras marcher comme avec une vraie jambe.” Je ne l’ai pas encore reçue ; je ne suis pas retourné à
l’hôpital depuis trois mois… Il y a toujours des coups de feu et des combats entre gangs, et les gens
ne sortent pas souvent
376
. »
Le garçon a ajouté qu’auparavant, il utilisait ses jambes pour fabriquer des râpes de cuisine, que sa mère
vendait ensuite pour subvenir aux besoins de la famille. Il a expliqué qu’il se servait de son pied pour
façonner le métal, un geste qu’il ne peut plus faire, tout comme s’asseoir comme avant pour faire ce type de
travail.
Un garçon de 16 ans, dont la jambe a été amputée en janvier 2024 après qu’un membre d’un gang lui a tiré dessus, avait reçu des béquilles d’une ONG internationale,
mais au moment de l’entretien avec Amnesty International en septembre, les béquilles étaient déjà en mauvais état, et il ne pouvait pas s’en procurer de nouvelles.
© Amnesty International
373
Elle ne connaissait pas le nom de l’entité où elle s’était rendue, mais elle a affirmé qu’il ne s’agissait pas d’un bureau du gouvernement.
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
374
Voir, par exemple, OMS, Guide pour les services de fauteuils roulants manuels dans les régions à faibles revenus, 2008,
https://tinyurl.com/334kre2a, p. 44 ; Bureau régional de l’OMS pour l’Asie du Sud, “Fact sheet on wheelchairs”, octobre 2010,
https://tinyurl.com/22unaef3
375
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
376
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
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Amnesty International 58
La mère de la fille de 12 ans en situation de mobilité réduite qui avait fui Carrefour-Feuilles sans son fauteuil
en août 2023 a expliqué qu’elle voulait en acheter un autre pour améliorer la vie de sa fille déplacée, mais
qu’elle n’en avait pas les moyens. D’autres enfants interrogés qui avaient besoin de dispositifs d’assistance
n’en avaient jamais reçu. Les dispositifs d’assistance et les prothèses jouent un rôle essentiel pour permettre
aux personnes en situation de handicap de mener une vie active et indépendante.
Nombre d’entre elles considèrent ces équipements comme faisant partie de leur corps et de leur identité.
Dans le cas des enfants, ils sont particulièrement importants pour leur développement et leurs résultats
scolaires
377
. Les États ont l’obligation de prendre des mesures immédiates pour faire en sorte que les
personnes en situation de handicap aient accès à des soins de santé, y compris à des services et des
programmes de réadaptation, et puissent se procurer des équipements et technologies d’assistance
378
. Les
États doivent utiliser au maximum les ressources disponibles, y compris au titre de l’aide et de la coopération
internationales, afin de garantir cet accès. Les ressources allouées aux enfants handicapés doivent être
suffisantes pour couvrir l’ensemble de leurs besoins, notamment leurs dispositifs d’assistance et des aides
financières pour leur famille
379
. Le Comité des droits des personnes handicapées a recommandé à Haïti
d’« inclure les aides à la mobilité, les appareils et accessoires et les technologies d’assistance dans le cadre
de la coopération internationale
380
».
Plusieurs enfants atteints de différents types de handicap, dont la situation a été examinée par Amnesty
International, ont déclaré avoir besoin d’accéder à des soins de santé spécialisés et à des services connexes,
notamment des kinésithérapeutes et des ergothérapeutes. Si des personnes interrogées ont indiqué que
certaines ONG répondaient aux besoins élémentaires en matière de santé dans des centres de santé
mobiles, il n’en restait pas moins que de nombreux enfants interrogés n’avaient apparemment pas accès à
des services spécialisés essentiels. Le gouvernement ainsi que les donateurs et les autres acteurs
humanitaires doivent veiller à ce que cet accès soit tout aussi prioritaire.
Les bandes armées ont mené en Haïti des attaques systématiques dans des écoles et des hôpitaux
381
.
Fondamentalement, pour les enfants en situation de handicap, le préjudice est double : les écoles et les
centres de santé répondant à leurs besoins et droits spécifiques ont été pillés, détruits et incendiés, alors
même qu’ils n’étaient déjà pas disponibles en nombre suffisant auparavant
382
. Amnesty International a
interrogé deux personnes dirigeant des établissements de ce type et a répertorié deux attaques sur une
école et un centre de santé, qui figurent parmi les rares établissements proposant une éducation, des
formations professionnelles et des services médicaux aux enfants en situation de handicap.
Tard dans la nuit du 2 août 2024, une quinzaine de membres du gang 400 Mawozo ont fait irruption dans
l’institut Montfort, une école pour enfants et jeunes adultes sourds et sourds-aveugles située dans la
commune de Croix-des-Bouquets, selon une membre de l’équipe de direction, présente sur les lieux au
moment de l’attaque
383
. Elle en a fait le récit suivant :
« Les membres du gang ont envahi l’école et ont tout pris. Lorsqu’ils sont entrés dans l’école, les
enfants étaient terrorisés… Nous avons une ferme dans laquelle nous enseignons l’agriculture aux
enfants. Lorsque les bandits sont entrés sur les lieux, ils ont pris tous les animaux que nous avions…
Quand les enfants ont commencé à crier, les membres du gang ont pointé leur arme sur eux et ont dit
“Si vous continuez à crier, on va vous tuer”. Alors, les enfants se sont couchés par terre… La nuit, ils
377
Rapport de la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits des personnes handicapées, 9 août 2016, doc. ONU A/71/314,
§ 44.
378
CDPH, articles 4 (obligations générales), 20 (mobilité personnelle) et 26 (adaptation et réadaptation). Voir également les articles 11
(situations de risque et situations d’urgence humanitaire) et 28 (niveau de vie adéquat et protection sociale). La rapporteuse spéciale sur
les droits des personnes handicapées maintient que « l’accès aux services d’adaptation et de réadaptation, aux équipements d’assistance
et aux services de santé essentiels dont ont besoin les personnes handicapées en raison de leur handicap doit être considéré comme une
obligation fondamentale, qui par nature ne peut pas être mis en œuvre progressivement ». Rapport de la Rapporteuse spéciale des Nations
unies sur les droits des personnes handicapées, 16 juillet 2018, doc. ONU A/73/161, § 18.
379
Comité des droits de l’enfant, Observation générale n° 9, Les droits des personnes handicapées, 27 février 2007, doc. ONU CRC/C/GC/9,
§ 20.
380
Comité des droits des personnes handicapées des Nations unies, Observations finales concernant le rapport initial d’Haïti, 13 avril 2018,
CRPD/C/HTI/CO/1, § 47.
381
Secrétaire général des Nations unies, Les enfants et les conflits armés, 3 juin 2024 (op. cit.), § 75.
382
Comité des droits des personnes handicapées des Nations unies, Observations finales concernant le rapport initial d’Haïti (op. cit.), § 12,
44, 46.
383
Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024. Voir également Le Nouvelliste, « L’Institut Montfort, école dédiée aux sourds-muets
et sourds-aveugles, attaqué par des bandits », 6 août 2024, https://tinyurl.com/5d3sjuca ; Le Placentin, « Même les sourds-muets sont
ciblés, les bandits armés ont attaqué l’institut Monfort de la Croix-des-Bouquets », 6 août 2024, https://tinyurl.com/3uruh33d
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 59
ont tout pris : nos voitures, notre matériel, nos ressources. Ils ont passé toute la nuit sur place à piller
nos affaires
384
. »
Le matin, environ 18 membres du personnel ont organisé une chaîne humaine avec les élèves, dont
37 garçons et 24 filles (âgés de 3 à 22 ans), et ont quitté le bâtiment
385
. Personne n’a été blessé. Les gangs
ont ensuite occupé le bâtiment, selon la personne occupant un poste de direction
386
. L’administration de
l’école a réparti les enfants dans différents établissements, y compris au sein d’autres congrégations.
Auparavant, tous les élèves de l’école avaient des dispositifs d’assistance, principalement des aides
auditives, mais, « au moment des faits, ils n’ont pas eu le temps de prendre les appareils… parce que [leur]
vie est plus importante », a dit l’administratrice
387
. L’école a réussi à remplacer certains biens comme des
vêtements, mais pas les appareils d’assistance, qui étaient importés et ne sont pas produits localement. Elle
a indiqué que l’établissement n’avait pas pu se procurer de nouveaux appareils depuis 2017. Une
organisation américaine qui lui fournissait des fonds avait cessé de se rendre dans le pays à cause de
l’insécurité
388
.
En avril 2024, des gangs ont vandalisé et pillé le centre médical Saint Vincent, qui fournissait des soins et
des équipements spécialisés, notamment de rééducation physique et d’orthétique
389
. Situé dans le centre-
ville de Port-au-Prince, cet établissement est l’une des deux principales structures gérées par le Centre Saint
Vincent, une institution de l’Église épiscopalienne en Haïti. « C’est une immense perte pour le pays et les
enfants en situation de handicap en paient les conséquences », a déploré un membre de l’équipe de
direction du Centre Saint Vincent
390
.
Saint Vincent gère également une école à Croix-des-Bouquets destinée aux enfants présentant des
handicaps sensoriels et physiques. L’école a également été touchée par la violence. Par exemple, le service
de bus mis en place par le gouvernement pour transporter les élèves jusqu’à l’établissement a été
interrompu, selon le membre de la direction, qui a expliqué que ce service était essentiel pour que les
enfants puissent venir à l’école, compte tenu des problèmes dans les transports publics, en particulier leur
manque d’accessibilité ou les attitudes discriminatoires qui pouvaient s’y manifester
391
. Il a ajouté qu’en
raison des violences commises par les gangs, de nombreux élèves avaient été déplacés plusieurs fois et
avaient ainsi perdu tout contact avec l’école. Par ailleurs, même le personnel avait des difficultés à se rendre
dans l’établissement à cause des fréquentes flambées des combats
392
.
Plusieurs des enfants en situation de handicap interrogés par Amnesty International ont dit qu’ils ne
pouvaient plus retourner à l’école après avoir été déplacés. Deux parents ont expliqué qu’il n’avait pas été
facile de faire inscrire leurs enfants à l’école lorsqu’ils vivaient dans leur quartier d’origine, car de
nombreuses autres écoles ne les acceptaient pas en raison de leur handicap
393
. Comme ils étaient
désormais déplacés, il était peu probable que ces rares occasions se présentent à nouveau
394
.
Une mère a déclaré que sa fille, auparavant scolarisée dans une école privée pour enfants en situation de
handicap, ne pouvait plus s’y rendre depuis qu’ils avaient été déplacés. Elle a expliqué ne plus avoir les
moyens de payer l’école, car les gangs avaient détruit son commerce
395
. Le jeune garçon de 16 ans qui avait
été amputé après avoir reçu une balle d’un sniper à Cité Soleil a expliqué qu’il devait désormais se rendre à
l’école en moto et non plus à pied, ce qui représentait des frais supplémentaires
396
.
D’après les Principes directeurs des Nations unies relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur de leur
propre pays, les personnes déplacées ont droit à un niveau de vie suffisant
397
. Les lieux de réinstallation
384
Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024. Elle a énuméré une partie des ressources pillées : 60 vaches, 150 cochons,
60 chèvres, 10 moutons et 300 poulets.
385
Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024.
386
Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024.
387
Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024.
388
Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024.
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Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024.
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Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024.
391
Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024.
392
Entretien téléphonique mené le 21 septembre 2024. En avril 2024, le Bureau du secrétaire d’État à l’Intégration des personnes
handicapées a publié une note de presse dans laquelle il s’inquiétait des attaques contre les personnes en situation de handicap et les
établissements qui leur étaient destinés, notamment une attaque contre l’un des bâtiments affiliés au Centre Saint Vincent. Bureau du
secrétaire d’État à l’Intégration des personnes handicapées, publication Facebook du 28 avril 2024, https://tinyurl.com/4prkm7zx
393
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
394
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
395
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
396
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince. Il est reconnu que les frais supplémentaires pour accéder aux
services constituent un impact disproportionné pour les personnes en situation de handicap. Voir, par exemple, Rapport de la Rapporteuse
spéciale des Nations unies sur les droits des personnes handicapées, 9 août 2016 (op. cit.), § 13.
397
Principes directeurs des Nations unies relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur de leur propre pays, principe 18. Voir
également le principe 19 (sur les soins médicaux) et le principe 23 (sur l’éducation).
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 60
doivent satisfaire aux critères de logement convenable définis par le droit international relatif aux droits
humains, avec notamment des installations sanitaires et de lavage, un logement accessible et la possibilité
d’accéder à des services de santé, à des établissements scolaires, à des structures d’accueil pour enfants et
autres services sociaux, tant dans les zones urbaines que dans les zones rurales
398
. En outre, « [a]ssurer aux
personnes handicapées l’accès à des services d’adaptation et de réadaptation ainsi qu’à des appareils et
technologies d’assistance est une obligation de l’État qui ne saurait être déléguée à des organisations à but
non lucratif ou à des associations caritatives
399
. » Les acteurs impliqués dans les programmes de réponse
humanitaire, notamment les organismes des Nations unies, les donateurs et les ONG internationales et
locales, doivent aussi respecter des engagements relatifs à l’inclusion et à la non-discrimination
400
.
Les recherches montrent que l’exposition à la violence prolongée et à d’autres situations de crise a des
répercussions sur la santé mentale – en entraînant de nouvelles souffrances et de nouveaux troubles
mentaux, mais aussi en rendant encore plus vulnérables les personnes ayant des problèmes de santé
préexistants
401
. Les enfants sont particulièrement exposés à ces risques
402
; Haïti ne fait pas exception
403
. En
parallèle, comme nous l’avons déjà vu au chapitre 3, les services de santé mentale et d’accompagnement
psychosocial disponibles sont beaucoup trop rares.
Les préjudices sur le plan de la santé mentale causés par la violence liée aux gangs transparaissent dans les
entretiens menés par Amnesty International avec les enfants et leur famille
404
. Une jeune fille de 13 ans a
expliqué que lui revenait sans cesse en mémoire le jour d’août 2023 où elle avait fui avec sa famille la tuerie
perpétrée par Grand Ravine à Carrefour-Feuilles, car les membres du gang les menaçaient avec des armes
et avaient incendié leur maison
405
. Elle a déclaré :
« J’ai vu des cadavres. Ça m’a marquée. Maintenant, quand je prends un livre, j’ai du mal à me
concentrer. Je revois cette journée… Maman n’a pas parlé pendant des jours… Je fais des
cauchemars, je n’arrive pas à dormir. J’ai des visions de ce que j’ai vu… Avant, je n’avais aucun
problème pour étudier. Maintenant, c’est difficile ; je revis sans cesse ce que j’ai vu. J’aimerais
beaucoup retourner à l’école, mais je ne sais pas si j’arriverais à rester suffisamment concentrée pour
apprendre
406
. »
La mère d’une autre enfant de 13 ans qui a fui Carrefour-Feuilles a expliqué que l’état de sa fille, atteinte
d’un handicap psychosocial, s’était aggravé depuis qu’elles étaient déplacées. « Quand nous étions à
Carrefour-Feuilles et qu’elle entendait des coups de feu et voyait des gens se faire tuer, elle était vraiment
terrifiée, ce qui lui a causé des problèmes », a dit la femme
407
. Elle a ajouté : « Depuis que nous avons fui
Carrefour-Feuilles, elle est plus sensible. Dès qu’elle entend quelque chose, elle sursaute beaucoup…
Même si elle ne voit pas de membres de gangs là où nous nous trouvons, si elle entend un coup de feu, elle
commence à paniquer
408
. »
Plusieurs personnes déplacées qui vivent dans des sites pour personnes déplacées, et d’autres ayant reçu
des soins médicaux à l’hôpital après avoir été gravement blessées ont expliqué avoir bénéficié d’un certain
accompagnement psychosocial. Amnesty International a noté la présence d’ONG locales qui mettent en
place des programmes dans les sites pour personnes déplacées, en coopération avec des partenaires
internationaux tels que des organismes des Nations unies. Cependant, ces services restent extrêmement
limités et sont en réalité une goutte dans l’océan face à l’ampleur de la crise de la santé mentale due à
398
Principes de base et directives des Nations unies sur les expulsions forcées et les déplacements liés au développement (Principes de
base), § 16 et 55. Les Principes de base servent de norme générale applicable aux expulsions et aux déplacements, car ils couvrent un
large éventail d’obligations particulières faites aux États, même pour les expulsions et les déplacements causés par d’autres raisons.
399
Rapport de la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits des personnes handicapées, 16 juillet 2018 (op. cit.), § 52.
400
Voir, par exemple, Sphere, The Sphere Handbook: Humanitarian Charter and Minimum Standards in Humanitarian Response (Fourth
Edition), 6 novembre 2018, https://www.spherestandards.org/handbook/ ; Comité permanent interorganisations, Directives. Intégration des
personnes handicapées dans l’action humanitaire, juillet 2019, https://tinyurl.com/4m7k5j4u
401
L’OMS maintient que plus d’une personne sur cinq se trouvant dans un contexte de violences à grande échelle souffre d’un problème de
santé mentale. ONU Info, “One-in-five suffers mental health condition in conflict zones, new UN figures reveal”, 12 juin 2019,
https://tinyurl.com/4jkrvb79 ; Fiona Charlson et autres, “New WHO prevalence estimates of mental disorders in conflict settings: a
systematic review and meta-analysis”, The Lancet, 11 juin 2019, https://tinyurl.com/2s46n4nk
402
UNICEF, “Protecting children’s mental health in emergency settings”, 4 mai 2023, https://tinyurl.com/3ewtwnpy ; Save the Children, “5
ways conflict impacts children's mental health”, https://tinyurl.com/yx3n4pav
403
Plan International, “Haiti violence heightens children’s emotional stress”, 18 mars 2024, https://tinyurl.com/2s4e3x67
404
Il est arrivé plusieurs fois qu’Amnesty International mette fin à un entretien en cours avec un enfant car celui-ci était visiblement en
souffrance.
405
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
406
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
407
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
408
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 61
l’explosion de la violence des gangs, d’autant plus que les Haïtiens et les Haïtiennes ont vécu de multiples
épisodes traumatisants qui se sont succédé ces dernières décennies.
Les États ont l’obligation de « prendre toutes les mesures nécessaires » pour protéger les enfants contre des
effets délétères de la violence armée et de veiller à ce qu’ils « puissent bénéficier de services de santé et de
protection sociale appropriés, notamment pour leur réadaptation psychosociale et leur réintégration
sociale
409
». Le gouvernement doit veiller à inclure dans sa réponse à la situation des services de santé
mentale disponibles et accessibles, y compris en sollicitant une assistance technique et financière. Les
donateurs et les autres acteurs humanitaires doivent contribuer au renforcement des systèmes de santé
mentale. L’offre de services de santé mentale ne doit pas s’amenuiser après la phase d’urgence : il est
essentiel de créer des systèmes de soins durables
410
.
Lors de leur visite de septembre 2024, les chercheuses d’Amnesty International ont constaté que les installations sanitaires dans les sites pour personnes déplacées
n’étaient pas accessibles aux personnes en situation de handicap. © Amnesty International
DES CONDITIONS DE VIE INADAPTÉES POUR LES PERSONNES DÉPLACÉES
Amnesty International a pu constater de visu que les conditions de vie régnant dans les sites accueillant des
personnes déplacées étaient inadaptées. Les personnes en situation de handicap étaient en outre
confrontées à des difficultés supplémentaires et à des obstacles importants à l’accessibilité, comme le
montrent les entretiens menés avec des enfants en situation de handicap et leur famille.
De nombreux sites pour personnes déplacées ont été installés dans des écoles et des églises. Des dizaines
de personnes s’entassent dans des salles de classe ou dorment sous des bâches dans des cours, et elles
bénéficient probablement de meilleures conditions que d’autres. Celles et ceux qui ont la chance de dormir
sous un toit vivent dans des salles souvent trop petites pour permettre à l’ensemble des résident·e·s de
s’allonger parmi leurs affaires empilées. Un homme, dont la fille de sept ans est atteinte d’un retard de
croissance et d’une déficience intellectuelle, a expliqué que près de 50 personnes vivaient dans la petite
salle de classe où ils ont trouvé refuge depuis qu’ils ont fui Carrefour-Feuilles en 2023
411
.
Vivre dans un camp peut être particulièrement difficile pour les personnes ayant un handicap mental, ainsi
que pour celles présentant des troubles de la santé mentale. Les changements aux routines quotidiennes et,
pour certaines personnes, le fait de ne pas savoir où elles se trouvent, ont des répercussions sur leur
comportement et leur qualité de vie. Il arrive également que ces personnes ne soient pas tolérées par les
autres résident·e·s du camp
412
. La fillette de sept ans atteinte d’un retard de croissance et d’une déficience
intellectuelle utilisait auparavant pour se distraire une tablette, sur laquelle elle passait une bonne partie de
son temps ; comme la famille ne l’a pas prise au moment de prendre la fuite, la fillette n’a plus de moyens
409
Comité des droits de l’enfant, Observation générale n
o
9 (op. cit.), § 55.
410
Il s’agit d’une demande essentielle des défenseur·e·s des droits des personnes handicapées et des autres droits humains, compte tenu
des effets à long terme de la violence et des crises sur la santé mentale. Voir, par exemple, Amnesty International, « On nous
oublie » (op. cit.).
411
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
412
Voir, par exemple, Amnesty International, “We all need dignity” (op. cit.), p. 16-17.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 62
de divertissement. Elle est encore plus isolée du fait de l’attitude d’autres résident·e·s du camp à son égard,
a expliqué son père
413
. « Ce n’est pas une vie normale… Elle est différente, maintenant », a-t-il confié
414
.
Plusieurs enfants en situation de handicap physique ont déclaré que leurs douleurs étaient exacerbées par
les conditions dans lesquelles ils dormaient – dans le camp, ils ne dormaient plus dans un lit, comme chez
eux, mais sur des draps ou de fins matelas qui n’étaient ni durables ni confortables. Deux filles déplacées
atteintes de handicaps physiques se sont particulièrement plaintes du fait que d’autres personnes leur
marchaient dessus en raison des conditions de surpeuplement, leur provoquant des douleurs dans les
parties du corps atteintes par leur handicap
415
.
En outre, les sites accueillant des personnes déplacées ne sont pas accessibles physiquement à de
nombreux enfants en situation de handicap, qui doivent donc dépendre d’autres personnes. Les personnes
interrogées ont expliqué que les latrines et les installations sanitaires n’étaient pas accessibles, ce que les
chercheuses d’Amnesty International ont également pu constater. Souvent, les enfants ayant des handicaps
physiques ont besoin d’être portés, doivent rejoindre ces installations par eux-mêmes, pour certains en
rampant, dans des conditions insalubres, ou finissent par ne pas les utiliser du tout et se servir de récipients
placés dans leur espace de vie, par exemple. « Il y a deux toilettes [dans le camp]… ce sont les mêmes
pour les hommes et les femmes. Ce n’est pas facile pour moi de les utiliser… Chez moi, je pouvais aller aux
toilettes tout seul… Dans le camp, ma mère pose quelque chose à côté de moi pour que je m’en serve au
lieu de me porter jusqu’aux toilettes », a déclaré le garçon de 13 ans en situation de mobilité réduite qui a
fui Delmas 18
416
.
« Les toilettes sont un peu loin de notre tente… Je ne peux pas les utiliser. Parfois, je n’y vais pas du tout…
Quelqu’un doit m’aider à y aller à chaque fois », a expliqué l’une des filles de 12 ans atteintes de handicaps
physiques qui ont fui Carrefour-Feuilles
417
. « Ce n’est pas comme à la maison. Quand je vivais chez moi, je
dormais bien la nuit, a-t-elle ajouté
418
. J’étais très reconnaissante quand je vivais chez moi
419
. »
Ces conditions sanitaires et d’hébergement nuisent à leur capacité de prendre soin d’eux-mêmes au même
titre que les autres et entravent leur autonomie, leur vie privée et leur dignité. Elles portent atteinte à toute
une série d’autres droits, notamment leur droit à la santé et à l’assainissement, ainsi qu’à leur droit à l’égalité
et à la non-discrimination
420
.
L’État a l’obligation de veiller à ce que les installations sanitaires soient accessibles physiquement
421
. Le
chemin menant à ces installations doit être sûr et pratique pour les personnes en situation de handicap et il
doit être entretenu en ce sens
422
. « Les installations sanitaires devraient être conçues de manière à
permettre à tous les usagers d’y accéder, en particulier […] les personnes handicapées
423
. » Les acteurs
humanitaires sont également tenus de garantir des conditions accessibles et dignes aux personnes
déplacées en situation de handicap
424
.
Le gouvernement et d’autres acteurs intervenant dans les sites pour personnes déplacées, notamment les
organismes et organisations humanitaires, doivent également protéger les enfants en situation de handicap
contre les violences sexuelles. Comme mentionné au chapitre 3, la violence sexuelle est courante dans les
413
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
414
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
415
Entretiens en personne menés le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
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Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
419
Entretien en personne mené le 26 septembre 2024 à Port-au-Prince.
420
Il a été reconnu que le droit à l’assainissement – qui exige entre autres des installations hygiéniques et accessibles garantissant l’intimité
et la dignité – découlait du droit à un niveau de vie suffisant. Ce droit est donc implicitement consacré par le PIDESC. Comité des droits
économiques, sociaux et culturels, Déclaration sur le droit à l’assainissement, 19 novembre 2010, doc. ONU E/C.12/2010/1, § 7. Le Comité
des droits économiques, sociaux et culturels a déclaré que le droit à l’assainissement était étroitement lié au droit à la santé. Voir Comité
des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n° 14, Le droit au meilleur état de santé susceptible d’être atteint
(article 12), 11 août 2000, doc. ONU. E/C.12/2000/4, § 11. Voir également CDPH, article 28. Comité permanent interorganisations,
Directives. Intégration des personnes handicapées dans l’action humanitaire (op. cit.), p. 207-219. Le droit international relatif aux droits
humains reconnaît que la non-discrimination fait partie de la protection de tous les droits. Voir, par exemple, DUDH, Préambule et
article 2 ; PIDESC, article 2(2) ; CDPH, Préambule, articles 3, 4, 5, entre autres références dans la Convention.
421
Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n° 15 : Le droit à l’eau (articles 11 et 12), 20 janvier 2003,
doc. ONU E/C.12/2002/11, § 2, 12(c) ; CDPH, article 28(a).
422
Rapport de l’experte indépendante chargée d’examiner la question des obligations en rapport avec les droits de l’homme qui concernent
l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, 1
er
juillet 2009, doc. ONU A/HRC/12/24, § 73 et 75.
423
Rapport de l’experte indépendante sur l’eau et l’assainissement, 1
er
juillet 2009, doc. ONU A/HRC/12/24, § 76.
424
Comité permanent interorganisations, Directives. Intégration des personnes handicapées dans l’action humanitaire (op. cit.) ; Sphere,
The Sphere Handbook (op. cit.).
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 63
sites accueillant des personnes déplacées ; les recherches montrent que les filles en situation de handicap y
sont davantage exposées
425
.
De manière plus générale, le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme a recommandé aux
autorités haïtiennes de « reloger immédiatement dans des installations sûres et adaptées toutes les
personnes déplacées à l’intérieur du pays qui vivent actuellement dans des écoles dans des conditions
sordides, conformément aux normes internationales
426
».
La violence des gangs constitue une offensive contre l’enfance. Elle a provoqué beaucoup de détresse et un traumatisme considérable et a entravé l’accès des enfants à
l’éducation, restreint leurs déplacements et les a privés de leur droit de jouer. © Amnesty International
425
Voir, par exemple, Amnesty International, “We all need dignity” (op. cit.), p. 23-24. Fonds des Nations unies pour la population
(FNUAP), « Cinq choses à savoir sur le handicap et les violences sexuelles », 30 octobre 2018, https://tinyurl.com/4nwszmyv ; Harvard Law
School Project on Disability, “Disability & sexual violence”, 27 avril 2023, https://tinyurl.com/8bp2kjum
426
Haut-Commissaire aux droits de l’homme, « Situation des droits de l’homme en Haïti », 26 septembre 2024, (op. cit.), § 55(k).
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 64
UNE OFFENSIVE CONTRE L’ENFANCE ELLE-MEME
Toujours aussi intense, la violence liée aux gangs qui frappe la zone métropolitaine de Port-au-Prince et
les environs s’apparente en pratique à une attaque contre l’enfance elle-même. Les uns après les autres,
les enfants ont raconté à Amnesty International comment les moindres aspects de leur vie en avaient été
affectés. Outre les souffrances et traumatismes importants causés par les violences, celles-ci portent
atteinte à d’autres droits humains, notamment aux droits à l’éducation, au développement physique et
mental, à la protection contre la violence, l’exploitation et la maltraitance, ainsi qu’au droit de circuler
librement.
Comme mentionné plus haut, les enfants étaient parfois sollicités, pendant qu’ils jouaient au football ou
étaient dans la rue, par des membres de gangs qui souhaitaient les recruter et les utiliser. Plusieurs
enfants ont raconté que des membres de gangs portant une arme leur avaient crié dessus et les avaient
bousculés, leur ordonnant d’arrêter de « faire du bruit » ou de faire du vélo, par exemple. La Convention
relative aux droits de l’enfant (CDE) énonce que le droit au jeu et aux loisirs des enfants est fondamental,
en particulier pour garantir leur croissance, leur résilience et la jouissance de leurs autres droits
427
.
L’un des garçons qui faisaient des courses pour des membres de gangs a dit : « Parfois, quand ils me
voient jouer au football, ils arrêtent le match… Ils disent que si le ballon les touche, ils vont nous donner
des coups de crosse ou nous tirer dessus. Avant, il y avait un terrain de football sur lequel nous jouions.
Maintenant, ils [le gang] en ont pris le contrôle. Ils y jouent et ils ne nous laissent [plus] faire de matchs
de foot là-bas. On joue surtout dans la rue et sur un autre petit terrain
428
. »
Plusieurs enfants ont dit à Amnesty International avoir vu des membres de gangs assassiner des
habitant·e·s. « Tous les jours, ils tuent des gens, ils brûlent des gens, ce n’est pas bon de vivre comme
ça », a dit l’une des filles qui entretenaient une « relation » avec un membre de gang
429
. Ces homicides
ne se produisent pas seulement pendant des attaques de quartiers ; ils relèvent d’une routine quasi
quotidienne visant à « maintenir l’ordre ». Plusieurs enfants ont dit avoir vu des membres de gangs tirer à
vue sur des pickpockets et d’autres personnes qui commettaient des actes de petite délinquance, par
exemple.
L’une des manifestations les plus tristes de cette enfance volée est la manière dont la violence s’est
normalisée, devenant presque quelque chose d’attendu. L’une des victimes de violence sexuelle qui a
subi un viol collectif a déclaré : « [Les gangs] font toujours, toujours du mal à Carrefour-Feuilles. Et après,
ils tuent les gens. Toujours. Ce n’est pas nouveau. Ils violent toujours les femmes
430
. »
Certains enfants ont été forcés à prendre part à des actes répréhensibles, comme expliqué au chapitre 2.
La description qu’ils ont faite du climat de coercition et de peur montre toute l’étendue de leur détresse et
du conflit intérieur qui les traverse. L’un des garçons, qui a expliqué jouer le rôle d’« antenne », a raconté
à Amnesty International : « Je fais des bêtises dans mon quartier parce que je n’ai pas de soutien. Dès
que je recevrai de l’aide pour me prendre en charge, je déciderai de moi-même d’arrêter tout cela, parce
que ce n’est pas bien… Il y a beaucoup d’enfants dans le ghetto qui pourraient changer de vie si
quelqu’un venait les chercher et… leur donnait une éducation, un autre choix, une autre chance
431
. »
Un autre garçon, qui était utilisé pour espionner et qui a confié subir de fréquentes pressions lui
enjoignant de combattre également aux côtés du gang, a expliqué que les chefs du groupe essayaient de
lui faire commettre des actes horribles qu’il ne pouvait pas supporter. « Ils ont tué des gens devant moi et
m’ont demandé de brûler leur corps. Mais je n’ai pas le cœur de faire ça », a-t-il dit
432
.
Les restrictions de la liberté de circulation des enfants ressortent clairement des témoignages recueillis
par Amnesty International. De nombreux enfants ont dit être obligés de passer leur journée à l’intérieur.
Dans certains cas, cela ne les empêchait pas seulement de pratiquer leurs loisirs, mais leur accès à des
activités de subsistance et à l’éducation s’en trouvait également entravé
433
. « Quand on essaie d’aller à
427
CDE, article 31 ; Comité des droits de l’enfant, Observation générale n° 17 sur le droit de l’enfant au repos et aux loisirs, de se livrer au
jeu et à des activités récréatives et de participer à la vie culturelle et artistique (art. 31), 17 avril 2013, doc. ONU CRC/C/GC/17, section III.
428
Entretien en personne mené le 20 septembre 2024 à Port-au-Prince.
429
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
430
Entretien en personne mené le 18 septembre 2024 à Port-au-Prince.
431
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
432
Entretien en personne mené le 19 septembre 2024 à Port-au-Prince.
433
La violence liée aux gangs a perturbé l’accès à l’éducation de plus de 300 000 enfants dans des zones contrôlées par les gangs et a
donné lieu à la fermeture de plus de 900 écoles dans le pays, selon les Nations unies et le ministère haïtien de l’Éducation. UNICEF, “Over
1 million children’s education at risk due to armed violence in Haiti”, 2 octobre 2024, https://tinyurl.com/56prupjz
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 65
l’école, ils [les membres de gangs] nous arrêtent et disent : “Il n’y a pas d’école ! Rentrez chez vous !” » a
déclaré une fille de Cité Soleil
434
. La structure même des quartiers a été gravement mise à mal, divisée
entre les gangs se partageant le territoire, les habitant·e·s contraints de prendre parti, et des centaines de
milliers de personnes dispersées en différents endroits pour se mettre en sécurité. « Mes amis, jouer au
football ou manger ensemble sont des choses qui me manquent. Nous sommes tous dans des endroits
différents maintenant, on ne peut plus faire ça », a dit l’un des garçons qui ont fui Carrefour-Feuilles
435
.
En tant que partie à la Convention relative aux droits de l’enfant, le gouvernement haïtien a l’obligation de
prendre « toutes les mesures appropriées pour faciliter la réadaptation physique et psychologique et la
réinsertion sociale de tout enfant victime […] de négligence, d’exploitation ou de sévices
436
». Aux termes
de la Convention, « [c]ette réadaptation et cette réinsertion se déroulent dans des conditions qui
favorisent la santé, le respect de soi et la dignité de l’enfant
437
». La communauté internationale doit aider
le gouvernement haïtien à s’acquitter de ces obligations.
Les victimes de violations du droit international relatif aux droits humains ont droit à des réparations
pleines et entières
438
. Ce droit inclut des réparations adéquates, rapides et effectives sous forme de
mesures d’indemnisation, de restitution et de réadaptation, assorties de garanties de non-répétition
439
.
Les réparations doivent tenir compte de la dimension de genre. Elles doivent donc prendre en
considération les déséquilibres de pouvoir préexistants et garantir la juste appréciation des préjudices
causés, ainsi que l’égalité d’accès aux réparations et d’obtention de celles-ci. De la même manière, les
décisions relatives aux réparations et à l’octroi de ces dernières ne doivent pas venir renforcer les
pratiques préexistantes de discrimination liée au genre, mais au contraire s’efforcer de les modifier
440
.
Comme expliqué plus haut, la violence liée aux gangs en Haïti a eu des conséquences profondes sur
l’accès des enfants à l’école. Le gouvernement haïtien pourrait contribuer à rétablir l’accès à l’éducation
pour les victimes de la violence liée aux gangs, par exemple en allouant des ressources éducatives aux
enfants vivant dans des zones touchées par ce type de violences. Il devrait également envisager, à titre
de réparation, d’offrir un soutien allant au-delà de ce qu’il est déjà tenu de fournir, comme l’accès à un
enseignement primaire gratuit, et devrait reconnaître les préjudices subis par les victimes de la violence
des gangs
441
.
La grande majorité des enfants interrogés ont affirmé qu’ils aimeraient continuer d’aller à l’école. Voici
quelques-uns des métiers qu’ils et elles nous ont dit vouloir faire plus tard : médecin, infirmier,
esthéticienne, ingénieur agricole, policière, danseur professionnel, hôtesse de l’air, journaliste,
entrepreneuse, joaillier, pilote, programmeur informatique, présidente. En dépit de la multitude de
violations dont ils ont été victimes, les enfants ont été nombreux à dire qu’il était toujours possible que
leur vie s’améliore. Ils ont entre autres demandé que les chefs de gang soient tenus de rendre des
comptes, que la circulation non contrôlée des armes prenne fin, qu’ils puissent retourner à l’école et que
leur famille puisse avoir accès à des moyens de subsistance.
Comme l’a dit le garçon qui a perdu une jambe après avoir reçu une balle d’un sniper : « Cette histoire
n’est pas la fin de ma vie. Ma vie peut changer. J’espère que ma vie va changer
442
. »
434
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
435
Entretien en personne mené le 25 septembre 2024 à Port-au-Prince.
436
CDE, article 39.
437
CDE, article 39.
438
Principes fondamentaux et directives des Nations unies concernant le droit à un recours et à réparation des victimes de violations
flagrantes du droit international des droits de l’homme et de violations graves du droit international humanitaire, adoptés le 16 décembre
2005, principe 7(b). Ce droit s’applique également dans le contexte d’actions commises par des personnes ou des entités privées. Voir, par
exemple, Comité des droits de l’homme des Nations unies, Observation générale n° 31, La nature de l’obligation juridique générale imposée
aux États parties au Pacte, 26 mai 2004, doc. ONU CCPR/C/21/Rev.1/Add.13, § 8.
439
Concernant le principe général, voir Cour permanente de Justice internationale, Affaire relative à l’usine de Chorzów (demande en
indemnité), 26 juillet 1927, https://tinyurl.com/38hxhkkm ; Commission du droit international, projet d’articles sur la responsabilité de l’État
pour fait internationalement illicite, 2001, article premier. Pour en savoir plus sur les principes de droit international qui sous-tendent le
cadre juridique des réparations, voir Octavio Amezcua-Noriega, University of Essex, “Reparation principles under international law and their
possible application by the International Criminal Court: Some reflections”, août 2011, https://tinyurl.com/mwemd24p
440
Voir, par exemple, Déclaration de Nairobi sur le droit des femmes et des filles à un recours et à réparation, mars 2007,
https://tinyurl.com/4rt3pd47 ; Rapport de la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes, ses causes et ses
conséquences, 28 mai 2014, doc. ONU A/HRC/26/38 ; Secrétaire général des Nations unies, Guidance note: Reparations for conflict-
related sexual violence, juin 2014, https://tinyurl.com/yjkwnxzm ; Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes,
Recommandation générale n° 30 sur les femmes dans la prévention des conflits, les conflits et les situations d’après-conflit, 18 octobre
2013, doc. ONU CEDAW/C/GC/30 ; FAO et autres, Manuel sur la restitution des logements et des biens des réfugiés et personnes
déplacées, mars 2007, https://tinyurl.com/2pj24jdp
441
Voir, par exemple, Global Survivor’s Fund, Education as Reparation for Conflict-Related Sexual Violence and Other Serious Human
Rights Violations, janvier 2023, https://tinyurl.com/3twrumm8, § 8-9.
442
Entretien en personne mené le 22 septembre 2024 à Port-au-Prince.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 66
6. CONCLUSION ET
RECOMMANDATIONS
Les violences incessantes commises par les bandes armées en Haïti ont infligé d’indicibles souffrances aux
enfants. Les atteintes aux droits humains commises par ces gangs sont rendues possibles par l’insécurité
non maîtrisée, par l’impunité généralisée et par le manque d’accès à des produits de première nécessité
comme la nourriture. Il est de la responsabilité de l’État de créer un environnement sûr au sein duquel les
enfants peuvent vivre, aller à l’école et grandir jusqu’à devenir des citoyens et des citoyennes capables de
s’impliquer de manière positive au niveau local.
Le gouvernement haïtien doit s’engager publiquement et fermement à protéger les droits humains des
enfants et à briser le cycle de l’impunité. En collaboration avec des donateurs et d’autres acteurs de la
protection de l’enfance, le gouvernement doit élaborer une feuille de route et un plan de protection de
l’enfance complets, guidés par le principe de l’intérêt supérieur des enfants, afin de lutter contre les atteintes
et violations qui sont actuellement commises. Pour relever ces immenses défis, il est indispensable que la
communauté internationale se mobilise de manière durable et coordonnée.
Un programme efficace de désarmement, de démobilisation et de réintégration des enfants est capital.
Toute une nouvelle génération de membres de gangs est actuellement formée dans les rangs des dizaines
de bandes armées qui opèrent dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince et ses environs. Garantir la
réadaptation et la réintégration des enfants associés aux gangs doit être une priorité absolue. Comme de
nombreuses autres formes de soutien, une telle initiative nécessite l’assistance immédiate des donateurs,
afin de créer des services, des infrastructures et des programmes d’éducation et d’appui aux moyens de
subsistance à long terme. La population locale doit être consultée et sa réelle participation doit être au centre
de la conception et de l’exécution de tout processus de réconciliation nationale de ce type.
Un renforcement des capacités de la Police nationale d’Haïti s’impose pour contribuer à rétablir la sécurité
et à veiller à ce que les fonctions de maintien de l’ordre soient conformes aux droits humains, condition
nécessaire à l’obligation de rendre des comptes. La protection des enfants nécessite aussi un contrôle des
armes efficace permettant d’endiguer le flux des armes, qui circulent en très grande quantité en Haïti. Les
pays voisins et les pays de la région doivent redoubler d’efforts pour s’en assurer. En outre, tous les pays
doivent s’abstenir de renvoyer de force des Haïtien·ne·s dans leur pays tant que la violence des gangs
continue d’avoir des effets dévastateurs sur les populations locales et de porter quotidiennement atteinte aux
droits humains.
Les victimes de violences sexuelles – devenues pratiquement endémiques à ce stade – ont désespérément
besoin d’aide. Afin de rendre leur dignité et leurs autres droits aux filles qui ont été brutalement agressées,
des services spécialisés et des mesures de justice efficaces doivent être mis en œuvre en priorité.
De manière plus générale, la lutte contre l’impunité doit être au centre de toute réforme souhaitée. Elle est
déterminante pour permettre au gouvernement de remplir ses obligations visant à défendre les droits des
enfants et de l’ensemble de la population. Certaines mesures peuvent être prises à brève échéance par le
gouvernement haïtien et ses partenaires internationaux, notamment l’accélération de la création de pôles
judiciaires spécialisés qui seront chargés de juger les affaires de graves atteintes aux droits humains et de
corruption.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 67
La communauté internationale ne peut plus se contenter de faire des promesses creuses et de s’émouvoir
de la situation en Haïti. Le pays a besoin d’une assistance technique et financière immédiate et durable pour
sauver une génération de garçons et de filles victimes des cycles de violence répétés imputables aux gangs,
surtout à l’heure où ces derniers continuent d’asseoir leur territoire et leur pouvoir.
RECOMMANDATIONS
AUX AUTORITÉS HAÏTIENNES
JUSTICE ET OBLIGATION DE RENDRE DES COMPTES
• Veiller à ce que des enquêtes soient menées sur les membres des gangs, en particulier leurs
chefs, ainsi que sur les membres de la police et des groupes d’« autodéfense » soupçonnés de
graves violations des droits humains et atteintes à ces droits, notamment celles commises contre
les enfants ou ayant une incidence sur eux. Lorsqu’il existe suffisamment de preuves recevables,
veiller à ce que ces personnes soient jugées dans le cadre de procès équitables. Le cas échéant,
les personnes qui ont recruté et utilisé des enfants dans des gangs doivent être tenues de rendre
des comptes, notamment dans le cadre de poursuites au titre de la Loi sur la lutte contre la traite
des personnes.
• Veiller à ce que les victimes et les témoins puissent témoigner sans crainte de représailles lors de
toute enquête ou de tout procès concernant des atteintes aux droits humains ou des violations
commises par des membres de gangs, de la police et de groupes d’« autodéfense », notamment
en sollicitant à cet effet une assistance internationale en vue de fournir des lieux sûrs et de mettre
en place des programmes de protection ou toute autre mesure nécessaire. Des mesures
particulières doivent être prises pour les victimes de violences sexuelles et les enfants.
• S’attacher en priorité à créer des pôles judiciaires spécialisés chargés d’enquêter et d’engager des
poursuites en cas de graves atteintes aux droits humains, notamment contre des enfants, en
particulier lorsqu’il s’agit de violences sexuelles et de l’utilisation d’enfants à des fins criminelles,
conformément au protocole signé entre les autorités judiciaires haïtiennes et les Nations unies.
Lorsque les auteurs des faits sont des enfants, le système de justice des mineur·e·s d’Haïti doit être
compétent au premier chef, ou les poursuites doivent être engagées par du personnel civil qualifié,
dans le cadre de procédures adaptées aux enfants, conformément aux normes internationales de
la justice des mineur·e·s.
• Veiller à ce que les professionnel·le·s intervenant au sein de ces organes judiciaires spécialisés
soient spécifiquement formés pour prendre en charge les victimes de ces crimes, et à ce que les
procédures soient centrées sur les victimes et tiennent compte des traumatismes. De manière plus
générale, veiller à ce qu’un personnel judiciaire suffisamment nombreux et qualifié soit disponible
et à ce que les ressources et l’expertise soient suffisantes pour recueillir et conserver des éléments
de preuve, compte tenu du contexte de violence actuel et du risque élevé de perte de ces
éléments.
• Établir une feuille de route spécifique pour garantir un système juridique indépendant et efficace,
notamment en renforçant le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, qui supervise l’efficacité du
système judiciaire et est chargé d’améliorer son fonctionnement.
• Renforcer les capacités de la Police nationale d’Haïti, notamment en sollicitant un soutien
technique et financier de la part des donateurs, de sorte qu’elle puisse mener les tâches
d’application des lois nécessaires au maintien de la sécurité et de la stabilité, conformément aux
normes internationales relatives aux droits humains, ainsi que les principales fonctions de maintien
de l’ordre requises pour garantir l’efficace des processus de justice et d’obligation de rendre des
comptes.
MÉCANISMES DE PROTECTION DE L’ENFANCE
• S’attacher en priorité à créer une feuille de route et un plan complets de protection de l’enfance,
notamment en sollicitant activement une assistance technique et financière auprès des donateurs
et organismes internationaux, ainsi que des pays ayant une expérience de la lutte contre la
violence perpétrée par les gangs et les groupes d’« autodéfense », mais aussi des programmes de
désarmement, démobilisation et réintégration ciblant les enfants.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 68
• Allouer des fonds aux entités de protection de l’enfance telles que l’Institut du bien-être social et de
la recherche (IBESR) et la Brigade de protection des mineurs de la Police nationale d’Haïti, et
accroître ces financements, pour veiller à ce que leur mandat soit efficacement mis en œuvre et
renforcé.
• Veiller à ce que la Police nationale d’Haïti et la Mission multinationale de soutien à la sécurité
(MMAS) mettent réellement en application le protocole, signé avec les Nations unies, de transfert
et de prise en charge des enfants associés aux groupes armés rencontrés lors d’opérations de
sécurité par les acteurs civils de la protection de l’enfance. Il est essentiel de rédiger un cadre
opérationnel pour accompagner l’application du protocole.
• De manière indépendante, recenser, rendre possibles et favoriser les conditions de suivi efficace,
par les Nations unies et ses partenaires, des six « graves violations » contre des enfants, telles que
définies dans le rapport du secrétaire général des Nations unies sur les enfants et le conflit armé.
• Veiller à ce qu’il soit tenu compte, dans les plans et les mesures de protection de l’enfance, des
droits et des besoins des enfants déplacés, notamment des enfants en situation de handicap, étant
donné les risques accrus auxquels ils sont exposés lorsqu’ils sont déplacés.
ACCÈS AUX SERVICES POUR LES ENFANTS DIRECTEMENT TOUCHÉS
• Rétablir l’accès à l’éducation des enfants touchés par la violence liée aux gangs, notamment en
s’attachant prioritairement à réhabiliter les écoles endommagées, à créer des espaces à visée
éducative pour remplacer ceux occupés par des personnes déplacées, à étudier les possibilités
d’apprentissage à distance, et à développer les ressources éducatives dans les endroits où sont
hébergées les personnes déplacées.
• Fournir des transports scolaires sûrs et gratuits aux élèves et aux enseignants dans les quartiers
touchés par la violence et veiller à ce que ces services soient respectueux de l’équilibre entre les
genres et soient accessibles aux enfants en situation de handicap.
• Donner un caractère prioritaire aux services de santé mentale et à l’accompagnement
psychosocial, notamment en investissant suffisamment et progressivement, avec l’aide de
donateurs, dans un accompagnement psychosocial adapté aux risques et besoins propres à tous
les enfants, sur un pied d’égalité. Cela implique de demander aux donateurs qui contribuent à des
initiatives en faveur de la santé ou à d’autres programmes de développement d’allouer des fonds
spécifiques aux services de santé mentale. Dans ce type de contexte, les experts recommandent
d’y affecter au moins 5 % du budget de la santé d’un État.
ENFANTS PLACÉS EN DÉTENTION
• Placer parmi les priorités la reprise des activités du tribunal pour enfants de Port-au-Prince et le
fonctionnement efficace du système de justice des mineur·e·s, notamment en veillant à ce que des
juges d’instruction soient disponibles pour se saisir des affaires. Faire en sorte que, bien que le
tribunal ne puisse pas exercer ses activités dans ses locaux actuels, les procès mobiles reprennent,
grâce à la création d’espaces permettant le déroulement des procédures de manière sûre et privée.
• Libérer du Centre de rééducation des mineurs en conflit avec la loi (CERMICOL) les enfants
suivants et les confier à des acteurs civils de la protection de l’enfance dans une optique de
réintégration :
o tous les enfants détenus sans inculpation depuis plus de six mois ;
o tous les enfants qui étaient associés à des gangs sans avoir été impliqués dans une
infraction violente, conformément aux dispositions du protocole de transfert ;
o tous les enfants de moins de 14 ans, soit l’âge de la responsabilité pénale recommandé
par le Comité des droits de l’enfant.
• Veiller à ce que seuls les enfants raisonnablement soupçonnés d’avoir commis une infraction
reconnue par le droit international soient maintenus en détention au CERMICOL, et faire en sorte
qu’ils soient inculpés dans un délai de six mois à compter de la date de leur placement en
détention. Les juges doivent tenir compte du temps déjà passé au CERMICOL au moment de
prononcer une peine contre des enfants, comme le prévoit la loi. Conformément au Code pénal
haïtien, les enfants de 13 à 16 ans déclarés coupables d’infractions doivent être placés dans des
programmes de déjudiciarisation, qui offrent des mesures de substitution à l’exécution de la peine
dans le système judiciaire formel.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 69
• Prendre des mesures immédiates pour améliorer les conditions de détention au CERMICOL,
notamment concernant l’accès à la nourriture et à des services éducatifs, et veiller à ce que son
fonctionnement soit conforme aux normes internationales relatives aux droits humains, en
particulier s’agissant de la séparation des enfants et des adultes.
PRÉVENTION, RÉADAPTATION ET RÉINTÉGRATION
• Investir dans des mesures préventives pour empêcher le recrutement et l’utilisation d’enfants par
les gangs armés, notamment en mettant parallèlement en place des programmes au niveau local
offrant aux enfants et à leur famille d’autres solutions viables. Ces programmes doivent proposer
une formation scolaire ou professionnelle ainsi que, en particulier pour les enfants plus âgés qui ne
sont pas scolarisés, des emplois sûrs.
• Faire participer les populations touchées par la violence liée aux gangs de manière significative et à
un stade précoce, avant l’élaboration de plans et de programmes de réintégration. Envisager de
mettre en place une commission de réconciliation et commencer à prendre des mesures urgentes
pour sensibiliser les populations locales à la nécessité de traiter les enfants associés aux gangs
avant tout en tant que victimes, ainsi qu’à la nature illégale des actes commis par le mouvement
Bwa Kale.
• Reconnaître que la participation active de la population est essentielle et prend du temps, car elle
doit inclure tous les groupes, y compris les personnes déplacées et les populations d’accueil. Le
point de vue des enfants doit être activement sollicité et les filles autant que les garçons doivent
pouvoir participer.
• Prendre des mesures immédiates et efficaces pour créer un plan complet, durable et tenant
compte de la dimension de genre pour le désarmement, la démobilisation et la réintégration (DDR)
des enfants, en particulier de ceux qui ne participent pas activement aux combats. Dans le cadre
de ce plan, l’assistance du Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies et
d’experts renommés du domaine doit être sollicitée. Veiller à ce que tout programme de DDR
n’inclue pas uniquement les gangs, mais aussi d’autres personnes en possession d’armes, comme
les groupes d’« autodéfense ».
• Veiller à ce que les représentant·e·s de la société civile soient consultés dans le cadre de la
conception de tout plan de DDR, à ce qu’ils aient, comme les médias, un droit d’accès leur
permettant d’inspecter et de contrôler le processus de DDR et à ce qu’ils informent régulièrement
le public de ses avancées, tout en assurant la sécurité et la vie privée des enfants du programme.
• Mettre au point des interventions ciblées pour aider les enfants non accompagnés et les enfants
vivant dans la rue dans les zones à risque.
• Mettre au point un plan de réparations pour les enfants concernés, en consultation avec la société
civile et les populations concernées. Solliciter et appliquer des avis d’experts en vue de maximiser
l’impact des réparations à la fois pour les filles et les garçons, et de définir et répartir les
réparations de sorte qu’elles soient accessibles, y compris aux enfants en situation de handicap.
Fournir, à titre de réparation, des débouchés éducatifs et de formation professionnelle, ainsi que
d’autres possibilités d’apprentissage. Ce soutien doit aller plus loin que ce que le gouvernement est
déjà tenu de fournir.
VICTIMES DE VIOLENCES SEXUELLES
• Concevoir une approche de la protection des victimes de violences sexuelles qui soit intégrée et
axée sur les victimes, notamment en leur fournissant une assistance juridique et un soutien
complet en matière de santé, dans des conditions d’égalité. Cela suppose de travailler avec des
donateurs pour garantir la disponibilité, l’accessibilité et la qualité des soins médicaux et
psychosociaux proposés aux victimes de violences sexuelles, notamment en soutenant les ONG qui
apportent cette aide et en veillant à ce qu’elles puissent accéder aux victimes vivant dans des sites
pour personnes déplacées et aux victimes en situation de handicap.
• Garantir la disponibilité et l’accessibilité de services complets de prise en charge en cas de viol,
notamment des contraceptifs, des traitements prophylactiques visant à prévenir les infections
sexuellement transmissibles, des traitements du VIH, des avortements sécurisés et des soins après
avortement, des soins prénataux de qualité et spécialisés pour les enfants et les victimes de
violences sexuelles et des soins obstétricaux sûrs et de qualité, y compris des soins d’urgence.
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 70
• Veiller à ce que la police nationale et la MMAS prennent des mesures pour faire en sorte que les
besoins particuliers des filles et des femmes dans la situation actuelle en Haïti soient pris en
compte et respectés. Les agents doivent respecter les droits inhérents et la dignité des filles et des
femmes à tout moment, et toute équipe chargée de la protection des droits humains doit compter
des expert·e·s des violences faites aux femmes, notamment du viol et des atteintes sexuelles.
• En coopération avec les partenaires internationaux et la société civile haïtienne, mettre au point des
campagnes de sensibilisation visant à lutter contre la stigmatisation des victimes de violences
sexuelles, notamment celle des filles exploitées par les gangs armés à des fins sexuelles. Dans ce
cadre, des formations doivent également être proposées, à des fins de sensibilisation, aux acteurs
et aux responsables de la vie locale dans les zones où les gangs sont ou ont été actifs.
• Veiller à ce que les acteurs humanitaires, notamment les organismes des Nations unies et les
groupes de la société civile participant à la lutte contre la violence fondée sur le genre,
coordonnent les actions et les interventions en faveur des victimes de violences sexuelles,
notamment en proposant des cartographies à jour des services disponibles dans les zones où
opèrent des gangs.
• Solliciter le Bureau de la représentante spéciale du secrétaire général chargée de la question des
violences sexuelles commises en période de conflit dans le but de prévenir la violence sexuelle et
d’y répondre efficacement, ainsi que de renforcer le secteur de la justice pour lutter contre la
violence sexuelle conformément aux normes et principes internationaux.
• Déterminer si la violence sexuelle liée aux gangs en Haïti correspond aux critères fixés par le Statut
de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) afin de savoir si elle constitue un crime contre
l’humanité.
• Répondre favorablement aux demandes de visites formulées par le Groupe de travail sur la
discrimination à l’égard des femmes et des filles, entre autres, et adresser une invitation à la
rapporteuse spéciale sur la traite des êtres humains, en particulier les femmes et les enfants, afin
qu’elle se rende en Haïti pour enquêter sur la situation des victimes de la traite, notamment des
femmes et des filles victimes de violences liées aux gangs.
DROITS DES PERSONNES EN SITUATION DE HANDICAP
• Veiller à ce que les droits des enfants en situation de handicap soient respectés, protégés et
appliqués, et à ce qu’ils ne soient pas considérés comme un élément secondaire des actions
humanitaires et de développement. Faire en sorte que les programmes d’assistance mis en place
par les partenaires internationaux soient inclusifs et non discriminatoires à l’égard des personnes
en situation de handicap.
• Veiller à ce que les soins de santé proposés aux enfants en situation de handicap soient de qualité
égale et à ce qu’ils puissent y accéder dans des conditions d’égalité avec les autres, notamment en
bénéficiant de services de spécialistes, d’équipements et technologies d’assistance et de services
de santé mentale.
• Veiller à ce que les enfants déplacés aient accès à des installations sanitaires, à des services de
santé et à des écoles auxquels ils peuvent physiquement accéder.
• Veiller à ce que les informations fournies sur les mesures et opérations de sécurité liées aux
violences commises par les gangs soient accessibles aux personnes en situation de handicap.
• Veiller à ce que les personnes en situation de handicap et leurs organisations participent à
l’élaboration de tout programme ou plan de protection et de réintégration des enfants.
PROLIFÉRATION DES ARMES
• Mettre en application les dispositions énoncées dans le Programme d’action des Nations Unies en
vue de prévenir, combattre et éliminer le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects
(le Programme d’action), dans l’Instrument international visant à permettre aux États de procéder à
l’identification et au traçage rapides et fiables des armes légères et de petit calibre illicites
(l’Instrument international de traçage), dans le Protocole sur les armes à feu additionnel à la
Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, ainsi que dans les
normes connexes sur les armes légères et de petit calibre.
• Garantir la sécurisation des stocks d’armes et de leur gestion grâce à l’application de normes
solides de marquage, de tenue des registres, d’autorisation et de distribution des armes et des
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 71
munitions ; prévoir des mesures de collecte et de destruction des armes illicites aux mains des
gangs armés et d’autres utilisateurs finaux non autorisés ; et prendre des mesures visant à
combattre la corruption, ainsi que le commerce illicite et le détournement d’armes et de munitions
provenant des forces armées et de la police.
• En collaboration avec les partenaires régionaux, continuer d’œuvrer à endiguer le trafic d’armes
vers Haïti, notamment en sollicitant une assistance internationale technique et financière pour
améliorer les contrôles douaniers et les contrôles à la frontière, ainsi que l’application des systèmes
de certification des utilisateurs finaux.
RÉFORME LÉGISLATIVE
• Augmenter l’âge de la responsabilité pénale de 13 ans à au moins 14 ans, conformément aux
recommandations du Comité des droits de l’enfant. Élaborer un code de la justice des mineur·e·s.
• Accélérer la réforme du Code pénal, en y intégrant notamment des dispositions légalisant l’accès à
l’avortement sécurisé et à des soins après avortement, en particulier pour les victimes de viol,
conformément à l’Observation n° 20 du Comité des droits de l’enfant sur la mise en œuvre des
droits de l’enfant pendant l’adolescence (2016). Introduire des protections contre la violence
fondée sur le genre, notamment à l’égard des enfants, dans le Code pénal modifié, et renforcer les
dispositions de 2005 qui ont, par décret, érigé en infraction les violences sexuelles dans le Code
pénal, afin de les mettre en conformité avec le droit international et de faire en sorte que de telles
violences puissent être efficacement poursuivies.
• Ratifier le Protocole facultatif se rapportant à la Convention relative aux droits de l’enfant,
concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés.
• Ratifier le Traité sur le commerce des armes, qui établit des normes communes régissant le
transfert international des armes classiques.
• Ratifier dans les plus courts délais le Statut de Rome de la CPI, signé le 26 février 1999.
• Envisager d’incorporer les dispositions du Statut de Rome de la CPI dans le droit interne afin que
des poursuites puissent être engagées au sein des juridictions internes en cas de crimes de droit
international tels que la violence sexuelle.
AUX GANGS ARMÉS
• Condamner immédiatement l’utilisation et le recrutement d’enfants, s’abstenir de se livrer à de
telles pratiques et cesser de commettre toute violence sexuelle, notamment contre les enfants, et
d’autres crimes fréquemment perpétrés contre des garçons et des filles. De manière plus générale,
cesser de commettre d’autres atteintes aux droits humains contre les populations locales,
notamment des homicides, des manœuvres d’intimidation et des attaques contre les écoles et les
hôpitaux.
• Participer à un processus de démobilisation et de réintégration avec le gouvernement afin de
garantir le respect du droit interne et des règles du droit international relatif aux droits humains, en
particulier celles qui accordent une protection spéciale aux enfants.
À LA MISSION MULTINATIONALE DE SOUTIEN À LA SÉCURITÉ (MMAS)
• Faire en sorte que les consignes générales incluent une instruction demandant au personnel
concerné de mettre en application le protocole de transfert signé par le gouvernement haïtien et les
Nations unies sur le transfert et la prise en charge par des acteurs civils de la protection de
l’enfance des enfants associés aux gangs armés rencontrés lors d’opérations de sécurité.
• Veiller à être transparente auprès de la société civile haïtienne et d’autres observateur·trice·s
concernant les stratégies et les mécanismes mis en place en matière de protection de l’enfance et
de prévention de la violence sexuelle et fondée sur le genre, ainsi que concernant les garanties et
mécanismes globaux relatifs aux droits humains permettant d’assurer le suivi des allégations
d’atteintes aux droits humains, d’enquêter sur ces allégations et de déposer plainte.
• Veiller à ce que l’ensemble du personnel déployé reçoive une formation solide sur la protection de
l’enfance et la prévention de l’exploitation et des atteintes sexuelles, conformément aux normes
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HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 72
internationales. Rendre public le programme des formations et des modules de droits humains
proposé au personnel déployé.
• Veiller à ce que les membres du personnel signalent, par des canaux clairs et adaptés, toute
violation des droits humains et atteinte à ces droits commise par d’autres agents dont ils seraient
témoins, ou toute grave allégation leur parvenant concernant leur propre comportement.
• Garantir l’efficacité et la crédibilité de la MMAS, veiller à ce que ses activités et ses conclusions
fassent fréquemment l’objet de communications publiques exhaustives, notamment concernant la
protection de l’enfance, et à ce que ces informations soient diffusées à l’échelle nationale et
internationale.
• Veiller à ce que le personnel de la MMAS prenne en compte et respecte les besoins particuliers
des filles dans la situation actuelle en Haïti, et à ce qu’il respecte les droits inhérents et la dignité
des filles et des femmes à tout moment. Toute équipe chargée de la protection des droits humains
au sein de la force doit compter des expert·e·s de la violence sexuelle.
AUX ÉTATS ET ORGANISMES DONATEURS
• Faire en sorte qu’une aide soit fournie en urgence et à long terme au gouvernement haïtien afin
qu’il élabore une feuille de route et un plan de protection de l’enfance complets, guidés par le
principe de l’intérêt supérieur des enfants, en vue de répondre aux atteintes et violations commises
actuellement.
• Accroître de manière significative et immédiate l’assistance technique et financière apportée à
diverses branches du gouvernement haïtien, notamment en soutenant le Plan de réponse
humanitaire de l’ONU, qui est sous-financé, ainsi qu’en contribuant à des réparations complètes et
à des programmes de réadaptation et de réintégration. Veiller à ce que les promesses soient tenues
et à ce que toutes les aides apportées tiennent compte de la dimension de genre.
• Garantir la concrétisation à long terme des droits humains et aider les autorités haïtiennes à établir
une feuille de route spécifique pour garantir un système juridique indépendant et efficace,
notamment en renforçant le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire.
• Soutenir la création de nouveaux centres et services de santé mobiles prenant en charge les
victimes de la violence liée aux gangs, en particulier celles ayant subi des violences sexuelles, dans
les zones difficiles d’accès et les sites accueillant des personnes déplacées, et renforcer les centres
et services de ce type qui existent déjà.
• Faire en sorte qu’il soit tenu compte des enfants en situation de handicap dans le cadre de toute
intervention d’urgence et que ces enfants ne soient pas laissés pour compte dans les programmes
de développement.
• Veiller à ce que la santé mentale et l’accompagnement psychosocial figurent parmi les priorités,
étant donné que les enfants en Haïti sont fréquemment exposés à des épisodes traumatiques, et
compte tenu des effets à long terme d’une telle situation. Garantir la création de systèmes de soins
durables grâce à une aide au renforcement des systèmes en Haïti.
• Garantir la réelle participation de la société civile haïtienne à la conception et à la mise en œuvre
des programmes d’assistance.
AUX NATIONS UNIES, AUX ONG ET AUX AUTRES ACTEURS DE LA
PROTECTION DE L’ENFANCE
• Mobiliser et coordonner le soutien, notamment technique, apporté au gouvernement haïtien dans
le but de concevoir et de mettre en œuvre une feuille de route et un plan complets de protection
de l’enfance prévoyant des programmes visant à empêcher le recrutement et l’utilisation d’enfants
dans les bandes armées, notamment en contribuant aux programmes d’appui à la subsistance ;
rétablir l’accès à l’éducation ; mettre en place des programmes de désarmement, démobilisation et
réintégration en direction des enfants ; accroître l’accès à des services d’accompagnement
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
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psychosocial ; et garantir l’obligation de rendre compte des graves atteintes et violations commises
contre des enfants.
À LA COMMUNAUTÉ DES CARAÏBES (CARICOM) ET À L’ORGANISATION DES
ÉTATS AMÉRICAINS (OEA)
• Fournir un soutien complet à long terme au gouvernement haïtien afin qu’il puisse satisfaire à ses
obligations de préservation de la sécurité et de respect des droits humains.
• Veiller à ce que toute mesure relative à l’immigration prise par un État membre soit conforme au
droit international relatif aux droits humains, plus précisément au principe de « non-refoulement ».
Les Haïtien·ne·s déplacés dans la région doivent être considérés comme des réfugié·e·s au sens de
la définition donnée dans la Déclaration de Carthagène et doivent bénéficier sur la base prima facie
du statut de réfugié.
• Veiller à ce que les États membres, en particulier la République dominicaine et les États-Unis,
cessent de renvoyer de force et d’expulser des Haïtien·ne·s compte tenu des violences qui
continuent d’être perpétrées par les gangs en Haïti et des graves préjudices pour les droits
humains qui y sont associés.
• Renforcer les mesures prises pour combattre le trafic illicite d’armes et de munitions à destination
des gangs en Haïti, notamment la pleine mise en œuvre du régime de sanctions, principalement
par les États-Unis, ainsi que de la Convention interaméricaine contre la fabrication et le trafic
illicites d’armes à feu, de munitions, d’explosifs et d’autres matériels connexes et du Traité sur le
commerce des armes, pour les États qui y sont partie.
AU CONSEIL DE SÉCURITÉ DES NATIONS UNIES
• Mettre à jour la liste des personnes et des entités faisant l’objet de sanctions ciblées afin d’y inclure
les dirigeants ayant le plus de responsabilités dans les graves atteintes aux droits humains
commises, notamment les violences sexuelles et le recrutement et l’utilisation d’enfants, de
manière à tenir compte de tout le spectre de violations contre les enfants en Haïti.
• Veiller à ce que la société civile haïtienne soit réellement consultée dans le cadre de toute réflexion
relative à la Mission multinationale de soutien à la sécurité (MMAS) ou à d’autres efforts de
stabilisation.
• Tenir compte, dans les décisions du Conseil de sécurité, des conclusions et recommandations du
Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) et de William O’Neil, nommé
expert sur la situation des droits humains en Haïti. Inviter le Haut-Commissaire et/ou l’expert à
exposer au Conseil la situation en Haïti.
À LA REPRÉSENTANTE SPÉCIALE DU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DES NATIONS
UNIES POUR LES ENFANTS ET LES CONFLITS ARMÉS
• Réaliser une visite en Haïti pour sensibiliser aux conséquences sur les enfants de la violence liée
aux gangs, pour mobiliser des ressources afin de soutenir les victimes, et pour encourager la mise
en place de formations périodiques de la Police nationale d’Haïti et de la MMAS sur la protection
de l’enfance. Exposer au Conseil de sécurité des Nations unies les constatations et conclusions
issues de la visite.
• Au vu de la liste des gangs armés en Haïti, dressée dans le rapport de 2024 du Secrétaire général
sur la violence sexuelle liée aux conflits, des sanctions imposées à certains chefs de gangs armés
par le Comité des sanctions concernant Haïti, des conclusions de 2024 du rapport du Groupe
d’expert, ainsi que des conclusions du présent rapport, encourager les Nations unies en Haïti à
enquêter davantage au moins sur les gangs G9, Grand Ravine, 5 Segon, Kraze Baryè et
400 Mawozo concernant le viol et la violence sexuelle, et sur les gangs Kraze Baryè, Brooklyn,
Grand Ravine, Ti Bwa, 5 Segon, 103 Zombie, 400 Mawozo et Belekou concernant le recrutement
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT, POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
Amnesty International 74
et l’utilisation d’enfants, de manière à déterminer s’il convient de recommander qu’ils soient cités
en annexe du rapport du Secrétaire général sur les enfants et les conflits armés.
À LA REPRÉSENTANTE SPÉCIALE DU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DES NATIONS
UNIES CHARGÉE DE LA QUESTION DES VIOLENCES SEXUELLES COMMISES
EN PÉRIODE DE CONFLIT
• Accroître les échanges entretenus par le bureau avec les autorités haïtiennes et concernant la
situation en Haïti, et continuer d’œuvrer publiquement en faveur des droits et des besoins des
victimes de violences sexuelles, notamment au sein du système des Nations unies.
• En collaboration avec l’Équipe d’experts des Nations unies chargée de l’état de droit et des
questions touchant les violences sexuelles commises en période de conflit, fournir une expertise
technique pour aider les autorités judiciaires compétentes à demander des comptes aux
responsables de violences sexuelles, notamment à des membres de gangs, conformément aux
normes internationales. Agir selon une approche centrée sur les victimes et tenant compte des
traumatismes, en collaboration avec la société civile ; et aider les autorités à renforcer les systèmes
d’orientation proposés aux victimes, notamment aux filles et aux jeunes femmes associées aux
gangs.
• En collaboration avec l’Équipe d’experts de l’état de droit et des questions touchant les violences
sexuelles commises en période de conflit, fournir des conseils techniques relatifs au cadre législatif
de la protection et de la participation des victimes.
À LA COMMISSION INTERAMÉRICAINE DES DROITS DE L’HOMME (CIDH)
• Exhorter le gouvernement haïtien à renforcer les programmes de protection de l’enfance,
notamment la création d’un plan de réintégration complet pour les enfants associés aux gangs
armés et donner la priorité à l’accès à l’éducation et à un accompagnement psychosocial. Exhorter
les États membres de l’OEA à fournir à Haïti le soutien dont le pays a besoin à cet effet.
• Envisager de réaliser une visite sur place pour enquêter sur la situation des enfants dans le
contexte de la violence liée aux gangs en Haïti et faire part des recommandations pertinentes sur la
réinsertion en fonction des expériences des États membres de la région.
• Inclure d’office dans la prochaine période de sessions une audition publique sur les droits des
enfants en Haïti.
• Exhorter le rapporteur de la CIDH sur les droits des enfants à suivre constamment la situation des
enfants en Haïti et à en rendre compte.
INDEX : AMR 36/8875/2025
FÉVRIER 2025
LANGUE : FRANÇAIS
amnesty.org
AMNESTY INTERNATIONAL
EST UN MOUVEMENT
MONDIAL DE DÉFENSE DES
DROITS HUMAINS.
LORSQU’UNE INJUSTICE
TOUCHE UNE PERSONNE,
NOUS SOMMES TOUS ET
TOUTES CONCERNÉ·E·S.
INDEX : AMR 36/8875/2025
FÉVRIER 2025
LANGUE : FRANÇAIS
amnesty.org
« JE NE SUIS QU’UNE ENFANT,
POURQUOI CELA M’EST-IL ARRIVÉ ? »
HAÏTI : L’OFFENSIVE DES GANGS CONTRE L’ENFANCE
En se fondant sur 112 entretiens, dont 51 avec des enfants, Amnesty
International a étudié les répercussions sur les enfants de la violence
perpétrée par les gangs en Haïti. Diverses atteintes aux droits humains ont
été recensées dans huit communes du département de l’Ouest, notamment
le recrutement et l’utilisation d’enfants, des viols et d’autres formes de
violences sexuelles, ainsi que des homicides et des blessures. Le rapport
rend également compte de l’incidence des violences sur les enfants en
situation de handicap.
Il montre comment les gangs exploitent des enfants en détresse, notamment
pour des livraisons, de la collecte d’informations et des tâches ménagères.
Des adolescentes, dont la plus jeune avait 14 ans, ont expliqué que des
membres de gangs les avaient violées au cours d’attaques contre des
quartiers ou après des enlèvements. Les chercheuses ont relevé des cas
d’enfants ayant perdu un membre et ayant subi d’autres blessures terribles à
la suite d’une balle perdue ou de tirs qui les visaient directement. Des
acteurs de la protection de l’enfance ont affirmé avoir besoin de ressources
bien plus importantes pour faire face à cette situation.
Le gouvernement haïtien doit immédiatement redoubler d’efforts pour
combattre cette offensive contre les enfants, y compris en mobilisant une
assistance internationale. Les donateurs et la communauté humanitaire
doivent veiller à ce que des fonds et une expertise technique soient mis à la
disposition des autorités haïtiennes, pour les aider notamment à élaborer un
plan complet de protection de l’enfance.
Des initiatives doivent être menées au niveau local pour engager un
processus efficace de réinsertion des enfants associés aux gangs. Des
services essentiels, comme l’éducation et l’accompagnement psychosocial,
joueront un rôle crucial pour permettre la réadaptation des victimes.