(2017-10) Le vigilantisme en Haïti : Manifestations des formes non étatiques de protection dans un contexte de crise humanitaire en milieu urbain
Resume — Cette étude qualitative de Roberson Edouard et Arnaud Dandoy, publiée par Oxfam et l'IIED, examine les « brigades de vigilance » haïtiennes comme formes non étatiques de protection dans les quartiers urbains pauvres et les camps de déplacés. À partir de 30 entrevues individuelles et 2 entrevues de groupe couvrant la période 1986-2016, elle analyse l'organisation des brigades, leur légalité et leurs rapports ambigus avec la police, et plaide pour un encadrement légal et organisationnel plutôt qu'une interdiction.
Constats Cles
- Les brigades de vigilance se sont multipliées à travers les dix départements d'Haïti à des moments particuliers de l'histoire, souvent avec la complicité, voire le soutien, des autorités judiciaires, administratives et policières.
- L'approche juridique de la communauté internationale amalgame vigilantisme et auto-justice et prône l'extinction des brigades, mais cette injonction n'est pas historiquement ni culturellement ancrée dans le contexte haïtien de pluralisme normatif.
- La plupart des citoyens, y compris les membres de brigades et les habitants des quartiers protégés, n'appuient pas la pratique du lynchage, encadrée par une autre convention informelle impliquant d'autres acteurs.
- Les brigades présentent des potentialités : mobilisation collective, contribution à la réponse humanitaire et fonctions d'auxiliaire de la police en matière de renseignement, de surveillance et de maintien de l'ordre.
- Sans contrôle public, les brigades risquent la récupération politique, la corruption à des fins d'enrichissement personnel et des atteintes aux droits de la personne ; l'étude recommande un encadrement légal et organisationnel dans une coproduction de la sécurité plutôt qu'une interdiction.
Description Complete
Ce rapport de recherche, produit pour Oxfam et l'International Institute for Environment and Development (IIED) avec un financement du Fonds d'apprentissage sur les crises urbaines du DFID britannique, cherche à déterminer si l'échec des acteurs publics de sécurité a favorisé l'émergence d'une pluralité de formes non étatiques de contrôle social dans les quartiers pauvres et les camps de déplacés d'Haïti. La méthodologie combine recherche documentaire et données primaires issues de 30 entrevues individuelles semi-dirigées et 2 entrevues de groupe auprès de trois échantillons (membres de brigades, habitants de quartiers protégés par une brigade, hauts cadres de l'État et société civile), les données couvrant la période 1986-2016. L'étude dresse un portrait des brigades de vigilance (formation, rôles, commandement, fonctionnement, armement, perception), analyse leur légalité contestée entre légitime défense et auto-justice, et documente la méfiance réciproque et les relations ambiguës entre brigades et forces de l'ordre, ainsi que les tentatives ratées d'encadrement. Les auteurs soutiennent que l'approche juridique de la communauté internationale, qui amalgame vigilantisme et justice expéditive et prône l'extinction progressive des brigades, ignore le pluralisme normatif haïtien et le rôle historique de ces groupes. Ils concluent que les brigades présentent des potentialités réelles (mobilisation collective, appui à la réponse humanitaire, fonctions auxiliaires de renseignement et de maintien de l'ordre) mais comportent des risques de dérive, et recommandent un encadrement légal, technique et organisationnel par l'autorité publique dans une logique de coproduction de la sécurité, parallèlement à une réforme de la chaîne pénale (police, justice, prison).